1. Kolpos « Sein ».
Présentation générale du don de Crainte.

Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaitre (Jn 1, 18)

Le mot grec utilisé pour désigner le sein du Père est kolpos, que l’on trouve dans six versets du NT. En Lc 16, 22, il se réfère au sein d’Abraham : « Le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mourut, et il fut enseveli ». Abraham et Lazare sont déjà au ciel, tandis que le riche est parti « au séjour des morts ». Le sein du Père est une métaphore du ciel, lieu de la vie éternelle que Jésus est allé nous préparer. Les amants aiment se reposer dans les bras l’un de l’autre. On retrouve ces deux bras dans les deux colonnades de la basilique St Pierre du Vatican, où le pape, figure terrestre du Père, accueille son épouse l’Eglise à reposer dans le « sein du Père», de retour à la maison. La parabole du retour du fils prodigue nous est donnée en Lc 15. Au verset 22, le père attire à lui son fils et le prépare à entrer dans sa maison, c’est-à-dire le ciel. Pour cela, il faut au fils une tenue convenable, que le Père lui fournit : « Mais le père dit à ses serviteurs: ‘Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le ; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds ». Cette scène nous présente le passage du purgatoire qu’est la vie terrestre au ciel, que seule la bonté du Père peut effectuer. Le Père a envoyé son Fils sur terre afin que, dans notre douloureuse pérégrination d’enfants prodigues, nous ayons un endroit où nous reposer, en attendant le repos définitif du ciel. Cet endroit, c’est le sein de Jésus

Jn 13, 23 : « Un des disciples, celui que Jésus aimait était couché sur le sein (kolpos) de Jésus ». Notre tête, fatiguée du flot incessant et souvent trouble des pensées, trouve la paix dans la connaissance de Dieu que Jésus nous apporte. On peut dire que le « sein du Fils » est la Foi elle-même. En Ac 27, 39, kolpos désigne la baie protégée des vents dans laquelle le navire de Paul et ses co-équipiers prend refuge. Ce navire est également une métaphore de l’Eglise, ensemble enfants de Dieu cheminant sur terre sous la protection de la Foi qui calme les tempêtes déchaînées dans notre tête. Au ciel, le navire de l’Eglise est arrivé à bon port. Lc 9, 58: « Jésus lui répondit : les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids : mais le Fils de l’homme n’a pas un lieu où il puisse reposer sa tête (kephale) ». En Jn 19, 30, Jésus baisse la tête avant de rendre l’esprit. Celui qui sur terre est notre repos prend lui-même son repos dans le ciel, dans le sein de Son Père : « Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : Tout est accompli. Et, baissant la tête, il rendit l’esprit ». Le don de Crainte nous fait passer du sein de notre mère au sein du Père. Il nous arrache à la nature pour nous faire entrer dans l’attraction du surnaturel, qui est Dieu. Nous passons d’une maison à l’autre. Le sein du Père est la matrice d’origine de toute la création. Du sein du Père sort le Fils et du sein de Marie sort Jésus-Christ.

L’hébreu yirah, « crainte, terreur », est employé dans 45 versets de l’AT, dont 14 fois dans le livre des Proverbes. Pr 1, 7 : « La crainte (yirah) de l’Eternel est le commencement de la science (da’ath); les insensés méprisent la sagesse (chokmah) et l’instruction (muwcar) ». La Crainte précède la Connaissance. Ce verset relie les deux premiers dons aux deux derniers, le Conseil et la Sagesse. En effet, l’instruction, « muwcar », est ici l’ensemble des conseils par lesquels les éducateurs corrigent leurs élèves. Pr 1, 29 : « Parce qu’ils ont haït la science, et qu’ils n’ont pas choisi la crainte de l’Eternel ». L’effet de la Crainte est de nous attirer à Dieu et de nous maintenir près de lui. Jer 32, 40 : « Je traiterai avec eux une alliance éternelle, je ne me détournerai plus d’eux, je leur ferai du bien, et je mettrai ma crainte dans leur cœur, afin qu’ils ne s’éloignent pas de moi ». La Crainte de Dieu nous rappelle que Dieu existe et nous regarde. Elle est produite par le fait que l’Eternel, qui nous dépasse en tous points, descend vers nous, ses créatures, et nous invite à se tourner vers lui pour entamer une relation d’amour. C’est effrayant de s’approcher de plus grand que soi, on craint d’être écrasé. Par ce don, Dieu nous rappelle toujours qu’il est Dieu et que nous sommes ses créatures. Nous lui devons la vie, naturelle et spirituelle. Il faut les six autres dons pour apprendre que Dieu est amour et nous veut du bien. La Crainte est la facette de notre relation avec Dieu qui nous conserve dans l’humilité. Dieu et l’homme ne sont pas du même ordre, nous ne sommes pas auteurs de notre vie et nous ne nous maintenons pas éternellement dans la vie sans Dieu. Pr 14, 27 : « La crainte de l’Eternel est une source de vie, pour détourner les pièges de la mort » ou encore Pr 22, 4 : « Le fruit de l’humilité, de la crainte de l’Eternel, c’est la richesse, la gloire et la vie ».

Dieu nous tient près de lui en nous tenant éloignés de ce qui nous éloigne de lui, le mal. On parle de péché dans la tradition chrétienne. Pr 8, 13 : « La crainte de l’Eternel, c’est la haine du mal ; l’arrogance et l’orgueil, la voie du mal ; et la bouche perverse, voilà ce que je hais ». La Crainte est le premier don. De nombreux versets nous la présentent comme contenant en germe les six autres dons, comme le chêne est déjà contenu dans le gland. Saint Bonaventure nous dit : « Il m’est apparu que la crainte du Seigneur est un arbre très beau, planté dans le cœur de l’homme saint, que Dieu arrose continuellement. Et quand l’arbre atteint la plénitude, alors l’homme est digne de la gloire éternelle. Je veux vous décrire la racine de cet arbre et sa ramification en même temps que le fruit. Je veux vous dire qu’il y a ici trois choses à considérer, afin que j’apprenne en même temps que vous à craindre Dieu. Je veux vous décrire quelle est l’origine, quelle est l’utilité et quelle est la perfection de la crainte divine »[1]. Pr 9, 10 : « Le commencement de la sagesse (chokmah), c’est la crainte (yirah) de l’Eternel ; et la science (da’ath) des saints, c’est l’intelligence (bine)». Ce verset relie quatre des sept dons. La Sagesse, connaissance parfaite, est fondée sur la Crainte, qui produit en nous les trois considérations que saint Bonaventure nous présente ainsi: « la sublimité de la puissance divine, la perspicacité de la sagesse divine et la sévérité du châtiment divin ». En effet, Dieu est grand, il voit et rectifie tout. L’insensé dans l’AT est celui qui ne craint pas Dieu. Il ne sait pas « ce » qu’il est aux yeux de Dieu et ne peut donc pas agir en conséquence. Les Proverbes viennent au secours des hommes sans crainte, afin de leur donner des préceptes de vie qui les rendront agréables à Dieu. Ils décrivent les bienfaits reçus par ceux qui marchent dans la connaissance de Dieu, aussi imparfaite soit-elle. Ils mettent aussi en garde contre les conséquences d’une vie sans Dieu.

La conférence de saint Bonaventure sur le don de Crainte s’ouvre avec le verset Ps 34, 11 : « Venez, mes fils, écoutez-moi ! Je vous enseignerai la crainte de l’Eternel ». Les parents ont un rôle à jouer dans la transmission de la foi. Ils créent une atmosphère familiale dans laquelle Dieu est connu et honoré. Cet exemple marque profondément l’âme des enfants. Tout le livre des Proverbes est un développement sur le thème de la Crainte de Dieu, dont tous les préceptes moraux sont issus, car ils ont pour finalité de nous maintenir dans la faveur de Dieu, par nos actions vertueuses. L’honneur dû à Dieu doit venir du cœur, ce qui est le signe que l’Esprit Saint repose sur nous. Es 29, 13 : « Le Seigneur dit : quand ce peuple s’approche de moi, il m’honore de la bouche et des lèvres ; mais son cœur est éloigné de moi, et la crainte qu’il a de moi n’est qu’un précepte de tradition humaine ». Il est intéressant de remarquer que ce verset est lié au Conseil, dont l’œuvre dans la Civilisation est constituée des grandes religions. La tentation de la religion est de devenir extérieure et purement formelle, et de perdre son ancrage dans l’intériorité du cœur.

Le grec phobos, « crainte, frayeur, peur, terreur, respect », est employé dans 44 versets du NT. Le premier emploi est à l’occasion de la marche de Jésus sur les flots, qui rappelle l’Esprit de Dieu planant sur les eaux à la création du monde. Mt 14, 26 : « Quand les disciples le virent marcher sur la mer, ils furent troublés, et dire : c’est un fantôme ! Et, dans leur frayeur, ils poussèrent des cris ! ». Par la Crainte, Dieu se rend présent à nous dans l’obscurité, ce qui est peut être une expérience effrayante. La divinité du Christ apparait soudainement aux disciples. Jésus est venu d’ailleurs, il n’est pas comme nous. De quoi d’autre est-il capable ? La même crainte s’empare des femmes venues au tombeau le matin de la Résurrection. Elles aussi comprennent que Jésus n’était pas d’ici et qu’il est reparti d’où il est venu. Le tombeau ne peut pas contenir le Dieu de l’univers pour toujours. Mt 28, 8 : « Elles s’éloignèrent promptement du sépulcre, avec crainte et avec une grande joie, et elles coururent porter la nouvelle aux disciples ». Cette même crainte enveloppe les apparitions angéliques. Toutes les manifestations du Ciel la provoquent. Dieu se rappelle alors à nous, comme celui qui a droit de vie et de mort sur nous, car il nous a faits. Les hommes aimeraient bien continuer à vivre « entre eux » et « pour eux ». Mais le Ciel vient déranger la terre et ses habitants. Il les fait tous trembler.

Les prophètes du Très-Haut dérangent eux aussi, et c’est pour cela qu’ils ont été persécutés. Ils sont les messagers du ciel est provoquent la même réaction que les anges ou Dieu lui-même. 2 Co 7, 15 : « Il éprouve pour vous un redoublement d’affection, au souvenir de votre obéissance à tous, et de l’accueil que vous lui avez fait avec crainte et tremblement ». La Crainte nous fait bien accueillir le ciel, comme Marie à l’Annonciation. Lc 1, 29: « Troublée par cette parole, Marie se demandait ce que pouvait signifier une telle salutation ». La présence du ciel surpend la terre et la trouble. Elle provoque un jugement des hommes, qui se trouvent soudainement placés devant Dieu et la Crainte prépare l’homme à cette rencontre. Marie l’Immaculée est préparée, dès sa conception et par une grâce extraordinaire, à un face à face avec Dieu. Elle est « pleine de grâce », c’est-à-dire pleine d’Esprit Saint, prête à entrer au Ciel et à accueillir celui-ci lorsqu’il descend sur terre. Lc 1, 30 : « L’ange lui dit: ‘Ne crains point, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu ». En entretenant l’horreur du péché et l’amour de la vertu, la Crainte fait de nous des Marie et nous prépare à la vie éternelle. Elle nous fait vivre dès ici-bas en compagnie du Père, nous faisant craindre davantage la mort spirituelle plutôt que la mort naturelle, la coupure d’avec le Père celle d’avec le monde. Rm 8, 15: « Et vous n’avez point reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte ; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions : Abba ! Père ! ».

Terminons avec les paroles de Jésus révélées à Sœur Marie Lataste : « La meilleure des craintes est celle des enfants de Dieu. Ceux-ci regardent, aiment et craignent Dieu comme leur père ; ils ne considèrent ni le châtiment, ni la récompense, et n’ont d’autre mobile de leurs actions que la volonté de leur Père qui règne au ciel. Cette volonté est la seule loi qu’ils reconnaissent et ils se soumettent à cette volonté pour être agréables à Dieu, par amour pour lui, à cause de ses infinies perfections et des bienfaits dont il les a comblés. Ne sachant comment lui témoigner leur reconnaissance, ils lui offrent toutes leurs actions et tout ce qu’ils possèdent. Désirant l’aimer le plus parfaitement possible, et voyant que tout est imperfection sur la terre et danger de lui déplaire, ils soupirent après le ciel, non pour être plus heureux ou délivrés des peines de la vie, mais pour ne plus offenser Dieu et l’aimer parfaitement. Ils sont vertueux non à cause de la récompense qui les attend, mais pour plaire à Dieu ; et, après l’avoir servi fidèlement toute leur vie, ils se verraient sans peine condamnés au feu de l’enfer, pourvu qu’ils pussent là encore donner à Dieu leur amour. S’ils tombent dans le péché, dans un moment de faiblesse, loin de se décourager et de refroidir leur amour pour Dieu, ils se relèvent avec courage, avec une ferme résolution de ne plus pécher ; ils vont se jeter entre les bras paternels du Seigneur, ils lui demandent pardon et s’engagent à l’aimer désormais davantage, à faire plus fidèlement en tout sa volonté. S’ils demandent une grâce, ils la demandent comme la demanderait un enfant à son père. Ah ! ma fille, combien ceux qui agissent ainsi sont peu nombreux »[2].

NOTES

[1] Saint BONAVENTURE. Les sept dons du Saint Esprit. Cerf, 1997.

[2] Sœur Marie LATASTE. Vie et œuvres complètes. Tequi, 2005. Page 127.