12.Akoue « entendre ». L’Adoration Eucharistique

« Celui qui est de Dieu, écoute les paroles de Dieu ; vous n’écoutez pas, parce que vous n’êtes pas de Dieu » (Jn 8, 47).

Akoue est utilisé dans 399 versets du NT. Nous montrons dans le chapitre suivant qu’il est également lié à l’Intelligence. La Force nous donne la capacité d’entendre la Parole de Dieu, afin de la mettre en pratique, avec l’aide du Conseil. Entendre cette parole, c’est l’accueillir en soi et la laisser agir. La Parole de Dieu est puissante. Akoueo est aussi traduit par « apprendre », et l’on montre dans un autre paragraphe le lien entre la doctrine et la Force. Nous devons entendre et garder la loi (cf. le paragraphe sur les commandements, entole). Mt 5, 33 : « Vous avez appris (akoueo) qu’il a été dit aux anciens : Tu ne parjureras point, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de ce que tu as déclaré par serment ». Le premier commandement d’Israël est d’écouter le Seigneur. Mc 12, 29 : « Jésus répondit : voici le premier : Ecoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l’unique Seigneur ». Esaïe, le cinquième livre de la deuxième série de l’AT, est cité par Matthieu au chapitre 12 de son Evangile. Mt 12, 19: « Il ne contestera point, il ne criera point. Et personne n’entendra sa voix dans les rues ». Au temps d’Esaïe, l’heure n’est pas encore venue d’envoyer l’Esprit de Dieu sur toute chair, afin que les oreilles s’ouvrent et que la Parole (logos) de Dieu pénètre dans tous les recoins de l’homme y déployer sa puissance de salut. Tous les hommes n’ont pas la même capacité d’entendre Dieu, car cette capacité nous est donnée par Dieu lui-même, si nous l’en prions, ou si on l’en prie pour nous. Mc 4, 33 : « C’est par beaucoup de paraboles de ce genre qu’il leur annonçait la parole, selon qu’ils étaient capable de l’entendre ». Ecouter ici signifie « mettre en pratique », dans le sens d’exaucer, comme lorsqu’on dit que Dieu nous a écouté, c’est-à-dire exaucé notre prière. Dans l’Adoration Eucharistique, nous venons nous mettre devant le Seigneur pour l’écouter, comme l’a fait Marie, la sœur de Marthe. Nous attendons, nous entendons, et Il nous parle. Nous pensons que l’Adoration eucharistique est l’œuvre de la Force dans la Priere. Elle est la sanctification du mois.

L’adoration eucharistique est une forme de prière. Le verbe grec proskuneo signifie « adorer, se prosterner devant ». Il vient de pros, « vers, auprès », et d’un probable dérivé de kuon, « chien ». Il est utilisé dans 54 versets du NT. Mt 4, 10 : «Jésus lui dit : retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul ». On voit ici comment le service suit l’adoration de même que l’Intelligence ‘suit’ la Piété. Mt 28, 17 : « Quand ils le virent, ils se prosternèrent devant lui. Mais quelques-uns eurent des doutes ». Lc 24, 52 (triple Piété), avant-dernier verset de l’Evangile de la Piété, culmine dans un témoignage de la joie que l’adoration du Christ nous procure: « Pour eux, après l’avoir adoré, ils retournèrent à Jérusalem avec une grande joie ». Jn 4, 24 : « Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité ». Jn 9, 38 : « Et il dit : je crois, Seigneur. Et ils se prosterna devant lui ». Nous voyons dans ce verset comment la Prière s’enracine dans la Foi. La Foi nous fait nous jeter aux pieds du Christ pour l’adorer. Les Juifs viennent adorer Dieu à Jérusalem. Ac 24, 11 : « Il n’y a pas plus de douze jours, tu peux t’en assurer, que je monte à Jérusalem pour adorer ». Ving-quatre est un chiffre correspondant à la Piété, comme le nombre d’heures dans la journé, ce don maintes fois renouvelé que Dieu nous fait chaque matin. Ap 4,10 : « Les vingt-quatre vieillards se prosternent devant celui qui est assis sur le trône, et ils adorent celui qui vit aux siècles des siècles, et ils jettent leurs couronnes devant le trône, en disant ». Ap 19, 10, verset tout centré sur l’adoration, est lié aux chiffres de la Force et de la Piété : « Et je tombai à ses pieds pour l’adorer ; mais il (l’ange) me dit : Garde toi de le faire ! Je suis ton compagnon de service, et celui de tes frères qui ont le témoignage de Jésus. Adore Dieu, car le témoignage de Jésus est l’esprit de la prophétie ». Adorer, c’est porter à (ad) sa bouche (or). Chaque matin, au réveil, j’embrasse mon crucifix et la statue de Marie qui se tient à sa droite. Aussi, j’embrasse mon Rosaire quand je ne prends pas le temps de le dérouler. A ce point, notre prière se transforme en adoration. Nous sommes appelés à chanter la louange de Dieu, à baiser la Croix et tous les objets du culte. Dans le baiser, le silence se fait, notre attention se concentre entièrement sur la source de tant de grâces, ce que les lèvres refermées et pressantes manifestent. L’adoration eucharistique est le prolongement de la messe et du sacrement de l’eucharistie qui consacre l’hostie.

Montrons maintenant le lien entre proskuneo et la Force. La Force nous rend humbles et nous fait tout petits devant Dieu, comme la petite Thérèse de Lisieux, trente-troisième docteur de l’Eglise. Mt 14, 33 : « Ceux qui étaient dans la barque vinrent se prosterner devant Jésus, et dirent : Tu es véritablement le Fils de Dieu ». Dans cette attitude d’humilité profonde, nous implorons la clémence divine. Mt 18, 26 : « Le serviteur, se jetant à terre, se prosterna devant lui, et dit : Seigneur, aie patience envers mois, et je te paierai tout ». L’Intelligence nous conduit à la reconnaissance de nos torts, ce qui fait croitre notre humilité. C’est à genoux que nous confessons nos fautes. Mc 15, 19 : « Et ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui et, fléchissant les genoux, ils se prosternaient devant lui » Ce que les soldats font en se moquant de Jésus n’en révèle pas moins la vérité des gestes qu’ils accomplissent. Ap 5, 14 : « Et les quatre vivants disaient : Amen ! Et les vieillards se prosternèrent et adorèrent ». Nous devons réserver notre adoration à Dieuu, mais les hommes ont une propension à adorer ceux qui les tyrannisent. Ap 13, 12 : « Elle[1] exerçait toute l’autorité de la première bête en sa présence et elle faisait que la terre et ses habitants adoraient la première bête dont la blessure mortelle avait été guérie ».

Chaque visite eucharistique doit commencer par un agenouillement, expression traditionnelle de la révérence devant le tabernacle. Gonu « genou » est employé dans 12 versets du NT. Le premier emploi, en Mc 15, 19 cité plus haut, décrit l’adoration eucharistique elle-même, bien que sur le mode de la dérision et de l’insulte. En Lc 5, 8, Pierre, le fidèle conscient de sa faiblesse, se prosterne devant le Christ : « Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus et dit : Seigneur, retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur ». L’adoration eucharistique est ouverte à tous les hommes, qui y reçoivent les flots de la miséricorde divine, c’est-à-dire de l’amour non mérité mais gratuitement donné. Nous allons en présence du Dieu de Miséricorde pour y être lavé de nos péchés, et non parce que nous nous en sentons dignes[2]. Pierre se met à genou devant le corps mort de la femme Tabitha en Ac 9, 40 : « Pierre fit sortir tout le monde, se mit à genoux, et pria : puis, se tournant vers le corps, il dit : Tabitha, lève-toi ! Elle ouvrit les yeux, et ayant vu Pierre, elle s’assit ». Le dernier emploi de gonu est en He 12, 12: « Fortifiez-donc vos mains languissantes. Et vos genoux affaiblis ».

Dans Le Symbolisme du corps humain, Annick de Souzenelle montre le lien entre les genoux et la génération, c’est-à-dire, dans le mystère chrétien, la nouvelle naissance dans l’Esprit. C’est à genou que l’on entre dans une nouvelle vie de chevalier au service du roi. Chaque génuflexion renouvelle notre engagement de soldat dans l’armée du Christ, et nous transmet la force surnaturelle dont nous aurons besoin. « Tout postulant d’une force du ciel s’ancre en terre par les genoux »[3]. En adoration, nous sentons le poids de nos péchés qui nous attirent vers la terre. Nous nous sentons hommes, tirés du humus de la terre. Le don de Force abonde dans la mesure où nous reconnaissons notre humilité. On retrouve le grec tapeinos, « humble », en 1 P 5, 5 : « De même, vous qui êtes jeunes, soyez soumis aux anciens. Et tous, dans vos rapports mutuels, revêtez-vous d’humilité ; car Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles ». L’adoration eucharistique est la prière par excellence des humbles. L’humilité est cette attitude fondamentale dans la prière où nous acceptons notre condition de créature et nous plaçons en adoration devant le Créateur. Plus que toutes les autres vertus, elle réduit les démons à l’impuissance. Nous fléchissons les genoux devant Celui qui nous dépasse et qui nous aime. Ployer les genoux devant Dieu, c’est reconnaître humblement que nous attendons tout de lui. En adoration, nous nous retrouvons courbés vers le sol par une volonté plus forte que la nôtre et les chrétiens peuvent témoigner de ces moments ‘forts’ de leur vie dans lesquels l’agenouillement s’est imposé à eux.

L’adoration eucharistique découle de notre foi en la présence réelle et nous met en présence du Seigneur de l’Univers, comme le paralytique de Lc 5, 18 est mis en présence de Jésus: « Et voici, des gens, portant sur un lit un homme qui était paralytique, cherchaient à le faire entrer et placer sous ses regards ». Elle nous expose au Seigneur exposé lui-même devant nous. Pareimi, « être là », « présent », est employé dans 21 versets du NT. Ac 10, 33 : « Aussitôt j’ai envoyé vers toi, et tu as bien fait de venir. Maintenant donc nous sommes (pareimi) tous devant Dieu, pour entendre tout ce que le Seigneur t’a ordonné de nous dire ». Par la bouche de Pierre, Corneille de Césarée entend la parole d’Evangile. Dans l’adoration eucharistique, nous recevons du Seigneur Jésus-Christ lui-même cette parole. Le Saint-Esprit descend sur toutes les personnes ainsi rassemblées devant Dieu, alors que Pierre est encore en train de parler. Dans l’adoration, nous paraissons en la présence de Dieu. Comme le dit le Curé d’Ars, « je lui parle et il me parle ». Ac 24, 19 : « C’était à eux de paraitre en ta présence (pareimi) et de se porter accusateurs, s’ils avaient quelque chose contre moi ». L’adoration nous rend présents de corps et d’esprit au Dieu qui s’est rendu présent à nous le premier. 1 Cor 5, 3 : « Pour moi, absent de corps, mais présent (pareimi) d’esprit, j’ai déjà jugé, comme si j’étais présent (pareimi), celui qui a commis un tel acte ».

La Tradition parle de « présence réelle » du Christ dans l’hostie consacrée. Alethes, « vrai, réel », est employé dans 25 versets du NT. Ac 12, 9 : « Pierre sortit, et le suivit ne sachant pas que ce qui se faisait par l’ange fut réel (alethes), et s’imaginant avoir une vision ». La grâce de Dieu est plus réelle que nos propres corps. 1 P 5, 12 : « C’est par Silvain, qui est à mes yeux un frère fidèle, que je vous écris ce peu de mots, pour vous exhorter et pour vous attester que la grâce de Dieu à laquelle vous êtes attachés est la véritable (alethes) ». La puissance est un des signes de la vérité. Est réel ce qui agit. Le vrai argent a plus de pouvoir que les pièces en chocolat. Les grâces que l’on reçoit en présence du Saint-Sacrement nous prouvent que Dieu y est réellement présent. En vérité se dit aussi « en effet », car elle produit des effets. Cette forme de prière est efficace. La vérité a une puissance sanctificatrice que l’erreur n’a pas. Jn 17, 19 : « Et je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu’eux aussi soient sanctifiés par la vérité (aletheia) ».

Valence dans la Drôme est la ville de la Force. Lors de l’homélie des obsèques de Marthe Robin, le 12 février 1981, l’évêque de Valence Monseigneur Marchand, cita Jn 12, 24 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombe en terre ne meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits ». Marthe nous apprend à offrir notre souffrance pour le salut du monde. Sa joie est le miracle de la Force qui vient au secours de notre faiblesse. « J’ai mal partout, j’ai mal de tout, mais je vous aime ô mon Dieu ! Avec mes douleurs, mes larmes, faites de l’amour, sauvez-nous tous… », ou encore « On peut supporter beaucoup en ne s’occupant pas de ses souffrances…autant que la chose est possible…Et quand cela est difficile, le Seigneur qui est la force des faibles, le courage des humbles, la joie de ceux qui l’aiment veille et vient au secours de notre bonne volonté…Alors on peut tout, et bien mieux encore ». Marthe ne se nourrit pendant cinquante ans que d’hosties consacrées. Elle offrit sa souffrance à Dieu pour le salut des hommes. Repliée dans son petit lit, elle fut elle-même comme une hostie sainte, et reçut des dizaines de milliers de visiteurs pendant sa vie extraordinairement douloureuse, joyeuse et féconde. Elle annonça la Nouvelle Pentecôte, qui viendrait non pas au son des trompettes, mais en douceur. On ne peut pas s’empêcher de voir un lien entre Lourdes et la mission de Marthe Robin. Le 10 février 1936, aux Vêpres de Notre-Dame de Lourdes, le 11 février, Marthe confie au Père Finet la volonté de Marie de fonder un foyer dans lequel seraient prêchées des retraites silencieuses de cinq jours pour la formation des laïcs, en commençant par des jeunes filles et des femmes. La Pentecôte fortifie l’Eglise tout entière, le laos peuple de Dieu, et fait se multiplier les initiatives des associations de fidèles, œuvre de la Force dans l’Apostolat. C’est bien ce que nous avons vu depuis, avec les communautés issues du Renouveau charismatique.

Le bienheureux Pierre Vigne (1670-1740), missionnaire du Vivarais s’installe en 1712 à Boucieu-le-Roi et y construit un chemin de croix. Il est déjà très conscient du rôle éducateur et donc missionnaire des laïcs en général, et des femmes en particulier. « Le bien de toute une paroisse dépend de la bonne éducation de la jeunesse…les jeunes filles…deviendront peut-être un jour des mères de famille et comme les enfants n’ont ordinairement que l’éducation de la mère…jugez combien il est nécessaire qu’elles aient été bien élevées dans leur jeunesse »[4]. La Congrégation des Sœurs du Saint Sacrement se forme graduellement autour de lui à Boucieu le Roi, à partir de sept femmes pieuses, célibataires et veuves. « Le Saint Sacrement : beau soleil de l’Eglise. C’est ici que l’on rencontre le résumé des miracles et des merveilles de Dieu. Va le voir souvent et tu trouveras là le repos, la joie et la ferveur. Quand nous contemplons Jésus-Christ caché dans l’hostie, nous nous rappelons qu’il a voulu mourir pour notre salut. Demande-Lui la force : il est la source ; demande-Lui grâces et vertus pour toi et tes frères ; adore-Le avec un infini respect ; rends-Lui gloire parce qu’il est bon et que sa miséricorde d’aura pas de fin ; dis-Lui : sauve-nous, mon Dieu, Toi qui es notre Sauveur, rassemble-nous »[5]. En 1724, il rejoint la communauté des Prêtres du Saint Sacrement, fondée à Avignon en 1632 par Mgr Christophe d’Authier de Sisgaud et très florissante à Valence. « Chaque jour, Pierre Vigne prie et adore Jésus dans l’Eucharistie. Il se prépare ainsi à accomplir pleinement sa nouvelle mission. Une fois de plus, inlassablement, il demande à Dieu la grâce de recevoir la force, ce don qui rend hardi, ferme et constant dans la poursuite du bien de l’âme et patient à supporter les maux et les peines, afin de persévérer en suivant Jésus-Christ portant sa croix avec constance et courage »[6]. Comment trouver un plus beau résumé de l’œuvre de la Force de Dieu en nous par l’adoration ? La vie de Pierre Vigne est l’illustration du lien entre l’Intelligence et la Force. L’exercice du ministère apostolique conduit très vite à la réalisation que l’homme est incapable de l’accomplir sans l’aide de Dieu. L’Intelligence conduit à la Force. Ainsi, on voit dans la vie de Pierre Vigne un cheminement progressif vers le Saint-Sacrement.

Valence est également la ville d’une grande mystique laïque, Marie de Valence (1576-1648). Voici une liste des personnages illustres venus rencontrer cette obscure veuve perdue dans la prière: Louis XIII, le reine Anne d’Autriche, Richelieu, Marie de Médicis, saint François de Sales, saint Vincent de Paul[7], etc. Valence, comme chaque hostie, est une petite ville modeste et humble d’où rayonne la puissance infinie de Dieu. La puissance contenue dans la graine est d’abord cachée avant d’être manifestée au monde dans un immense Arbre de Vie.

NOTES

[1] La bête de la terre.

[2] Sainte Faustine, née en Pologne en 1905 et l’apôtre de la miséricorde divine. Elle est fêtée le 5 octobre, c’est à dire le jour de la Force dans la Piété. S M Elzbieta SIEPAK. Un don de Dieu fait à notre époque. La vie et la mission de sainte Faustine. Pierre Tequi, 2007.

[3] Annick de SOUZENELLE. Le symbolisme du Corps humain. Albin Michel, 2000. P. 122.

[4] Annie GEREST. Pierre vigne, en chemin avec les humbles. Nouvelle Cite, 2012.

[5] Op. cit.

[6] Op. cit. Page 125.

[7] Claude BONCOMPAIN. Marie de Valence. Une mystique au XVI siècle. Editions Peuple Libre.