11. Nikodemos « Nicodème ». Les Docteurs de l’Eglise.

« Nicodème, qui était venu de nuit vers Jésus, et qui était l’un d’entre eux, leur dit » (Jn 7, 50)

Nikodemos est utilisé cinq fois dans le NT, et uniquement dans le quatrième Evangile. Nicodème est un membre du Sanhédrin, le tribunal juif. Il prend ici la défense (grec apologia, apologeomai, aussi traduit par « justification ») de Jésus. Apo signifie « pour, en faveur de », et logos signifie « parler ». Défendre quelqu’un, c’est parler en sa faveur, ce que l’on voit Nicodème faire ici. L’Eglise-Apostolat, œuvre de l’Intelligence, est l’ensemble des institutions chrétiennes établies pour la défense de l’Evangile. Jn 3, 1 nous dit : « Mais il y eut un homme d’entre les pharisiens, nommé Nicodème, un chef des Juifs ». Nous l’avons entendu demander au verset Jn 3, 4 si un homme pouvait « rentrer dans le sein de sa mère et naitre ? ». Nicodème est aussi le personnage qui, après la descente de Jésus de la Croix, vient apporter les parfums nécessaires à l’embaumement du corps de Jésus. Jn 19, 39 : « Nicodème, qui auparavant était allé de nuit vers Jésus, vint aussi, apportant un mélange d’environ cent livre de myrrhe et d’aloès ». A deux reprises st Jean nous rapporte que ce personnage était « allé de nuit vers Jésus ». Les deux actions qui lui sont attribuées – défense de la foi et embaumement de Jésus – sont liées à l’Intelligence. En effet, l’Intelligence nous permet de défendre notre foi contre les attaques. Tout dans l’histoire sainte fait sens, mais la logique de Dieu n’est pas la logique des hommes, et le don d’Intelligence nous fait raisonner comme Dieu. En particulier, il nous fait comprendre les paroles et les actions du Christ, et des chrétiens à sa suite.

Par ailleurs, les parfums que Nicodème et Marie Madeleine répandent sur le corps de Jésus afin qu’il ne se corrompe pas, sont une figure de l’effet de l’Intelligence sur l’homme : l’Intelligence conduit l’homme à perdre sa vie pour la gagner, ce qui est la condition indispensable pour recevoir la Force qui rend nos corps incorruptibles. Le parfum (grec muron, dans Mc 14, 4 et Lc 7, 46 en particulier), a, comme la lumière, la particularité de se répandre dans toute l’atmosphère. Le sacrifice de notre vie est la meilleure odeur (grec euodia) que nous puissions produire. Dans Ph 4, 18 : « J’ai tout reçu, et je suis dans l’abondance ; j’ai été comblé de biens, en recevant par Aphrodite ce qui vient de vous comme un parfum de bonne odeur, un sacrifice que Dieu accepte, et qui lui est agréable ». Arrêtons cette digression, bien qu’il soit intéressant de montrer ici le lien entre Marie Madeleine, la parfumeuse du Christ[1], et l’Intelligence. Le personnage de Nicodème est la préfiguration des Docteurs de l’Eglise[2], ceux qui ont eux-mêmes pris Jésus-Christ pour docteur. Jn 3, 2 : « Qui vint lui, auprès de Jésus, de nuit, et lui dit : Rabbi, nous savons que tu es un docteur (didaskalos) venu de Dieu ; car personne ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n’est avec lui ». Le grec didaskalos employé dans ce verset sera le point de départ de notre méditation sur les Docteurs de l’Eglise, œuvre de l’Intelligence dans la Foi. Il est employé dans 57 versets du NT et vient du verbe didasko, « enseigner », « instruire », employé dans 91 versets. Nous allons tout d’abord montrer son lien avec la Connaissance, et donc la place des docteurs dans l’édifice de la Foi. Ensuite, nous éclairerons le lien que nous voyons entre les docteurs et l’Intelligence.

Les docteurs sont des témoins de la Foi. Ils nous en montrent la simplicité et la rendent accessible à tous. Ils « portent la bonne nouvelle aux pauvres ». La première occurrence de didaskalos est en Mt 4, 23 : « Jésus parcourait toute la Galilée enseignant dans les synagogues, prêchant la bonne nouvelle du royaume, et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple ». Ce verset résume l’office d’enseignement de l’Eglise exemplifié par Jésus notre maitre. On retrouve la combinaison des dons d’Intelligence et de Connaissance dans un verset encore plus centré sur le thème de l’enseignement, Mc 4, 2 : « Il leur enseigna beaucoup de choses en paraboles, et leur dit dans son enseignement ». Le maitre est celui qui enseigne ce qu’il sait. La deuxième occurrence est en Mt 5, 2 : « Puis, ayant ouvert la bouche, il les enseigna, et dit ». L’esprit est le plus frais pour l’étude le matin, et l’école commence en général tôt. Le matin est un thème associé à la Connaissance, qui suit la Crainte de la nuit. Jean 8, 2 : « Mais, dès le matin, il alla de nouveau dans le temple, et tout le peuple vint à lui. S’étant assis, il les enseignait ». Dans les Actes, l’œuvre de prédication des apôtres provoque leur persécution. Ac 4, 2 : « Mécontents de ce qu’ils enseignaient le peuple, et annonçaient en la personne de Jésus la résurrection des morts ». Les chrétiens doivent tous être capables de s’enseigner la foi les uns aux autres. Ils sont des prêcheurs en puissance. 2 Tm 2, 2 : « Et ce que tu as entendu de moi en présence de beaucoup de témoins, confie-le à des hommes fidèles, qui soient capables de l’enseigner aussi à d’autres ».

L’erreur et la fausseté peuvent s’immiscer dans les paroles des chrétiens. C’est l’une des raisons pour laquelle la prédiction a toujours été régulée dans l’église catholique. Ap 2, 20 : « Mais ce que j’ai contre toi, c’est que tu laisses la femme Jézabel, qui se dit prophétesse, enseigner et séduire mes serviteurs, pour qu’ils se livrent à l’impudicité et qu’ils mangent des viandes sacrifiées aux idoles ». Le maître est celui qui propage la vérité et Jésus est très souvent appelé ainsi Mt 22, 16 : « Ils envoyèrent auprès de lui leurs disciples avec les hérodiens, qui dirent : Maitre nous savons que tu es vrai, et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité sans t’inquiéter de personne, car tu ne songes pas à l’apparence des hommes ». Sainte Marie Madeleine est celle qui appelle Jésus Maitre de la façon la plus émouvante  en Jn 20, 16 : « Jésus lui dit : Marie ! Elle se retourna, et lui dit en hébreu : Rabbouni ! C’est-à-dire Maitre (didaskalos) ». La tradition des docteurs de l’Eglise met la lumière sur ceux qui ont reçu par excellence le charisme d’enseignement. Jean Huscenot : « L’Eglise reconnait en certains l’actualisation de son charisme d’enseignement qui est le bien commun de tous les chrétiens. Tous, à notre baptême, avons reçu les sept dons du Saint-Esprit parmi lesquels se trouve celui de science »[3].

L’autre mot grec du NT traduit par docteur est paideutes, utilisé dans deux versets. Dans le deuxième, en He 12, 9, il a la connotation de châtiment, comme un maitre châtie un élève pour le remettre dans le droit chemin : « D’ailleurs, puisque nos pères selon la chair nous ont châtié (paideutes), et que, nous les avons respectés, ne devons-nous pas à bien plus forte raison nous soumettre au Père des esprits, pour avoir la vie ? ». C’est ce que de nombreux docteurs ont fait pour les papes et autres représentants de l’Eglise, que l’on pense aux nombreuses lettres de sainte Catherine de Sienne aux personnages importants de son temps. Paideutes vient du verbe paideuo, utilisé dans 13 versets, à commencer par Lc 23, 16 : « Je le relâcherai donc après l’avoir fait battre de verges (paideuo) ». La flagellation de Jésus est le deuxième des Mystères douloureux du Rosaire. Celle-ci était utilisée pour faire parler les accusés. L’enfant qui ne peut pas réciter sa leçon était autrefois frappé d’un coup de baguette par le maitre. Le proverbe « qui aime bien châtie bien » illustre le lien entre le châtiment et la Connaissance. Nous sommes les enfants bien-aimés du Seigneur. He 12, 6 : « Car le Seigneur châtie celui qu’il aime et il frappe de la verge tous ceux qu’il reconnait pour ses fils ». Enseigner, c’est faire rentrer, à coup de répétitions, la connaissance dans les esprits. Notre esprit vide de la Connaissance de Dieu doit être redressé et reformé. Avant de prêcher, il faut se plonger dans la Bible. Les docteurs de l’Eglise sont des grands lecteurs et pratiquent sans cesse la Lectio Divina. « Tout leur enseignement est le fruit de leur ‘lectio divina’, de leur lecture savoureuse et aimante de la Parole de Dieu »[4]. Les docteurs ont tous été des érudits de la Tradition, qu’ils ont explorée toute leur vie. Cela ne veut pas dire qu’ils avaient des diplômes. Leur curiosité ne connaît pas de limites et ils sont souvent des généralistes et des compilateurs.

Montrons maintenant le lien entre les docteurs et l’Intelligence. Didaskalos est aussi traduit par maitre. Lc 2, 46 : « C’est au bout de trois jours qu’ils le retrouvèrent dans le temple, assis au milieu des maitres (didaskalos), à les écouter et les interroger ». Mt 10, 25 : « Il suffit au disciple d’être traité comme son maitre (didaskalos), et au serviteur comme son seigneur. Si ils ont appelé le maitre de la maison Belzébul, à combien plus forte raison appelleront-ils ainsi les gens de sa maison ! ». Jorge Bergoglio nous dit: « Le professeur fait cours froidement, tandis que le maitre s’implique. Il témoigne de la cohérence entre sa conduite et sa vie, ne se contentant pas de rapporter ce qu’il sait, à l’inverse du professeur. Il faut aider les hommes et les femmes à devenir des maitres, des témoins. C’est la clé même de l’éducation »[5].

Saint Grégoire le Grand applique le titre de « docteurs » aux apôtres. Leur nom médiéval latin est auctoritates. A l’époque de l’essor universitaire, il devint nécessaire à l’Eglise de séparer ses docteurs officiels des autres. Le titre de docteurs de l’Eglise est récent et la reconnaissance officielle de la liste traditionnelle de docteurs date de 1298, par un décret du Pape Boniface VIII. Elle reconnaît quatre docteurs Latins : Grégoire le Grand, Augustin, Ambroise et Jérôme. Sur les trente-sept docteurs de la liste actuelle, vingt-quatre ont été faits au XVIIIe siècle et après, soit à l’époque des Lumières, pour rappeler aux hommes que la véritable lumière est celle de l’Evangile. Les docteurs sont des lumières sur le chemin qui mène à Dieu.

Rhabi, « Rabbi, maitre », est employé dans 15 versets du NT. Ce mot est un titre honorifique par lequel les juifs s’adressent à leurs maitres. On retrouve ce titre huit fois dans le quatrième Evangile, dont la dernière fois en Jn 11, 8 : « Les disciples lui dirent : Rabbi (rhabi), les Juifs tous récemment cherchaient à te lapider, et tu retournes en Judée ! ». La lapidation est le sort des prophètes, les envoyés de Dieu. Lc 13, 34 : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides (lithoboleo) ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu ». Dieu envoie ses serviteurs rassembler les brebis perdues dans une même intelligence et acceptation de son dessein d’amour pour elles. De même, le maitre rassemble les esprits de son auditoire dans l’unité d’une même vision. C’est précisément l’œuvre de l’intelligence. Mc 12, 4 : « Il envoya de nouveau vers eux un autre serviteur ; ils le frappèrent (lithoboleo) à la tête, et l’outragèrent ». Les pierres que reçoivent les prophètes manifestent le refus des hommes d’accueillir leur message. Elles construisent un mur qui empêche la lumière du prophète de se répandre dans le monde. Les disciples au contraire sont ceux qui accueillent le message du Christ et le laisse transformer leur vision des choses.

Pierre Rhabi est un prophète des temps modernes. Ce court passage, publié dans le premier numéro hors-série du magazine Kaizen est plein d’Intelligence : « Comment vas-tu ?’ ‘Ou en es-tu ?’. Ces questions me sont souvent adressées par des amis, des personnes attentionnées et bienveillantes. Toutes et tous sont au fait de mes engagements de vie, même si parfois ceux-ci ne sont pas clairs dans leur esprit, peut-être pour n’avoir pas été suffisamment explicités. Ils savent cependant mon implication dans la société et, en totale modestie, dans le monde. Cette société ne va pas vraiment comme des consciences de plus en plus nombreuses souhaiteraient qu’elle aille. Sommes-nous pour autant condamnés à faire de cette planète un lieu de destruction et de souffrance ? De cette magnifique et hospitalière oasis, au sein d’un désert astral et sidéral dont la démesure nous révèle notre insignifiance, nous avons fait un gisement de ressources à sacrifier à la vulgarité de l’avidité, à une tragique insatiabilité, source de la plupart de nos maux. Ainsi nous sommes-nous condamnés à ne jamais goûter la pleine satisfaction génératrice d’un bonheur tranquille ». Engagements de vie, clarté d’esprit, explicitation, implication dans la société, démesure et insignifiance, avidité, condamnation, bonheur…Tous ces thèmes sont liés à l’Intelligence. « Comment être satisfait quand une idéologie sans intelligence prône inlassablement la croissance sans limites et donne au superflu plus d’importance qu’à l’indispensable ? Le triomphe d’une raison dévoyée et piégée par une pseudo-rationalité ne cesse de ressasser sa croyance en une modernité dont l’échec est évident pour toute conscience réellement éveillée. C’est ainsi que, par la force du non-sens, la planète a été ravalée à un champ de bataille où l’homme, contre l’humain et contre toutes les autres formes de vie, a créé un hypermarché ou l’avidité et la compétitive anéantissent l’équité, ou la terre nourricière, l’eau sont empoisonnées, l’air, charge de tous les miasmes toxiques » (Pierre Rhabi).

N’est-ce pas là une parfaite description du monde au sens johannique d’ennemi de l’homme et de Dieu, un réseau d’hommes d’avides et violents ? L’Intelligence redresse la « rationalité dévoyée » de l’homme et ordonne son existence au service de la vie. Les comportements désordonnés de l’homme, centre de la création, désordonnent l’écologie naturelle. Les désordres au sein du microcosme s’étendent au macrocosme. Sainte Hildegarde de Bingen, moniale du XIIe siècle et déclarée docteur de l’Eglise par Benoit XVI en 2012, décrit ainsi le rôle de l’homme dans l’univers : « L’homme, dans la structure du monde, est pour ainsi dire en son centre. Il a plus de puissance que les autres créatures qui demeurent cependant dans la même structure. Car s’il est petit par sa stature, il est grand par les énergies de son âme. La tête levée et les pieds bien calés, il est capable de mouvoir les éléments d’en-haut comme ceux d’en bas. Les œuvres de ses mains pénètrent tout parce qu’il a, par l’énergie de l’homme intérieur, la possibilité de mettre ce pouvoir en œuvre (c’est la puissance de la prière). Le corps est plus grand que le cœur, mais les énergies de l’âme dépassent en puissance celles du corps. Le cœur est caché au fond du corps, mais le corps est entouré des énergies de l’âme qui s’étendent au monde entier. Ainsi, c’est par la science de Dieu (conscience éveillée et reliée à Dieu) que le fidèle existe, il tend vers Dieu dans les contraintes de l’esprit du siècle. C’est vers Dieu qu’il aspire dans toutes ses entreprises, prospères ou adverses. En elles, il ne cesse de manifester à Dieu tout le respect amoureux qui l’anime. L’homme intérieur contemple de ses yeux de chair les créatures qui l’entourent, mais par la foi, c’est Dieu qu’il voit. L’homme le reconnait en toute créature, car il y perçoit leur Créateur. Avec harmonie, l’amour donne à toute chose sa juste mesure… »[6]. L’Intelligence « éveille la conscience et la relie à Dieu ». Les docteurs de l’Eglise nous apprennent à « tendre vers Dieu », c’est-à-dire vers l’éternel, dans les contraintes de l’esprit du siècle. Ils reçoivent de façon éminente la lumière qui leur fait voir le temporel à la lumière de l’éternel et l’éternel dans le temporel. C’est ce qui fait que leurs écrits seront toujours actuels. Ils sont envoyés à chaque époque pour rappeler aux hommes les grandes vérités immuables, par leurs écrits et par leur vie. Ils sont des pionniers, en avance sur leur temps. Ils voient dans l’éternité le futur en germe.

Aion, « siècle, monde, jamais, toujours, éternité », est employé dans 100 versets du NT. L’Intelligence nous fait entrer dans ce qui est connu de toute éternité. Les miracles accomplis par les hommes au nom du Seigneur au cours des siècles (aion) révèlent sa gloire éternelle (aion). De même, les docteurs de l’Eglise sont à la fois des hommes et des femmes de leur temps, ou siècle, et des messagers de l’éternel. L’éternel entre dans l’espace-temps et y accomplit par ses apôtres des « miracles et des prodiges » (Ac 15, 12). Ces choses sont l’œuvre de sa grâce, et le moyen par lequel il se fait connaitre aux hommes de toutes les nations, et plus seulement aux juifs. Les « actes des apôtres » nous parlent des choses « connues de toute éternité (aion) » (Ac 15, 18) et nous font connaitre le Dieu éternel. Ce court et percutant verset d’Ac 15, 18 décrit parfaitement le caractère universel du message chrétien, adressé à toutes les nations. Il ne doit plus être communiqué à tous de la façon dont il l’a été aux juifs. Le joug de l’ancienne loi est désormais remplacé par la nouvelle loi de la grâce. Les docteurs délivrent aux hommes un message universel. Celui-ci dépasse les frontières de l’Eglise comme la prédication des apôtres dépasse les frontières du peuple juif et change ses méthodes.

Voici les toutes premières lignes de l’introduction du livre de Pierre Dumoulin sur Hildegarde de Bingen cité plus haut : « Etonnante actualité, cette femme du XIIe siècle ! Sa vie démontre que le génie n’a pas d’âge et que la vie spirituelle authentique rend l’homme plus humain, plus universel. Hildegarde n’est pas seulement en avance sur son époque, devançant de près de quatre siècles Leonard de Vinci, anticipant Dante, préparant Pasteur : elle n’a été oubliée pendant longtemps que parce qu’elle était trop géniale pour être comprise. Aujourd’hui, providentiellement, son œuvre est remise en lumière et on découvre combien, par de multiples aspects, cette femme jaillie du fond du Moyen Age est…moderne ! »[7].

Nous parlons du génie en relation avec les sciences naturelles, œuvre de l’Intelligence dans la Culture. Comme les scientifiques, les docteurs font sans cesse des découvertes. « Ils nous rappellent que la nouveauté est inhérente à l’Evangile, qui fait sans cesse jaillir du cœur de l’homme ce qu’il a de meilleur et de plus original. Les chemins de la foi sont toujours nouveaux et il y a autant et plus à découvrir dans l’univers spirituel que dans l’univers scientifique, si tant est que ces deux univers soient séparés ; ce que Grégoire de Nysse a énoncé avec force dans sa célèbre formule : ‘Nous allons de commencement en commencement par des commencements qui ne finissent jamais’. Ils sont des explorateurs. Ils creusent pour découvrir. Saint Jean de la Croix : ‘Les saints docteurs ont beau découvrir de nombreuses ‘cavernes’ et les âmes privilégiées ont beau y goûter des choses merveilleuses en cette vie, les uns et les autres n’en expriment qu’une bien faible partie. Quel abîme à creuser que le Christ ! C’est une mine abondante, contenant des filons de trésors sans nombre ; on l’exploite, on y découvre dans tous les sens de nouvelles veines, qui révèlent d’autres richesses. L’âme désire donc entrer dans les cavernes du Christ, afin de s’y plonger, de s’y transformer, de s’enivrer de l’amour qu’elles contiennent »[8].

Souvent en rupture avec l’établissement, les docteurs sont les « fous de Dieu » qui confondent les sages de ce siècle. Moros, « fou », est employé dans 12 versets du NT. 2 Co 3, 18 : « Que nul ne s’abuse lui-même : si quelqu’un parmi vous pense être sage selon ce siècle (aion), qu’il devienne fou (moros), afin de devenir sage ». Dans son homélie prononcée le 4 octobre 1970 lors de la proclamation de sainte Catherine de Sienne comme docteur de l’Eglise, Paul VI cite le verset 1 Co 1, 27 : « Mais Dieu a choisi les choses folles (moros) du monde pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ». Il poursuit plus loin : « Et s’il est vrai que se reflète dans ses écrits et d’une manière surprenante la théologie du Docteur angélique, celle-ci y apparait dépouillée de tout revêtement scientifique. Ce qui frappe le plus que tout au contraire dans la sainte, c’est la science infuse, c’est-à-dire l’assimilation brillante, profonde et enivrante de la vérité et des mystères de la foi contenus dans les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament : une assimilation favorisée, oui, par des dons naturels très particuliers mais évidemment prodigieux, due à un charisme de sagesse du Saint-Esprit, un charisme mystique ». Ces dons sont mis au service de l’Eglise tout entière. Moria, « folie », est employé dans cinq versets du NT. 1 Co 1, 18 : « Car la prédication de la croix est une folie (moria) pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une puissance de Dieu ».

NOTES

[1] La Basilique de Sainte Marie Madeleine en Provence est à la Sainte-Baume. La Provence est la région des parfums. Grasse a son Chemin de la Madeleine.

[2] Voici la liste des Docteurs de l’Eglise en juillet 2015: Augustin, Jérôme, Grégoire le Grand, Ambroise, Thomas d’Aquin, Jean Chrysostome, Basile, Athanase, Grégoire de Nazianze, Bonaventure, Anselme, Isidore de Séville, Pierre Chrysologue, Léon le Grand, Pierre Damien, Bernard de Clairvaux, Hilaire de Poitiers, Alphonse de Liguori, François de Sales, Cyril de Jérusalem, Jean Damascène, Cyrille d’Alexandrie, Bede le Vénérable, Ephrem le Syrien, Pierre Canisius, Jean de la Croix, Robert Bellarmin, Albert le Grand, Antoine de Padoue, Laurent de Brindisi, Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne, Thérèse de Lisieux, Hildegarde de Bingen, Jean d’Avila, Grégoire de Narek.

[3] Jean HUSCENOT. Les Docteurs de l’Eglise. Mediaspaul, 2005.

[4] Op. Cité.

[5] Jorge Bergoglio et Abraham Skorka. Sur la terre comme au ciel. Robert Laffont, 2013.

[6] Livre des Œuvres divines, cité dans Pierre DUMOULIN. Hildegarde de Bingen, prophète et docteur pour le troisième millénaire. EdB, 2012, page 73.

[7] Op. cit.

[8] Op. cit.