13. Akoloutheo « suivre ». Les Royaumes chrétiens

« Un autre dit : je te suivrai (aloloutheo), Seigneur, mais permets-moi d’aller d’abord prendre congé de ceux de ma maison » (Lc 9, 61).<br />

Aloloutheo, « suivre, accompagner, venir après », est employé dans 88 versets du NT. Le premier emploi, en Mt 4, 20, associe l’Intelligence et le Conseil : « Aussitôt, ils laissèrent les filets, et le suivirent (akoloutheo) ». Ici, nous allons montrer le lien entre la marche à la suite du Christ et le Conseil. Pour faire cela, il faut auparavant donner sa vie au Christ – ‘laisser ses filets’ – ce que l’Intelligence nous invite à faire. Comme nous l’avons beaucoup dit, le Conseil gouverne la mise en œuvre des résolutions prises par l’Intelligence. L’homme de la terre ne voit pas les choses du ciel sans une aide surnaturelle. Il est aveugle aux réalités célestes. Les sept dons lui rendent la vue du Ciel et le réhabituent avec ce milieu d’abord étranger, puis de plus en plus familier. C’est pour cela que tous les dons ont un lien étroit avec le don de Connaissance, et nous sont communiqués de façon privilégiée par le deuxième Sacrement, la Confirmation. Mais ils nous impartissent tous une lumière céleste, dont les effets varient selon chacun des dons. L’effet de la lumière du Conseil est de nous guider à chaque pas du voyage de retour vers Dieu. Ce chemin se tient au milieu de la terre et du ciel, ce qui est le lieu propre de l’homme. Les pieds de l’homme sont sur la terre, mais sa tête est dans le ciel. Son cœur est au milieu des deux et en lui s’unissent le ciel et la terre. De même, dans l’anthropologie ternaire, l’âme humaine est le lien entre le corps et l’esprit. L’âme est comme au centre de la roue, immobile au milieu du mouvement, comme la barque dans laquelle Jésus dort sur le lac déchainé. C’est ainsi que la paix de l’âme peut régner au milieu des tribulations.

Le Conseil s’adresse à notre âme, entendue ici comme notre conscience, le centre de nos jugements. Suivre les motions du Conseil, c’est suivre le Christ, notre roi. Mt 9, 27 : « Etant parti de là, Jésus fut suivi (akoloutheo) par deux aveugles, qui criaient : Aie pitié de nous, Fils de David ! ». Dans La Royauté sacrée, Jean Hani met au cœur de la fonction royale l’idée de centre ou axe du monde. Le roi se tient immobile entre le ciel et la terre, deux réalités changeantes, dont il harmonise les deux mouvements. Il illustre cette profonde vérité avec l’exemple de l’empereur de Chine, une civilisation toute marquée du don de Conseil. « L’homme véritable, qui est l’homme normal, se situe donc au point central où s’unissent les puissances du Ciel et celles de la Terre, que la tradition chinoise nomme respectivement yang et yin, et où elles sont en équilibre parfait. L’homme véritable est celui en qui l’acte est égal à la puissance et chez qui la nature céleste domine sur la nature terrestre. Par là, il joue, pour le monde qui est le sien, le rôle de ‘moteur immobile’, imitant l’activité non-agissante (wou-wei) du Ciel. Il est alors ce qu’il doit être normalement, le ‘roi de la création’, fonction qui lui a été confiée par Dieu et qu’il exerçait normalement avant la chute, d’après le livre de la Genèse. Cette position de l’homme véritable s’exprime dans la tradition chinoise par une autre triade : le Ciel (tien), la Terre (ti), l’Homme (jen), que l’on présente plutôt dans l’ordre Ciel-Homme-Terre, l’homme étant placé entre les deux extrêmes de façon à montrer sa position centrale (…) »[1].

Le roi est le centre dynamique entre le ciel et la terre, ce que l’Etoile du roi David symbolise. Le triangle pointe en bas symbolise le Dieu trinitaire descendu sur la terre, et le triangle point en haut symbolise l’homme ternaire tourné vers le ciel. « Le roi sacré, qui s’identifie par sa fonction à l’homme véritable, se situe à ce point central où s’unissent les puissances du ciel et de la terre (…). Le roi, en conséquence, joue le rôle d’un double réceptacle, celui de la ‘terre’ et celui du ‘ciel’ : il est, en effet, le réceptacle de la vie collective du groupe humain, parce que c’est en lui que le peuple est uni et comme incorporé ; mais, d’autre part, il est le réceptacle de ‘l’influx céleste’, des ‘bénédictions’ qui descendent d’En-Haut, qu’il reçoit et qui par lui, passent dans le peuple. Ainsi le roi est un médiateur entre Dieu et son peuple »[2]. Le roi exerce cette fonction par une alternance d’activité et de passivité bien propre à l’opération du Conseil. L’office de l’homme cultivateur de la nature doit être marqué par l’alternance de travail et de repos. Les fêtes de l’année liturgique sont pour l’homme des temps de repos (de vacances, de jachère) pendant lesquelles le Dieu-Roi œuvre activement à la croissance du Royaume de Dieu.

Le thème de la croissance nous fait approcher, il nous semble, l’essence du don de Conseil. La passivité du Roi, assis immobile sur son trône pendant des heures, comme l’évêque lors des fêtes liturgiques, est le chemin de l’activité de Dieu dans la création. L’homme, roi de la Création, tient sa puissance ou majesté de Dieu, roi du ciel. Le roi se doit d’être noble et vertueux, car « la morale, l’éthique, dans ses prescription fondamentales, qui sont universelles, n’est autre chose qu’un art de vivre déduit de la science des ‘actions et réactions concordantes’, elle-même application des réalités de nature cosmologique, et dont le but est précisément de maintenir l’homme en harmonie avec le monde naturel et le monde divin. Ainsi la vertu de l’empereur, au sens de vertum orale, n’était qu’un aspect et, en somme, une conséquence, d’une vertu au sens beaucoup plus large, que les documents appellent aussi son ‘efficacité’, c’est-à-dire la force, la puissance (sens en latin du mot virtus) suprahumaine qui réside en lui et rayonne hors de lui : c’est en cela que consiste la ‘majesté’ impériale, appelée mnatan chez les rois de l’ancien Tibet »[3]. Le thème de la vertu est également lié au Conseil. La vertu croît comme un lin fin et devient le vêtement de l’âme, avec lequel elle pourra entrer au Ciel. On voit que la prospérité, dont le roi a la clef, dépend de l’harmonie entre le ciel et la terre que le comportement vertueux du roi et de ses sujets produit. Le roi législateur contribue à définir les lois que la société entière doit suivre pour suivre le droit chemin de la prospérité spirituelle. Cette prospérité spirituelle fait advenir la prospérité temporelle. Les hommes suivent leurs monarques comme les femmes suivent Jésus-Christ. Mt 27, 55 : « Il y avait plusieurs femmes qui regardaient de loin ; qui avaient suivi (akoloutheo) Jésus depuis la Galilée, pour le servir ».

Les Royaumes sont l’œuvre du Conseil dans l’Apostolat. Une multitude de thèmes liés à la royauté sont aussi liés au Conseil et la place nous manque pour les évoquer tous. Les thèmes de la royauté et de la justice sont tous les deux liés à la Piété, à l’Intelligence et au Conseil de façon évidente. La royauté du Christ sur terre est renouvelée ou restaurée par la Piété ; elle est fondée par l’Intelligence qui consacre le monde au Christ ; elle est manifestée par le Conseil qui applique les directives du roi aux situations concrètes de la vie, dans le milieu humain et au-delà, par l’activité humaine, dans la nature. On peut aussi dire que la royauté est vue dans toute sa gloire par la Sagesse qui nous en fait partager les fruits, en particulier la paix. Col 1, 13 : « Il nous arrache au pouvoir des ténèbres et nous a transfèrés dans le royaume du Fils de son amour ». Les royaumes chrétiens sont des institutions apostoliques et servent la cause du roi du ciel. Les royaumes de la terre doivent être des copies les plus belles possibles du Royaume de Dieu. Dans le chapitre 4 du livre 4 de la Cité de Dieu, saint Augustin rappelle que sans la justice, les rois et leurs hommes ne valent pas mieux qu’une bande de voleurs. C’est l’idéal de justice qui les distingue des groupes criminels dont l’usage de la violence n’est pas légitime. Les rois ont pour mission de maintenir sur la terre l’ordre qui règne au ciel. Le principe de cet ordre est la volonté de Dieu et la quatrième pétition du Notre Père est la prière des hommes, invités à devenir ‘rois de la terre’, au nom du Roi du ciel: « Que ton règne vienne, sur la terre comme au ciel ». Les rois et reines représentent l’humanité pleinement revenue à elle-même et accomplissant la glorieuse mission que Dieu lui avait confiée dès le commencement. Le sacre des rois les consacre au service de Dieu, à l’image des sacrements. La Tradition contient de nombreuses figures de rois pénitents. Le livre des Nombres partage le territoire du monde en plusieurs royaumes. A l’intérieur de chaque royaume, ne retrouve-t-on pas une hiérarchie aristocratique en sept niveaux : rois et princes, duc, marquis, comtes, barons, grande noblesse et petite noblesse ?

Revenons à akoloutheo afin de montrer maintenant le lien entre les royaumes chrétiens et le Conseil. Mc 6, 1 : « Jésus partit de là, et se rendit dans sa patrie. Ses disciples le suivirent ». Comment décrire plus parfaitement toute la vie chrétienne ? Suivre Jésus en route vers son Père. Nous savons que la ville de Jérusalem représente la « maison du Père ». L’épopée des Croisades est sans doute la partie de l’histoire universelle qui manifeste le mieux l’essence de la royauté chrétienne. On y voit des rois très chrétiens se mettre en route vers Jérusalem, suivis d’une partie du peuple de Dieu. Mc 15, 41 : « Qui le suivaient et le servaient lorsqu’il était en Galilée, et plusieurs autres qui étaient montées avec lui à Jérusalem ». Dans ce verset, il s’agit de femmes, car l’Eglise est féminine. On retrouve ces femmes sur le chemin de croix, image de la vie terrestre. Lc 23, 27 : « Il était suivi d’une grande multitude des gens du peuple, et de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui ». Les Croisades avaient pour destination principale le sépulcre du Christ. Jn 20, 6: « Simon Pierre, qui le suivait, arriva et entra dans le sépulcre ; il vit les bandes qui étaient à terre ». Jean arriva le premier au tombeau, mais n’y rentra qu’après saint Pierre. Saint Jean est l’archétype du moine et des mystiques, c’est-à-dire du pouvoir spirituel. Pierre est l’archétype de l’Eglise visible et impliquée dans la gestion des affaires temporelles. De même, les pèlerinages dans les lieux saints depuis l’Occident ont précédé de plusieurs siècles les Croisades. Les lieux saints ont également très tôt été gardés par des communautés religieuses[4].

La conversion du royaume de Hongrie a ouvert les routes terrestres vers la Terre Sainte et a rendu possible les Croisades. Arrêtons-nous sur ce royaume, lié dans le septénaire des royaumes avec l’Intelligence, de même que son partenaire la Croatie. Le roi saint Etienne de Hongrie fut couronné en l’an 1000 avec l’approbation de tous et la bénédiction du pape Sylvestre II qui lui décerne le titre de ‘roi apostolique’. Etienne conclut la paix avec tous ses voisins et chercha à étendre la foi’[5]. Stephanos signifie « couronne » en grec, et saint Etienne reçoit des mains du pape sa couronne, qui est le trésor de la Hongrie. Roi pénitent et très pieux, il consacra son royaume à la Vierge Marie et lui adressa cette prière à l’heure du danger: « Voulez-vous, ô glorieuse Vierge Marie, que cette partie de votre héritage soit en proie à ceux qui nous haïssent, et que cette nouvelle plante du christianisme soit étouffée dans sa naissance ? Si cela est, que votre sainte volonté soit faite (Intelligence), mais agréez que ma défiance et ma lâcheté n’en soient point la cause. Me voilà prêt à combattre ; donnez-moi la prudence (Conseil) et le courage (Force) qui me sont nécessaires pour m’acquitter dignement de ce devoir ; et si j’ai mérité quelque châtiment (Sagesse), trouvez bon que je l’endure tout seul et ne perdez pas ce peuple innocent avec son prince coupable »[6]. La main droite, ou Sainte-Dextre, du saint roi est conservée dans la basilique saint Etienne de Pest. Saint Etienne de Hongrie est l’un des modèles des rois très chrétiens. Que nous dit cette relique ?

Dexios, « droite, droit », est employé dans 53 versets du NT. Il vient de dechomai, « prendre avec la main, recevoir ». La main droite saisit les choses. Elle prend ce qu’on lui donne, un présent, une main tendue. Elle est la main de la bénédiction, la main par laquelle on conduit un enfant. Elle est aussi la main par laquelle on ramasse ce qui est par terre et par laquelle on aide quelqu’un à se relever. Cette dernière métaphore nous conduit à méditer sur le mandat reçu de Dieu par l’homme de rapporter et ramener à Dieu ce qui lui appartient depuis l’origine. Jésus-Christ a été ‘relevé’ des morts par la ‘droite de Dieu’. Ac 2, 33 : « Elevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père le Saint-Esprit qui avait et promis, et il l’a répandu, comme vous le voyez et l’entendez ». Ce verset 33 de Force évoque la puissance salvatrice de Dieu qui nous fait remonter du royaume des morts jusqu’à la surface de la terre. Une fois à ce niveau, où le ciel touche la terre, le Conseil poursuit l’œuvre de la Force et élève l’homme encore plus haut, par la sanctification qui fait de lui une belle fleur. Le verset Ac 2, 34 évoque cela ainsi : « Car David n’est point monté au ciel, mais il dit lui-même : le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite ». Les hommes vertueux sont les bonnes brebis, mises à la droite de Dieu, c’est-à-dire dans le camp des bons. Mt 25, 33 : « Et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche ». Ce verset 33 montre très simplement le double effet de la Force, la bénédiction et la malédiction. Le Conseil est un don de jugement, et les rois ont pour fonction de mettre en place des tribunaux. Mt 25, 34 : « Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : venez, vous qui êtes bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde ». Jésus apparait devant le tribunal au chapitre 27 de Matthieu. Citons en particulier le court verset Mt 27, 13 : « Alors Pilate lui dit : Tu n’entends pas tous ces témoignages contre toi ? ». Les questions de Pilate portent sur la royauté du Christ. Le roi aide son peuple à grandir en sainteté. Son autorité est une puissance de croissance spirituelle tout autant que de croissance temporelle (économique pourrait-on dire). Le Conseil fait les saints. Elle les fait monter dans la hiérarchie de la noblesse spirituelle. On retrouve la figure des saints et pécheurs dans le tableau ternaire de la crucifixion. Mt 27, 38 : « Avec lui furent crucifiés deux brigands, l’un à sa droite (dexios), et l’autre à sa gauche »[7]. Le schéma ternaire est lié au Conseil. Mentionnons simplement la série de trois fois sept épîtres dans la sixième partie du Nouveau Testament.

Jésus, élevé par la « droite de Dieu », peut élever les hommes à son tour. Ac 3, 7 : « Et le prenant par la main droite, il le fit lever. Au même instant, ses pieds et ses chevilles devinrent fermes ». Ce miracle est accompli au nom de Jésus-Christ, roi du ciel et de la terre. Ac 3, 6 : « Alors Pierre lui dit : je n’ai ni argent, ni or ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche ». La puissance des rois, comme celle des apôtres et de tous les saints, provient du Christ[8]. Le Christ lui-même a trouvé grâce aux yeux de son Père et a été assis à sa droite, ce que le diacre Etienne le « couronné » nous rapporte en Ac 7, 55 : « Mais Etienne, rempli du Saint-Esprit, et fixant les regards vers le ciel, vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu ». Ce septième chapitre des Ac est une mini apocalypse (Sagesse). Le roi est le Messie, ou oint, c’est-à-dire rempli du Saint Esprit. Chrisma, « onction », est employé dans 2 versets du NT, très clairement liés au Conseil. 1 Jn 2, 20 : « Pour vous, vous avez reçu l’onction de la part de celui qui est saint, et vous avez tous de la connaissance » et 1 Jn 2, 27 : « Pour vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne ; mais comme son onction vous enseigne toutes choses, et qu’elle est véritable et qu’elle n’est point un mensonge, demeurez en lui selon les enseignements qu’elle vous a donnés ».

Cette onction (Conseil) qui enseigne (Connaissance) est la présence en nous du Maitre, le Saint-Esprit. La chair est ointe. Les rois aussi. Chaque année (Conseil), le Saint Chrême est consacré. L’huile devient porteuse d’Esprit-Saint, notre trésor véritable. Les sacramentaux, œuvres de la Force dans le Sacerdoce, rites et objets, ‘stockent’ la puissance du Saint-Esprit. De la chair humaine, c’est-à-dire du corps, la présence du Saint-Esprit se répand à toute la création, dans les objets que nous touchons et dont nous nous servons. Chrisma vient du verbe chrio, « oindre », employé dans 5 versets. Ac 4, 27 : « En effet, contre ton serviteur Jésus, que tu as oint, Hérode et Ponce Pilate se sont ligués dans cette ville avec les nations et avec les peuples d’Israël ». Les rois reçoivent les objets sacrés par lesquels ils gouvernent, en particulier la couronne et le sceptre. On peut considérer ces derniers comme des sacramentaux. De même, les rois ont pris un grand soin des reliques, elles aussi au nombre des sacramentaux.

La sainte relique de Hongrie, une main droite momifiée, évoque étrangement la main droite desséchée de Lc 6, 6: « Il arriva, un autre jour de sabbat, que Jésus entra dans la synagogue, et qu’il enseignait. Il s’y trouvait un homme dont la main droite était sèche (xeros) ». L’homme détaché du Christ ne reçoit plus l’onction de l’Esprit et se dessèche. Les sacrements nous greffent sur la vigne du Christ et font de nous des plantes vertes. Xeraino, « sécher », « devenir sec », est employé dans 16 versets du NT. Mt 13, 6: « Mais, quand le soleil parut, elle fut brulée et sécha, faute de racines ». La vertu nous fait supporter la présence irradiante du Christ, et elle s’enracine dans notre participation au sacrifice de Jésus-Christ sur la croix, qui nous fait demeurer avec lui. Jn 15, 6 : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors, comme le sarment, et il sèche ; puis on ramasse les sarments, on les jette au feu, et ils brûlent ». La royauté chrétienne est enracinée dans le ceps vertical qu’est le Christ sur la croix et se déploie horizontalement sur toute la terre comme les sarments. Il en est de même dans la métaphore des rameaux ou branches sortis du tronc de l’arbre. On retrouve la rencontre du ciel et de la terre dans la figure de Jessé, père du roi David, couché par terre et duquel sort l’arbre généalogique royal du Christ.

Les royaumes de la terre doivent se faire les serviteurs du Roi du Ciel et Jésus est venu nous en montrer l’exemple. Ils sont les gardiens de la terre au nom du Christ et font de leur territoire un pays, c’est-à-dire une entité au service de Dieu. Pais, « enfant, serviteur, jeune homme », est employé dans 24 versets du NT. Un royaume est le résultat du travail de la terre que font les paysans, les serviteurs ou sujets les plus humbles et les plus nombreux du roi. Jésus est venu guérir les païens, c’est-à-dire tous les peuples, couchés dans l’ignorance de Dieu et soumis aux durs labeurs de la terre (Gn 3, 17-19). Mt 8, 6 : « Et disant : Seigneur, mon serviteur (pais) est couché à la maison, atteint de paralysie et souffrant beaucoup », suivi de Mt 8, 13 : « Puis Jésus dit an centenier : Va, qu’il soit fait selon ta foi. Et à l’heure même le serviteur (pais) fut guéri ». La guérison des païens est accomplie (Conseil) au nom de la foi (Connaissance). Elle est la manifestation de la foi des païens eux-mêmes. Jésus est un descendant du roi David. Lc 1, 69 : « Et nous a suscité un puissant Sauveur dans la maison de David, son serviteur (pais) ». Les rois chrétiens sont des païens convertis. A l’image du roi David, ils ont d’abord été d’humbles paysans. Puis ils ont lutté et grandit en noblesse. Les rois sont des paysans sanctifiés, des modèles de vertu. Jésus est bien le ‘roi des Juifs’, le peuple élu, premier de tous les peuples christianisés de l’histoire. Il a montré sa royauté en servant. Ac 3, 13 : « Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères, a glorifié son serviteur (pais) Jésus, que vous avez livré et renié devant Pilate, qui était d’avis qu’on le relâchât ». Les nations (ethne) non converties sont esclaves de Satan, car « qui n’est pas avec moi est contre moi ». Elles sont donc des pierres d’achoppement, des forces d’opposition à l’œuvre chrétienne de conquête de la terre entière. Ac 4, 27 : « En effet, contre ton saint serviteur (pais) Jésus, que tu as oint, Hérode et Ponce Pilate se sont ligués dans cette ville avec les nations et avec les peuples d’Israël ».

Ce thème du service est lié par Jésus à la libération de la tyrannie, indissociable, comme l’histoire le montre, de la vie des nations païennes. Mt 20, 25 : « Jésus les appela et dit : Vous savez que les chefs des nations (ethnos) les tyrannisent et que les grands les asservissent ». L’histoire des royaumes, œuvre du Conseil dans l’Apostolat, est l’histoire de la libération des paysans de la tyrannie. Il n’y a pas de mouvement plus profond que cette recherche de la liberté. Le XXe siècle a été le siècle de la libération, dans la douleur, des travailleurs de la terre[9]. Les totalitarismes sont la bête (therion) du chapitre 13 de l’Apocalypse. Ils séduisent les hommes par leurs mensonges et préparent la venue du faux-prophète, l’Anti-Christ. Le combat des peuples est celui contre la tentation de l’esclavage confortable dans lequel nous servons Satan. C’est la vie léthargique et végétative sur le plan spirituel dans laquelle le XXe siècle est tombé. Les gens se contentent de leur médiocrité matérialiste et la vie humaine n’est plus qu’une croisière vers la mort que l’on cherche à rendre la plus plaisante possible. Contre cette fausse paix, Jésus est venu apporter le glaive de la Parole de Dieu, afin de nous mettre au combat pour notre liberté véritable. Les saints remuent ciel et terre, et nous devons tous les imiter. Dans ce combat contre la tentation du confort de la chair, les anges nous soutiennent. Mc 1, 13 : « Où il passa quarante jours, tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages (therion), et les anges le servaient ». La liberté des peuples est la condition d’opération du don de Conseil : il faut être libre pour pouvoir suivre les motions de l’Esprit et conformer sa vie à Dieu et non au monde. Nous avons déjà dit que l’Intelligence a un caractère contraignant, car elle nous révèle la volonté de Dieu, qui est un ordre et à laquelle on ne se rebelle pas sans conséquences. Mais le Conseil n’agit que dans le libre-arbitre humain qui lui permet d’exprimer sa créativité d’homme et de faire advenir des formes que Dieu n’avait pas prévues. L’homme est fait collaborateur de l’œuvre de glorification de Dieu par l’unité de tout le genre humain en Dieu.

Saint Paul est le modèle superlatif du saint. Son ancien nom est Saül, nom du premier roi des Juifs et proche de l’anglais soul, « âme ». Le roi est l’âme de son peuple. Acs 13, 21: « Ils demandèrent alors un roi. Et Dieu leur donna, pendant quarante ans, Saül, fils de Kis, de la tribu de Benjamin ». Ce verset est l’écho de 1 S 12, 13 : « Maintenant donc, voici le roi que vous avez choisi, que vous avez demandé, et voici que le Seigneur vous a donné un roi ». La conversion soudaine de saint Paul rappelle la conversion de nombreux rois, souvent à la suite d’une vision, et souvent après la prière prolongée de leur épouse. La dévotion mariale des rois chrétiens est inséparable de leur mission. Marie est Notre Dame, la Reine du Ciel, et les rois sont tous les « dauphins » de Marie, c’est-à-dire les petits enfants (pais) de la Régente du ciel. Les royaumes chrétiens sont conduits par les enfants de Marie, ce qui réalise la prophétie contenue en Es 11, 6 : « Un petit garçon les conduira » (extrait). En 1349, Humbert II vendit sa seigneurie du Dauphiné de Viennois au roi de France Philippe VI à la condition que l’héritier du trône portât le titre de ‘Dauphin’. En Dauphiné se trouve le Sanctuaire de Notre-Dame du Laus, lieu de la plus longue apparition mariale de l’histoire. Marie est apparue à la bergère Benoite Rancurel pendant 54 ans, entre 1664 et 1718, période qui coïncide presque exactement avec le règne de Louis XIV, le ‘roi Soleil’, qui fut Dauphin de France de 1638 à 1643, sous la régence d’Anne d’Autriche sa mère.

Voici la Prière du Laus : « Seigneur plein de tendresse et de miséricorde, tu es béni par ton Fils, Jésus qui nous a donné le Laus, refuge des pécheurs. Tu es béni par Marie, notre Mère, venue dans ce refuge visiter les hommes et leurs souffrances. Tu es béni par Benoite Rancurel, par son témoignage, et par les 54 années à l’écoute de la belle Dame. Aussi Seigneur, par l’intercession de Marie, demeure de l’Esprit Saint, change nos cœurs de pierre en cœurs de chair. Fais qu’à la suite de Benoite, nous nous laissions transformer pour vivre aujourd’hui et demain la fidélité à l’Evangile, dans l’Eglise et dans le monde. Amen ». Marie a dit à Benoite qu’elle avait choisie ce lieu pour la conversion des pécheurs et les royaumes chrétiens doivent être des instruments au service de l’évangélisation. Ils sont nés missionnaires. C’est ce qui nous a conduit à voir dans les royaumes d’Europe demeurés fidèles au pape un septénaire de couples, à l’image des Apôtres, qui cheminaient deux par deux[10]. Le pèlerin quitte le Laus avec une fiole d’huile miraculeuse, qui rappelle la Sainte Ampoule, fiole d’huile sacrée qui servit lors du baptême de Clovis, premier roi chrétien de France. St Hincmar de Reims, dans sa Vie de St Rémi, écrit que des anges vinrent apporter cette fiole du ciel. Des fragments en sont encore précieusement conservés à l’archevéché de Reims, malgré les ravages de la Révolution.

La puissance royale est une extension de la puissance que le Dieu transcendant exerce dans le monde par les dons d’Intelligence et de Conseil. Dieu ne peut pas forcer le libre-arbitre de l’homme. L’Intelligence éclaire son intelligence théorique et le conduit à s’engager pour (pro) Dieu. Le Conseil éclaire son intelligence pratique et le conduit à marcher avec (meta) Dieu. La métaphysique est la philosophie qui voit le transcendant à l’œuvre dans l’immanent. Par l’homme, lieutenant de Dieu sur terre, la terre devient perméable à la puissance divine. La nature (phusis) travaille avec (meta) Dieu par l’homme. L’homme travaille avec la nature par Dieu. Dieu travaille avec la nature par l’homme. Il travaille avec l’homme par la nature. On retrouve le motif ternaire propre au Conseil dont nous parlions plus haut. La dynamique de la création en est modifiée. Nous parlons de dunamis, « puissance », dans le paragraphe sur les saints au chapitre cinq. Chaque dynastie royale est investie de la puissance divine, par l’onction reçue des mains de l’évêque. Dunastes, « puissants », est employé dans trois versets du NT. Les rois sont les lieutenants de Dieu sur terre. Ils reçoivent le pouvoir de gérer les affaires du monde en accord avec les lois divines et de défendre le territoire du peuple de Dieu. Ac 8, 27 : « Il se leva et partit. Et voici, un Ethiopien, un eunuque, ministre (dunastes) de Candace, reine d’Ethiopie, et surintendant de tous ses trésors, venu à Jérusalem pour adorer ». Cette reine nous évoque Marie, dont l’étendard a obtenu aux rois chrétiens de nombreuses victoires inespérées sur le champ de bataille.

La Basilique parisienne Notre-Dame des Victoires fut construite par Louis XIII en remerciement de la victoire obtenue sur les protestants à la Rochelle le 1er novembre 1628. « Exaucé, le Roi exécute son vœu : il fonde Notre-Dame des Victoires. Le 9 décembre 1629 a lieu la pose de la première pierre sur laquelle est gravée en lettres d’or l’inscription latine dont voici la traduction : ‘Louis XIII, par la grâce de Dieu, Roi Très Chrétien de France et de Navarre, vaincu nulle part, victorieux partout, au souvenir de tant de victoires qui lui sont venues du Ciel, spécialement de Celle qui a terrassé l’hérésie, a érigé ce temple aux Frère Augustins déchaussés du Couvent de Paris, en monument insigne de sa piété, et l’a dédié à la Vierge Marie, Mère de Dieu, soule titre de Notre-Dame des Victoires, l’an du Seigneur 1629, le 9 du mois de décembre, de son règne le XXème »[11]. Voici pour terminer un autre extrait de ce livre passionnant du Marquis de la Franquerie, qui éclaire en particulier le lien entre les rois, les saints et les dévotions populaires, dont le puissant Rosaire. « Pour Louis XIII, éclairé d’une foi ardente, l’exercice du Pouvoir Royal est une fonction qui s’apparente au sacerdoce », écrit l’auteur. « Ministre du très Haut pour le temporel, le sacre a fait de lui le ‘Lieutenant de Dieu’. Il a charge d’âmes et doit rendre compte à Dieu du salut de tous ses sujets. Il ne tend pas seulement de toute son âme à se sanctifier, parce qu’il craint que ses fautes personnelles n’attirent sur le Royaume la malédiction divine, et veut ainsi se rendre digne de régner sur le plus beau Royaume après celui du Ciel, parce qu’il a compris la parole de Jéhovah à ses prêtres : ‘Vous serez saints, parce que je suis saint’ ; il va, en outre, se faire l’apôtre de son peuple et composer lui-même un manuel de piété qui soit en quelque sorte le ‘livre d’heures’ de ses sujets. Peu de temps avant sa mort édifiante, il publie les ‘Petits Offices de Piété Chrétienne’, sortis de l’Imprimerie Royale en 1642 »[12].

NOTES

[1] Jean HANI. La Royauté sacrée. Du pharaon au roi très chrétien. L’Harmattan, 2010. Page 35.

[2] Op. cit. Page 69.

[3] Op. cit. p.71.

[4] Pierre MARAVAL. Lieux saints et pèlerinages d’Orient. Histoire et géographie, des origines à la conquête arabe. Cerf, 2011.

[5] Etenne LELIEVRE. Les Saints de souches royales. Fayard, le Sarment, 1999.

[6] op. cit. p. 108.

[7] Et aussi Mc 15, 27.

[8] Marc BLOCH. Les Roi thaumaturges. Gallimard, 1983

[9] Denis LENSEL. Le Levain de la Liberté. Les totalitarismes et l’Eglise au XXe siècle. Editions Régnier.

[10] Nous nous sommes amusés à imaginer le septénaire suivant: Autriche et Bavière (Crainte), Espagne et Portugal (Connaissance), France et Belgique (Piété), Hongrie et Croatie (Intelligence), Pologne et Lituanie (Force), Irlande et Ecosse (Conseil) et Italie et Sicile (Sagesse).

[11] Marquis de la FRANQUERIE. La Vierge Marie dans l’histoire de France. Résiac, 1985. Page 143.

[12] Op.cit. Page 157.

Légende photo : La Reine Elisabeth II et le Prince Philippe