1. Hudor « eau ». La Culture

« Jésus leur dit : remplissez d’eau ces vases. Et ils les remplirent jusqu’au bord’ (Jn 2, 7).<br />

Hudor, « eau », est utilisé dans 70 versets. La Crainte nous fait sortir des eaux primordiales de la matrice originelle. L’AT décrit la séparation de ces eaux en deux : les eaux d’en haut et les eaux d’en bas. Les premières sont bénéfiques, comme la pluie qui apporte la vie, mais les eaux d’en bas sont inquiétantes et risquent à tout moment de nous submerger. Ce sont les eaux de l’abîme. Ezéchiel prophétise contre Tyr en Ez 26, 19: « Je ferai monter contre toi l’abîme et les eaux profondes te recouvriront ». Mais l’Egypte est bénie : « J’ai obligé l’abîme à prendre le deuil pour lui, j’ai remis le couvercle et les fleuves, les grandes eaux ont été arrêtées » (Ez 31, 15). Le Saint-Esprit plane sur les eaux primordiales, image de toute la création en germe, encore informe, et qu’il va former en lui imprimant sa marque septénaire. L’eau est le lieu où toute vie apparait. Le bébé se forme dans le liquide amniotique et les petits enfants aiment beaucoup prendre des bains. En se plongeant dans le Jourdain lors de son baptême, Jésus bénit cette eau, qui devient l’élément par lequel la nouvelle naissance est effectuée, ce que chaque baptême renouvelle. He 10, 22 : « Approchons-nous avec un cœur sincère, dans la plénitude de la foi, les cœurs purifiés d’une mauvaise conscience, et le corps lavé d’une eau pure ». Cette eau nous lave du péché. Mc 1, 8 : « Moi, je vous baptise d’eau ; lui, il vous baptisera du Saint-Esprit ». Dans ce verset des Ac 8, 36, la vue de l’eau appelle immédiatement le baptême : « Comme ils continuaient leur chemin, ils rencontrèrent de l’eau. Et l’eunuque dit : Voici de l’eau ; qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? ».

Le NT nous montre à de très nombreuses reprises les effets du Saint-Esprit sur l’eau. Dans cet épisode, Jésus change l’eau en vin. Celui-ci est le symbole de l’eau transformée par l’Esprit-Saint, c’est-à-dire imprégnée de la présence de Dieu. Jésus lui-même est le ferment qui opère cette transformation. Il nous fait sortir de l’abîme, ce qui est représenté par l’épisode de la marche sur les seaux. Mt 14, 29 : « Et il dit : Viens ! Pierre sortit de la barque, et marcha sur les eaux, pour aller vers Jésus ». On voit dans ce verset le mouvement de sortie de son milieu naturel pour entrer dans la vie spirituelle à la suite de et avec Jésus. Pierre doit surmonter sa peur pour sortir de la barque. Il vacille bien vite car la foi de la Crainte est encore en germe. Il lui faut la puissance de l’Esprit qui vient habiter et opérer en lkui pour ne pas resombrer dans les flots, c’est-à-dire régresser vers l’état naturel. Sans le secours de l’Esprit, nous ressemblons au lunatique de Mt 17, 15 : « Seigneur, aie pitié de mon fils, qui est lunatique, et qui souffre cruellement : il tombe souvent dans le feu, et souvent dans l’eau ». Ce verset fait écho au verset Mc 9, 22. En Luc 8, Jésus calme les eaux déchainées. Lc 8, 24 : « Ils s’approchèrent et le réveillèrent, en disant : Maitre, maitre, nous périssons ! S’étant réveillé, il menace le vent et les flots, qui s’apaisèrent, et le calme revint ». Les eaux déchainées font du bruit, et sont source de frayeur. Ap 1, 15 : « Ses pieds étaient semblables à de l’airain ardent, comme s’il eut été embrasé dans une fournaise ; et sa voix était comme le bruit de grandes eaux ». Les foules païennes sont comparées à des grandes eaux, dont sort une clameur. Elles n’ont pas encore été « travaillées » par le don de Connaissance et sont pleines d’idolâtrie. Ap 17, 15 : « Et il me dit : les eaux que tu as vues, sur lesquelles la prostituée est assise, ce sont des peuples, des foules, des nations, des langues ».

Babylone est la ville de la prostitution, c’est-à-dire de l’idolâtrie, deux thèmes liés à la Connaissance. Ap 17, 1 nous dit que cette Babylone est « assise sur les grandes eaux ». L’idolâtrie repose sur l’ignorance du Dieu véritable. La Connaissance requiert l’œuvre préparatoire de la Crainte, comme la Foi requiert l’œuvre de la Culture qui lui fournit à l’humanité des langages, des valeurs et des connaissances. L’Apocalypse se termine sur la vision du trône de l’agneau d’où coule un fleuve d’eau de vie. Ap 22, 1 : « Et il me montra un fleuve d’eau de vie, limpide comme du cristal, qui sortait du trône de Dieu et de l’agneau ». Les évènements cataclysmiques rapportés dans cette septième partie du NT ont pour but de restaurer la royauté du Christ. La fête du Christ-Roi se situe dans la septième période de l’Année Liturgique. Alors seulement la nouvelle terre et les nouveaux cieux sont rétablis et une nouvelle eau coule du trône pour irriguer la nouvelle création. Cette eau vient du ciel et apporte la vie. Ce fleuve est une figure de l’Esprit Saint qui coule et vivifie la nouvelle nature. L’Esprit Saint est l’eau que Jésus annonce à la Samaritaine près du puits en Jn 4, 14 : « Mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira dans la vie éternelle ». A ce verset 14 (Sagesse), le Christ-Roi se présente comme la source du don de l’Esprit qui établit la nouvelle création. Au verset 15 (Crainte), nous voyons la femme, symbole de toute la création, décrire elle-même ce que sera sa nouvelle vie avec l’Esprit : « La femme lui dit : Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n’aie plus soif, et que je ne vienne plus puiser ici ».

La soif de Dieu se traduit dans l’histoire humaine par une ‘soif de culture’. Ces deux soifs sont l’œuvre de la Crainte, et nous pensons que la Culture est le premier domaine de la Tradition, placée sous le signe de la Crainte. Sur le site de l’Académie de l’eau, nous pouvons lire une réflexion sur le lien entre l’eau et la culture. Nous y trouvons cette belle étymologie du mot culture : « L’eau est pour nous aussi, et puissamment, objet de culture : est-ce par hasard que ‘culture’ provient du latin ‘colare, cultus’ qui veut dire ‘couler, s’écouler’ ? »[1]. Les hommes font remonter du puits sans fond de la Culture une eau qui les abreuve spirituellement, le plus souvent de nos jours en dehors de toute démarche religieuse ou spirituelle avouée. Voici le premiers lignes du chapitre 8, intitulé Spiritualité de la culture de l’essai de Françoise Bonardel Des héritiers sans passé : « Si loin que l’on remonte dans le temps, on ne découvre aucune culture, fut-ce la plus primitive, qui ne se soit reconnu un fondement ‘spirituel’ au sens ou le processus d’acculturation instauré par elle visait à former les hommes en prenant pour modèle la geste exemplaire des dieux, des ancêtres ou de quelque prestigieux héros ; au sens également où cette geste dispensait à chaque individu un enseignement capable de répondre aux questions d’ordre ‘spirituel’ que ne manquent pas de se poser les êtres humains quant au sens de leur passage sur cette terre et à leur destinée post-mortem : ‘Une vraie culture interroge les rapports du temps et de la mort’, affirme aujourd’hui encore George Steiner, insistant néanmoins sur la souhaitable indépendance de la culture par rapport à telle ou telle confession religieuse, tout en escomptant renouer ainsi, grâce à la culture, avec un sens ‘beaucoup plus ancien’ du religieux. Quel pourrait bien être ce ‘sens’, sinon celui originellement prête au mot religion lui-même (recueillement, lien) qu’avaient déjà cherché à réhabiliter certains penseurs et poètes à l’orée du romantisme allemand – Hölderlin, Schelling en particulier – en évoquant la nécessité de retrouver certain ‘principe de liaison’ entre l’homme et l’univers qui rendrait aussi plus cordiale, plus fraternelle la relation des hommes entre eux ? La voilà bien en tout cas, dans toute sa complexité, l’Esperance formulée par un penseur dont la lucidité n’a d’égale que la culture et qui, prenant acte de ce que le nihilisme a semble-t-il définitivement brisé le vieux modèle judéo-chrétien d’identification à Dieu, ne désespère pas pour autant de voir la culture prodiguer une formation ‘spirituelle’ autant qu’artistique et intellectuelle »[2].

La Culture n’a pas besoin d’être explicitement chrétienne pour l’être profondément. Dans toutes ses œuvres, elle est le fruit de la créativité humaine et fait écho à la créativité de Dieu. La culture avec une minuscule est le milieu de vie que l’homme se créé pour vivre dans un monde familier, apprivoisé, sûr. En ce sens, elle est un groupe humain qui se rattache à une origine commune. Ici, c’est l’idée de Culture avec une majuscule qui nous intéresse. C’est elle que nous considérons comme l’œuvre de l’Esprit Saint, aux côtés de la Foi, de la Prière, de l’Apostolat, du Sacerdoce et du Magistère et de la Civilisation. Dans notre synthèse, elle contient les domaines suivants : les Métiers, les Langues, les Jeux, les Sciences naturelles, les Sciences humaines, les Codes de Droit et les Arts. Elle est liée dans notre esprit à la Crainte car elle nourrit notre sens de la transcendance. En effet, dans l’œuvre accomplie, l’homme croit y voir un ‘plus-que-lui-même’. Il s’émerveille devant la production de son art et en vient à lui attribuer une origine qui le dépasse. Par ailleurs, la culture transcende les cultures particulières. Dans les œuvres culturelles, l’homme se ‘transcende’ et par la culture, les hommes transcendent leur milieu naturel.

La culture est l’ailleurs de l’homme. C’est parce que l’homme s’est mis en route vers l’altérité qu’il peut créer et qu’ainsi la culture, fruit de la création de la multitude des hommes audacieux au cours des siècles, peut prendre forme. Elle constitue une préfiguration de la nouvelle création qui sera notre nouveau milieu de vie, notre ‘nouvelle nature’ au huitième jour. Elle est l’ensemble des productions humaines jugées dignes d’être conservées et transmises aux générations futures, afin que celles-ci vivent d’une façon qui agrée à Dieu. En tant que domaine de la Tradition, la culture est inspirée par le Saint-Esprit, que ses ‘acteurs’ en soient conscients ou non. En effet, c’est le propre du don de Crainte que d’œuvrer de façon cachée, comme la nuit précède le matin de la Connaissance. Nous comprenons ici mieux l’insistance de la pensée chrétienne à défendre la culture humaine, qui est la préparation indispensable à la Révélation divine, la « preparatio fidei », préparation de la foi. La Révélation divine ne se produit pas dans un vide. La culture est anticipation de la révélation contenue dans la Foi. Elle est le milieu dans lequel la révélation se produit, le terreau dans lequel la Tradition est enracinée. Par ailleurs, elle est le fondement de la Civilisation, œuvre de la Sagesse. Comme la Crainte est le commencement de la Sagesse, la culture est le commencement de la Civilisation. Nous créons des cultures et nous construisons des civilisations.

Terry Eagleton dans The Idea of Culture[3], met en évidence son rôle fondateur. La culture est le socle commun sur lequel l’humanité entière peut se rencontrer et vivre ensemble dans la paix. Du point de vue chrétien, elle est ce qui nous fait sortir de l’abîme dans lequel le péché originel nous a fait choir. Elle ne doit pas être ‘abîmée’ elle-même. Tout en agrémentant l’existence humaine, la culture a aussi pour devoir d’être agréable à Dieu, c’est-à-dire de manifester des valeurs justes. La valeur de la culture se mesure aux valeurs qu’elle incorpore. Mérite d’être conservé précieusement ce qui a une valeur ultime morale. Le livre des Proverbes est le premier de la cinquième série des livres de l’AT. Il contient une immense richesse de préceptes qui ont contribué à former le jugement moral de tout l’Occident. Les justes y sont ceux qui craignent le Seigneur et qui veulent marcher dans la sureté de ses préceptes. Pr 1, 7-8 : « La crainte du Seigneur est le principe du savoir ; sagesse et éducation, seuls les fous s’en moquent. (8) Mon fils, observe la discipline que t’impose ton père et ne néglige pas l’enseignement de ta mère ». La Culture est le savoir que nous livrent nos ancêtres. Elle ne nous fait pas cultiver la terre n’importe comment, mais en conformité, déjà, avec la volonté de Dieu, grâce au don de Crainte. La culture comme savoir et savoir-faire est une forme de sagesse, au sens de la littérature biblique sapientale. Relisons les premiers versets du livre des Proverbes, chapitre 1 : « (1) Proverbes de Salomon, fils de David, roi d’Israël, (2) destinés à faire connaître la sagesse, à donner l’éducation et l’intelligence des sentences pleines de sens, (3) à faire acquérir une éducation éclairée : justice, équité, droiture ; (4) à donner aux naïfs la prudence, aux jeunes, connaissance et discernement ; (5) que le sage écoute et il augmentera son acquis, l’homme intelligent, et il acquerra l’art de diriger – (6) destinés à donner l’intelligence des proverbes et énigmes, des propos des sages et de leurs charades ».

NOTES

[1] www.academie-eau.org.

[2] Francois BONARDEL. Des héritiers sans passé. Essai sur la crise de l’identité culturelle européenne. Edition de la Transparence, 2010.

[3] Terry EAGLETON. The Idea of Culture. John Wiley & Sons, 2000.

Légende : http://paris.lamuse.fr/musees-enfants/enfants-au-musee-de-larmee-2498.html