10. Prosopon « face, visage ». Les Ages

« Pendant qu’il priait (proseuchestai), l’aspect (eidos) de son visage (prosopou) changea (heteros), et son vêtement (himastismos) devint d’une blancheur (leukos) éclatante (exastrapton) » (Lc 9, 29).

Heteros porte ici sur le mot grec prosopon, qui signifie « visage, face, aspect » et est employé dans 72 versets du NT. La Piété établit un face à face entre Dieu et l’homme, ce baiser que désire la fiancée du Cantique des Cantiques, troisième livre de la cinquième série des livres de l’AT. Comme le cœur dont il est le reflet, le visage peut être ouvert ou fermé. Le cœur nous maintient jeune s’il est vivant, c’est-à-dire ouvert à l’échange, et donc joyeux. Edith Stein résume ainsi la vocation du Carmel (Piété) : « Se tenir devant la Face du Dieu vivant, telle est notre vocation. La vie du saint Prophète nous en fournit le modèle[1]. […] Élie se tient devant la Face de Dieu car tout son amour est pour le Seigneur ». Plus l’homme tombe sur sa face, et plus il rencontre Dieu face à face. Les musulmans, inspirés par la Piété, nous en montrent sans cesse l’exemple. Gn 17, 3 : « Abram tomba face contre terre, et Dieu lui parla, en disant ». Voilà un verset très court qui va droit au but. Ce geste de prosternation prépare l’homme à la rencontre avec Dieu, car il ne rencontre le Très-haut qu’en s’abaissant très bas. Depuis l’Incarnation, les hommes sont invités à se jeter aux pieds de Jésus, le Dieu fait homme. Lc 17, 16 : « Il tomba sur sa face aux pieds de Jésus, et lui rendit grâces. C’était un Samaritain ». On voit dans ce verset l’alliance de la Connaissance et de la Piété. La Foi donne son contenu à la Prière. La Prière fait vivre la Foi. On est pleinement présent à quelqu’un lorsqu’on lui montre son visage. La Piété nous rend Dieu présent, et nous rend présents à lui.

Le face à face avec Jésus dans la prière nous convertit en profondeur[2]. La Sainte Face représentée sur le voile de Véronique est conservée à la basilique saint Pierre de Rome. Sainte Thérèse de Lisieux, aussi appellée sainte Thérèse de la Sainte-Face, avait une grande dévotion pour cette image, qu’elle avait nourrie par la lecture de la Vie de sœur Marie de Saint-Pierre, une carmélite morte en 1848 et inhumée à Tours, auquel notre Seigneur avait dit en 1845 : « Vous obtiendrez par la dévotion à l’image de la Sainte Face le salut de beaucoup de pécheurs »[3]. Elle est invitée par Jésus à « devenir une nouvelle Véronique, tout attentive à consoler le Visage humilié du Sauveur et à l’offrir au Père pour obtenir les grâces de conversion dont la France a tant besoin »[4]. Saint Pierre lui-même vécut ce retournement profond après son triple reniement lorsqu’il plongea longuement son regard dans le regard de Jésus et lui confessa son amour trois fois (Jn 21,17). Sœur Marie de Saint-Pierre « veut imiter la conduite audacieuse de Véronique et du bon larron qui n’ont pas hésité à confesser leur amour de Jésus au milieu de l’hostilité générale dont il était la victime. En contemplant la Sainte Face, image du Dieu invisible, les hommes retrouvent la ressemblance divine qu’ils ont perdue par le péché : elle s’imprime dans leur cœur comme sur le voile de Véronique »[5]. Le visage de la Sainte Face est le visage humilié d’un homme souffrant par amour pour nous. Ecoutons sainte Thérèse : « Ces paroles d’Isaïe : ‘Qui a cru à votre parole…Il est sans éclat, sans beauté…etc.’ ont fait tout le fond de ma dévotion à la Sainte Face ou, pour mieux dire, le fond de toute ma piété. Moi aussi, je désirais être sans beauté, seule à fouler le vin dans le pressoir, inconnue de toute créature… »[6]. Cette dévotion se résume à la courte prière de Thérèse : « Fais que je te ressemble, Jésus ». Les enfants ont un charisme particulier. Leur cœur tendre est facilement ému par la souffrance des autres, et ils ne cachent pas leurs larmes, comme Marie à la Salette en 1846, un an après la révélation de Jésus à sœur Marie de Saint-Pierre. Mt 18, 3 : « et dit : je vous le dis, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux ».

Entrer dans le royaume des cieux, c’est voir Jésus face à face, ce que les petits (mikron) font dès ici-bas. Mt 18, 10 : « Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits ; car je vous dis que leurs anges dans les cieux voient continuellement la face de mon Père qui est dans les cieux ». L’humilité nous conduit à voir la grandeur de Dieu. La Piété nous fait voir et vivre le ciel dans la terre. Saint Paul lui-même fait mention de son humble apparence physique, qui cache la glorieuse présence du Christ. 2 Co 10, 1 : « Moi Paul, je vous prie, par la douceur et la bonté de Christ – moi d’humble apparence (prosopon) quand je suis au milieu de vous, et plein de hardiesse à votre égard quand je suis éloigné ». L’amour fait percer au-delà des apparences. La coiffe des religieuses met en évidence leur visage toujours tourné vers Jésus dans un cœur à cœur perpétuel. Ce visage irradie l’amour qui les habite. En particulier, elles rayonnent d’une jeunesse éternelle, une jouvence dont le Christ est la fontaine. La jeunesse est un thème lié à la Piété. C’est la troisième période de la vie, entre 14 et 21 ans, lors de laquelle le désir, les sentiments et les relations amoureuses prédominent. La prière a pour effet de conserver cette jeunesse, par cet afflux de vie divine qu’elle nourrit. Cette vie surnaturelle se donne à voir dans le corps humain et la prière ralentit l’endurcissement des chairs (des os, de la peau, du cœur, des muscles, etc.)[1].

Cette méditation sur le visage nous conduit à parler des Ages de la vie, œuvre de la Piété dans la Civilisation, cet ‘âge’ marqué sur notre ‘vis-age’. On peut imaginer l’humanité comme répartie en classes d’âges, que l’on appelle des générations. Par ailleurs, l’ensemble des personnes vivants au même moment sont appelées dans la Bible une ‘génération’, c’est-à-dire un cœur unique à convertir et unir dans le Christ. Parce qu’ils sont contemporains, les membres d’une génération peuvent échanger entre eux et prier ensemble. Ils partagent la même temporalité, le même don du temps, à un moment donné de l’histoire humaine. Genea est utilisé dans 37 versets. A chaque époque de la vie de l’Eglise, la prédication s’adresse à une génération particulière, reflet de son époque, possédant sa propre mentalité et suivant ses propres modes. Mt 12, 41 : « Les hommes de Ninive se lèveront, au jour du jugement, avec cette génération (genea) et la condamneront, parce qu’ils se repentirent à la prédication de Jonas ; et voici, il y a ici plus que Jonas ». Une génération, au sens biblique, se caractérise donc par sa capacité à recevoir la bonne nouvelle. La réception est un thème central de la Piété, comme le cœur. Recevons-nous le trésor de la Foi ? Le mettons-nous en pratique ? Sommes-nous ouverts aux motions de l’Esprit qui nous guident sur le chemin de la vie chrétienne ? Sommes-nous une « génération méchante et adultère »  (Mt 12, 39) ? La génération comme l’ensemble du public auquel s’adresse la prédication de Jésus, est qualifiée par celui-ci d’incrédule et perverse. Lc 9, 41 : « Génération incrédule et perverse, répondit Jésus, jusqu’à quand serai-je avec vous, et vous supporterai-je ? Amène ici ton fils ».

C’est par les gens de sa génération, c’est-à-dire ses contemporains, cette foule qui hurla pour sa mise à mort, que Jésus a été rejeté. Lc 17, 25 : « Mais il faut auparavant qu’il souffre beaucoup, et qu’il soit rejeté par cette génération ». La génération est l’objet d’un jugement (Lc 11, 32). Elle est aussi le temps de l’histoire humaine dans laquelle une personne donnée vit, et dès qu’elle a fait son temps, elle quitte cette terre. Ac 13, 36 : « Or, David, après avoir en son temps (genea), servi au dessein de Dieu, est mort, a été réuni à ses pères, et a vu la corruption ». Chaque homme est invité à mettre sa vie entière au service de Dieu, puis à passer son chemin. Le premier usage de genea est en Mt 1, 17. Y sont présentées les trois fois quatorze (soit quarante-deux) générations de l’histoire du peuple Juif. Cela nous rappelle le symbolisme de l’arbre de Jessé, père du roi David et ancêtre du Messie, le « roi des Juifs ». A chaque génération successive, Dieu se manifeste à nouveau. L’Esprit Saint renouvelle sans cesse toute chose. Il est l’Esprit régénérateur, autre thème lié à la Piété. Les contemporains de Jésus ont reçu de Dieu la révélation parfaite qu’il fait de lui dans la personne du Fils incarné, l’Emmanuel qui donne à voir Dieu. Ep 3, 5 : « Il n’a pas été manifesté aux fils des hommes dans les autres générations (genea) comme il a été révélé maintenant par l’Esprit aux saints apôtres et prophètes du Christ ». Chaque chrétien se tient au milieu de ses contemporains, et c’est dans ce milieu particulier qu’il doit répandre la lumière de l’Evangile. Ph 2, 15 : « Afin que vous soyez irréprochables et purs, des enfants de Dieu irrépréhensibles au milieu d’une génération perverse et corrompue, parmi laquelle vous brillez comme des flambeaux dans le monde ».

L’évangélisation est toujours à recommencer, car le combat spirituel n’est jamais gagné sur terre. Chaque époque de l’histoire humaine, comme de l’histoire individuelle, doit être régénérée par la Parole de Dieu et il faut sans cesse répéter les vérités les plus simples. La roue de la Piété tourne en permanence. La Bible doit être lue et relu et on n’en touche jamais le fond. Les saisons de la nature, de l’histoire et de la vie humaine se suivent dans un cycle régulier. Le temps de la Piété est cyclique, tandis que le temps du Conseil est linéaire. Kairos, « temps, époque, saison, moment, âge », est employé dans 81 versets du NT. A chaque temps-kairos est attachée une qualité particulière. Kairos est un temps qualifié, de même que la génération au sens biblique, qui est pieuse ou impie. Nous sortons en Europe d’une grande époque d’impiété et sommes entrés depuis les années 1970 dans une période de renouveau. Le sang des martyrs du XXe siècle, le siècle martyr par excellence, n’a pas coulé en vain. Il suffit pour cela d’interpréter, à la lumière de l’Esprit, les ‘signes des temps’. Mt 16, 3 : « Et le matin, il y aura de l’orage aujourd’hui, car le ciel est d’une rouge sombre. Vous savez discerner (ginosko) l’aspect (prosopon) du ciel (ouranos), et vous ne pouvez discerner (diakrino) les signes (semeia) des temps (kairos) ». De même que la nature se réveille au troisième mois de l’année, qui marque le début du printemps, de même l’Eglise connait des périodes de renouveau où elle semble comme régénérée.

Par exemple, le Renouveau Charismatique dans l’Eglise catholique est né en février 1967 dans l’Université de Duquesne, en Pennsylvanie, fondée au XIXe siècle par des spiritains, dont la devise est « C’est l’Esprit qui donne la vie ». Ce mouvement de laïcs entre dans les catégories des associations de fidèles, comme les confréries et archiconfréries d’autrefois. Les groupes du Renouveau se réunissent chaque semaine pour prier en dehors du rassemblement dominical. Dans ce mouvement sont nées de nombreuses communautés charismatiques, telles que l’Emmanuel, les Béatitudes, le Chemin Neuf en France, le Chemin néocatéchumenal en Espagne ou la communauté Sant’Egidio en Italie pour n’en citer que quelques-uns. Le Saint-Esprit est également le maitre d’œuvre des Conciles Œcuméniques, qui ont pour rôle de régénérer la vie de l’Eglise. Comme Marie, l’Eglise est éternellement jeune, de cette jeunesse que seul apporte l’Esprit. Elle est le serviteur fidèle de Dieu qui transmet à tous le don de Dieu, Dieu lui-même. Elle le fait au moment (kairos) opportun, de même que Dieu sait quand il veut convertir telle âme et la conduire à lui.

Dieu est maitre du temps et la Piété nous fait vivre au rythme de l’Esprit. Mt 24, 45 : « Quel est donc le serviteur fidèle et prudent, que son maitre a établi sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable (kairos) ?’. Comme le NT, le temps de la vie humaine est fermé, fini, clos. La clôture des moine et moniales rappelle cette profonde vérité. Sur la croix, Jésus donne toute sa vie, c’est-à-dire tout le temps que le Père lui a donné pour le servir. Il concentre sa vie sur trois heures de prière très intenses. Jésus est la tête du Corps qu’est l’Eglise. Sur la croix, cette tête est offerte au Père, au nom du corps tout entier, qui s’offrira lui-même à sa suite. On peut rapprocher ce sacrifice de celui de la tête de Jean-Baptiste le précurseur, apportée sur un plat à Hérodias par sa fille. Mt 14, 10 : « Et il envoya décapiter Jean dans la prison ». Cette sainte relique est conservée dans la cathédrale d’Amiens, ville ou saint Martin de Tours, légionnaire romain en garnison, coupa sa chlamyde en deux et en donna une moitié à un mendiant. Il devint le fondateur du monachisme français. Nous revoilà au cœur de la piété de la ville, Tours, de sœur Marie de Saint-Pierre et de la famille Martin de sainte Thérèse de Lisieux, morte a vingt-quatre ans.

Toute vie humaine doit être un temps de conversion, c’est-à-dire d’ouverture progressive à l’accueil de la Sainte Trinité qui désire résider dans l’homme. Elle est l’occasion du repentir. En Ac 24, 25, le gouverneur Félix résiste à la parole de Dieu que Paul lui transmet : « Mais, comme Paul discourait sur la justice, la tempérance, et sur le jugement à venir, Felix, effrayé, dit : Pour le moment retire-toi ; quand j’en trouverai l’occasion (kairos), je te rappellerai ». Les apôtres font résonner la parole, mais seul Dieu ouvre les cœurs, au moment qu’il juge opportun. Il viendra un jour où le temps de la conversion sera accompli, révolu. Eph 1, 10 formule parfaitement la finalité même du projet divin, l’unité de toute la création en Christ : « Pour le mettre à exécution lorsque les temps (kairos) seraient accomplis, de réunir toutes choses en Christ celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre ». Ce dessein de conversion est l’œuvre de la bonté de Dieu, car seule la bonté convertit. La vie humaine est l’occasion d’accomplir de bonnes œuvres. Ga 6, 10 : « Ainsi, pendant que nous en avons le temps (kairos), pratiquons le bien (agathos) envers tous, et surtout envers les frères en la foi ». Méditons sur la bonté et sa relation avec la Piété.

Agathos, « bon, bien », est employé dans 90 versets du NT. Le premier emploi relie le thème du temps qu’il fait avec celui de la méchanceté et de la bonté. Mt 5, 45 : « Afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il a fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons (agathos), et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ». La logique de Dieu n’est pas la logique des hommes, et Dieu ne ménage pas ses protégés. Au contraire, les temps difficiles nous rapprochent de Dieu car ils nous conduisent à lui renouveler notre confiance. Quand tout s’écroule, Dieu est toujours là dans la prière et Il nous soutient. Jésus lui-même ne laisse pas les hommes l’appeler bon, réservant ce privilège à Dieu seul. Mc 10, 18 : « Jésus lui dit : Pourquoi m’appelles-tu bon (agathos) ? Il n’y a de bon que Dieu seul ». On doit s’attacher au bien et le défendre comme un trésor. Jésus ne veut pas que l’on s’attache à son humanité. Il pointe sans cesse vers le Père. Il invite son interlocuteur à se détacher des biens de la terre pour s’attacher au bien du ciel, c’est-à-dire à Dieu lui-même, le seul bien. Pour cela, il doit laisser tout ce qu’il a et entrer dans un processus de conversion, à la suite de Jésus. Ce processus est coextensif à la vie chrétienne elle-même. Plus loin Mc 10, 24, Jésus précise : « Les disciples furent étonnés de ce que Jésus parlait ainsi. Et, reprenant, il leur dit : Mes enfants, qu’il est difficile à ceux qui se confient dans les richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! ». Dieu est notre bien véritable. Il vient résider dans notre cœur, et de là, il produit par nous de bonnes œuvres qui lui rendent gloire, c’est-à-dire manifestent sa bonté. Lc 6, 45 : « L’homme bon (agathos) tire de bonnes (agathos) choses du bon (agathos) trésor de son cœur, et le méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor ; car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle ». En Mt 7, 17 est utilisée la métaphore de l’arbre pour dire la même chose : « Tout bon (agathos) arbre porte de bon fruits, mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits ». Le chrétien doit devenir un ‘homme de bien’, par le Saint-Esprit qui l’habite.

Par nos bonnes œuvres – nos œuvres de charité – nous gagnons des âmes au Christ. Ac 11, 24 : « Car c’était un homme de bien, plein d’Esprit-Saint et de foi. Et une foule assez nombreuse se joignit au Seigneur ». Plus la bonté de Dieu transparait par nos paroles et nos actes, plus Dieu fait abonder sa grâce en nous. Lc 19, 17 : « Il lui dit : C’est bien, bon serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de choses, reçois le gouvernement de dix villes ». Nos vies n’ont pas d’autre finalité que de témoigner de la bonté de Dieu. Ep 2, 10 : « Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d’avance, afin que nous les pratiquions » ou encore 2 Tm 2, 17 : « Afin que l’homme de Dieu soit accompli et propre à toute bonne œuvre ». Les bonnes œuvres sont toujours des « œuvres de piété », car elles sont fondées sur l’amour de Dieu que la Piété entretient en nous comme un feu. Calvin décrit la piété comme la « vertu qui, nous ayant séparés des souillures du monde, nous unit à Dieu par la sainteté »[7].

Conserver une conscience pure tout au long des âges de la vie requiert l’aide du Saint-Esprit, en particulier de l’Esprit de Piété qui nous fait vivre par et pour le seul bien véritable, Dieu. Le martyr de la chaste Agathe est un résumé de la guerre continuelle que les ennemis de notre salut nous livrent et à laquelle il faut répondre par la pureté de cœur. On retrouve le mot de souillure dans le texte du martyr de cette jeune sainte, vierge et martyr du IIIe siècle : « Seigneur Jésus-Christ, qui m’avez créée, et m’avez gardé dès mon enfance, qui avez préservé mon cœur de souillure, qui l’avez sauvegardé de l’amour du siècle, et qui m’avez fait vaincre les tourments, en m’octroyant la vertu de patience, recevez mon esprit et permettez-moi de parvenir jusqu’à votre Miséricorde ». Cette belle prière est une biographie en sept temps : sa naissance (Crainte), son enfance (Connaissance), son adolescence (Piété et ‘cœur préservé de la souillure’ des passions), son âge adulte (Intelligence et ‘sauvegarde de l’amour du siècle, c’est-à-dire du monde), son âge mûr (Force et la victoire sur les ‘tourments’), son âge avancé (Conseil et vertu de patience) et sa mort (Sagesse et don de son esprit à Dieu). Une huitième étape correspond à l’entrée dans le ciel, par la miséricorde de Dieu. Rhupos, « souillure », est employé dans un verset du NT, 1 P 3, 21 : « Cette eau était une figure du baptême, qui n’est pas la purification des souillures (rhupos) du corps, mais l’engagement d’une bonne (agathos) conscience envers Dieu, et qui maintenant vous sauve, vous aussi, par la résurrection de Jésus-Christ ».

La Piété nous attache à Dieu comme notre plus grand bien, et, ce faisant, elle « corrige, retranche, détruit, soit en cette vie, soit en l’autre, tout ce qui est contraire à Dieu »[8]. Au fur et à mesure que l’homme avance dans les âges de la vie, il est amené à se détacher progressivement des biens de la terre. Ses envies et ses plaisirs changent, deux réalités liées à la Piété. S’il ne le fait pas, son combat intérieur s’intensifie et il s’aigrit. Il perd la paix du cœur s’il n’en préserve pas la pureté. Sans la croissance de la vie intérieure que la Piété dirige, la vieillesse devient une ennemie. Elle n’est que décrépitude de la chair – ce morceau de terre sur lequel nous vivons -, privée de l’expérience de la jeunesse éternelle de l’âme que connaissent tous les amoureux du ciel. La réalité des âges de la vie nous renvoie à la manière de conduire sa vie, de même que la direction spirituelle, oeuvre de la Piété dans le Sacerdoce, doit s’adapter à la maturité spirituelle des dirigés. « Il faut rendre aux âges leurs contours propres et mettre fin à la confusion actuelle »[9].

La Tradition classique et littéraire nous offre plusieurs stratifications des âges de la vie. Les Sept âges de Ptolémée, dans le Tetrabiblos, repris par Shakespeare in As you like it sont : Infantia (Crainte) de la naissance à quatre ans, placé sous le signe de la Lune. La pueritia (Connaissance) de quatre à treize ans, Mercure. L’Adolescentia (Piété) de treize à vingt-deux ans (Venus). L’âge de la Juventus (Intelligence) de vingt-trois à quarante et un ans (Soleil). La Virilitas (Force) de quarante et un an à cinquante-six ans (Mars). La Senilitas (Conseil) de cinquante-six ans à soixante-huit ans (Jupiter) et la Decrepitas (Sagesse) jusqu’à la mort (Saturne).

NOTES

[1] Edith STEIN. Source Cachée. Œuvres spirituelles. Cerf, 2011. p. 33 et 216.

[2] Thomas DUBAY. Deep conversion, deep prayer. Ignatius Press, 2006.

[3] Pierre DESCOUVEMONT et Helmuth NILS LOSSE. Sainte Thérèse de Lisieux, La vie en images. Cerf, 1995.

[4] Op. Cit Page 153.

[5] Pierre DESCOUVEMONT et Helmuth NILS LOSSE. Sainte Thérèse de Lisieux, La vie en images. Cerf, 1995.

[6] Op.cit. Page 165.

[7] Marie de HENNEZEL. La chaleur du cœur empêche nos corps de rouiller. Robert Laffont, 2008.

[8] Institutions Chrétiennes, III, 7.

[9] Louis LALLEMANT. Doctrine Spirituelle. DDB, 2011. Page 114.

[10] Eric DESCHAVANNE et Pierre-Henri TAVOILLOT. Philosophie des âges de la vie. Hachette, 2007.

Légende photo : Les Quatre Ages de la vie, Barthelemy l’Anglais, XV. http://classes.bnf.fr/ema/groplan/flashs/4ages