10. Kapernaoum « Capernaüm ». Les Papes

« Ils arrivèrent à Capernaum. Lorsqu’il fut dans la maison, Jésus leur demanda : de quoi discutiez-vous en chemin ? » (Mc 9, 33).

Kapernaoum est employé dans 16 versets du NT. Capharnaüm, village sur le lac de Tibériade, fut le centre de l’activité missionnaire de Jésus, la maison où il vint demeurer. Il y accomplit de nombreuses guérisons. Lc 4, 23 : « Jésus leur dit : sans doute vous l’appliquerez ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; et vous me direz : fais ici, dans ta patrie, tout ce que nous avons appris que tu as fait a Capernaum ». Ce fut également un lieu où il enseigna, dans la synagogue, comme trois versets nous le rapportent. Mc 1, 21 : « Quelques jours après, Jésus revint à Capernaum. Et, le jour du sabbat, Jésus entra d’abord dans la synagogue, et il enseigna ». Lc 4, 31: « Il descendit à Capernaum, ville de Galilée ; et il enseignait, le jour du sabbat ». Jn 6, 59 : « Jésus dit ces choses dans la synagogue, enseignant à Capernaum ». Jésus est venu dans notre chair et, de là, il s’entretient avec nous. Notre chair est appelée à devenir la chaire du Christ, par l’habitation en nous du Saint-Esprit, qui « nous enseignera toutes choses » (Jn 14, 26), comme il l’a fait à Sœur Marie Lataste par exemple. Kathédra, « siège, chaire », est employée dans trois versets du NT. Deux fois il désigne le « siège de vendeurs de pigeons » (en Mt 21, 12 et Mc 11, 5, versets qui pointent également vers la Force). Une fois, il se réfère à la « chaire de Moïse » (Mt 23, 2). Cet usage est très clairement lié à la Connaissance : la cathédrale est le siège de l’évêque, fondement des Eglises chrétiennes, œuvre de la Connaissance dans l’Apostolat. Par la lectio divina, les chrétiens reçoivent de Dieu des lumières sur la Foi. Ils peuvent alors écrire des livres et faire partager les fruits de leur méditation intime. On peut même imaginer que le NT est le fruit de la lectio divina de l’AT, qui fait remonter à la surface les souvenirs de Jésus-Christ enfouis dans le cœur des disciples, et les relient aux évènements annonciateurs de la venue du Messie contenus dans l’AT.

Capharnaüm est le village de Nahoum. Nahoum est le septième livre de la troisième série de l’AT. La Piété culmine en lui. Le nom de ce petit prophète signifie ‘Consolateur’ (hébreu nacham), comme le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit est le maître de nos cœurs. Il guérit nos blessures d’amour. Le livre de Nahoum le Consolateur est écrit vers 615 bc, juste avant la chute de l’Assyrie. Il est un saint orthodoxe. Dans l’Eglise arménienne apostolique, sa fête est le 31 juillet. La chute de Ninive symbolise la victoire finale, associée la Sagesse de ce septième des petits prophètes. Mais ce livre couronne une série placée sous le signe de la Piété. Son hymne chante la fin de l’idolâtrie. En effet, Capharnaüm est également l’objet d’une condamnation de la part de Jésus à cause de son incroyance. Il est cet assemblage hétéroclite d’hommes de tous âges qui se ferme à la parole de Dieu. Lc 10, 15 : « Et toi, Capernaüm (Kapernaoum), qui as été élevée jusqu’au ciel, tu seras abaissée jusqu’au séjour des morts. » Capharnaüm, symbole de notre chair, ne ressuscitera pas au jour du Jugement dernier, à cause de son incroyance. Jésus reproche à sa génération de ne s’être pas convertie à la vue des miracles qu’il accomplissait. Dans ce dixième chapitre de l’Evangile de la Piété, Jésus le Seigneur, kurios, envoie ses disciples évangéliser avec l’autorité (exousia) de chasser les démons (daimonion). Une fois leur tournée missionnaire accomplie, ils reviennent vers le centre d’où ils sont partis et expriment au verset 17 de la Piété leur joie (chara) d’avoir soumis les démons au nom du Christ. Ce mouvement de départ et de retour depuis le Christ nous évoque la vie du cœur qui envoie (apostello) le sang dans tout l’organisme dans un circuit toujours recommencé. Les images de la roue et du cycle sont propres à la Piété. Nous pouvons tous dire à Jésus-Christ : ‘Tu fais tourner de ton nom tous les moulins de mon cœur’. Le Fils fait tourner ces moulins par le souffle de son Esprit. L’Eglise est la communauté des hommes rassemblés autour (kuklo) du Christ et unis dans un même amour. L’image visible du Christ moyeu de la roue de l’Eglise est le Pape. Dans le septénaire des familles chrétiennes, les Catholiques correspondent à la Piété. Ils sont les défenseurs de l’unité de l’Eglise autour du Pape, figure du Fils qui sans cesse dit : « Abba ! Père !». Abba est employé dans trois versets, dont deux relient cette exclamation au Saint-Esprit. C’est lui qui crie en nous « Abba ! Père ! » Rm 8, 15 : « Et vous n’avez point reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte ; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions : Abba ! Père! » et Ga 4, 6 : « Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, lequel crie : Abba! Père! » Le Pape est le Saint-Père qui nous montre comment aimer le Père. Jésus n’a-t-il pas confié cet office a Pierre après lui avoir demandé trois fois s’il l’aimait ?

Cet échange se trouve en Jn 21, 15 : « Après qu’ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre : Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu plus que ne m’aiment ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. Jésus lui dit : pais mes brebis ». Puis la question est posée une deuxième fois au verset 16 et une troisième fois au verset 17. Lors des deux premières questions, Jésus utilise le verbe agape, et Pierre répond avec le verbe phileo. A la troisième question, Jésus utilise phileo et obtient un phileo de Simon Pierre. Philia est l’amour humain, une amitié proprement humaine. Agape est l’amour surnaturel, que Dieu place en nous. C’est l’amour de Jésus pour son Père, « l’amour de Dieu » (1 Jn 4, 8), c’est-à-dire « en » Dieu, au sein de la Trinité. Le Père Marie-Dominique Philippe nous éclaire sur ce passage d’agape à philia dans ce chapitre 21 de St Jean. « Il faut donc maintenir à l’agape son caractère substantiel, qui nous saisit totalement pour nous communiquer une nouvelle source de vie et d’amour. Mais il faut en même temps comprendre que cet amour de Dieu réclame de notre part un choix. C’est pourquoi l’agape est source en nous d’une véritable philia, d’un véritable amour d’amitié impliquant la réciprocité. Saint Thomas n’hésite pas à dire de la charité qu’elle est une véritable amitié, puisqu’elle exige une réciprocité voulue par Dieu ; Dieu nous introduit dans son mystère d’une manière telle qu’il veut que le choix libre dont il nous a aimés retourne vers lui, et que nous aussi le choisissions librement en le préférant à tous les autres êtres. Nous comprenons alors que l’agape inclut une philia divine, une amitié divine »[1]. Les deux membres d’un vieux couple séparé depuis peu ressentent toujours de l’amour (agape) l’un pour l’autre, mais, s’ils veulent recommencer à vivre ensemble, ils doivent se choisir à nouveau et s’aimer d’amitié (philia). Ce choix est humain et fait que l’homme n’est pas le jouet d’une force d’attraction irrésistible, fut-elle l’amour de Dieu lui-même. Dieu ne veut pas des pantins. Saint Pierre est le plus humain des apôtres[2].

La Papauté est un office rattaché au Magistère, et non à l’Apostolat ou au Sacerdoce. Au sein de l’Apostolat, la personne qui occupe cet office est l’évêque de Rome. Au sein du Sacerdoce, elle est un évêque comme un autre et n’a pas de pouvoirs supérieurs. A Pierre seul il est dit qu’il aura les clefs et qu’il sera le roc. Au niveau dogmatique (Magistère), Pierre est supérieur à Paul. Au niveau missionnaire (Apostolat) et liturgique (Sacerdoce), Pierre et Paul, en tant qu’évêques tous deux, sont égaux. Paul a résisté à Pierre pour ce qui regarde le bon ordre de l’Eglise d’Antioche et le succès de la mission auprès des Gentils. Ce domaine relevait du pouvoir donné aux apôtres en tant qu’apôtres. A ce niveau, dit saint Thomas d’Aquin, Paul était l’égal de Pierre. Le Magistère représente le pouvoir spirituel qui éclaire le pouvoir temporel représenté par les royaumes chrétiens, œuvre du Conseil dans l’Apostolat. Le pouvoir spirituel a le droit et le devoir de mettre un frein aux excès du pouvoir temporel, aussitôt que celui-ci devient nuisible aux intérêts de la religion. Bellarmin reconnaît à l’Eglise le même droit de domination sur l’Etat que celui de l’âme sur le corps. Les papes agissent dans tous les offices du Magistère. Dans les synodes, les conciles œcuméniques et la curie romaine, cela est évident. Mais on retrouve des papes parmi les théologiens, ainsi que dans l’histoire des Apparitions mariales et dans la vie des mystiques. Les papes agissant seuls forment un office du Magistère à part entière, placé sous le signe de la Piété. Illustrons cela en méditant sur quelques aspects de la papauté lies au troisième don

Parlons tout d’abord de l’unité. En Jn 17, Jésus prie pour l’unité des chrétiens. Jn 17, 21 : « afin que tous soient un (heis), comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un (heis) en nous, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » Le pape symbolise l’unité des Eglises, filles du même Père. De même qu’il faut se connaitre avant de s’aimer, les Eglises chrétiennes doivent apprendre à se connaitre les unes les autres dans ce qu’elles apportent de spécifique à la grande famille chrétienne, avant de se retrouver unies dans une prière commune. L’histoire de la papauté est celle de la défense de l’unité chrétienne par le dialogue et la prière, en ‘esprit’ (Connaissance) et en ‘sentiment’ (Piété). 1 Co 1, 10 : « Je vous exhorte, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, à tenir tous un même langage, et à ne point avoir de divisions parmi vous, mais à être parfaitement unis (katartizo) dans un même esprit (nous) et dans un même sentiment (gnome). »

La primauté du patriarcat de Rome s’est lentement imposée comme principe d’unité de l’Eglise chrétienne, dans sa diversité traditionnelle. L’évêque de Rome est ‘primus inter pares’, premier entre ses pairs. Les autres évêques sont ses égaux, ses frères. Mais Jésus lui a confié une primauté par laquelle il doit maintenir l’union de l’Eglise toute entière, famille et maison de Dieu. Pierre est le roc sur lequel l’Eglise est construite. Le rocher est l’un des noms de Dieu dans l’Ancien Testament (Dt 32, 3). Pierre (Petros) est la pierre de fondation sur laquelle est bâtie l’Eglise. Pierre, malgré toutes ses faiblesses, aimait Jésus immensément. C’est à partir de lui que l’Eglise a grandi. Tout en faisant partie de la construction, Pierre en est le fondement. Le pape fait partie du Collège des Apôtres.

Petra, « pierre » est employé dans 14 versets du NT. Le premier emploi est en Mt 7, 24 et exprime la solidité des fondations de la maison de celui qui a bâti sa vie sur la parole de Dieu : « C’est pourquoi, quiconque entend ces paroles que je dis et les met en pratique, sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc ». Les Papes sont la figure du Christ rocher de l’Eglise. 1 Co 10, 4 : « et qu’ils ont tous bu le même breuvage spirituel, car ils buvaient à un rocher (petra) spirituel qui les suivait, et ce rocher (petra) était Christ. » La providence a voulu qu’arrive en 1956 sur le Rocher de Monaco (le moine, œuvre de la Piété) la sublime et pieuse Grace (charis) Kelly. Sa dernière apparition publique fut filmée au Vatican dans la période de Noel précédant sa mort, sous le pontificat de Jean-Paul II[3]. Voice quelques-unes de ses paroles inspirées: « There’s a man who’s dedicated his life to making the family and family prayer a daily realization, not just one reserved for Christmas day. His name is Father Patrick Peyton and he’s the founder and guiding spirit behind some 40 years of the family theatre. He has made his slogan ‘The family that prays together stays together’ known throughout the world for its active encouragement of devotion to the Blessed Virgin. In so doing they share a common bond with Holiness Pope John Paul the second whose own devotion to Mary is best exemplified by his motto Totus Tuus. Mary I am all yours. When he arrived at Fatima in Portugal, he said on arrival ‘I place in the hands of Maria Santissima everything which I could have done or will ever do in the service of the Holy Church. And under his pontificate, the marian movement has gathered up great speed, even in the east, where the virgin is revered by Islam.” Le Saint Esprit parle par la bouche de cette colombe cachée dans le rocher et nous invite à la prière du Rosaire, à la dévotion mariale et à l’amitié avec Islam, la merveilleuse religion de la Piété. Ct 2, 14 : « Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher, Qui te caches dans les parois escarpées, Fais-moi voir ta figure, Fais-moi entendre ta voix; Car ta voix est douce, et ta figure est agréable. »  Le Pape vêtu de blanc doit s’efforcer d’être cette colombe et nous devons écouter ses paroles d’amour et d’unité comme nous écouterions les murmures de l’Esprit dans notre cœur. Loin d’être une pathologie, ces ‘souffle au cœur’ (heart murmurs en anglais) sont la voix de l’Esprit en nous, dont les Encycliques papales sont une expression. Comme le cœur envoie le sang faire un ‘tour du corps’ afin de le ré-oxygéner, les papes envoient leurs encycliques faire un tour de l’Eglise universelle afin de la ré-évangéliser, encore et encore. Les encycliques des papes que l’Esprit leur murmure à l’oreille doivent faire cesser les murmures de complot contre l’Eglise. 1 Co 10, 10 : « Ne murmurez (gogguzo) point, comme murmurent quelques-uns d’eux, qui périrent par l’exterminateur ».

Les encycliques et autres lettres papales concourent à une meilleure compréhension (suniemi) de la révélation chrétienne, condition d’union des esprits en un seul Esprit.

Musterion, « mystère », est employé dans 27 versets du NT. Il est un dérive de muô, « fermer ses yeux et ses lèvres », pour mieux voir ce que Dieu seul peut nous révéler, dans le secret de notre cœur. Dans le troisième emploi, en Lc 8, 10, Jésus nous fait prendre conscience de la grâce extraordinaire que représente l’entrée dans le secret du dessein de Dieu : « Il répondit : Il vous a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu ; mais pour les autres, cela leur est dit en paraboles, afin qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils ne comprennent point ». Réunis autour du Pape dans la lecture des encycliques, les chrétiens ressemblent aux disciples qui obtiennent de Jésus des explications privées aux paroles qu’il a prononcées en public. Lc 8, 9 : « Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole ». Le Saint-Esprit répandu éclaire l’intelligence de l’assemblée. Ep 3, 3 : « C’est par révélation que j’ai eu connaissance du mystère sur lequel je viens d’écrire en peu de mots ». Saint Paul poursuit aux versets 4 et 9. Le mystère est connu, reçu dans notre intelligence puis dispensé, comme le formule Col 4, 3 : « Priez en même temps pour nous, afin que Dieu nous ouvre une porte pour la parole, en sorte que je puisse annoncer le mystère de Christ, pour lequel je suis dans les chaines ». En 1 Tim 3, 16, Paul appelle ce mystère le ‘mystère de la piété’, c’est-à-dire le mystère de l’alliance entre le divin et l’humain, le Ciel et la Terre. Le Royaume des cieux déjà commencé ici-bas sera la consommation de cette alliance. Ap 10, 7 annonce l’accomplissement de ce mystère : « Mais qu’aux jours de la voix du septième ange, quand il sonnerait de la trompette, le mystère de Dieu s’accomplirait, comme il l’a annoncé à ses serviteurs, les prophètes ». Le ‘mystère de la piété’, ou mystère du Christ, est au cœur de toute la théologie. Le grand pape saint Léon le Grand, fêté le 10 novembre, a joué un rôle important dans la définition du mystère christologique proclamé au concile de Chalcédoine en 451, et ce dès le Concile d’Éphèse en 431. « Nous confessons un seul et même Christ, Fils unique, Seigneur, sans confusion, sans mutation, sans division, sans séparation ; la différence des natures n’étant nullement supprimée par l’union, mais plutôt, les propriétés de chacun étant sauvegardées et réunies en une seule personne  (prosopon) et une seule hypostase » (Symbole de Chalcédoine). Cette formule est le socle de tout l’édifice théologique. Comment pouvons-nous comprendre qu’un homme soit à la fois Dieu et homme ? C’est le mystère même de la Piété, qui maintient une relation dynamique entre deux réalités d’ordre distinct : Dieu et sa création, Dieu et l’homme, la « nature » (phusis) divine et la nature humaine, la grâce et la chair, etc. Chaque réalité demeure dans les limites de sa nature, mais elle échange avec l’autre nature sans fusion ni mélange. La pensée de la jonction entre le divin et le naturel est rendue moins imparfaite par la conjonction des deux dons qui gouvernent par excellence cet échange : la Piété et le Conseil.

Ces deux dons nous font vivre ‘avec’ Dieu, et nous font réaliser ses œuvres avec souplesse. Ils sont, encore plus que les autres dons, la conjonction de coordination entre le Ciel et la Terre. C’est le sun, « avec », de suniemi, « comprendre », qui ouvre Mt 27, 38 : « Avec lui furent crucifiés deux brigands, l’un à sa droite, et l’autre à sa gauche ». Telle Jésus au Calvaire, la pensée chrétienne doit être crucifiée sur la croix de l’orthodoxie, qui se tient au milieu des deux brigands que sont les positions extrêmes. Sain Léon le Grand condamna le concile truqué du 30 mars 449 organisé par l’empereur Théodose II qui voulait répondre à l’excès des nestoriens vers la double nature du Christ comprise comme double personne, par l’excès des monophysites qui niaient cette double nature entièrement. On parle du ‘brigandage’ d’Ephèse, qui a refusé de lire la position juste du Pape de la conciliation exprimée dans le Tome à Flavien (du 13 juin 449). C’est le ‘et’ proprement chrétien, qui concilie les opposés dans un équilibre dynamique, comme le fait sans cesse la Piété. Jésus Christ est Dieu ‘et’ homme. Notre pensée doit être élevée par le don de Piété afin de se satisfaire de cette explication et de demeurer dans ce mystère. La compréhension chrétienne est un exercice d’équilibriste. Suniemi, « comprendre », est employé dans 25 versets du NT, en particulier dans un verset qui résume parfaitement l’œuvre de la Piété dans l’esprit humain, Lc 24, 45 (triple Piété): « Alors il leur ouvrit l’esprit (nous), afin qu’ils comprissent (suniemi) les Ecritures ». Cette compréhension requiert une certaine concentration détendue que l’on retrouve dans toutes les liturgies et cérémonies au sens large. La vie se déploie dans le cadre de la cellule, de même que les jeux se déroulent dans le cadre des règles et la liberté du moine dans le cadre de la clôture, pour ne citer que deux des monuments de la Tradition marqués par la Piété.

Tous ces lieux sont des lieux de combat, car la vie naturelle et la vie spirituelle sont toutes deux sans cesse menacées. La vie est une victoire renouvelée sur la mort. Les agents de mort dans le NT sont appelés les démons, au service de Satan. Le Pape est un grand lutteur et nous donne l’exemple du combat spirituel. Dans le christianisme, prière et combat sont synonymes car l’ennemi cherche sans répit à troubler notre paix intérieure. Comme nous l’avons dit, Lc 10 évoque l’autorité des chrétiens sur les démons. Daimonion est utilisé dans 52 versets et est une réalité principalement liée à la Piété. Les daimonion sont les mauvais esprits et autres divinités qui ont pris la place de l’Esprit Saint en l’homme. L’Esprit nous sanctifie (hagiazo) dans la mesure où il les chasse (ekballo). La plupart des emplois de daimonion sont accompagnés de ce verbe. Citons simplement le très percutant Mc 1, 15 : « avec le pouvoir (exousia) de chasser (ekballo) les démons (daimonion) » qui ouvre la troisième série des versets de ce chapitre. Il est intéressant de noter qu’ekballo désigne également l’acte d’envoyer les apôtres ‘à la chasse’ aux démons, comme en Mt 9, 38 : « Priez donc le maitre de la moisson d’envoyer (ekballo) des ouvriers dans sa moisson ». Ce verset est la concordance de Lc 10, 2 : « Il leur dit: La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson. » Oints de l’Esprit de puissance, petits-frères adoptifs du Christ, les chrétiens sont rendus capables de chasser les esprits impurs partout où ils se trouvent, et de revenir vers leur maitre satisfaits du travail accompli (Lc 10, 17). Tout le chapitre de Mc 3 est consacré à cette action. Les apôtres ont la double mission de prêcher (kerusso) et de chasser (ekballo) les démons. Mc 3, 15 est en effet précédé de Mc 3, 14 : «  Il en établit douze, pour les avoir avec lui, et pour les envoyer prêcher. » La prédication est par excellence l’œuvre de la Connaissance qui forme les paroles (logos) de la vérité en notre esprit. La chasse aux démons est par excellence l’œuvre de la Piété qui nous inspire les gestes de puissance conservés dans les diverses liturgies. Dans ce chapitre, Jésus est accusé par les scribes de chasser Satan par Satan et il répond en montrant le caractère illogique de cette affirmation. Jésus est venu dans le monde et a lié Satan, l’homme fort de Mc 3, 27. Alors la maison de celui-ci peut être pillée. La maison de Satan est l’ensemble de ses ‘hommes de maison’, ses légions de divinités qui asservissent les êtres humains depuis la chute. Les hommes ont pour mission d’aller piller le grand temple païen que la création déchue est devenue, afin d’en faire le temple de la très Sainte Trinité. C’est ainsi que Jésus honore le Saint-Esprit deux versets plus loin, en Mc 3, 29 : « mais quiconque blasphémera contre le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon: il est coupable d’un péché éternel. » Aucun combat spirituel n’est possible sans le Saint Esprit. Il en est le principe actif. Le rôle de l’homme consiste à l’invoquer, c’est-à-dire à l’inviter dans une création qui lui est devenue inhospitalière. Dieu attend de nous que nous le priions de venir. Ne pas demander l’aide de Dieu est un péché. La piété est une facette essentielle de notre relation à Dieu et la prière est indispensable. Dans la prière s’instaure une relation vivante avec le Dieu vivant. Dieu ne veut pas entrer dans nos vies comme un météorite – même s’il le fait parfois – mais comme un hôte. Les Papes doivent avant tout être des modèles de prière. Ils ont souvent été moines. Ils ont beaucoup parlé de Satan car ils sont nos guides dans le combat spirituel, ce grand nettoyage de printemps qu’est la christianisation des cœurs humains, et par la du monde entier.

On peut dire que les Papes mènent une lutte permanente contre le démon. Le 15 novembre 1972, Paul VI consacra l’Audience Générale à ce sujet. « Le péché est occasion et effet de l’intervention en nous et dans notre monde d’un agent obscur et ennemi, le Démon. Le mal n’est plus seulement une déficience, il est le fait d’un être vivant, spirituel, perverti et pervertisseur. Terrible, mystérieuse et redoutable réalité ». Les papes ont pour mission de condamner le mal sous toutes ses formes. Poneros, « mal », « malin », « méchant », « mauvais », « infâme », est employé dans 70 versets du NT. Citons le très simple Jn 17, 15 : « Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal (poneros) ». Les papes ont devoir de résister à la corruption du monde. Ils n’ont pas toujours été à la hauteur, mais la condamnation de quelques-uns ne doit pas conduire à la condamnation de l’office sacré qu’ils occupent. La papauté est divinement instaurée pour démasquer l’adversaire, le vieil ennemi, tapi en embuscade. Nous devons croire en l’existence des esprits mauvais, car eux n’ont pas de doute sur la nôtre, ni sur celle de Jésus. Ils ont la « foi des démons », c’est-à-dire la connaissance de Jésus sans la participation du cœur. Les Papes doivent être avant tout des hommes de cœur, plein de compassion. Ac 19, 15 : « L’esprit malin (poneros) leur répondit : je connais Jésus et je sais qui est Paul ; mais vous, qui êtes-vous ? ». Le message des papes, siècle après siècle est toujours le même, et est contenu dans ce très court verset qui va droit au but, 1 Th 5, 22 : « Abstenez-vous de toute espèce de mal (poneros) ».

Le premier geste du pape François le jour de son élection le 13 mars 2013 fut de demander à toute la foule réunie sur la place saint Pierre de prier pour lui, afin qu’il puisse prier pour elle et la guider. La foi nourrit une conception de l’homme comme être en relation avec Dieu, et appelé à entrer dans une vie avec Dieu, au-delà des limites du monde fini. En effet, les Papes sont au service de la vie, cet échange réciproque entre l’homme et Dieu. Zoe, vie, est utilisé dans 126 versets du NT. Parmi les très nombreux emplois de zoe dans des chapitres et versets de la Piété, citons Jn 17, 3 : « Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ». La vie éternelle est connaissance de Dieu par Jésus-Christ. Elle est l’œuvre du Saint-Esprit. La doctrine des sept dons du Saint-Esprit nous révèle les sept facettes de cette connaissance. La Sagesse, connaissance parfaite de Dieu, est un autre nom de l’Esprit. Satanas et ses daimonion sont les voleurs de Jn 10, 10 : « Le voleur ne vient que pour dérober, égorger et détruire ; moi, je suis venu afin que les brebis aient la vie, et qu’elles soient dans l’abondance. » Le contraste entre la culture de vie et la culture de mort a été introduit en 1993 par Jean-Paul II dans son encyclique Evangelium Vitae. « Quand on recherche les racines plus profondes du combat entre la « culture de vie » et la « culture de mort », on ne peut s’arrêter à la conception pervertie de la liberté que l’on vient d’évoquer. Il faut arriver au cœur du drame vécu par l’homme contemporain : l’éclipse du sens de Dieu et du sens de l’homme, caractéristique du contexte social et culturel dominé par le sécularisme qui, avec ses prolongements tentaculaires, va jusqu’à mettre parfois à l’épreuve les communautés chrétiennes elles-mêmes. Ceux qui se laissent gagner par la contagion de cet état d’esprit entrent facilement dans le tourbillon d’un terrible cercle vicieux : en perdant le sens de Dieu, on tend à perdre aussi le sens de l’homme, de sa dignité et de sa vie ; et, à son tour, la violation systématique de la loi morale, spécialement en matière grave de respect de la vie humaine et de sa dignité, produit une sorte d’obscurcissement progressif de la capacité de percevoir la présence vivifiante et salvatrice de Dieu »[4]. Les Papes, comme autant de Christs, sont les gardiens de cette expérience de la présence de Dieu, dont l’image emblématique est le cœur à cœur de Jésus et Pierre en Jn 21. Jn 21, 17 : « Il lui dit pour la troisième fois: Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu ? Pierre fut attristé de ce qu’il lui avait dit pour la troisième fois: M’aimes-tu ? Et il lui répondit: Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais que je t’aime. Jésus lui dit: Pais mes brebis » Dieu sonde nos cœurs, mais il nous demande de lui déclarer notre amour. Ce faisant, nous en prenons mieux conscience nous-mêmes. De même, Christ est présent de façon invisible dans tous les cœurs qui l’invoquent et sont unis dans cet amour commun.

La Papauté nous donne à méditer sur le mystère du Christ. Christos est plusieurs fois utilisé seul dans des versets liés deux fois à la Piété (par le chapitre et par le verset). Jn 10, 24 : «  Les Juifs l’entourèrent, et lui dirent : Jusques à quand tiendras-tu notre esprit en suspens? Si tu es le Christ (Christos), dis-le nous franchement. » Ou encore Ac 17, 3 : « expliquant et établissant que le Christ (Christos) devait souffrir et ressusciter des morts. Et Jésus que je vous annonce, disait-il, c’est lui qui est le Christ (Christos). » Ac 24, 24 : « Quelques jours après, Félix vint avec Drusille, sa femme, qui était Juive, et il fit appeler Paul. Il l’entendit sur la foi en Christ (Christos). »  Les contemporains de Jésus sont habitués à César comme principe d’unité universelle temporelle. Le Christ dans le NT peut être considéré comme le principe d’unité spirituelle. Le Christ, l’oint, est l’œuvre de l’Esprit Saint, troisième personne de la Trinité. Designer l’homme-Dieu par le Christ, c’est faire un hommage au Saint-Esprit. Les Papes comme image du Christ et de sa puissance de cohésion du genre humain tout entier ont toujours eu à combattre des empires ennemis. Dans la Basilique Majeure de St Paul hors les Murs se trouve une grande frise de 265 médaillons représentant tous les papes depuis saint Pierre. C’est la liste officielle des papes que nous avons étudiée et qui nous a conduits à voir la chose suivante : tous les quarante-neuf Papes, un nouvel empire émerge et domine la période de l’histoire de l’Eglise correspondante. Ceci confirme à nos yeux le lien très étroits entre l’office solitaire des papes au service de la vie, et les empires ou civilisations à tendance totalitaires et déshumanisantes, qui apportent la terreur et la mort. De 33 à 496 (de St Pierre à St Gélase Ier), la menace vient de Rome. C’est l’heure des grandes vagues de persécutions romaines. L’empire romain est christianisé en 314 et il s’éteint en 476, soit vingt ans avant la mort du 49e pape. L’Eglise entre dans la deuxième phase de son histoire. De 496 à 824 (d’Anastase II à Saint Pascal I), déferlent sur l’Occident les invasions barbares. De 824 à 1046 (d’Eugene II à Grégoire VI), la menace est arabe. De 1046 à 1352 (de Clément II à Clément VI), le danger vient de l’empire mongol. De 1352 à 1585 (d’Innocent VI à Benoit XIV), la menace est ottomane. Depuis 1758 (de Clément XIII à nos jours), nous sommes dans la sixième période de l’histoire de l’Eglise est la menace est occidentale. Les empires coloniaux et néocoloniaux d’Occident servent le dieu Mammon et oppriment les peuples de la terre. Mt 16, 18 : «  Et moi, je te dis que tu es Pierreet que sur cette pierre je bâtirai mon Egliseet que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. »

NOTES

[1] Marie-Dominique PHILIPPE. De l’amour. Mame, 1993.

[2] Scott WALKER. In the Footsteps of the Fisherman. Augsburg Books, 2003.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=m4dFS6LF58w

[4] Jean-Paul II. Encyclique Evangelium Vitae, 21.