10. Tameion « chambre ». Les Monastères

« Mais quand tu pries, entre dans ta chambre (tameion), ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret » (Mt 6, 6).

Tameion, « chambre », « cellier », est employé dans 4 versets du NT. La chambre est le lieu clos dans lequel nous conservons nos trésors. Elle est le lieu de l’intériorité et de l’intimité, car on ne fait pas rentrer n’importe qui dans sa chambre. Notre verset est le premier emploi de tameion. Le troisième est en Lc 12, 3 : « C’est pourquoi tout ce que vous aurez dit dans les ténèbres sera entendu dans la lumière, et ce que vous aurez dit à l’oreille dans les chambres sera prêché sur les toits ». L’amour confessé par les fiancés dans le secret de la chambre résonne aux oreilles de tous le jour de leur mariage, ce qui nous évoque le lien entre les Sacrements et l’Intelligence. Il en est de même de notre prière, transformée en proclamation dans les œuvres apostoliques. L’Eglise-Apostolat est la prière secrète rendue publique. Le champ sémantique de la chambre comme réceptacle contient un grand nombre de mots commençant par la troisième lettre de l’alphabet : cellule, cœur, cellier, cloître, cachette, coupe, calice, captivité, carnet, cave et caverne, chapelle, char, château, chaudron, cheminée, chœur, ciboire, citadelle, cocon, coffre, chair, corps, couche, cour, couvent, crèche, creuset, crypte, cuve, etc. La prière requiert l’isolement dans une cellule (du prisonnier, du moine, etc.). La cellule est l’organisme qui contient la vie. Par la prière du moine, la vie divine inonde toute sa cellule, et au-delà. Nous voyons les monastères comme l’œuvre du don de Piété dans l’Apostolat. Les moines sont des missionnaires qui se sont arrêtés dans un endroit afin d’y planter des communautés de vie consacrées à la prière et à la conservation du trésor de la Tradition, à commencer par le Nouveau Testament, œuvre de la Piété dans la Foi. Les monastères sont le lieu par excellence de l’Office divin. Dans leur enceinte, plusieurs générations cohabitent en paix. Ils sont aussi des lieux privilégies de direction spirituelle. Ils ont été des avant-postes d’évangélisation du IVe au XIIe siècle. Le monachisme culmine au Xe siècle avec Cluny, fondé en 910. Cette période a produit les grands saints abbés, de même que la période précédente a produit les grands saints évêques. C’est la période des grandes abbayes, ces lieux de quiétude dans laquelle la vie intérieure prend le dessus. Galene, « calme », est employé dans trois versets du NT. Le troisième emploi est en Lc 8, 24 lorsque Jésus calme la tempête : « Ils s’approchèrent et le réveillèrent, en disant : Maitre, maitre, nous périssons ! S’étant réveillé, il menaça le vent et les flots, qui s’apaisèrent, et le calme revint ». Les monastères sont la barque dans laquelle se trouve le Créateur, maître du ciel et de la terre. Toutes les prières des moines ‘réveillent’ Jésus et l’invitent à venir nous rendre visite, lui ouvrant le champ de nos cœurs et de nos vies, dans lesquelles lui seul peut rétablir la paix véritable.

Les monastères sont la demeure des moines, qui se font eux-mêmes demeure de Dieu. Meno est employé dans 104 versets du NT et signifie « demeurer, subsister, rester, s’arrêter, prolonger, attendre, loger ». Le troisième emploi ne résume-t-il pas tout l’idéal monastique, en Mt 26, 38 : « Il leur dit alors : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; restez ici, et veillez avec moi » ? Dans le troisième Evangile, en Lc 10, 7, Jésus invite les apôtres à une stabilité proprement monastique : « Demeurez dans cette maison-là, mangeant et buvant ce qu’on vous donnera ; car l’ouvrier mérite son salaire. N’allez pas de maison en maison ». Les moines ont pour souci principal de conserver en eux la présence de Dieu qu’ils sont venus chercher au monastère. C’est la finalité du combat spirituel. Lc 24, 29 : « Mais ils le pressèrent en disant : Reste avec nous, car le soir approche, le jour est sur son déclin. Et il entra, pour rester avec eux ». Le temple, comme la chair, sont les lieux dans lesquels la Sainte-Trinité vient habiter. Jean-Baptiste Lecuit, carme, a écrit une synthèse théologique sur Le mystère de l’habitation de Dieu à l’intime de l’être humain, publiée en 2010[1]. Nous sommes ici au cœur du mystère chrétien, objet de tout le Nouveau Testament : Dieu se donne lui-même à nous. Il vient en personne, accomplissant la promesse faite par le Seigneur à Abraham, aux chênes de Mamré, lors de l’apparition de « trois hommes debout près de lui ». Gn 18, 10 : « Le Seigneur reprit : Je dois revenir au temps du renouveau et voici que Sara ta femme aura un fils ». Le temps du renouveau est le printemps, où la vie est rendue à la nature. Jésus-Christ, dont Isaac fils de Sara est le prototype, est la vie rendue au monde. L’Incarnation est le retour annoncé du Seigneur, mais afin, cette fois-ci, de faire de nous sa maison, son temple. L’Esprit Saint renouvelle toute chose.

Chaque monastère est la réalisation manifestée et collective de l’inhabitation secrète et personnelle de Dieu en chacun. Dans le numéro 4 de 2008 du journal Letter & Spirit, Temple and Contemplation, God’s Presence in the Cosmos, Church and Human Heart, nous trouvons dans le titre des contributions les mots-clés associés à la Piété : the tabernacle, le temple, la nouvelle prêtrise du Christ, les pierres (‘The Rejected stone and the Living Stone’), la liturgie, l’épitre aux Corinthiens, le cœur humain, etc.[2]. Le mystère de l’inhabitation divine en l’homme n’est-il pas ce que désigne saint Paul par le « mystère de la piété », en 1 Tim 3, 16 : « Et, sans contredit, le mystère de la piété est grand : celui qui a été manifesté en chair, justifié par l’Esprit, vu des anges, prêché aux Gentils, cru dans le monde, élevé dans la gloire ». 1 Tm est lié à la Piété, étant la dixième des épîtres. Ce mystère n’est autre que la personne humano-divine de Jésus-Christ, dans lequel toute la Trinité réside par nature et de toute éternité. Ce verset 16 est une profession de foi en miniature, scandée en six évènements. Le mystère caché de la piété (Crainte) est rendu visible (Connaissance) par l’Incarnation le jour de Noël, il est rendu vivant[3] en nous par l’Esprit (Piété), il est vu par les Anges (Intelligence)[4], prêché aux Gentils par la puissance de la Parole de Dieu elle-même qui abat tous les obstacles (Force), cru dans le monde entier (Conseil) par la douce motion de l’Esprit qui se répand comme un feu de forêt et enfin contemplé dans toute sa splendeur (Sagesse). Les moines sont les gardiens de ce trésor qu’est le Christ placé dans la crèche. Les monastères sont ces crèches.

Tous les chrétiens doivent être un peu moines, même si seule une petite partie seulement fait partie de l’institution monastique, car tous nous avons reçu l’Esprit de filiation. Jn 14, 17 : « L’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit point et ne le connait point ; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il sera en vous ». Ayant reçu l’Esprit, nous avons trouvé ce qui est le plus précieux. He 10, 34 : « En effet, vous avez eu de la compassion pour les prisonniers, et vous avez accepté avec joie l’enlèvement de vos biens, sachant que vous avez des biens meilleurs et qui durent (meno) toujours ». L’Esprit est la « permanence » de Dieu en nous. Cette permanence n’est autre que l’amour répandu dans nos cœurs, et exprimé en un double commandement. 1 Jn 3, 24 : « Celui qui garde ses commandements demeure et Dieu, et Dieu en lui ; et nous connaissons qu’il demeure en nous par l’Esprit qu’il nous a donné ». Les monastères ont pour mission de conserver la tradition, aussi bien orale qu’écrite, eux dans lesquels ont été précieusement copiés les textes de la Chrétienté pendant des siècles. Ils ont été les creusets dans lesquels la culture a été conservée, ainsi que christianisée, c’est-à-dire convertie (Piété)[5]. 1 Jn 2 24 : « Que ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous. Si ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous, vous demeurerez aussi dans le Fils et dans le Père ». On vient couver au couvent. C’est la Foi que l’on couve ainsi, afin qu’elle grandisse. La poule couve sa couvée, rassemblée sous ses ailes. Voilà bien ce que fait l’abbé. Le coq est l’emblème de la France, pays placé sous le signe de la Piété et pays du monachisme chrétien[6]. Il est une cloche naturelle

Les moines sont pris « à l’écart », kata, par Dieu (Mt 17, 1), afin de recevoir des communications particulières. L’Esprit-Saint vient parler en eux. Kata est employé dans 432 versets du NT, avec des sens multiples : « en », « selon », « dans », « contre », etc. Relevons les usages où il est traduit par « particulier ». Mt 17, 19 : « Alors les disciples s’approchèrent de Jésus, et lui dire en particulier : pourquoi n’avons-nous pu chasser ce démon ? », ou encore Mt 20, 17 : « Pendant que Jésus montait à Jérusalem, il prit à part (kata) les douze disciples, et il leur dit en chemin ». Mt 24, 3 : « Il s’assit sur la montagne des oliviers. Et les disciples virent en particulier lui faire cette question : Dis-nous, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde ? ». Ces dialogues intimes avec le Seigneur, par l’Esprit-Saint, sont l’essence même du monachisme chrétien. Par le calme intérieur que la solitude établit en nous, nous préparons notre âme à recevoir la présence de la Trinité qui vient nous révéler ses secrets. Notre parole est alors parole de Dieu. Kata se trouve dans le mot kathexes, utilisé pour décrire la nature du récit que Luc fait des évènements chrétiens. Lc 1, 3 : « Il m’a aussi semblé bon, après avoir fait des recherches exacte sur toutes ces choses depuis leur origine, de te les exposer par écrit d’une manière suivie (kathexes), excellent Théophile ». Hexes, utilisé dans 5 versets, signifie « successivement, dans l’ordre, le jour suivant ». L’Ecriture Sainte a sa ‘logique’ propre, qui est celle même du Saint-Esprit. Elle ‘coule’ toute seul, d’un sujet à l’autre, selon les correspondances mystérieuses, harmoniques, entre les thèmes et les idées, entre les symboles. La Piété fait la pensée symbolique, en nous faisant pressentir les affinités entre les symboles de la Tradition. Ceci explique que les méditations sur les correspondances des sept dons du Saint-Esprit et les parties de la Tradition ont été l’œuvre des contemplatifs plus que celle des théologiens, dont la pensée suit une autre logique, correspondant au don de Force comme nous le présentons ailleurs. Nous pensons que c’est en tant que moines que saint Augustin et saint Thomas d’Aquin ont proposé des correspondances entre les dons et les vertus, par exemple. Le Saint Esprit souffle où il veut et les libres associations qu’Il produit dans notre esprit en sont une manifestation. Ces présentes méditations espèrent refléter cette mystérieuse logique en apparence délirante. Ce travail n’est pas un travail universitaire mais monastique. Librement, la Sagesse, autre nom de l’Esprit, ‘joue’ en nous, nous dit le moine Rupert de Deutz : « Les deux fois, c’est-à-dire dans l’ancienne et dans la nouvelle création, la Sagesse a joué devant le Seigneur un jeu qui fait plaisir à voir »[7]. La Tradition, œuvre de l’Esprit Saint et des hommes, fait plaisir à voir.

Nous sommes ici au cœur de notre entreprise : le Saint-Esprit déroule son œuvre, de manière suivie, ‘ordonnée’ (kathexes) selon l’ordre sacré des sept dons que nous croyons percevoir dans la Tradition. Ceci est visible de la façon la plus détaillée possible dans le Nouveau Testament. Mais tous les écrits inspirés de la Tradition, et la Tradition dans son ensemble, portent cette marque de fabrication, ce ‘code’ génétique. Cette empreinte est le signe du caractère inspiré des éléments de la Tradition. On retrouve kata en Mc 13, 3 : « Il s’assit sur la montagne des oliviers, en face du temple. Et Pierre, Jacques, Jean et André lui firent en particulier cette question ». De nombreuses moniales s’appellent Catherine, qui vient sans doute du grec kata. Elles ont été prises à part par Jésus lui-même, sur la montagne, thème privilégié des moines ainsi que de la Piété : Moïse sur le Sinaï, les trois apôtres sur la Montagne de la Transfiguration, le Carmel, Elie, etc.[8].

Les monastères sont non seulement des lieux d’hospitalité, mais aussi des hôpitaux de l’âme. Les conversions qui s’y opèrent sont des guérisons intérieures. Dans De Vita contemplativa, Philon d’Alexandrie nous présente la secte juive des Thérapeutes, modèle, selon Eusèbe, des moines chrétiens. L’étymologie de ce mot renvoie à la fois à un ‘médecin de l’âme’ et à un serviteur de Dieu, c’est-à-dire un adorateur. Philon contraste la vie active des Esséniens à la vie contemplative des Thérapeutes. Therapeuo est employé dans 42 versets du NT et signifie « servir » et « guérir »[9]. Mt 10, 1 : « Puis, ayant appelé ses douze disciples, il leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs, et de guérir toute maladie et toute infirmité ». On voit ici le lien entre la lutte contre les esprits impurs (Connaissance) et la guérison (Piété) : les premiers sont la condition préalable de la deuxième, de même que le réseau de monastères est sous-tendu par un réseau d’églises, dans lequel le combat contre Satan et ses légions est mené au nom du Seigneur Jésus-Christ, comme on le voit particulièrement bien dans le deuxième Evangile. Faut-il donc s’étonner d’apprendre que la Tradition (Eusèbe, Cassien, le patriarche Methodius) avance que saint Marc a bâti des monastères en Egypte ? Le monastère de saint Marc, à Jérusalem fut la maison de Marie, mère de ‘Jean appelé Marc’. C’est dans cette maison que saint Pierre a été accueilli après sa libération de la prison et aussi le lieu où se seraient déroulées la Cène et la descente de l’Esprit Saint le jour de la Pentecôte. Le portrait de la Vierge Marie dans le monastère serait une peinture de saint Luc l’Evangéliste[10]. Sortis de la prison de l’ignorance de Dieu (Connaissance), les hommes sont accueillis en convalescence dans des lieux de prière où ils approfondissent leur guérison spirituelle (Piété). Ils passent de la première à la deuxième conversion[11].

Dans la deuxième conversion, la vertu théologale de charité est mise en œuvre. Elle nous fait donner ce que nous avons reçu, et Jésus, en Mt 10, 8, fait un lien très clair entre la guérison spirituelle et le don en retour, essence même de toute la Piété : « Guérissez (therapeuo) les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Dans le septénaire musulman des afflictions, la maladie est citée en troisième position. Mc 3, 10 : « Car, comme il guérissait beaucoup de gens, tous ceux qui avaient des maladies se jetaient sur lui pour le toucher ». Dans les monastères, on se jette au cou du Christ. On le saisit et on ne veut plus le lâcher. En réalité, c’est lui qui nous saisit et nous conduit dans la cellule, salle d’opération, où sommes purifiés par sa présence intime et puissante.

Les prêtres, pieux serviteurs de Dieu, doivent sans cesse poursuivre ce chemin de purification, afin d’être de dignes ouvriers du Christ car c’est l’Esprit-Saint lui-même qui agit à travers eux. En Ac 17, 25, therapeuo signifie le service de Dieu, c’est-à-dire la liturgie qui guérit patiemment la chair déchue, le monde malade : « Il (Dieu) n’est point servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donné à tous la vie, la respiration, et toutes choses ». Le verset précédent relie le thème de l’inhabitation avec l’état humain nécessaire à cette inhabitation que l’Esprit sanctificateur, c’est-à-dire guérisseur, rétablit en nous : l’état de justice qui nous fait voir le visage de Dieu dans celui du Christ et dire, « Abba, Père ! ». Ac 17, 24 : « Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme ». Nous devenons le temple de Dieu par la guérison surnaturelle que produit en nous Dieu, par son Esprit répandu. Cette guérison est une unification. Le ‘moine’ est l’homme unifié, comme le Dieu trinité est un. Jn 17, 3 : « Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul (monos) vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ». Le livre de Pierre Miquel, osb, Abbé de Ligugé, enracine toute la vie monastique dans la « recherche de l’unité perdue », titre du premier chapitre. Cette recherche n’est autre que la recherche de l’Unique qui seul peut nous unifie : « L’unité ne se trouve que par l’union à l’unique »[12].

Les monastères, lieux de paix, sont également les lieux du combat. Tel Jacob, l’homme doit lutter contre ce qui, en lui, cherche à l’éloigner de Dieu. La venue de Dieu en nous fait descendre le ciel sur la terre, la terre que nous sommes. Comment n’apporterait-elle pas également en nous le combat ancestral entre les puissances du bien et celles du mal? Entre la grâce et le péché ? Entre Dieu et l’homme ? On retrouve dans cette trilogie les trois types de causes des maladies de l’âme : les causes démoniaques, les causes humaines et les causes divines[13]. Dans les trois cas, les forces d’opposition à Dieu se manifestent en nous par nos convoitises. Le don de Piété met en nous une nouvelle convoitise : le désir de Dieu[14]. Les deux ‘désirs’ luttent en nous et produisent une grande douleur purificatrice. Le troisième âge de la vie, de 14 à 21 ans, placé sous le signe de la Piété, est particulièrement marqué par ces combats intimes incessants, et de l’issue de cette lutte dépend une grande partie de notre existence, car on construit notre vie d’adulte (Intelligence) sur les fondations posées à l’adolescence (Piété). Les vies construites sur le sable s’écroulent tout au long de la trentaine, où une nouvelle chance nous est donnée, afin que la quarantaine commence sur de meilleures bases. C’est la fameuse ‘crise de la quarantaine’.

Le livre de Christian Poirier sur le combat spirituel est amicalement préfacé par Daniel-Ange, fondateur de Jeunesse Lumière. Le pape de la Piété, Jean-Paul II, n’a-t-il pas perçu le rôle évangélisateur des jeunes au sein de leur propre génération [15]? La reconnaissance canonique de Jeunesse Lumière comme Association privée de fidèles date du 10 septembre 1994. « L’engagement missionnaire jaillit de l’ardente contemplation du visage de Jésus » (Jean-Paul II). L’Apostolat sort de la Prière. Les dates de la vie du moine Daniel-Ange semblent pointer vers la Piété. Il est entré au monastère, à Clairvaux à 17 ans, un 31 mars et envoyé au Rwanda à 24 ans. Au cours de trente années de vie contemplative, il a connu trois types de vie monastique : en grand monastère (Clairvaux), en petite communauté (sainte Marie des Pauvres dans le Landes) et en ermite. Les moines imitent les trente ans de vie cachée de Jésus et Marie à Nazareth. Son nom donné en Afrique fut : « Je vois Dieu », qui nous rappelle la profonde synthèse de spiritualité du Père carme Marie-Eugene de l’Enfant-Jésus[16].

Machomai, « lutter, se quereller, disputer », est employé dans quatre versets du NT. Dans le premier emploi, en Jn 6, 52, il désigne les échanges de points de vue, comme en philosophie et dans en théologie scolastique: « Là-dessus, les Juifs disputaient entre eux disant : comment peut-il nous donner sa chair à manger ? ». Il est intéressant de voir que cette discussion porte sur le mystère de la Piété dont nous parlions, sur la chair et sur l’Eucharistie, autant de thèmes liés à la Piété. Le quatrième emploi de machomai est en Jc 4, 2, dans lequel un lien est très clairement établi entre les convoitises, l’envie – troisième péché capital – et les querelles d’une part, et la pauvreté spirituelle d’autre part : « Vous convoitez, et vous ne possédez pas ; vous êtes meurtriers et envieux, et vous ne pouvez pas obtenir ; vous avez des querelles et des luttes, et vous ne possédez pas, parce que vous ne demandez pas ». La loi de la Piété nous est rappelée : l’homme ne prend pas la grâce comme il ‘prend’ son plaisir. Il doit la demander et attendre dans la foi, l’espérance et la charité que Dieu veuille bien venir lui rendre visite.

L’épître de Jacques est la première des sept épîtres dites ‘catholiques’ par la Tradition (Origène, Eusèbe, saint Jérôme), c’est-à-dire de la troisième série d’épître. Iakobos, « Jacques », est employé dans 38 versets du NT, dont un très clair Mc 3, 17 : « Jacques, fils de Zébédée, et Jean, frère de Jacques, auquel il donna le nom de Boanerges, qui signifie fils du tonnerre ». En Mc 10, 35, on trouve un bel exemple de la part de Jacques de ce que nous venons de dire sur la nécessité de la prière de pétition: « Les fils de Zébédée, Jacques et Jean, s’approchèrent de Jésus, et lui dire : Maitre, nous voudrions que tu fisses pour nous ce que nous te demandons ». Ce verset est à lui-même une merveilleuse illustration du don de Piété. Iakobos désigne également le patriarche Jacob, figure du Saint-Esprit. Le thème du combat est au cœur de ce personnage illustre. Si Isaac est l’homme de la tranquille possession des biens de Dieu, Jacob est l’homme de l’épreuve[17]. Il est l’homme charnel choisi par Dieu et que celui-ci discipline, car ‘qui aime bien châtie bien’. Dès sa naissance, il est envieux de son frère Esaü. Il utilise la ruse pour le supplanter. Jacob ne cesse de vouloir prendre ce qui ne peut qu’être donné, la vie éternelle. Son parcours est le prototype de tout chemin de conversion et de sanctification, sous la direction spirituelle de Dieu lui-même. Son combat mystérieux avec l’Ange se produit sur le chemin du retour vers Canaan, après dix-sept années d’exil en Egypte. Saint Hilaire de Poitiers, auteur d’un des premiers traités sur la Trinité, a commenté cet épisode (V, 19 du Traité). Jacob se bat contre un homme de chair, qu’il domine. Mais, dans ce combat de toute la nuit, Jacob voit, dans cet homme, le visage de Dieu. C’est ainsi qu’il peut demander à cet homme-Dieu, le Christ, sa bénédiction. Jacob a acquis l’esprit de prière qui fait demander à Dieu ce dont nous avons besoin, au lieu de prétendre nous en emparer nous-mêmes. Jacob reçoit un nouveau nom : ‘Israël’, qui, pour certains Pères de l’Eglise, signifie ‘Qui voit Dieu’. Nous revoilà revenu au mystère de la Piété, le mystère du Christ lui-même. Gn 32, 24 s’ouvre par la mention de la solitude de Jacob lors de ce combat : Jacob demeura seul, commes les moines, œuvre de la Piété (le verset 24) dans l’Apostolat (le chapitre 32).

Le monachisme est né en Egypte et a été exporté en Gaule au IVème siècle par saint Athanase le grand. Le centre de cette histoire est la ville de Trèves, siège du gouvernement impérial de Constantin (324-337). Trèves (Trier en allemand), la plus vieille ville d’Allemagne, fut un temps qualifiée de ‘seconde Rome’. Son monument emblématique est la Porte Noire, une porte fortifiée d’époque romaine. Elle rappelle les vierges noires de la Tradition. Trèves, fondée par les Romains, fut très tôt le point de contact entre les civilisations celtique, germanique et romaine. Les Trévires furent un peuple celte établi dans le Luxembourg actuel soumis par les romains en 52 av. JC. Leur nom en celte signifie ‘les passeurs’. Ivan Gobry attribue la fondation du premier monastère en Gaule à saint Castor, en un lieu nommé Cardo (Kasten en allemand), le ‘cœur’ en latin. « Il avait été ordonné prêtre par saint Maximin, évêque de Trèves de 332 à 349. L’exemple des moines d’Egypte lui fit quitter son ministère pour la solitude ; rejoint par des disciples, il les organisa en communauté sous l’obéissance, et mourut un demi-siècle plus tard »[18]. La basilique saint Kastor se trouve désormais à Koblenz. Elle fut construite entre 817 et 836 par Hetto, l’archevêque de Trèves, avec l’aide de l’Empereur carolingien Louis le Pieux. A la mort de l’empereur, le royaume franc fut divisé en trois parties et les querelles qui s’ensuivirent se tinrent pendant des décennies dans ce monastère. En 1138, Conrad III, le premier Hohenstaufen fut élu empereur par une assemblée de princes réunis dans le monastère. En 1338 s’y tint la dernière réunion importante : Louis de Bavière et Edward III d’Angleterre y scellèrent une alliance. On peut remarquer beaucoup de chiffres liés à la Piété dans cette histoire. Méditons brièvement sur le symbolisme du castor. Comme les moines, il est un travailleur acharné et un bâtisseur. Il construit des ponts et des barrages. Il modifie son environnement, comme les moines défricheurs de forêts et draineurs de marécages. Castor a la même étymologie que castré. Il fut réputé comme un modèle de chasteté. Il forme un couple pour la vie et est un modèle de stabilité et de fidélité. Le castor est l’emblème officiel du Canada depuis depuis le 24 mars 1975. La place nous manque pour montrer le lien entre le Québec et la Piété, mais signalons son lien historique avec la France et sa grande tradition de chanteurs aux voix pures.

Voici quelques autres thèmes liés au monachisme et à la Piété : joie, paix, quête, chercher, cachette, cloître, unité et unification, cellules, chapitres, autarcie et contentement du cœur, chant, chœur, temps présent, villages et campagnes (les monastères ont colonisé les campagnes comme les églises les villes), puits et fontaines, montagne, chasteté, simplicité, tonsure et couronne, courtoisie, cérémonie, célébration, célibat, Cantique des Cantiques, Elie, Eglise Orthodoxe, Icones, Origène, IIIe siècle, Haut Moyen Age (la troisième période de l’histoire est l’Age du monachisme), France, Irlande (saint Patrick est fêté le 17 mars), Empire Carolingien, saint Colomban, sainte Claire, les vieillards, etc. Enfin, énumerons quelques familles monastiques : les orientaux, les celtes, les bénédictins, les clunisiens, les chartreux, les cisterciens, les trappistes.

NOTES

[1] Jean-Baptiste LECUIT. Quand Dieu habite en l’homme. Pour une approche dialogale de l’inhabitation trinitaire. Cerf, 2010.
[2] Letter and Spirit. Vol 4, 2008. Temple and Contemplation. St Paul Center for biblical theology.
[3] En 1 Tm 3, 16, ‘justifié’ est la traduction de dikaios (justifier, trouve juste), que l’on peut très aisément lier à la Piété. L’une des marques de la justice est de rendre à Dieu le culte qui lui est dû. Ce culte nous rend vivant, car la vie véritable est le dialogue intérieur avec le Dieu qui nous a donné la vie. Ce dialogue, divin commerce, est la prière elle-même. Le juste est le pieux. La foi nous justifie en ouvrant notre cœur à la présence intime de Dieu en nous, qui vient lui-même inclure notre pauvre personne dans le dialogue éternel intra trinitaire. He 10, 38 : « Et mon juste (dikaios) vivra par la foi ; mais s’il se retire, mon âme ne prendra pas plaisir en lui’ ».
[4] Jésus-Christ est le Roi du Ciel et prend sa place au-dessus des Anges.
[5] Discours de Benoit XVI au Collège des Bernardins le 12 septembre 2008.
[6] Notons simplement que St Antoine le Grand, le ‘père des moines’, repose en France, dans l’Abbaye Saint Antoine, dans la Drome. Les reliques de Saint Benoit et de sa sœur Sainte Scholastique elles aussi furent apportées en France.
[7] Rupert de DEUTZ. Les Œuvres du Saint-Esprit. Livre II, 24, page 263. Cerf. Sources chrétiennes n 131, 1967.
[8] Les Femmes mystiques, histoire et dictionnaire. Sous la direction d’Audrey FELLA. Robert Laffont, bouquins. Citons les grandes mystiques prénommées Catherine : Catherine de Bologne, Catherine de Gênes, Catherine de Jésus, Catherine de l’Incarnation, Catherine de Racconigi, Catherine de Ricci, Catherine de Saint-Augustin, Catherine de Sienne, Catherine de Strasbourg, Catherine de Suède, Catherine Labouré.
[9] L’Archange Raphael, troisième ange nomme dans la Tradition chrétienne, est l’ange guérisseur On peut lier St Michel avec la Crainte, St Gabriel avec la Connaissance et St Raphael avec la Piété.
[10] Le monastère est syriaque orthodoxe situé dans le quartier arménien de la vieille ville de Jérusalem. Il est le lieu de résidence du métropolite syriaque orthodoxe de Jérusalem.
[11] Thomas DUBAY. Deep conversion, deep prayer. Ignatius Press, 2006.
[12] Pierre MIQUEL. La Voie Monastique. Abbaye de Bellefontaine. Vie Monastique, n 18, 1986.
[13] Christian POIRIER. Le combat spirituel. De l’ombre à la lumière. Salvator, 2008.
[14] Hubert DEBBASCH. L’homme de désir icône de Dieu. Beauchesne, 2003.
[15] Ulrich Cyrille MIYIGBENA. La rencontre qui change tout. L’appel aux jeunes de tous pays de Saint Jean-Paul II au Pape François. Editions du Moulin.com, 2014.
[16] Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus. Je veux voir Dieu. Editions de Carmel, 2014.
[17] Watcham NEE. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Chapitre 9 : ‘La nature de Jacob et la discipline qu’il reçut’.
[18] Ivan GOBRY. De saint Martin à saint Benoit. L’enracinement. Fayard, 1985. Page 13.

Légende : Monastère de Mar Musa en Syrie