11. Mathêtês « disciples ». La Curie

« Lorsqu’ils furent dans la maison, les disciples l’interrogèrent encore là-dessus » (Mc 10, 10).

Mathêtês, « étudiant, élève, disciple », est utilisé dans 249 verstes du NT. Il vient de manthanô, « apprendre, recevoir, s’instruire, étudier ». Les disciples reçoivent les instructions du maître. Mt 11, 29 : « Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du repos pour vos âmes ». Ce verset présente tout le programme de la vie à la suite de Jésus. Le point de départ, (« prenez mon joug »), la destination finale (« vous trouverez du repos pour vos âmes »), et le chemin avec lui, qui est « doux et humble de cœur ». C’est avec douceur que Jésus nous mène, alors que Satan l’ennemi nous malmène violemment sans cesse. L’adjectif utilisé ici est praus, dont c’est le seul emploi dans le NT, lui-même un dérivé de praus, employé trois fois. 1 P 3, 4 : « Mais la parure intérieure et cachée dans le cœur, la pureté incorruptible d’un esprit doux (praéos) et paisible, qui est d’un grand prix devant Dieu ». Cette douceur caractérise le roi de l’univers, monté sur un ânon (Mt 21, 5). C’est aussi l’adjectif utilisé dans la troisième béatitude en Mt 5, 5 : « Heureux les débonnaires (praus), car ils hériteront la terre ». Cette douceur est l’expression de la docilité à la volonté de Dieu. « Elle est une disposition d’esprit par laquelle nous acceptons tout ce que Dieu nous donne comme un bienfait, et ceci sans discussion ni résistance »[1] . Le débonnaire ne s’occupe pas de soi, mais s’en remet à Dieu, qui sait mieux que lui ce qui lui convient. Cette douceur est un fruit de l’humilité qui détruit l’orgueil. Elle est donc la caractéristique principale du disciple.

Revenons à mathêtês. Les disciples sont ceux qui reçoivent les instructions du Christ. Mt 11, 1 : « Lorsque Jésus eut achevé de donner ses instructions à ses douze disciples, il partit de la pour enseigner et prêcher dans les villes du pays ». Jésus leur explique le sens de ses paroles, même si ceux-ci ne le comprennent pas toujours. Mc 4, 34 : « Il ne leur parlait point en parabole ; mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples ». Le verbe utilisé ici est épiluô, « délier, dénouer, éclaircir une controverse ». Son deuxième emploi est en Ac 19, 39 : « Et si vous avez en vue d’autres objets, ils se régleront (epiluô) dans une assemblée légale ». Jésus-Christ défait les nœuds qui nous empêchent de voir clairement les liens entre les choses. Le travail de l’Intelligence est précisément de nous montrer le lien ontologique qui nous relie à Dieu et la dépendance dans laquelle nous sommes envers lui. Tout alors fait sens[2]. Les disciples sont les hommes qui marchent dans l’Intelligence du dessein de Dieu que Jésus-Christ leur transmet. Les premiers disciples ont eu la chance d’avoir Jésus-Christ au milieu d’eux. Nous avons, à sa place et en son nom, les membres des Instituts de Vie Consacrée ainsi que ceux de la Curie romaine. Ils tiennent dans notre vie la place de Jésus-Christ parmi ses disciples. Mais avant d’introduire ce sujet, œuvre de l’Intelligence dans le Sacerdoce, poursuivons notre exploration du grec mathêtês.

Les disciples, pleins de l’Intelligence du dessein de Dieu, sont envoyés par Jésus-Christ prêcher l’Evangile. Mc 11, 1 : « Lorsqu’ils approchèrent de Jérusalem, et qu’ils furent près de Bethphagée et de Béthanie, vers la montagne des oliviers, Jésus envoya deux de ses disciples ». Jésus guide ses disciples dans leurs péripéties, leur disant chaque jour ou aller. Jn 11, 7 : « Et il dit ensuite aux disciples : retournons en Judée ». Ce verset court et concentré exprime parfaitement, de la façon la plus simple et directe possible, l’essence de toute discipline : la docilité aux motions de l’Esprit par lesquelles le maitre nous dirige tout le long de notre vie, à chaque carrefour, c’est à dire aux points où les quatre directions du monde se présentent à nous et nous appellent à un choix qui déterminera le reste de notre vie. La Curie donne à toute l’Eglise ses grandes orientations, comme les Docteurs de l’Eglise (Intelligence). Jn 4 contient mathêtês six fois, et Jn 18 le contient 9 fois, dont Jn 18, 25 (triple Intelligence), où Pierre renie Jésus, c’est-à-dire qu’il nie être son disciple : « Simon Pierre était là, et se chauffait. On lui dit : Toi aussi, n’es-tu pas de ses disciples ? Il le nia, et dit : Je n’en suis point ». Les disciples doivent être fortifiés par la Pentecôte, de même que les directives que Dieu nous transmet par l’Intelligence ne peuvent être exécutes par les faibles créatures que nous sommes sans la puissance qu’il nous transmet par sa Force.

L’œuvre chrétienne est surnaturelle, et requiert des moyens surnaturels. Sans Dieu nous ne pouvons pas regagner le Ciel. Après la Pentecôte, les disciples sont mus par l’Esprit, qui continue l’œuvre de direction du Christ désormais monté au Ciel. Ac 21, 4 : « Nous trouvâmes les disciples, et nous restâmes les sept jours. Les disciples, poussés par l’Esprit, disaient à Paul de ne pas monter à Jérusalem ». « Poussé par » est ici la traduction du grec dia, un mot très fréquent, employé dans 565 versets, qui signifie tour à tour « par, à travers, avec, pour, donc, parce que ». L’usage de Mt 4, 4 est particulièrement éclairant sur l’œuvre de l’Intelligence : « Jésus répondit : Il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de (dia) la bouche de Dieu ». La « bouche de Dieu » (stomatos théou) est le moyen par lequel Dieu nous transmet sa volonté, cette volonté qui est nourriture nous dit Jésus en Jn 4, 34 : « Jésus leur dit : Ma nourriture (broma) est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre ». La nourriture nous soutient tout au long de notre vie. De même, l’accomplissement de la volonté de Dieu non seulement nous obtient la vie éternelle, mais il nous sustente, comme l’exemple des grands ascètes nous le prouve, en particulier sainte Catherine de Sienne, trente-deuxième Docteur de l’Eglise, fêtée le 29 avril, qui mangeait très peu. L’Intelligence nous transmet la « parole qui sort de la bouche de Dieu ».

La Curie romaine est l’œuvre de l’Intelligence dans le Magistère. « On voit et on comprend par-là à la fois la nature de cette institution dont les successeurs de Pierre se sont servis dans l’exercice de leur propre mission pour le bien de l’Eglise universelle, et l’activité par laquelle elle a dû réaliser les tâches qui lui ont été confiées : je veux parler de la Curie romaine qui est à l’œuvre depuis les temps les plus reculés pour aider le ministère de Pierre. En effet, pour que la fructueuse communion, dont j’ai parlé, ait une stabilité toujours plus grande et obtienne des résultats toujours plus satisfaisants, la Curie romaine a été créée dans un seul but : rendre toujours plus efficace l’exercice de la charge que le Christ lui-même a confiée à Pierre et à ses successeurs et qui a pris des proportions de plus en plus amples. En effet, mon prédécesseur Sixte Quint le reconnaissait déjà dans la Constitution apostolique Immensa aeterni Dei: ‘Le Pontife romain que le Christ Seigneur a constitué comme tête visible de son Corps, l’Eglise, et a voulu qu’il portât le poids de la sollicitude de toutes les Eglises, appelle à lui et s’adjoint de nombreux collaborateurs dans une tâche aussi immense… afin que, partageant avec eux (les cardinaux) et les autres autorités de la Curie romaine, l’énorme masse des soucis et des affaires, lui-même qui détient un si grand pouvoir des clés, avec l’aide de la grâce divine, ne succombe pas’ »[3].

La Curie est la gardienne de l’unité et de la catholicité de l’Eglise. « La collaboration que la Curie romaine apporte au Saint-Père est donc fondée sur ce service de l’unité : avant tout unité de foi, qui est régie et constituée par le dépôt sacré dont le successeur de Pierre est le premier gardien et défenseur, et pour lequel il a reçu la charge suprême de confirmer les frères : unité, ensuite, de discipline puisqu’il s’agit de la discipline générale de l’Eglise, qui consiste en un ensemble de normes et de comportements moraux, constitue la structure fondamentale de l’Eglise et assure les moyens de salut et leur juste répartition, en lien avec la structuration ordonnée du peuple de Dieu. Cette unité que, depuis toujours, le gouvernement de l’Eglise veille à protéger, est sans cesse enrichie par les différentes manières d’exister et d’agir, en fonction de la diversité des personnes et des cultures. Cette unité tire profit de l’immense diversité des dons que répand l’Esprit Saint, pourvu que cela ne donne pas naissance à des tentatives d’isolationnisme ou d’éloignement du centre, mais qu’au contraire tous les éléments convergent vers une structure plus profonde de l’Eglise. Mon prédécesseur Jean-Paul Ier avait très opportunément rappelé ce principe lorsque, s`adressant aux cardinaux, il tint à dire que les organismes de la Curie romaine ‘offrent au Vicaire du Christ la possibilité concrète d’accomplir le service apostolique dont il est redevable à toute l’Eglise et assure de cette manière l’articulation organique des autonomies légitimes dans l’indispensable respect de cette unité essentielle, non seulement de discipline mais aussi de foi, pour laquelle le Christ a prié à la veille même de sa Passion’ (Alloc. aux card. 30/8/1978, AAS 70 1978, 703)»[4]. La Curie est la cour entourant le Pontife suprême trônant sur le Saint-Siège et figure terrestre du Roi de l’univers. La royauté est un thème tout autant lié à l’Intelligence qu’au Conseil. La Curie a longtemps pris la forme d’une cour royale, organisée sur le modèle de l’administration impériale romaine. Pontifex maximum était l’un des titres impériaux. Magisterium exprimait l’origine une situation d’autorité ou de direction. L’histoire des persécutions se termine par le don de l’empereur Constantin de son palais à l’évêque de Rome. En 494, le pape Gélase écrit à l’empereur byzantin Anastase Ier une lettre qui devint la charte de la papauté : « Sachez, auguste empereur, que le monde est régi par deux grandes puissances, celle des Pontifes et celle des Rois ; mais l’autorité des Pontifes est d’autant plus grande qu’ils doivent rendre compte à Dieu, au jour du Jugement, de l’âme des Rois ». De même que Dieu est le souverain absolu de l’Eglise, de même il lui a accordé, dans le Pape, la souveraineté d’un gouvernement actif, c’est-à-dire la plénitude du pouvoir et l’indépendance à l’égard de la violence des hommes. Le caractère impérial de la Curie s’est graduellement estompé au cours des siècles mais on peut penser qu’il a eu sa raison d’être à d’autres époques.

La Curie est le « village » dans lequel réside le Pape, les Cardinaux et d’autres représentants de l’Eglise. C’est un microcosme de l’Eglise tout entière[5]. L’étymologie du mot Vatican le relierait aux oracles qui étaient proclamés sur cette colline. A ce propos, la Curie a toujours tenté de réguler les pratiques divinatoires et prophétiques des chrétiens. En particulier, elle a été un laboratoire de travaux astrologiques. « Religion du futur, le christianisme accepte le principe de la possibilité d’un accès à l’avenir pour certains esprits privilégiés par l’Esprit Saint. Mais la relative stagnation intellectuelle des V-Xe siècles, en dépit de la ‘Renaissance carolingienne’, rend les autorités incapables de discerner clairement la part du licite et de l’illicite, du divin et du diabolique, de l’authentique et de l’illusoire dans ce domaine. La situation évolue nettement à partir de la seconde moitié du XIe siècle, sous l’effet de trois facteurs complémentaires. D’une part, les attentes apocalyptiques, en se greffant sur des mouvements sociaux paysans et bientôt urbains, donnent naissance à des hérésies socioreligieuses qui menacent l’ordre féodal et théocratique. D’autre part, le renouveau intellectuel spectaculaire du XIIe, qui s’accompagne de la redécouverte d’une partie de la pensée antique par l’intermédiaire des Arabes, met à la disposition des penseurs et de la hiérarchie catholique une armature conceptuelle et philosophique plus rigoureuse. Enfin, les progrès décisifs de l’autorité, du prestige et de la centralisation pontificale permettent à Rome de mieux contrôler l’accès au futur, d’en règlementer les modes de communication. On voit donc se mettre en place, au cours des XIe et XIIe siècles, une épuration sévère des prédictions, qui aboutit à fermer quasiment l’accès au futur, ou tout au moins à le réduire à d’étroites ouvertures strictement surveillées, et à diaboliser la majorité des prédictions. Devant la menace hérétique, fréquemment fondée sur des prophéties, le christianisme, religion prophétique au départ, se mue en religion institutionnelle gérant le présent, et monopolisant les voies d’accès au futur. L’activité prophétique libre devient suspecte de sédition, et la prédiction devient objet de conflit. La mainmise de l’Eglise sur le futur ne sera néanmoins jamais complète, et elle donne lieu dès le XIe siècle à des affrontements »[6]. L’Intelligence nous aide a voir dans le futur, car elle nous fait partager le dessein de Dieu en cours de preparation et de realisation. Elle fait les prophètes. Les Cardinaux doivent être des sentinelles et savoir interpréter les signes des temps et aider à donner le cap au paquebot de l’Eglise.

Le contrôle traditionnel de la prédiction s’insère dans le contrôle plus général de la prédication, qui aboutira à la mise en place des Instituts de Vie Consacrée et en particulier des Instituts Religieux[7]. Aussi, les Docteurs de l’Eglise ont fait figure de prophètes et ont dirigé et corrigé le travail des Papes et de la Curie en général. Citons le rôle de sainte Hildegarde de Bingen auprès du pape Anastase IV[8] ou de sainte Catherine de Sienne, tertiaire dominicaine, auprès de Grégoire XI et d’Urbain VI[9]. Par ailleurs, l’histoire des Papes a toujours été associée à de multiples prophéties[10]. La Curie a donc pour mission principale de réguler la prédication de l’Evangile. Œuvre de l’Intelligence dans le Magistère, elle gouverne les entreprises apostoliques de l’Eglise de Rome et est en relation étroite avec les types d’institutions apostoliques que nous avons identifiés (Anges, Eglises, Monastères, Instituts de Vie Consacrée, Associations de Fidèles, Royaumes et Empires chrétiens). Kerussô est employé dans 60 versets du NT et signifie « prêcher, publier, proclamer, crier ». Le deuxième emploi de kerussô est en Mt 4, 17 : « Dès ce moment, Jésus commença à prêcher, et à dire : repentez-vous, car le royaume de Dieu est proche ». Notons au passage que la repentance est un thème de la Piété. La Curie est le foyer duquel la prédication se propage au monde entier. Mt 11, 1 : « Lorsque Jésus eut achevé de donner ses instructions à ses douze disciples, il partit de là, pour enseigner et prêcher dans les villes du pays ». On retrouve kerussô en Mc 1, 39 : « Et il alla prêcher dans les synagogues, par toute la Galilée, et il chassa les démons ».

En Lc 4,18, on peut distinguer un septénaire dans la structure elle-même  du verset: « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; Il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés ». Le ‘centre’ de ce verset est bien le verbe kerussô. De la Crainte à l’Intelligence, on quitte tout pour se mettre à la recherche du Christ. De l’Intelligence à la Sagesse, on se déploie à partir du Christ, pour faire le tour du monde et propager l’Evangile. La Curie a pour office premier d’organiser la mission. Lc 8, 39 : « Retourne dans ta maison, et raconte tout ce que Dieu t’a fait. Il s’en alla, et publia par toute la ville tout ce que Jésus avait fait pour lui ». Comme Jésus, comme les Anges et comme le soleil dans le ciel, les chrétiens missionnaires ne font que passer. Mais ils laissent derrière eux un témoignage qui perdure. Ils s’établissent, ils posent, ils fondent, ils mettent en place. Leurs œuvres subsistent et la stabilité de la Curie, malgré ses nombreuses attaques au cours des siècles, et un signe et un instrument du dessein d’évangélisation de Dieu. Ac 20, 25 : « Et maintenant voici, je sais que vous ne verrez plus mon visage, vous tous au milieu desquels j’ai passé en prêchant le royaume de Dieu ». Saint Paul utilise ici dierchomai, « passer », employé dans 41 versets du NT. Ce passage est une traversée, un parcours. Lc 4,30 : « Mais Jésus, passant au milieu d’eux, s’en alla ». Voilà un beau résumé de toute la vie du Christ. Il est passé par là et a laissé derrière lui sa fondation, l’Eglise. Ce passage, c’est aussi l’entrée dans une autre vie, par la mort à l’ancienne. C’est la Pâque, traversée de la mer Rouge. Mc 4, 35 : « Ce même jour, sur le soir, Jésus leur dit : ‘Passons à l’autre bord ». La Résurrection est le passage de Jésus de la vie mortelle à la vie glorieuse. Ce passage est un passage obligé, comme de nombreuses actions inspirées par l’Intelligence. Terminons avec un verset placé trois fois sous le signe de l’Intelligence, Jn 4, 4 : « Comme il fallait (dei) qu’il passât par la Samarie ».

Arrêtons-nous sur ce verbe dei, de deô, qui a donné « le devoir, le nécessaire, ce qu’il faut faire, ce qui est juste ». Il est employé dans 103 versets du NT. En Lc 4, 43, Jésus exprime très simplement sa mission, qui est également la nôtre, et l’essence, il nous semble, de l’institution de la Curie : « Mais il leur dit : il faut (dei) aussi que j’annonce aux autres villes la bonne nouvelle du royaume de Dieu ; car c’est pour cela que j’ai été envoyé ». Tous les hommes doivent d’une façon ou d’une autre participer à l’effort d’évangélisation, car c’est le chemin par lequel on devient ami et serviteur du Christ, unis dans une même intelligence du dessein de Dieu. La Curie est une organisation humaine dont la finalité est d’orchestrer l’entreprise d’évangélisation et de gouverner et reformer l’Apostolat afin qu’il accomplisse au mieux sa mission. Les hommes et les femmes de la Curie sont des gens du devoir, conscients de la responsabilité qui leur a été confiée par Dieu lui-même. Ils sont dans le Magistère ce que les Instituts de Vie Consacrées sont dans l’Apostolat, les troupes d’élite. En effet, ils ont été choisis parmi un grand nombre pour être les serviteurs des serviteurs.

Le danger de la Curie, comme de tout l’Apostolat, est de succomber aux sirènes du monde, et de perdre de vue le Royaume de Dieu dont ils sont au service. Les membres de la Curie se prennent alors pour des gens importants auxquels des honneurs sont dus, non du fait de leur ministère, mais du fait de leur personne. Ils doivent contrôler leur ego, comme toutes les personnes en prise direct avec les affaires du monde et les ‘grands de ce monde’. Notre devoir de chrétiens est tout simplement de faire connaitre Jésus. Col 4, 4 : « Et le faire connaitre comme je dois (dei) en parler ». La Curie, caisse de résonnance de la volonté de Dieu comme toutes les parties de la Tradition directement influencées par l’Intelligence, doit toujours continuer à produire et à écouter les prophètes. Ap 4, 1 : « Après cela, je regardai, et voici, une porte était ouverte dans le ciel. La première voix que j’avais entendue, comme le son d’une trompette, et qui me parlait dit : Monte ici, et je te ferai voir ce qui doit (dei) arriver dans la suite ». Le Vatican porte bien son nom, lui qui continue à publier à tous la grande prophétie contenue dans l’Evangile du Christ, le Fils de Dieu fait prophète. Propheteuo, « prophétiser », est employé dans 27 versets du NT, dont 1 Co 14, 4 : « Celui qui parle en langue s’édifie lui-même ; celui qui prophétise édifie l’Eglise ». On peut dire que la Curie est la partie du Magistère en charge par excellence d’édifier l’Eglise. D’ailleurs, les Papes ont été les grands bâtisseurs de basiliques, à commencer par Saint-Pierre de Rome elle-même.

La Curie doit veiller à ce que le véritable Evangile soit prêché, et sans déformations néfastes. 2 Co 11, 4 : « Car, si quelqu’un vient prêcher un autre Jésus que celui que nous avons prêché, ou si vous recevez un autre Esprit que celui que vous avez reçu, ou un autre Evangile que celui que vous avez embrassé, vous le supportez fort bien ». Paul sait que l’esprit de l’homme est facilement corruptible, ce que la vie mondaine prouve sans cesse. 2 Co 11, 3 mérite d’être relevé ici : « Toutefois, de même que le serpent séduisit Ève par sa ruse, je crains que vos pensées ne se corrompent et ne se détournent de sa simplicité à l’égard de Christ ». Cette simplicité est celle de la colombe, que les chrétiens reçoivent en partage par le don de Piété. Ce don facilite l’expérience immédiate de Dieu. Contre les ruses multiples du serpent, la Curie se tient debout depuis plus de deux mille ans et s’efforce de redresser les idées fausses qui viennent s’immiscer dans l’intelligence de la parole de Dieu. Elle se méfie des esprits humains livrés à eux-mêmes, et coupés de la lumière collective que le Magistère jette sur l’Evangile. Le calvinisme, et tout l’évangélisme qui en découle, repose sur le fonctionnement individuel et solitaire de l’esprit humain, qui n’est pas gardé dans son déroulement par le garde-fou de la sagesse ecclésiale. Dans la famille chrétienne, les Eglises issues de la Reforme ont un charisme d’intelligence de l’Ecriture et d’interprétation. Mais leur rejet du Magistère les fait se perdre dans les méandres de leur propre pensée et peuvent les faire arriver à des conclusions erronées.

La Curie est au service de l’Eglise. Son origine remonte aux diacres de l’Eglise de Rome. Très tôt, Rome a envoyé ses diacres et ses prêtres en mission dans d’autres églises locales. Le pape Evariste porte à sept le nombre de diacres de Rome, conformément aux Constitutions Apostoliques. Ils ont pour devoir de distribuer aux autres Eglises les richesses collectées par Rome. Chaque quartier de Rome possède son diacre principal. Sixte Quint redéfinit le rôle des cardinaux par la Constitution Postquam verus ille de 1586. Ce pontife vivant dans une époque érudite voulut faire revivre à la fois le Senat de l’ancienne Rome[11] et le Conseil des soixante-dix vieillards qui assistaient Moïse. Après le départ de Judas, Pierre et ses dix apôtres forment le Cénacle qui attend, dans la chambre haute, la Pentecôte annoncée par Jésus. On retrouve le chiffre onze de l’Intelligence. La Curie est née ‘à onze’, Pierre tenant la place du Christ, et les dix autres formant un péricarde protecteur autour du Pape. Le mot cardinal a la même racine latine que le latin cardo, le « cœur », du grec kardia. La couleur rouge des cardinaux est également la couleur du cœur et elle est liée à l’Intelligence aussi. Purrhos, « rouge », est employé dans deux versets du NT. Le cheval libéré par l’ouverture du deuxième sceau est roux (Ap 6, 4). Le grand Dragon d’Ap 12, 3, lié a l’Intelligence dans le septénaire des grandes figures de l’Apocalypse, est rouge. Kokkinos, « écarlate », est employé dans 6 versets du NT. Cette couleur cramoisi, provient d’un insecte hémiptère du groupe des cochenilles qui abonde en Palestine sur le chêne Kermès. Kokkinos est la couleur du manteau royal dont Jésus est recouvert en Mt 27, 28. Dans l’Apocalypse, la femme assise sur le dragon, la bête écarlate, est elle-même vêtue de pourpre et d’écarlate (Ap 17, 4). Cette couleur est la couleur de Babylone la grande, la ville de la prostituée qui obéit au maître du monde, l’argent. Le rouge de la rose, symbole de la charité qui anime le royaume de Dieu antithèse du monde, vient remplacer le rouge de la prostitution.

Les cardinaux sont envoyés dans le monde avec un esprit d’Intelligence qui doit les garder des ruses du monde et de ses tentations. Kosmos, « monde », est employé dans 152 versets du NT, dont 58 fois dans le quatrième Evangile, qui à plusieurs reprises nous met en garde contre les séductions du troisième ennemi de l’homme après Satan (Connaissance) et la Chair (Piété). Le premier emploi est en Mt 4, 8 : « Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire ». L’Intelligence maintient dans notre esprit la haute vision de l’unique Royaume de Dieu, en contraste avec la multiplicité des ‘mondes’ que Satan produit. Le monde est le cadre dans lequel la lumière de Dieu doit rayonner. Jn 17, 18 : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde ». Comme Jésus, les hommes doivent s’attendre à être haïs et rejetés du monde dès qu’ils se font apôtres du Christ. Comme lui, ils ne font que passer ; mais comme lui, ils laissent derrière eux les traces de leur passage, leur héritage. Jn 16, 28 : « Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde ; maintenant je quitte le monde, et je vais au Père ». Les cardinaux feraient bien de méditer ces paroles afin de ne pas s’accrocher outre mesure à leur siège. Eux aussi ne font que passer par la Curie.

Dans Pastor Bonum 12, saint Jean-Paul II rappelle que Paul VI définissait la Curie comme un autre Cénacle de Jérusalem. Dans la chambre haute, Jésus prend son dernier repas avec ses disciples et y institue la Messe, œuvre de l’Intelligence dans la Prière. Pendant quarante jours après Pâque, les disciples attendent dans cette même chambre la Pentecôte annoncée par Jésus. Huperôon, « chambre haute », est employé dans 4 versets du NT. Cet endroit serait la sépulture du roi David. Ac 9, 39 : « Pierre se leva, et partit avec ces hommes. Lorsqu’il fut arrivé, on le conduisit dans la chambre haute. Toutes les veuves l’entourèrent en pleurant, et lui montrèrent les tuniques et les vêtements que faisait Dorcas pendant qu’elle était avec elles ». Dorcas, ou Tabitha, est une femme de Joppé, « qui faisait beaucoup de bonnes œuvres et d’aumônes » (Ac 9, 36). Pierre entre dans la chambre haute et la ramène à la vie. Cette femme charitable n’est-elle pas la figure de l’Eglise-Apostolat ? Les tuniques et les vêtements représentent les saints que l’Eglise ‘produit’ en convertissant et en enrôlant les âmes au service de Dieu. Régulièrement, la Curie doit ‘ressusciter’ l’Apostolat et lui communiquer de nouvelles orientations (Intelligence) et une nouvelle vigueur (Force). C’est la fonction réformatrice de la Curie[12]. La Curie est la tête stratège et planificatrice du Magistère. Il est dans sa nature de centraliser. En temps de crise, comme à la Renaissance, la Curie se fait tour de contrôle et la dirige de très près. Elle est au centre de l’Eglise comme l’Intelligence est au centre des sept dons. Cette centralisation ne doit pas être au service de la Curie, mais au service de l’Eglise universelle. Elle doit être un foyer de lumière, un foyer de mission. Elle envoie des légats dans tous les pays du monde comme le Père envoie ses Anges (Intelligence) sur toute la terre. On sait que ‘tous les chemins mènent à Rome’, parce qu’ils en partent.

Rhômê, Rome, est employé dans 8 versets du NT. Ac 23, 11 : « La nuit suivante, le Seigneur apparut à Paul, et dit : Prends courage ; car, de même que tu as rendu témoignage de moi dans Jérusalem, il faut aussi que tu rends témoignage dans Rome ». Jérusalem est la ville du Temple (Piété) et Rome est la ville de l’Empire (Intelligence). La Parole de Dieu reçue dans le secret du cœur doit être proclamée sur tous les toits, urbi et orbi, car les limites de Rome sont les limites du monde lui-même. Les Apôtres doivent parcourir les quatre coins de la terre et partir dans les quatre directions cardinales. Le fruit de leur prédication fait revenir à Rome quelques représentants des églises locales, les cardinaux. Ils sont alors la « charnière » (latin cardo) de la porte qui ouvre sur une plus grande intelligence de l’Eglise dans ses quatre dimensions (Apostolat, Sacerdoce, Magistère et Civilisation). On retrouve le symbolisme de la porte dans les Quatre Portes Saintes des quatre basiliques majeures de Rome[13]. Dans son recueil fascinant Vu de Rome, Yves Chiron nous rappelle la nécessité de « l’écoute attentive de ce que dit Rome, de ce qu’enseigne Rome et de ce qu’on attend de Rome »[14]. L’Eglise toute entière attend de la Curie qu’elle prenne soin d’elle. Epimeleomai, « prendre soin de », est employé dans trois versets du NT. Il est forme de epi, « sur », et melô, « s’inquiéter de, se mettre en peine, prendre soin de ». Ne pas en avoir cure signifie ne pas s’en soucier, expression datant du XIe siècle.

La Curie a le souci de l’Eglise. Saint Paul le formule en 1 Tim 3, 5 : « Car si quelqu’un ne sait pas diriger sa propre maison, comment prendra-t-il soin de l’Eglise de Dieu ? ». Les deux emplois sont en Lc 10 à l’occasion de l’histoire du bon samaritain qui prend soin de l’homme blessé, et le confie à un hôtelier afin qu’il prenne lui aussi soin de lui. C’est la compassion qui a l’a fait agir ainsi. De la même façon, la Curie est née lorsque les premières églises de Rome ont envoyé des diacres s’occuper des nécessiteux. Ces premiers samaritains sont les ancêtres bien lointains des Cardinaux actuels. Saint Etienne, le premier diacre, est l’embryon de la Curie et il a été le premier à verser son sang en chrétien. La racine epi d’epimeleomai nous évoque les cardinaux entourant le Pape comme les épis de blé entourent la tige. Ils forment autour de lui un cercle protecteur. La Curie est le bras droit des Papes et doit exécuter les décrets et autres directives que ceux-ci prononcent. Elle est l’organisation puissante qui met en œuvre les directives du Pape. Elle rend efficace la Papauté qui ne peut pas agir sans elle. Dans notre vision, la Curie contient le Pape, bien que les Papes, seuls, forment une entité bien distincte du Magistère, liée à la Crainte. « Le Pontife romain s’acquitte de sa mission universelle à l’aide des organismes de la Curie romaine et en particulier, pour ce qui regarde la doctrine sur la foi et sur la morale, de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il découle de là que les documents de cette Congrégation approuvés expressément par le Pape participent au magistère ordinaire du successeur de Pierre »[15]. Le Pontife romain se sert des dicastères de la Curie romaine. « De fait, le pape Paul VI lui-même, dès 1963, deux ans avant la promulgation du décret Christus Dominus, définissait la Curie comme ‘un instrument d’immédiate adhésion et de parfaite obéissance’, dont le Souverain pontife se sert pour l’accomplissement de sa mission universelle : cette notion se retrouve dans différents passages de la Constitution Regimini Ecclesiæ universæ »[16].

Les membres de la Curie sont les ministres ou serviteurs du Pape. Ils sont les hommes du Pape. La Curie est l’ensemble des colonnes de l’Eglise. La puissante famille Colonna à Rome, a fourni de nombreux cardinaux. Les colonnes du Bernin sur la place Saint-Pierre entourent une cour dans laquelle l’humanité est invitée à se rassembler et à entendre l’Evangile. Cet espace nous rappelle la cour du souverain sacrificateur. Aule se trouve dans 12 versets du NT. C’est dans cette cour que Jésus est conduit après son arrestation, et qu’il est questionné. Aule est le palais du grand-prêtre, Caïphe, représentant du sacerdoce juif. La Curie est le palais du nouveau grand-prêtre sur terre, le Pape, représentant du grand-prêtre du ciel, Jésus-Christ. Aulê est la « maison » bien gardée, comme la demeure du Pape doit l’être, dans l’enceinte des murailles léoniennes. Lc 11, 21 : « Lorsqu’un homme fort et bien armé garde sa maison (aulê), ce qu’il possède est bien gardé ». Le Vatican contient de nombreux trésors : les archives du Vatican, le corps des Papes, la Bibliothèque vaticane, les Musées du Vatican, etc. Tous les disciples se sont enfuis après l’arrestation de Jésus, mais Pierre le suit jusqu’à la cour de Caïphe, lieu de l’accusation et des supplices. Mt 26, 58 : « Pierre le suivit de loin jusqu’à la cour du souverain sacrificateur, y entra et s’assit avec les serviteurs, pour voir comment cela finirait ». Pierre est assis au milieu des serviteurs : voilà une description de la Curie, le Saint ‘Siège’[17]

Le grec pour « serviteurs » est ici hupêrétês, employé dans 20 versets du NT. Ce sont les officiers et huissiers qui exécutent les ordres, qui font la sale besogne. Jn 18, 12 : « La cohorte, le tribun, et les huissiers des Juifs, se saisirent alors de Jésus, et le lièrent ». Ils sont les hommes de main de tous les âges, les bourreaux, envoyés par les chefs. Jn 7, 32 : « Les pharisiens entendirent la foule murmurant de lui ces choses. Alors les principaux sacrificateurs et les pharisiens envoyèrent les huissiers pour le saisir ». Les membres de la Curie sont les serviteurs qui protègent le Pape afin qu’aucun mal ne lui soit fait. Jn 18, 36 : « Mon royaume n’est pas de ce monde, répondit Jésus. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi afin que je ne fusse pas livré aux Juifs ; mais maintenant mon royaume n’est point d’ici-bas ». Ce verset fait écho à la parole de Jésus lors de son arrestation, en Mt 26, 53: « Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ? ». Les membres de la Curie sont ces ‘douze légions d’anges’. Ils assurent la protection physique du Pape, ainsi que la défense de l’Evangile, c’est-à-dire l’exécution des directives du Pape. La Curie est donc une image de la cour céleste. Le château Saint-Ange, tout près du Vatican, a été un lieu de refuge pour les Papes et la Curie.

Parmi les organismes de la Curie, se trouvent le Pape, la Secrétairerie d’Etat, le Collège des Cardinaux, les Dicastères (Congrégations), les Tribunaux, les Commissions pontificales, les Conseils pontificaux et les Académies pontificales

NOTES

[1] Lexique biblique. http://www.lexique-biblique.com/lexiques/grec/
[2] Comment ne pas voir le lien entre mathêtês et les Mathématiques, haute expression de l’intelligence humaine qui résout des problèmes d’ordre logique ?
[3] Pastor Bonus 3.
[4] Pastor Bonus 11
[5] Aldo Maria VALLI, Le Petit Monde du Vatican, Tallandier, 2012.
[6] Georges MINOIS, Histoire de l’avenir. Des prophètes à la prospective, Fayard, 1996, p. 182.
[7] L’Ordre des Prêcheurs est étroitement lié à Pastor Bonus, 3 à l’Intelligence.
[8] Pierre DUMOULIN, Hildegarde de Bingen. Prophète et docteur pour le troisième millénaire, EdB, 2012.
[9] CATHERINE DE SIENNE (sainte), Lettres aux papes, aux cardinaux et aux évêques, Cerf, 2008.
[10] Jacques HALBRONN, Papes et prophéties, Axiome Éditions, 2005; et Stephen WALFORD, Heralds of the Second Coming. Our Lady, the Divine Mercy, and the Popes of the Marian Era from Blessed Pius IX to Benedict XVI, Angelico Press, 2013.
[11] Le Sacre-Collège porte toujours le titre de Sénat de l’Église.
[12] Christopher M. BELLITTO, Renewing Christianity. A history of Church Reform from Day one to Vatican II, Paulist Press, 2001.
[13] Pierre-Yves FUX, Les Portes Saintes, Ad Solem, 1999.
[14] Yves CHIRON, Vu de Rome, Éd. de l’Homme Nouveau, 2013.
[15] Donum Veritatis 18.
[16] Pastor Bonus 7.
[17] La formule est de Libère, évêque de Rome de 352 à 366. Le pape Damase est le premier à utiliser ce titre pour le Pape.

Légende : Le pape François crée Cardinal Mgr Jozef De Kesel, archevêque de Malines-Bruxelles, le 19 novembre 2016