12. Chreia « besoin ».

« Ne leur ressemblez pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez » (Mt 6, 8).<br />

Chreia, « besoin, nécessité », est utilisé dans 47 versets du NT. Il vient de chraomai, « user, traiter, servir, profiter ». Mt 9, 12 : « Ce que Jésus ayant entendu, il dit : ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades ». Nous ne sommes pas pleinement conscients de nos besoins véritables. En Lc 19, 34, la phrase est encore plus concentrée sur chreia : « Ils répondirent : Le Seigneur en a besoin ». Il s’agit ici de l’âne sur lequel le Christ-Roi fera son entrée triomphale à Jérusalem. Le roi a besoin de sa monture comme l’âme a besoin du corps. 1 Co 12, 21 : « L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de toi ; ni la tête dire aux pieds : Je n’ai pas besoin de toi ». Le don de Force nous transmet l’effusion de la grâce, qui pourvoit à nos besoins spirituels. Ph 4, 19 : « Et mon Dieu pourvoira à tous vos besoins selon sa richesse, avec gloire, en Jésus-Christ ». Les époux se font cette même promesse : se soucier des besoins de l’autre. C’est la marque principale de l’amour. Nous devons exprimer notre amour dans les petits détails de la vie, qui la rendent plus agréable. Les associations de fidèles ont cette vocation particulière. Leur rôle s’étend non seulement aux besoins matériels, mais aussi et peut-être surtout aux besoins spirituels. Par leurs œuvres, ils apportent à tous l’enseignement de la doctrine. He 5, 12 : « Vous, en effet, qui depuis longtemps devriez être des maitres, vous avez encore besoin qu’on vous enseigne les premiers rudiments des oracles de Dieu, vous en êtes venus à avoir besoin de lait et non d’une nourriture solide ». Ce verset est à rapprocher de Jn 16, 12 : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant ».

Seuls les chrétiens mûrs peuvent digérer la nourriture solide qu’est la Parole de Dieu dans toute sa dimension sacrificielle, c’est-à-dire en y intégrant l’inévitabilité de la croix. Il faut l’enzyme de la Force pour décomposer et assimiler la doctrine. C’est le rôle des théologiens, hommes de grand courage, le courage nécessaire pour défendre la foi dans les milieux intellectuels hostiles à l’idée même de révélation.

Parmi les théologiens courageux, la figure d’Edith Stein nous vient à l’esprit. Son son chef d’œuvre est La Science de la Croix. Saint Jean de la Croix est le 26e docteur de l’Eglise. Il a mangé la nourriture solide de la foi. Il a souffert. La croix est à la fois une théologie et une école. Elle nous transmet toute la profonde vérité du christianisme. Il n’y a pas de conversion profonde sans un partage de la souffrance du Christ: le cœur humain doit être purifié par le feu[1]. Les Carmes, œuvre par excellence de la Piété, sont les experts du cœur humain. Dans son l’introduction au livre d’Edith Stein, le P. Fr. Romaeus Leuven, exprime parfaitement le même contraste que He 5, 12 entre les deux nourritures : « La foi ne prépare pas seulement à recevoir le message de la Croix, mais elle est participation au chemin de la Croix et à la crucifixion ; elle trouve son accomplissement dans la parfaite union d’amour avec Dieu »[2]. Edith Stein est née le 12 octobre, date dans laquelle nous voyons l’union de la Force de son message, et de la Piété de sa spiritualité de carmélite. Elle entre au Carmel le 31 décembre 1938. Elle est faite prisonnière par la Gestapo le 2 août 1942. Elle meurt à Auschwitz en Pologne le 9 août suivant. Dans ce grand livre, Edith Stein, devenue sœur puis sainte Bénédicte de la Croix, s’appuie sur les trois grands textes du saint : La Nuit obscure, La Vive flamme d’amour et Le Cantique Spirituel. Les peines que Dieu nous envoie « sont des coups de marteau qui frappent sur votre âme pour la faire aimer davantage. Ils produisent un accroissement d’oraison et des soupirs continuels qui montent vers Dieu et l’inclinent à vous accorder ce que vous demandez pour sa gloire…O grand Dieu d’amour et Seigneur ! Que de richesses divines vous versez en celui qui n’aime et ne goûte que vous. Car vous vous donnez vous-mêmes à lui et ne faites plus qu’une chose avec lui par l’amour »[3].

La Crucifixion est le cinquième des mystères douloureux du Rosaire, après l’Agonie dans le jardin de Gethsémani (Crainte), la flagellation (Connaissance), la couronne d’épines (Piété) et le chemin de Croix (Intelligence). Les coups de marteaux ont produit quatre blessures et la Croix est aussi un thème lié à l’Intelligence, le don qui préside aux grands choix directionnels de notre vie. La lance provoque la cinquième plaie du Christ, dans le cœur. Par les quatre plaies qui le clouent à la Croix, l’homme est rendu incapable d’agir dans le monde de façon extérieure. Par la plaie du cœur, l’homme est rendu capable d’agir pour le monde, c’est-à-dire d’offrir sa souffrance intérieure, sa blessure d’amour, au Seigneur, afin que celui-ci, ému de cette souffrance qui est toujours la sienne, nous inonde des grâces contenue dans son cœur miséricordieux. C’est le tableau de la Divine Miséricorde révélé à la polonaise sainte Faustine Kowalska dont nous parlions plus haut, petite sœur de sainte Thérèse de Lisieux, 33e Docteur de l’Eglise et ayant elle-même grandement souffert. Le premier livre de Daniel-Ange, Les blessures que guérit l’amour, nous expose les sept grandes étapes de la vie de l’immense sainte[4].

Contrastons le lait (Connaissance) et la nourriture solide (Force). Gala, « lait », est employé dans 5 versets du NT[5]. Son premier emploi est en 1 Co 3, 2 : « Je vous ai donné du lait, non de la nourriture solide, car vous ne pouviez pas la supporter, et vous ne le pouvez pas même à présent ». Le deuxième emploi, en 1 Cor 9, 7, nous invite à une méditation sur l’Eglise, troupeau du bon berger qui produit le lait de brebis qu’est la Foi : « Qui jamais fait le service militaire à ses propres frais ? Qui est-ce qui plante une vigne, et n’en mange pas le fruit ? Qui est-ce qui fait paitre un troupeau, et ne se nourrit pas du lait du troupeau ? ». Ce troupeau de l’Eglise est à contraster avec le troupeau de porcs dans lesquels les mauvais esprits vont se réfugier lorsqu’ils voient Jésus. Le dernier emploi de gala est en 1 P 2, 2 : « Désirez, comme des enfants nouveau-nés, le lait spirituel et pur, afin que par lui vous croissiez pour le salut ».

Stereos, « solide », « ferme », est employé dans 4 versets du NT. La Force nous fait tenir debout dans l’épreuve. 2 Tm 2, 19 : « Néanmoins, le solide fondement de Dieu reste debout, avec ses paroles qui lui servent de sceau : Le Seigneur connait ceux qui lui appartiennent ; et quiconque prononce le nom du Seigneur, qu’il s’éloigne de l’iniquité ». La Foi est le fondement de notre courage. On retrouve la conjonction de la Connaissance et de la Force dans le dernier emploi de stereos, en 1 P 5, 9 : « Résistez-lui[6] avec une foi ferme, sachant que les mêmes souffrances sont imposées à vos frères dans le monde ». La figure du père de l’Eglise saint Ignace d’Antioche se présente à nous, lui qui devint, comme il l’avait souhaité « le froment du Christ…moulu par la dent des bêtes ». Il est la figure de l’homme mûr qui a mangé la nourriture solide de la « Science de la Croix », et est devenu lui-même nourriture solide des lions. Nous considérons les textes des Pères de l’Eglise comme la première dimension de la Doctrine. Ils comprennent entre autres la Didache, les sept lettres d’Ignace d’Antioche, Epitre de Clément de Rome, Homélies Clémentines, le Martyre de Saint Polycarpe de Smyrne, la lettre de Barnabé et le Pasteur d’Hermas. Mentionnons quelques thèmes qui relient saint Ignace à la Connaissance : dans ses lettres, il déploie une ecclésiologie, nous présentant le rôle des différents ministères, en particulier celui de l’évêque et du diacre ; il s’appelait aussi Théophore (l’enfant porté par Dieu, mais aussi celui qui porte l’enfant-Jésus) ; il fut probablement disciples des apôtres saint Pierre et saint Paul ; il alla à Rome conduit par dix soldats ; son martyr eut lieu au début du IIe siècle (107 AD) sous Trajan ; l’école théologique d’Antioche se caractérise par sa méthode historico-littérale.

NOTES

[1] Elisabeth de Miribel. Comme l’or purifié par le feu. Edith Stein, 1891-1942. Cerf, 2012.
[2] Les œuvres d’Edith Stein. La Science de la Croix. Nauwelaerts.
[3] Cité par Edith Stein page 308
[4] Daniel-Ange. Les blessures que guérit l’amour. Thérèse de Lisieux, prophète de l’Esprit-Saint. Editions des Béatitudes, 1979.
[5] Le magazine populaire français Gala porte bien son nom: il est facile à lire, plein d’anecdotes et d’images. Il n’incite pas à la mastication de l’esprit. Il est une version adulte des histoires pour enfants. Il construit des légendes. Il est également un puissant outil d’idolâtrie et assouvit nos pulsions au voyeurisme.
[6] A notre adversaire le diable.