11. Koinoneo « pourvoir », « participer ». Les Institutions

« Pourvoyez (koinoneo) aux besoins des saints. Exercez l’hospitalité » (Rm 12, 13).

Koinoneo est employé dans 8 versets du NT. Il désigne la participation que l’on prend à quelque chose de plus grand que soi. C’est bien ce que l’Intelligence nous permet de faire : dépasser la petite sphère de notre microcosme pour élever notre intelligence à la sphère plus grande de la collectivité. Les créatures intelligentes que nous sommes ne peuvent pas participer délibérément à des projets qui les dépassent sans concevoir ceux-ci au préalable. L’Intelligence nous fait participer au dessein de Dieu, qui est la réunion l’ensemble des hommes dans une communauté d’amour autour de lui. Sur terre, cette communauté d’amour prend la forme d’une communauté d’entraide, au sein de laquelle chacun pourvoit (koinoneo) aux besoins des autres. Nous pensons être là au cœur de la conception chrétienne du social, et nous voyons la Société comme l’œuvre de l’Intelligence dans la Civilisation. Dans la société, inévitablement hiérarchique comme tout ce que fait l’Intelligence, le travail des individus est ordonné au bien commun et chacun y prend sa part de travail à la hauteur de ses moyens. Chaque homme doit participer aux bonnes œuvres sociales. En 2 Jn 1, 11, saint Jean fait le lien, par la négative, entre la doctrine et les bonnes œuvres : « Car celui qui lui dit : Salut ! participe (koinoneo) à ses mauvaises œuvres ». Ce verset fait référence à celui qui « n’apporte pas la doctrine du Christ » (2 Jn 1, 10) et dont les œuvres, par conséquent, sont mauvaises. C’est toute la question du fondement de la vie sociale. L’Evangile contient et fournit les commandements éthiques selon lesquels la société doit être organisée. C’est ce que la Doctrine Sociale de l’Eglise a rappelé depuis le XIXème siècle par la curie, œuvre de l’Intelligence dans le Magistère. La curie est la gardienne des principes et l’un des axes majeurs des grandes encycliques papales depuis 150 ans a été de rappeler aux hommes les valeurs structurant la vie ensemble.

Avant de présenter les institutions qui font la Société et d’en montrer la place dans la Civilisation, remontons de koinoneo à koinonos dont il est issu, et qui signifie « être joint, associé, avoir part, être en communion, participant ». Il est utilisé dans 10 versets du NT. L’Intelligence fait de nous des participants intelligents dans l’œuvre de Dieu. On pourrait dire des partenaires ou associés éclairés de l’œuvre divine. Nourris du même Evangile, nous sommes en communion les uns avec les autres dans un projet commun. 1 Co 10, 18 : « Voyez les élites selon la chair : ceux qui mangent les victimes ne sont-ils pas en communion (koinonos) avec l’autel ? ». De même, la Sainte Communion de la Messe nous unit dans une communauté unique qui n’est autre que l’Eglise. Le dernier usage de koinonos est en 2 P 1, 4, et s’applique à l’expression de « nature divine » : « Lesquelles[1] nous assurent de sa part les plus grandes et les plus précieuses promesses, afin que par elles vous deveniez participants (koinonos) de la nature (phusis) divine (theia), en fuyant la corruption (phtoras) qui existe dans le monde (kosmos) par la convoitise (epithumia) ». On peut comprendre la nature divine comme un monde – c’est-à-dire ici un système ordonné – dans lequel la volonté de Dieu règne sans entraves. La nature divine est « de Dieu ». Cette interprétation est renforcée par le contraste que l’épître fait entre cette nature et la corruption qui existe dans le monde. La corruption a pour effet le chaos, de même que le corps corrompu se décompose et devient une masse désordonnée de matière.

La nature, phusis, est un principe interne d’ordre et de mouvement. Nous en avons parlé à l’occasion de notre méditation sur les sciences naturelles. La pensée de l’ordre est également au cœur de toute la pensée sociale. Les institutions sont des organisations humaines dans lesquelles l’activité des hommes est ordonnée à une fin particulière. Elles ont chacune leur nature propre. L’idée de société est indissociable de l’idée d’ordre, bien que dans la pratique, le désordre règne toujours à des degrés variables. La phusis est une expression, dans la Création, de l’Intelligence de Dieu et de l’ordre qui découle de son dessein. Dieu agit avec ordre et mesure. Est en ordre ce qui concourt à la réalisation de son dessein éternel. La nature est le tout ordonné et régulé que Dieu a créé sans l’homme. Elle a été corrompue par la désobéissance de la créature qui devait la cultiver, l’homme. Dès le départ, la nature requérait les soins de l’homme afin d’atteindre son achèvement selon le plan de Dieu.

La nature a été créé inachevée et l’homme a été créé comme participant à la nature tout en la dépassant par son intelligence. Seul le don d’Intelligence élève l’intelligence humaine afin de lui faire comprendre la finalité surnaturelle de la nature (ou création en langage religieux), au développement de laquelle il doit participer en collaborateur de Dieu. Ce faisant, l’homme se fait exécutant de la volonté de Dieu. Celle-ci se présente à lui comme un ordre, car ses désirs sont pour nous des ordres. Qualifiée de divine, la nature-phusis n’est pas une création distincte de la Création. Elle n’est pas un monde au-dessus du monde, un édifice supplémentaire planant au-dessus de la création. Elle est la volonté-ordre de Dieu. Le surnaturel n’est pas une surnature. Le ciel n’est pas une autre création. Il fait partie de la sphère du créé, comme la voute étoilée nous le montre. Le ciel est la partie de la création où le règne de Dieu est commencé, comme en germe. Il est les arrhes de la Nouvelle Création, dans laquelle « Dieu sera tout en tout ». Pour l’instant, Dieu ne règne pas sur l’ensemble de sa Création, livrée en esclavage à Satan et soumise au règne du péché et de la corruption comme le dit 2 P 1, 4. La nature divine est l’ordre que Dieu souhaite faire advenir sur l’ensemble de son œuvre ad extra, hors de lui. Participer à la nature divine signifie contribuer à l’accomplissement du dessein de Dieu. On peut dire que la nature divine est le Royaume de Dieu, annonce et déjà là, en croissance au cœur de la nature corrompue. Il sera pleinement réalisé après les conflagrations du septième jour qui mettront fin définitivement au règne du péché. La Parousie arrivera le huitième jour, et la création entière sera un vaste ciel, un paradis dans lequel le Christ-Roi sera parfaitement glorifié, c’est-à-dire manifesté à tous.

L’Intelligence fait de nous les ouvriers dans le champ du Royaume de Dieu. Tout se joue dans notre intelligence et dans la résolution que nous prenons de servir Dieu au moment où nous comprenons, toujours moins imparfaitement, ce que Dieu attend de nous. La participation humaine à l’œuvre divine n’est ni aveugle ni nécessaire. Jésus nous appelle ses amis, car les amis savent où l’ami les conduit, contrairement aux esclaves qui ne reçoivent pas cette intelligence anticipatrice de leur maitre. C’est dans la lumière et la liberté que nous participons à la nature divine, c’est-à-dire au mouvement, physis, imprimé à toute la création qui la ramène dans l’unité (communion) en Dieu. Ce mouvement, Dieu l’imprime par l’intermédiaire de ses serviteurs les hommes de façon d’autant plus parfaite qu’ils s’en font volontiers les participants. Tout ceci s’applique à la société comme sacrement (signe visible) du Royaume de Dieu. Comme les sept réalités qui forment la Civilisation, la société est faite de sous-ensembles : ce sont les institutions, un mot étroitement lié à l’Intelligence. Toutes les institutions sociales sont ordonnées par Dieu: la famille, l’école, les œuvres caritatives (dont les églises), la société civile, les corporations, l’Etat et le marché, etc. Les institutions sont les structures dans lesquelles le service s’organise, le cadre dans lequel le travail humain (au sens très large) est ordonné et dans lequel les hommes réalisent leur humanité. Elles sont des personnes morales, orientées vers une cause particulière et obéissant à des principes éthiques. Par le travail « la famille humaine se reconnait et se constitue peu à peu comme une communauté unie au sein de l’univers » (Gaudium et spes, 33, 1). Le travail doit être un moyen humain de valorisation. Il demeure capital pour se réaliser et trouver sa place dans la société. Par lui, l’homme apporte sa contribution à l’effort de tous et se structurer personnellement. L’Eglise affirme un droit au travail puisque ce dernier est l’un des moyens essentiels pour l’homme de réaliser le plan de Dieu. Il ne doit pas être détourné et ni devenir source d’injustice et d’aliénation. Il peut dégrader l’homme quand il est accompli dans des conditions qui ne permettent pas à l’homme d’exercer sa liberté et sa responsabilité propres.

Le rôle de l’Etat est de créer des conditions permettant aux entreprises de répondre à ce droit au travail[2}. Kopos, « travail, peine, inquiétude », est employé dans 19 versets du NT. Jn 4, 38 : « Je vous ai envoyés moissonner ce que vous n’avez pas travaillé ; d’autres ont travaillé, et vous êtes entrés dans leur travail ». Les héritiers « entrent » dans le travail de leur ancêtres quand ils en reçoivent les fruits. Nous sommes tous héritiers du travail pénible de Jésus sur la Croix, comme nous sommes redevables du travail de notre mère le jour de notre naissance (anglais labor). Le prince des apôtres utilise kopos pour décrire la peine qu’il endure dans son travail apostolique en 2 Co 11, 23 : « Sont-ils ministres de Christ ? Je parle en homme qui extravague. Je le suis plus encore : par les travaux bien plus ; par les coups, bien plus ; par les emprisonnements, bien plus. Souvent en danger de mort ». Et aussi 2 Co 11, 27 (extrait): « J’ai été dans le travail et dans la peine ». Le verbe correspondant est kopiao, utilisé dans 21 versets, dont le concis Ga 4, 11 (triple Intelligence): « Je crains d’avoir inutilement travaillé pour vous ». Paul se lamente de voir que sa prédication n’a pas fait changer les pratiques religieuses des Galates. Comme tous les chrétiens, il a reçu de Dieu l’ordre d’aller répandre l’Evangile sur toute la surface de la terre. C’est l’œuvre suprême de l’Intelligence, et le travail principal de l’homme, sa vocation première dans laquelle prennent place toutes les autres vocations.

Par son travail éclairé par la lumière de l’Intelligence, l’homme poursuit l’œuvre de création. Dieu est le grand artisan de l’univers (Unus artifex est Deus). Le travail humain doit être « mis en accord avec l’activité divine qui gère l’univers »[3]. En Ep 4, 28, Paul enjoint les apôtres à continuer à travailler de leurs mains, afin de n’être à la charge de personne : « Que celui qui dérobait ne dérobe plus ; mais plutôt qu’il travaille, en faisant de ses mains ce qui est bien, pour avoir de quoi donner à celui qui est dans le besoin ». La vie chrétienne ne dispense pas du travail, bien au contraire. Le travail est le cadre dans lequel l’Evangile doit être proclamé. Kopos vient de kopto, « couper, arracher, se frapper la poitrine de chagrin ». Son premier emploi est en Mt 11, 17 : « Disent : nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous avons chanté des complaintes, et vous ne vous êtes pas lamentés (kopto) ».

Le travail est une forme de pénitence. Même intellectuel, il est fatiguant. Le travail, comme pénitence, redresse le désordre du péché. Il n’est pas une punition, mais le moyen que Dieu a instauré pour nous faire prendre conscience de nos facultés humaines et de la nécessité de faire des efforts pour les exercer dans la pesanteur du péché. « Le travail est l’expression normale des facultés physiques, morales et spirituelles, du talent, du génie de l’homme, génie de la production et de la perfection. Il exprime sa pédagogie fondamentale, le niveau de son développement. Il obéit au dessein primitif du Dieu créateur qui a voulu que l’homme explore, conquière, domine la terre, avec ses trésors, ses énergies, ses secrets. Le travail n’est donc pas en soi un châtiment, une déchéance, un esclavage comme le pensaient même les meilleurs parmi les anciens. Il est l’expression du besoin naturel chez l’homme d’exercer ses forces et de les mesurer avec les difficultés des choses, pour les réduire à son service. Il est l’expression libre et consciente des facultés humaines, des mains de l’homme guidées par son intelligence. Le travail est donc noble, et, comme tout honnête activité humaine, il est sacré »[4]. Saint Paul VI nous rappelle l’origine du caractère pénible du travail, qu’il ne perd jamais (Gn 3, 19) « et en même temps l’heureux et sublime épilogue, sa valeur rédemptrice (Mt 5, 6) »[5]. Le travail est ce que l’on doit faire pour manger.

Les trois formes de pénitence du Carême, quatrième temps de l’année liturgique, ont pour objectif de redresser les torts de la société. Par la prière, l’homme se retourne vers Dieu et lui offre sa vie. Par le jeûne, il fait l’expérience que Dieu est la source première de sa subsistance. Par l’aumône, il replace sa vie individuelle dans la vie collective et étend le règne de la justice de Dieu en réduisant les inégalités. Le travail est une pénitence collective dans laquelle les efforts des uns contribuent au bien de tous. L’humanité se soumet au travail nécessaire, comme l’ânon des Rameaux porte le Christ-Roi lors de son entrée triomphale dans Jérusalem. Cet ânon a d’abord été détaché par les disciples, à la demande de Jésus. Mc 11, 4 : « Les disciples, étant allés, trouvèrent l’ânon attaché dehors près d’une porte, au contour du chemin, et ils le détachèrent ». Les ouvriers du Royaume doivent être libérés de leurs liens anciens avant d’entrer au service du Seigneur. Ils doivent passer d’un maitre à l’autre. De même, le travail humain doit être christianisé par le triple esprit de pénitence. Tout d’abord, il doit être offert à Dieu comme une prière, c’est-à-dire accompli en présence du Christ, tout comme saint Joseph a travaillé une partie de sa vie aide de Jésus ; ensuite, il doit être régulé par une discipline économe de moyens, dans la confiance que Dieu pourvoira aux ressources nécessaires pour accomplir ce travail. Enfin, une partie des fruits du travail doivent être distribués gratuitement à la collective entière. En anglais, le mot tax signifie les impôts mais a également donne l’adjectif taxing, c’est-à-dire exigeant, pénible, fatiguant. Les devoirs et responsabilités sociales sont pesants. Taxis signifie « ordre » en grec. Les taxes redistribuent les richesses et contribuent ainsi à l’établissement de la justice sociale. Quand on répartit, on repart vers Dieu. La prise de conscience de la destination commune des biens naturels est le reflet de l’intelligence de la destination commune des hommes eux-mêmes.

C’est en Mt 25 que la loi de la justice chrétienne est énoncée avec le plus de clarté. Le jugement dernier sera lui-même un acte de répartition des hommes en deux camps, les brebis et les chèvres. Mt 25, 32 : « Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres ». Le chapitre se termine au verset 46, par une autre distinction : « Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle ». Voilà les deux routes que l’Intelligence de l’Evangile présente à notre liberté. A ce point du chemin, la vie humaine forme la 25ème lettre de l’alphabet, le Y. Le même quatrième don préside aux grands choix de la vie, dans lesquels nous choisissons notre occupation, c’est-à-dire notre place dans l’ordre social.

La diversité des conditions sociales est la condition même de l’exercice de la charité. Jésus nous dit que « nous aurons toujours les pauvres avec nous ». En cherchant à supprimer les inégalités sociales par la planification et la contrainte, le communisme a tué les occasions d’œuvrer de façon charitable. La justice sociale ne peut être le fruit que de la charité. La doctrine sociale de l’Eglise a combattu dès le début le communisme et défendu la propriété privée. Mais les inégalités sociales, inévitables, ne doivent pas devenir extrêmes. La société doit être fondée sur des œuvres de charité. Les associations caritatives, dont les églises font sociologiquement partie, sont l’œuvre de la Piété dans la société. Elles en sont comme la pierre d’angle.

Le jour des Rameaux, certains habitants de Jérusalem sont allés couper (kopto) des branches dans les champs afin de les agiter sur le passage du Christ. Les chrétiens sont les branches ou rameaux issus de l’olivier franc, c’est-à-dire de Jésus-Christ, arbre de vie planté dans la Création par sa crucifixion. Lors de sa procession dans Jérusalem, Jésus bénit les rameaux que les habitants sont allés couper. De la même façon, Jésus continue à bénir le fruit de notre travail. Ce fruit n’est autre que notre personne elle-même. Comme l’ânon et les rameaux, notre personne doit être coupée de notre vie ancienne qui faisait les œuvres des ténèbres et doit être consacrée à Dieu, afin d’accomplir les œuvres de la lumière. Alors la société peut être ordonnée. Ceci nous amène à parler d’un thème très important pour l’intelligence chrétienne de la société, celui de la personne humaine. Les institutions sociales ont pour mission de contribuer au développement de la personne. L’individu tend à se séparer, à se distinguer. La personne se veut solidaire et chercher à accomplir son « je » dans un « nous ». La finalité de la société doit être de permettre aux hommes de devenir des personnes, c’est-à-dire des êtres qui, comme les anges, ne sont pas immergés dans le flux naturel. Par son intelligence, elle est ordonnée au plan surnaturel de Dieu, auquel elle est invitée à coopérer en toute connaissance de cause. Chaque personne est ordonnée à Dieu et la société doit être organisée de telle sorte à permettre à l’homme de suivre la directives divines, à servir les intérêts de Dieu et non ceux du monde. L’individu est au service de la société et le bien du groupe est supérieur au bien, terrestre, de l’individu. Mais la société est au service de la personne. Le communisme étouffe la personne humaine, en la soumettant aux diktats de la société[6].

Dans la Bible, le grec psuche, employé dans 94 versets, exprime l’idée de personne que nous décrivons ici. La personne est dotée d’une vie ou existence qui lui est propre et qu’il peut décider de consacrer à Dieu en retour. Psyche est la vie qu’il faut perdre pour la gagner. Jn 12, 25 : « Celui qui aime sa vie (psyche) la perdra, et celui qui hait sa vie (psyche) dans ce monde la conservera pour la vie éternelle ». Notre vie est une petite histoire dans la grande histoire que Dieu écrit avec nous. Il lui en donne les grandes orientations, par les dons multiples qu’il nous fait : notre corps, c’est-à-dire notre place dans la nature ; notre naissance, c’est-à-dire notre place dans la société ; nos charismes ou talents, c’est-à-dire notre place dans l’Apostolat. Notre vie se déroule dans un contexte spatial et historique particulier, mais elle est rattachée au même Dieu éternel que la vie de tous nos frères. Pendant le Carême, les hommes sont invités à (re)prendre conscience de leur dépendance fondamentale envers Dieu, créateur et seigneur. Ils entrent dans une compréhension toujours plus claire que leur vie est entre les mains de Dieu et qu’il la soutient quand et comment il l’entend. Notre vie, comme projet de Dieu, transcendance la vie de la nature. Mt 6, 25 : « C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? ».

Ce « plus », c’est le projet que Dieu a pour chacun de nous, et que nous appelons la personne, le dessein de Dieu que notre vie est appelée à réaliser dans le plan de la rédemption : l’entrée dans l’humanité dans l’union intelligente avec Dieu. Par notre intelligence élevée par l’Intelligence, nous pouvons comprendre cette parole du Christ, en Mt 10, 39 : « Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera ». La société chrétienne doit être bâtie sur ce verset. Elle s’oppose au monde, dans lequel chacun ne vit que pour soi-même. Dans son Dialogue, sainte Catherine de Sienne, docteur de l’Intelligence, ne cesse de condamner l’amour de soi qui ne s’ouvre pas à l’amour de Dieu et à l’amour des hommes. La paix sociale est au prix de l’intelligente de la juste place de l’homme par rapport à Dieu. La paix est la tranquillité de l’ordre. La volonté divine est le principe d’ordre des relations humaines, toutes fondées dans une juste relation à Dieu. Le thème de la justice est tout autant lié à l’Intelligence qu’à la Piété. Le thème de la justification domine la sensibilité calviniste et il y aurait beaucoup à dire sur l’influence calviniste sur la conception des institutions et du travail. Le puritanisme américain a sa source chez Calvin et le travail est un chemin de rédemption.

Le travail que l’on fait se dit job en anglais. Dans l’AT, Job est le modèle de la pénitence. Tous ses biens lui sont retirés, comme nous le faisons lors du Carême, et il se trouve dépouillé devant Dieu, sans l’intermédiaire du monde et de ses richesses. Sa vie ne tient plus qu’à un fil. Ce fil, c’est sa relation mystérieuse avec le Dieu saint et tout-puissant. L’Intelligence est un don sévère, sérieux. Notre dépendance à l’égard de Dieu ne doit pas être prise à la légère car elle est toute la vérité de notre être. Notre vie est une partie de la vie de Dieu et notre volonté doit se mettre à l’unisson de la volonté divine. L’homme ne peut pas échapper à cette réalité fondamentale. Créature de corvée, c’est-à-dire homme tributaire de Dieu, et forcé à travailler, l’homme, par l’Intelligence, peut prendre conscience que cette servitude est heureuse, car elle le conduit à un bonheur éternel. Elle l’extirpe de la servitude malheureuse de Satan. Le joug du Christ est léger, car à l’Intelligence succède la Force. Mac en hébreu signifie tribut, corvée, impôt, asservissement. Le deuxième emploi est en Ex 1, 11 : « Et l’on établit sur lui des chefs de corvées (mac), afin de l’accabler de travaux pénibles. C’est ainsi qu’il bâtit les villes de Pithom et de Ramses, pour servir de magasins à Pharaon ». Voici la mauvaise servitude. Satan est le « mac »[7] ou proxénète des hommes et le monde qu’il produit est une grande prostituée. Dieu est venu libérer l’humanité asservie, comme il envoya un jour son serviteur Frank Duff fermer les maisons closes de Dublin et qu’il enverra un jour un serviteur délivrer les milliers de jeunes prostituées de la ville de Mumbai en Inde, malheureuses parmi tant d’autres. La prostitution de masse est l’un des fléaux du continent asiatique.

Le dernier emploi de mac dans l’AT ouvre le livre des Lamentations, en 1, 1 : « Et quoi ! Elle est assise solitaire, cette ville si peuplée ! Elle est semblable à une veuve ! Grande entre les nations, souveraine parmi les états, elle est réduite à la servitude (mac) ! ». On retrouve le thème de la lamentation associée au travail forcé. L’esclavage a marqué toute l’histoire d’un grand pays lié à l’Intelligence, les Etats-Unis. Dans la servitude volontaire du chrétien, le travail est librement accepté comme un chemin de rédemption vers une vie surnaturelle d’hommes libres, cette liberté que le don de Force nous fait déjà goûter ici-bas. C’est la liberté de ceux qui peuvent tout en Christ. Ph 4, 13 : « Je peux tout en Celui qui me rend fort ». Au verset 12 précèdent, Paul énumère les différentes conditions de vie que la Force l’aide à transcender : « Je sais vivre dans la gêne, je sais vivre dans l’abondance. J’ai appris, en toute circonstance et de toutes les manières, à être rassasié comme à avoir faim, à vivre dans l’abondance comme dans le besoin ». Cet apprentissage est le fruit d’une expérience chrétienne enracinée dans un engagement total à la suite du Christ et soutenue par la Force de Dieu. L’Intelligence nous fait chanter la grandeur de Dieu, une grandeur qui nous donne envie de servir un tel seigneur. Lc 1, 46 : « Et Marie dit : mon âme (psuche) exalte le Seigneur ». Notre psuche, cœur de notre être, est la source de notre prière. Mais cette Prière doit se manifester aux yeux des hommes par notre existence toute entière. C’est l’Apostolat.

On peut dire que la société est la forme sécularisée de l’Apostolat, un apostolat laïque. La République n’est-elle pas le nom laïc donne à la société, aussi appelée un temps la Chrétienté ? La République s’est constituée contre la domination religieuse, c’est-à-dire contre les institutions de l’apostolat chrétien. La sécularisation est le processus normal et souhaitable par lequel les institutions, nées dans le giron de l’Eglise-Apostolat, arrivent à l’âge adulte dans lequel elles opèrent de façon autonome, ayant assimilé les valeurs chrétiennes qui les ont formées. On parle aussi de ‘laïcisation’. Il s’agit d’un affranchissement de la tutelle ecclésiastique. Leo XIII nous a rappelé que la société ne peut pas être ordonnée sans les principes éthiques chrétiens. Afin de travailler ensemble à l’œuvre de la société, il faut en partager la même intelligence, et s’accorder sur des principes, ce que les dirigeants de toute organisation quelle qu’en soit la nature ne cessent de rappeler. Ces principes font la cohésion sociale. Ils constituent des règles de vie commune. La vie sociale doit être régulée afin d’être ordonnée. L’idéal de la société s’oppose au chaos et les sociétés sont en crise quand elles ne sont pas unies par une intelligence commune. La société doit être l’expression organisationnelle de l’Evangile, c’est-à-dire des hommes organisés selon les principes évangéliques. Les valeurs chrétiennes illuminent et donnent vie et force aux institutions. L’ordre social reflète l’éthique générale. Il est l’expression des myriades de décisions éthiques que les hommes font dans leur vie quotidienne. Dieu souhaite que l’éthique chrétienne infuse l’ensemble de la vie politique et les lois des nations.

L’Apostolat est l’autorité spirituelle (le pouvoir spirituel) de la société (le pouvoir civil). Il forme et soutient la Civilisation dans son ensemble. Brian Tierney a démontré les racines chrétiennes de la démocratie et des droits de l’homme. Le christianisme a lentement transformé la société païenne et la société peut être conçue comme l’expression du Royaume de Dieu en cours de formation. Elle n’est pas ce Royaume, qui n’est pas de ce monde, mais plus la société est saine, et plus les relations humaines sont conformes à l’Evangile. Ceci est le signe que le Royaume de Dieu, au-dedans de nous, progresse. L’achèvement de l’histoire se situe dans un au-delà de tous les âges de ce monde. L’Eglise ne peut donc jamais prétendre être la réalisation achevée du royaume de Dieu. Celui-ci n’est pas une norme de l’action politique, mais il contient l’ensemble des règles morales de cette action, contenues et transmises par les institutions sociales, qui sont toutes des lieux, non seulement de travail mais aussi d’éducation. La société éduque par le travail. L’éducation est au service de l’homme et non l’homme au service de la société car la finalité est toujours la vie éternelle, individuelle et collective. Terminons avec ces paroles du Cardinal et théologien de l’Eglise Charles Journet : « Quand les organisations du monde ne sont pas en harmonie avec la finalité surnaturelle de l’homme, seuls les saints et les martyrs peuvent éviter le péché mortel et demeurer dans la charité ». Les institutions doivent être au service de la charité. L’amour du prochain est le test permanent de notre amour de Dieu. La charité doit être au cœur de la pensée politique.

NOTES

[1] La gloire et la vertu du Sauveur Jésus-Christ.
[2] Encyclique Laborem exercens de 1981.
[3] Jean HANI. Les Métiers de Dieu, préliminaires à une spiritualité du travail. Jean-Cyrille Godefroy, 2010.
[4] Catéchèse de Paul VI ‘Conception chrétienne du travail’ du 1er mai 1968.
[5] Op. cit.
[6] Lettre encyclique de Pie XI sur le communisme athée Divini Redemptoris, 1937.
[7] Macquereau.

Légende : James Steward devant le Capitol, siege du Congrés américain, dans le film Mr Smith goes to Washington.