1. Simôn « Simon ». Les Métiers

« En sortant de la synagogue, ils se rendirent avec Jacques et Jean à la maison de Simon et d’André » (Mc 1, 29).

En grec Simôn, « Simon », est employé dans 70 versets du NT. Il désigne neuf personnes différentes. Il est le nom de Pierre avant sa conversion. En Mc 1, 36, Simon se met à la recherche de Jésus: « Simon et ceux qui étaient avec lui se mirent à sa recherche ». Ce verset concis résume à lui seul toute la dynamique du don de Crainte : quitter sa vie ancienne pour partir à la recherche d’une vie nouvelle. En Lc 5, 8, Simon confesse à Jésus ses péchés : « Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus, et dit : Seigneur, retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur ». La mise en présence de Dieu est terrifiante lorsque l’on n’est pas purifié de ses péchés. Seuls les hommes qui ont « lavé leur robe dans le sang de l’Agneau » peuvent entrer au Ciel. La pêche miraculeuse est un signe de la divinité du Christ. Ce que Simon et ses compagnons Jacques et Jean n’ont pas pu faire, Jésus le rend possible. La figure de Simon introduit le sujet des Métiers, œuvre de la Crainte dans la Culture, et toute première œuvre de la Tradition. Dans ce verset Lc 5, 10 s’effectue la ‘conversion professionnelle’ des trois compagnons : « Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Alors Jésus dit à Simon : ne crains point ; désormais tu seras pêcheur d’homme ». La présence de cette scène au chapitre 5 rappelle la puissance surnaturelle nécessaire à la nouvelle occupation des apôtres. Ils seront plus loin exhortés à attendre la venue de l’Esprit Saint à la Pentecôte (Force) avant d’exercer leur nouveau métier de pêcheurs d’âmes.

En Jn 21, 15, Jésus demande à Simon Pierre d’accomplir une autre tâche, celle de pasteur : « Après qu’ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre : Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu plus que ne m’aiment ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. Jésus lui dit : pais mes brebis ! » Simon est l’archétype des personnes qui manifestent leur amour par leurs actes, et non d’abord par les mots (Jacques), ou par les gestes affectueux (Jean). La Création elle-même est l’œuvre du Dieu Artisan. Elle exprime Son amour pour les créatures. Dieu parle dans un deuxième temps (la Rédemption) et embrasse dans un troisième (la Sanctification). Dans Les Métiers de Dieu, Jean Hani nous présente quelques métiers humains ancestraux comme des « reflets de l’Activité divine », car « il existe en Dieu des archétypes des différentes activités humaines »[1]. Par leurs métiers, « les hommes agissent sur le monde pour le transformer ; c’est, par conséquent, prolonger l’œuvre de Dieu. Celle-ci est le modèle et la synthèse de tous les métiers. Dieu est, en réalité, le seul Artisan : Unus artifex est Dieu, dit l’adage scolastique »[2]. Simon vient de l’hébreu Shim’ôn, Siméon, et du verbe shama’, « écouter, entendre, obéir[3] ». L’acquisition d’un métier requiert l’obéissance de l’apprenti, qui apprend de son maître. Il est également nécessaire d’obéir aux contraintes que pose la nature elle-même. Le travail humain, lorsqu’il est au contact du réel, est une école d’humilité. Lorsqu’il n’obéit pas aux lois naturelles mais semble sans cesse violer la nature, il est le champ d’action de l’ hubris, l’« orgueil humain », et concourt à la destruction de l’homme et de sa servante la nature.

Les deux métiers attribués à Simon Pierre sont étroitement liés. Il faut d’abord pêcher les hommes afin de les amener au Christ, c’est-à-dire les faire sortir des eaux primordiales de l’ignorance. Ensuite, une fois sur la terre ferme de la connaissance du Christ, ils peuvent suivre l’itinéraire qui les conduira à la vie éternelle. Ce chemin de la foi est semé d’embûches et nécessite une garde rapprochée. On peut associer ces deux étapes aussi bien au couple Crainte-Connaissance qu’au couple Force-Conseil. Un troisième métier est associé au nom Simon, celui de corroyeur, ou tanneur, traduction du grec burseus, de bursa la « peau » (car les bourses étaient en cuir). Ac 9, 43 : « Pierre demeura quelque temps à Joppé, chez un corroyeur nommé Simon ». Les deux autres usages sont en Ac 10, 6 et 32. On peut imaginer que Pierre y loge assez longtemps pour y apprendre ce métier. Le tannage est le procédé par lequel on assouplit le cuir. C’est bien ce que la vie fait de notre pauvre âme : les difficultés de la vie nous assouplissent, comme le roseau de La Fontaine, qui plie mais ne se casse pas. Ce faisant, elles nous rendent résistants aux épreuves et au test du temps, comme un vieux cuir. Nous sommes ici dans le monde de la Piété (peau, tentes, combat, tentations, direction spirituelle, âges de la vie, etc.).

La Culture est d’abord artisanale. Par leurs travaux, les hommes assurent leur subsistance. Les arts mécaniques sont là pour atténuer la souffrance, la maladie et la faim. Les métiers sont les procédés ou techniques par lesquels les artefacts indispensables à la survie humaine sont produits. La production des techniques doit être régulée par le don de Crainte, afin de ne pas devenir des outils au service de nos pulsions de mort. « Tous les métiers sont des imitations de Dieu qui agit sans cesse, parce qu’il crée sans cesse le monde »[4]. Les métiers sont traditionnels et possèdent l’ancienneté et la pérennité de la Tradition elle-même. L’homme n’a jamais vécu sans outils et sans les gestes par lesquels il assure sa subsistance et améliore ses conditions de vie (pour se nourrir, se vêtir, s’abriter, se défendre, se déplacer, etc.). L’artisanat est en effet l’élément le plus visible d’une culture, et ce qui en reste quand elle a disparu. Le travail permet à l’homme de cultiver la terre et de se construire un nouvel environnement de vie. Par son travail, l’homme se soumet la nature. « Pour économiser ses forces, l’homme fabrique des outils que la nature ne lui avait pas offerts : la houe, puis la herse, la charrue, la machine agricole. C’est la technique »[5]. Par son travail, l’homme intelligent élabore des objets qui le servent, ou plutôt dont il se sert pour qu’ils le servent. Il doit en rester maitre, et non se retrouver esclave d’eux, comme c’est souvent le cas. Les techniques sont nos créatures. Nous ne devons pas les abandonner à elles-mêmes, comme le Dr Frankenstein l’a fait. C’est alors qu’elles se retournent contre l’homme et sont la source d’une grande inquiétude, comme une grande machine qui broie tout sur son passage. Dans son artisanat, l’homme joue l’apprenti sorcier et court des risques, mais il devient moins esclave des choses et acquiert plus de temps libre. Dès le commencement, Dieu a délégué à l’homme un pouvoir démiurgique. Les métiers font entrer l’artifice dans la nature. La Culture est née.

Le mot grec techne est traduit en latin par « arts, métiers ». Il est employé dans trois versets du NT. Ac 17, 29 : « Ainsi donc, étant la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l’or, de l’argent, ou à de la pierre, sculptés par l’art (techne) et l’industrie (enthumeseos) de l’homme ». Un métier est l’art de faire ou fabriquer quelque chose. Saint Paul à Corinthe reste vivre et travailler chez le juif Aquila et sa femme Priscilla. Ac 18, 3 : « Et, comme il avait le même métier, il demeura chez eux et y travailla : ils étaient faiseurs (technê) de tentes ». Le troisième emploie de technê est en Ap 18, 22 : « Et l’on n’entendra plus chez toi les sons des joueurs de harpe, des musiciens, des joueurs de flûte et des joueurs de trompette, on ne trouvera plus chez toi aucun artisan d’un métier (technê) quelconque, on n’entendra plus chez toi le bruit de la meule ». Il vient de tiktô, « enfanter, produire un fruit d’une graine ». Les techniques sont nos enfants. Nous les produisons et elles nous servent, de même que les enfants aident leurs parents et que les plus jeunes travaillent pour les anciens. Les techniques s’engendrent les unes les autres.

Bien que tous les métiers ne soient pas directement manuels, ils sont le plus souvent un travail de nos mains. Cheir « main » est employé dans 171 versets du NT. Lc 6, 1 : « Il arriva, un jour de sabbat appelé second-premier, que Jésus traversait des champs de blé. Ses disciples arrachaient des épis et les mangeaient, après les avoir froissés dans leurs mains ». Dans la chapelle Sixtine, la main d’Adam rejoint la main du Père. La main est le membre par lequel nous nous saluons les uns les autres. La Crainte opère un signe de la main entre Dieu et chacun d’entre nous. C’est aussi par la main que l’on fait marcher quelqu’un à sa suite, comme Dieu semble le faire avec nous lorsqu’il nous appelle, par la Crainte, à le suivre. Mc 8, 23 : « Il prit l’aveugle par la main, et le conduisit hors du village ; puis il lui mit de la salive sur les yeux, lui imposa les mains, et lui demanda s’il voyait quelque chose ». Aussi, la main sauve de la noyade. La main de la bénédiction paternelle exprime toute la faveur que le Père accorde à ses enfants. Elle renouvelle le don de la vie. Mt 8, 15 : « Il toucha la main, et la fièvre le quitta ; puis elle se leva, et le servit » ou encore Mt 19, 15 : « Il leur imposa les mains, et il partit de là ».

La main de Dieu nous libère des griffes de Satan, qui a ‘mis la main sur nous’. Mt 26, 50 : « Jésus dit : mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le. Alors ces gens s’avancèrent, mirent la main sur Jésus, et le saisirent ». Jésus vit cet esclavage avec nous afin de nous en libérer. Lc 1, 71 : « Un Sauveur qui nous délivre de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent ! ». Il met alors à notre doigt l’anneau de la nouvelle alliance. Notre main, et tout notre agir, lui sont alors consacrés. Lc 15, 22 : « Mais le père dit à ses serviteurs : apportez vite la plus belle robe, et l’en revêtez ; mettez-lui un anneau au doigt (cheir), et des souliers aux pieds ». Personne d’autre que nous-mêmes ne peut alors plus nous séparer de l’amour du Père. Jn 10, 29 : « Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tous ; et personne ne peut les ravir de la main de mon Père ». Nos péchés de chrétiens sont alors des actes libres. Nous en sommes encore plus responsables que lorsque nous étions sous l’emprise de Satan. Notre vie doit contribuer à extirper les racines des actes qui nous éloignent de Dieu. Le travail est l’occasion de développer les vertus. Par le travail, qui est l’activité de nos mains, nous efforçons de demeurer entre les mains de Dieu, afin qu’il ne nous lâche pas. Nous nous accrochons à la vie par le travail, la vie tout autant terrestre que spirituelle, les deux étant inséparables. Le travail doit être offert à Dieu. Alors, en nous ‘humiliant’, il nous élève et nous rapproche de Dieu. Jc 4, 8 : « Approchez-vous de Dieu, et il s’approchera de vous. Nettoyez vos mains, pécheurs ; purifiez vos cœurs, homme irrésolus ».

Tout se passe comme si nos mains devenaient elles-mêmes vertueuses, sages. On dit des artisans qu’ils sont habiles. Sophizô est employé dans deux versets du NT. 2 Tm 3, 15 : « Dès ton enfance, tu connais les saintes Lettres, qui peuvent te rendre sage à salut par la foi en Jésus-Christ ». Et 2 P 1, 16 : « Ce n’est pas, en effet, en suivant des fables habilement conçues (sophizô) que nous vous avons fait connaitre la puissance et l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ, mais c’est comme ayant vu sa majesté de nos propres yeux ». Il vient de sophos, « sage, savant », employé dans 20 versets, parent de saphês, « clair ». La Crainte transmet une première Sagesse, comme tout l’AT nous le montre. En hébreu, « sagesse » se dit chokmah, employé dans 141 versets de l’AT, dont le premier, très éclairant sur notre sujet des métiers, en Ex 28, 3 : « Tu parleras a tous ceux qui sont habiles, à qui j’ai donné un esprit plein d’intelligence (chokmah) ; et ils feront les vêtements d’Aaron, afin qu’il soit consacré et qu’il exerce mon sacerdoce ». On retrouve chokmah associé à l’exécution habile d’un métier en Ex 36, 1: « Betsaleel, Oholiab, et tous les hommes habiles, en qui YHWH avait mis de la sagesse (chokmah) et de l’intelligence pour savoir et pour faire, exécutèrent les ouvrages destinés au service du sanctuaire, selon tout ce que l’Eternel avait ordonné ». La Crainte est le don dominant du Judaïsme et de l’Ancien Testament. C’est pourquoi, dans l’AT, chokmah est un autre nom de l’Esprit Saint. Chokmah est utilisé le plus (38 versets) dans le livre des Proverbes. De tous les livres de l’AT, celui-ci nous parle le plus et le mieux du Saint-Esprit. Il annonce en 2, 10 que la sagesse viendra dans notre cœur. On pourrait commenter tous les versets des Proverbes dans lesquels apparaît Chokmah et en faire un petit traité du Saint-Esprit.

Les métiers sont des habitudes, des coutumes, des façons de faire. Sunetheia, « coutume, habitude », est employé dans deux versets du NT, qui pointent également vers l’Intelligence. Ce qui nous intéresse dans ce mot, c’est qu’il contient éthos, « mœurs, coutumes, usage, rite », thème très important dans la réflexion sur le travail. 1 Co 15, 33 : « Ne vous y trompez pas : les mauvaises compagnies corrompent les mœurs ». Le mot « compagnie » en 1 Co 15, 33 traduit homilia, utilisé dans ce seul verset et très proche de l’anglais home, « maison ». Le travail commence à la maison, et les corporations de métiers sont des « maisons » (oikos) où l’on travaille ensemble en suivant des méthodes ancestrales, héritées de nos pères et pairs. Les foyers sont les premières corporations de métiers. Homilia vient de homilos, utilisé en Ap 18, 17 pour décrire les marins, « tous ceux qui exploitent la mer ». Homilos vient de homou, « ensemble, à l’unisson », employé dans 3 versets du NT, dont Jn 4, 36 : « Celui qui moissonne reçoit un salaire, et amasse des fruits pour la vie éternelle, afin que celui qui semé et celui qui moissonne se réjouissent ensemble (homou) ». Dieu sème la vie éternelle et l’homme la moissonne. Ils sont compagnons dans ce travail dont l’achèvement est la Nouvelle Création. La première Création est le travail de Dieu seul. Par la Crainte, Dieu nous établit collaborateurs de son œuvre. Cette collaboration nécessite les sept dons pour se réaliser pleinement. Les mots grecs du NT désignant les compagnons de travail commencent par le préfixe sun, « avec », le mot anglais pour le « soleil ». Celui-ci, figure du Père, est commun à tous, et, dès qu’il se lève, les hommes se mettent au travail, unis dans cette même lumière et cette même énergie. Sunergos, « compagnon d’œuvre », « ouvrier », est employé dans 12 versets du NT. Phil 1, 1 : « Paul, prisonnier de Jésus-Christ, et le frère Timothée, à Philémon, notre bien-aimé et notre compagnon d’œuvre ». 3 Jn 1, 8 : « Nous devons donc accueillir de tels hommes, afin d’être ouvriers avec eux pour la vérité ».

Ainsi s’achève notre sixième promenade dans le jardin de la Tradition.

NOTES

[1] Jean HANI. Les Métiers de Dieu. Préliminaires à une spiritualité du travail, Éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2010.
[2] Ibid.
[3] Noter la proximité de ce mot hébreu avec l’anglais shame, la « honte ». Pierre est l’apôtre couvert de honte qui reconnaît ouvertement ses péchés. Il est le modèle de l’homme habité par la Crainte de Dieu.
[4] Ibid.
[5] Ivan GOBRY, Le sens de la beauté, Paris, Éd. de la Table Ronde, 2003, p. 33.