13. Kaïros « Siècle-ci ». L’Année liturgique

<br /> « Ne reçoive au centuple, présentement dans ce siècle-ci, des maisons, des frères, des sœurs, des enfants, et des terres, avec des persécutions, et, dans le siècle (kairos) à venir, la vie éternelle » (Mc 10, 30).<br />

Kairos est employé dans 81 versets du NT. Il désigne « le temps, l’époque, ce siècle-ci, la saison, le moment, la circonstance, l’occasion, l’âge ». Chronos est le temps cyclique, lié à la Piété. Kaïros est le « temps qualifié », lié à l’Intelligence et au Conseil. Chaque époque se distingue des autres. Kairos désigne la temporalité propre à l’œuvre du Conseil, qui transforme l’ici-bas. Le spirituel est associé à la Force qui le fait advenir dans la création. Le temporel est associé au Conseil qui accompagne sa ‘fermentation’ sous l’action du levain de l’Esprit. Mt 21, 34 : « Lorsque le temps de la récolte fut arrivé, il envoya ses serviteurs vers les vignerons, pour recevoir le produit de sa vigne ». Le Conseil est le maître de toute croissance et fructification. La Sagesse est le temps de la moisson, le dernier. Ce temps est un temps de jugement, où l’ivraie sera brulée et le blé engrangé. Mt 13, 30 : « Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson et à l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier ». La maison de Dieu est une grange. Chaque plante fleurit et donne des fruits en son temps, et l’homme ne peut pas modifier le rythme de la nature impunément. Mc 11, 13 : « Apercevant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque chose ; et, s’en étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues ».

Le Conseil nous donne le sens du bon moment pour agir dans un sens ou dans l’autre. Ce sens est un talent féminin, très utile dans l’œuvre éducatrice propre aux femmes. Les hommes bousculent sans cesse les phénomènes naturels, oubliant que chaque chose se fait en son temps. L’homme est de nature plus impatient que la femme. Il n’a pas le même sens du timing, ce qui explique parfois l’échec de ses projets. Les Chinois en avaient la sagesse ancestrale, mais semblent l’avoir perdu et ont fait accélérer leurs travaux titanesques et leurs affaires économiques en général. Lc 1, 20 : « Et voici, tu seras muet, et tu ne pourras parler jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, qui s’accompliront en leur temps ». Cette patience est une manifestation de notre fidélité à Dieu, et de la certitude qu’il accomplira sa promesse, un jour ou l’autre. Mc 13, 33 : « Prenez garde, veillez et priez ; car vous ne savez pas quand ce temps viendra ». La vie humaine est une succession de différentes époques. La belle chanson Any Moment de Sondheim dans Into the Woods, le musical sur les contes de Fées, contient de nombreux couples d’opposés. Lc 8, 13 : « Ceux qui sont sur le roc, ce sont ceux qui, lorsqu’ils entendent la parole, la reçoivent avec joie ; mais ils n’ont point de racine, ils croient pour un temps (kairos), et ils succombent au moment (kairos) de la tentation ». Le lien souterrain entre le Conseil et la Connaissance est bien mis en evidence par ce verset. Notre foi est testée par les épreuves de la vie. La persévérance s’enracine dans notre foi et la manifeste.

L’Année liturgique est l’œuvre du Conseil dans la Prière. Elle est la sanctification de l’année, dont elle nous montre les différentes saisons. 1 S 20, 6 : « Si ton père remarque mon absence, tu lui diras : David a insisté pour avoir la permission de faire un saut à Bethléem, sa ville, car on y célèbre le sacrifice annuel de tout le clan ». Notre prière, c’est-à-dire notre relation à Dieu, se colore des différentes saisons spirituelles de l’année, de même que la nature s’habille différemment selon les saisons. « La liturgie étant l’hommage intégral à Dieu de tout le créé, l’usage des couleurs dans les célébrations est une partie intégrante du service divin. Le choix et la variété de ces couleurs a beaucoup dépendu des temps et des lieux ; il en est encore ainsi. En Occident, les couleurs liturgiques sont les suivantes : le blanc, le rouge, le vert, le violet, le noir et le rose ; c’est ainsi que les énumère l’Institution générale du Missel romain, qui laisse d’ailleurs aux Conférences épiscopales le soin d’entériner les coutumes locales ou d’adapter les normes générales. L’or, comme couleur des Solennités, et le bleu, comme couleur de la Vierge Marie, sont parfois utilisés en certains endroits. Aux célébrations solennelles, on peut utiliser les ornements les plus beaux, même s’ils ne sont pas de la couleur du jour »[1].

La déesse égyptienne Isis est une préfiguration de Marie. Elle est une déesse agricole de la fécondité, parfois représentée allaitant son fils Harpocrate. Elle est recouverte d’un manteau, comme Marie, la Vierge au manteau. Ce manteau multicolore symbolise les dons du Saint-Esprit[2], donnés à l’homme comme un vêtement jeté par-dessus ses vertus, comme saint Thomas d’Aquin l’explique dans sa Somme de théologie, les distinguant bien des vertus infuses. Dans le livre de la Genèse, l’histoire de Joseph résume toute l’histoire humaine. Il est dépouillé par ses ‘frères’ les anges déchus de sa tunique multicolore, c’est-à-dire de la présence de l’Esprit Saint. Ceci fait écho à la chute originelle, que nous lions avec le don de Connaissance, comme tout ce que fait Satan pour nous éloigner notre esprit de la connaissance de Dieu. Gn 37, 23 : « Lorsque Joseph fut arrivé auprès de ses frères, ils le dépouillèrent de sa tunique, de la tunique de plusieurs couleurs, qu’il avait sur lui ». Il est alors jeté dans la citerne de la chair, au verset 24 (Piété) : « Ils le prirent, et le jetèrent dans la citerne. Cette citerne était vide ; il n’y avait point d’eau ». Il est alors vendu aux rois de la terre (le monde, troisième ennemi de l’homme) qui passent par là au verset 25. C’est le début de l’esclavage humain. La tunique – Esprit Saint est alors renvoyée au Père, qui la reconnait comme celle de son fils et se lamente de ce qui lui est arrivé. Gn 37, 25 : « Ils envoyèrent à leur père la tunique (hébreu kethoneth) de plusieurs couleurs, en lui faisant dire : voici ce que nous avons trouvé ! Reconnais si c’est la tunique de ton fils, ou non ».

Les vertus sont les tuniques portées près du corps. Les dons de l’Esprit Saint constituent la tunique bigarrée dont Dieu nous revêtit pour nous faire entrer en princes dans son Royaume. 2 S 13, 18 : « Elle avait une tunique de plusieurs couleurs ; car c’était le vêtement que portaient les filles du roi, aussi longtemps qu’elles étaient vierges. Le serviteur d’Amnon la mit dehors, et ferma la porte après elle ». La Piété nous donne la pureté des vierges et l’Intelligence (v. 18) nous fait entrer dans le temple pour y offrir notre vie à Dieu. Les Sacrements sont l’œuvre de l’Intelligence dans le Sacerdoce. Ils nous revêtissent des vêtements sacrés, tissés de lin fin. Lv 16, 4 : « Il se revêtira de la tunique (kethoneth) sacrée de lin, et portera sur son corps des caleçons de lin ; il se ceindra d’un ceinture de lin, et il se couvrira la tête d’une tiare de lin : ce sont les vêtements sacrés, dont il se revêtira après avoir lavé son corps dans l’eau ».

Donner son manteau, c’est transmettre l’Esprit Saint. Elie, l’homme de la Piété, transmet son ministère de prophète à Elisée par le don de son manteau. Cette transmission ‘horizontale’ est propre au don de Conseil, tandis que la transmission ‘verticale’ est plutôt associée à la Piété. Elie sur le mont Horeb est le prototype des moines (Piété). Elisée est le prototype des rois (Conseil). Le Conseil déroule dans l’horizontalité de l’espace-temps les trésors verticalement reçus de Dieu par la Piété. De même, l’Année Liturgique (Conseil) déroule dans le temps linéaire de l’année les Paroles du Nouveau Testament (Piété). Il faut trois cycles ‘temporels’ pour déployer toute le NT, les Années A, B et C. « Partie essentielle et principale de l’année liturgique, le temporal consiste dans le déroulement annuel du Mystère du Christ introduisant l’Eglise dans les profondeurs de la vie trinitaire. Il se compose des cycles de Noël et de Pâques entre lesquels s’écoule le temps ordinaire. On distingue du temporal le sanctoral : tandis que le premier recouvre des périodes caractérisées de l’année liturgique, le second présente l’ensemble des célébrations des saints, fixées à des dates précises ; sauf exceptions, le temporal doit l’emporter sur le sanctoral »[3]. Nous parlons du sanctoral à l’occasion de notre méditation sur les Vie des Saints, œuvre du Conseil dans la Foi. L’Année liturgique sanctifie l’année en sacralisant le cycle annuel des fêtes naturelles issu de la vie saisonnière de la nature. L’année n’est plus vécue comme la succession immuable des saisons, mais comme une histoire sainte dans laquelle les mystères chrétiens sont théâtralisés.

Théatron, « théâtre, spectacle », est employé dans trois versets du NT. Les Saints sont les chrétiens donnés en spectacle au monde. 1 Co 4, 9 : « Car Dieu, ce me semble, a fait de nous, apôtres, les derniers des hommes, des condamnés à mort en quelque sorte, puisque nous avons été en spectacle (théatron) au monde, aux anges et aux hommes ». Ce mot vient de théaomai, « voir, être vu, regarder », employé dans 24 versets du NT. Dans les fêtes et festivals de l’Année liturgique, tous sont invités à voir les mystères dans des célébrations collectives. Les Saints ne se montrent pas aux hommes pour se faire voir, bien au contraire. Ils préféraient rester cachés et la vie publique est un sacrifice permanent. Ac 21, 27 : « Sur la fin des sept jours, les Juifs d’Asie, ayant vu Paul dans le temple, soulevèrent toute la foule, et mirent la main sur lui ». Bien au contraire, les Saints se donnent à voir pour donner à voir le Christ, pour manifester par leur vie l’Evangile. Mt 6, 1 : « Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus ; autrement, vous n’aurez point de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux ». De même, la vie publique de Jésus fut toute consacrée à faire voir le Père. Les œuvres hagiographiques ont nourri les drames liturgiques, ou mystères. Ils sont nés dans l’Eglise, mais en sont progressivement sortis pour être joués sur les places. C’est le mouvement naturel de l’Evangile qui doit conquérir tout l’espace public.

L’un des saints les plus populaires de l’histoire chrétienne est saint Antoine de Padoue, franciscain du XIIIe siècle, fêté le 13 juin, docteur ‘évangélique’ de l’Eglise. Il prêchait devant des assemblées immenses. On lui doit une série de Sermons des dimanches et des fêtes (Opus evangelicum). Il fut un exceptionnel prédicateur populaire. « Chose merveilleuse, écrit l’Assidua, affligé comme il était d’une certaine corpulence, assailli de maladie continuelle, il maintint cette longue prédication. Un zèle infatigable pour le salut des âmes le soutenait dans cet enseignement et dans le ministère des confessions, jusqu’au déclin du soleil, et très souvent sans qu’il eut rien mangé’. Aussi les fruits ne se firent pas attendre : le peuple en foule compacte afflua vers lui de tous côtés ; les églises devenaient trop petites pour contenir le foules et le nombre allant grandissant – jusqu’à 30 000 personnes –, il organisa des prédications sur les lieux publics ; l’enthousiasme était tel que des femmes apportaient des ciseaux pour tailler des bords de sa robe et en faire des reliques et souvent, pour ne pas se faire écraser, il devait s’enfuir en attendant que la foule ait fini de s’écouler ; mais aussi quelle transformation spirituelle et morale : il pacifiait ceux qui étaient en désaccord, obtenait la libération des prisonniers, amenait à restituer les biens qui avaient été volés par l’usure ou la violence ; les prostituées cessaient leur commerce, voleurs et brigands restituaient les biens volés et changeaient de conduite ; et il amenait a confession une si grande multitude d’homme et de femmes que ni les frères ni les prêtres qui l’accompagnaient ne suffisaient à les entendre »[4]. L’Année liturgique est un cycle de prières qui conduit à la conversion (Piété) des mœurs (Conseil). Elle rythme la pastorale de l’Eglise toute entière.

Etos est employé dans 48 versets du NT. Il signifie « année, an ». Le premier emploi est en Mt 9, 20 : « Et voici, une femme atteinte d’une perte de sang depuis douze ans s’approcha par derrière, et toucha le bord de son vêtement ». Le moment est venu pour cette femme de sortir de cette période de maladie. Lc 2, 41 : « Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque ». Chacun des sept grands temps de l’Année liturgique correspond à une fête juive, ce peuple dont la mission est de conquérir la terre promise. Dans le chapitre 1, paragraphe 6, nous avons montré le lien entre les Juifs et le Conseil. Jn 6, 4 : « Or la Pâque était proche, la fête des Juifs ». Comme ce verset 4 nous l’indique, la Pâque est la fête correspondant au quatrième temps de l’Année, le Carême, qui culmine dans la Semaine Sainte durant laquelle Jésus est crucifié. La Pâque est le passage de la vie ancienne à la vie nouvelle, par la mort. Elle symbolise la mort de la vie pour soi et l’entrée dans la vie pour Dieu et pour les hommes. L’Intelligence opère cette transition, qui est un douloureux sacrifice de notre amour-propre, le bien le mieux partagé. C’est la fuite hors d’Egypte (Piété) et l’entrée dans le désert (Intelligence) dans lequel de nouvelles relations s’instaurent entre les enfants d’Israël, devenus disciples de Moïse, leur guide

Héortê, « fête », est employé dans 25 versets du NT. Citons Mt 27, 15, auquel fait écho Mc 15, 6: « À chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que demandait la foule ». Comment ne pas penser à l’annonce contenue dans Ap 20, 7 : « Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison » ? Il est « ce dragon, le serpent ancien, qui est le diable Satan » (Ap 20, 2), lié pour mille ans par l’ange détenteur de la clé de l’abîme. Que va faire dans le monde le prisonnier relâché ? Que va y faire Satan ? Jésus n’a pas été relâché dans le monde par Pilate, mais, après sa Résurrection, il a ‘lâché’ dans le monde l’Esprit sanctificateur qui a fait les Saints, et luttent contre Satan et ses légions. L’Année liturgique est le condensé de toute l’Histoire Sainte, c’est-à-dire l’histoire humaine marquée par l’incarnation du Fils qui rend possible la vie chrétienne des générations suivantes : cette incarnation est l’évènement fondateur de la ‘vie dans le Christ’, la vie des prisonniers libérés de l’esclavage de l’ignorance de Dieu et du péché qui en découle. Chaque fête libère les hommes, car elle nous fait revivre les étapes de l’histoire sainte, résumée dans le Credo. Cette histoire est la « vérité qui nous rendra libre », pour paraphraser saint Irénée. L’Année Liturgique est le Credo déroulé à l’échelle de l’année. Chaque fête est un barreau de cette échelle, une case du jeu de l’oie qui nous ramène au ciel. Elle nous fait avancer sur terre, c’est-à-dire dans la double dimension du temps et de l’espace. L’Année Liturgique sanctifie le temps unidirectionnel qui s’écoule comme un fleuve. Il sanctifie aussi l’espace, devenu temple de Dieu et, en effet, les fêtes du calendrier sont l’occasion de se rendre au temple.

Hiéron, « temple », est utilisé dans 67 versets du NT. Dans la sixième série de sept livres de l’AT (Esdras, Néhémie, Chroniques 1 et 2, Livre d’Esther en grec, Livre de Judith et Livre de Tobit), le thème de la reconstruction du temple de Jérusalem prédomine. Ces livres décrivent la sixième période de l’histoire d’Israël, après l’épreuve de l’exil (Force), et avant la grande épreuve de la diaspora qui fait du peuple Juif un peuple nomade (Sagesse). De même, Jésus enseigne par le Conseil depuis les temples de la terre, avant d’enseigner par la Sagesse depuis le temple du ciel. Lc 20, 1 : « Un de ces jours-là, comme Jésus enseignait dans le temple (hieron) et qu’il annonçait la bonne nouvelle, les principaux sacrificateurs et les scribes, avec les anciens, survinrent ». Ce temple de la terre devient pour Jésus un tribunal, comme pour tous ses apôtres après lui. Il est un lieu où l’Esprit de Conseil nous aide à savoir quand parler et quand se taire. Sous les accusations, Jésus est le plus souvent silencieux. Il sait que ce temple de la controverse sera détruit et remplacé par le temple de son Sacré Cœur, qui touchera directement les cœurs et les ouvrira à la connaissance parfaite des Mystiques[5]. Hieron est également lié à la Sagesse et désigne le lieu de la rencontre avec Jésus-Christ tout puissant, qui enseigne par sa présence glorieuse. Mt 21, 14 : « Des aveugles et des boiteux s’approchèrent de lui dans le temple et il les guérit » ou encore Jn 7, 14 : « Vers le milieu de la fête, Jésus monta au temple. Et il enseignait ». En Jn 7, 28, Jésus fait allusion à la connaissance parfaite de la Sagesse : « Et Jésus, enseignant dans le temple, s’écria : Vous me connaissez, et vous savez d’où je suis ! Je ne suis pas venu de moi-même : mais celui qui m’a envoyé est vrai, et vous ne le connaissez pas ». Même au ciel, la connaissance du Père sera médiatisée par la connaissance du Seigneur Jésus-Christ.

La terre est un temple dans lequel Jésus est venu nous faire grandir par son enseignement. Elle est une école, et la vie de cette école est marquée par l’alternance de travail et de repos propre au don de Conseil et à tous les processus de croissance. Les fêtes de l’Année liturgique, ou année scolaire chrétienne, sont des moments pendant lesquels nous nous rendons à l’école voir et entendre notre maitre Jésus. Un jour, cette école sera détruite et nous rencontrerons notre vieux professeur ‘à la retraite’ mais plus jeune que jamais, d’une façon plus libre et plus intime. Ce sera l’entrée dans le temple de la Sagesse. Au chapitre 13 de Marc, Jésus annonce cette transition. Mc 13, 1-2 : « Lorsque Jésus sortit du temple, un de ses disciples lui dit : Maitre, regarde quelles pierres, et quelles constructions. (2) Jésus lui répondit Vois-tu ces grandes constructions ? Il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée ». Les écoles de pensées peuvent devenir des tombeaux pour l’esprit humain et l’ossification est la tentation permanente du phenomene religieux dans son ensemble. Les temples de pierre sont construits sur les tombeaux des saints. Taphos, « sépulcre, tombeaux », est employé dans 7 versets du NT. Son premier emploi est en Mt 23, 27. Ce verset condamne les pharisiens, figure des gardiens du trésor de la foi, enfermés dans la rigidité de leurs lettres et de leurs règles : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous ressemblez à des sépulcres (taphos) blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui, au-dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute espace d’impuretés ».

Les traditions ne doivent pas devenir des prisons. Elles sont des moyens et non des fins, comme toutes les œuvres du don de Conseil : le Droit, les récits hagiographiques, les fêtes de l’Année liturgique, les Royaumes chrétiens, les Dévotions populaires, les Apparitions mariales et les Religions. La sanctification de la vie terrestre que le Conseil opère ne doit pas faire oublier que notre destination finale n’est pas terrestre. Il faut travailler la terre sans se soumettre à elle, car la vie humaine est appelée à transcender la vie terrestre. De même, les parents aident leurs enfants à grandir, mais conservent une vie qui dépasse celle de leurs enfants, et dont les enfants profitent grandement. La loi est au service de l’homme et non l’homme au service de la loi. Il en est de même pour la Tradition et les traditions. L’homme est enraciné dans la terre et son travail doit être local. Mais, par son esprit, il dépasse le local et œuvre, dans le local, pour l’universel. Toute l’Année Liturgique fait entrer dans le temps et l’espace humain l’universalité de l’Evangile, car les mêmes mystères sont vécus partout et à chaque époque, sous les vêtements variés des traditions locales. Ceci nous invite à méditer sur un terme étroitement associé au don de Conseil, celui de la catholicité.

Franz Cumont, spécialiste des religions antiques, nous apprend que le terme catholique, qui signifie large, universel, qui inclut tout, est à l’origine un terme astrologique. Il aurait ete introduit pour distinguer les dieux locaux, tribaux, des dieux planétaires. Une déité catholique influence des activités ou des expériences, et pas seulement un lieu ou un peuple donné. On sait qu’une tradition ancienne établit un septénaire des planètes, c’est-à-dire des astres visibles à tous, dont le soleil fait partie. L’Année liturgique septénaire universalise les fêtes païennes locales. Saint Thomas considère la catholicité comme la libération des limites particulières. La catholicité de l’Eglise est en conflit permanent avec la tentation pharisienne contre laquelle Jésus a lutté incessamment. Le pharisaïsme est l’esprit de sectes. La catholicité est l’esprit véritable de l’Eglise : ouverte à tous, publique. À Vatican II, l’Eglise a dit au monde : « Notre Tradition, c’est votre Tradition aussi, nous n’en sommes que les gardiens ». L’Eglise est unie dans des pratiques communes et les disciples du Christ vivent ‘à la manière du Christ’. Tandis que l’Intelligence gouverne la finalité, le Conseil en gouverne les moyens. Kathôs, « selon, comme, comment, à la manière de, suivant, etc. », est employé dans 174 versets du NT. Le Conseil fait la catholicité de l’Eglise en faisant marcher tous les chrétiens d’un même pas, comme une armée en campagne. Il ne s’agit pour autant de conformité dans la lettre, mais de conformité dans l’esprit. Cette conformité ne peut être l’œuvre que de l’Esprit de Conseil

Jésus-Christ nous a montré l’exemple à suivre, mais chaque homme est unique, et plongé dans un milieu de vie particulier. Sa vie est donc unique, bien que manifestant une ressemblance avec celle de Jésus-Christ. Jn 13, 15 : « Je vous ai donné un exemple, afin que vous fassiez comme (kathôs) je vous ai fait ». Kathos relie Jésus-Christ à son Eglise. Il relie le ciel et la terre. Jn 13, 34 : « Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres ; comme (kathos) je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres ». Crées à l’image (Connaissance) de Dieu, nous devons, par nos vies, en déployer la ressemblance (Conseil), en faisant ‘comme’ Dieu nous dit de faire. Le premier emploi de kathos est en Mt 21, 6 : « Les disciples allèrent, et firent ce (kathôs) que Jésus leur avait ordonné ». La Connaissance remet à notre esprit l’exemple à suivre, en la personne de Jésus-Christ. Le Conseil nous guide dans la réalisation de cet idéal dans nos vies particulières, par l’Esprit qui transcende notre condition terrestre. Mc 11, 6 : « Ils répondirent comme Jésus l’avait dit. Et on les laissa aller ». La vie de Jésus-Christ est conforme à ce que les prophètes et lui-même avaient annoncé. Elle réalise les prophéties. Mt 28, 6 : « Il n’est point ici ; il est ressuscité, comme il l’avait dit. Venez, voyez le lieu où il était couchée ». L’Année liturgique fait marcher ensemble tout le peuple de Dieu, comme le peuple d’Israël dans le désert à la suite de Josué, plein d’Esprit de Conseil. 1 Jn 2, 6 : « Celui qui dit qu’il demeure en lui doit marcher aussi comme il a marché lui-même » ou encore 2 Jn 1, 6 : « Et l’amour consiste marcher selon ses commandements. C’est là le commandement dans lequel vous devez marcher, comme vous l’avez appris dès le commencement ».

Les fêtes de l’Année liturgique sont l’occasion de se rendre en pèlerinage sur les lieux saints. Toutes les traditions religieuses ont leurs pèlerinages. Des chemins entiers sont sanctifiés par la prière des pèlerins et les pèlerins d’aujourd’hui bénéficient de la marche des pèlerins d’autrefois, non seulement parce que le chemin est mieux marqué au sol, mais parce que l’atmosphère même de la route est sanctifiée. Paroikia, « séjour, pèlerinage », est employé dans deux versets du NT. La numérotation pointe vers la Piété. En effet, chaque journée (Piété) est un voyage (journey en anglais) et un séjour est une succession de jours passés quelque part. Le Conseil manifeste la Piété aux yeux de tous. Ainsi, l’Office divin, né dans l’intimité du chœur d’un monastère, est rendu public dans les célébrations des fêtes et solennités qui rythment l’Année liturgique. De même, le pèlerin expose sa piété aux regards de tous, et il rencontre sur son chemin d’autres âmes qui vivent du même amour que lui. Il chemine avec des gens qui lui ressemblent. Ac 13, 17 : « Le Dieu de ce peuple d’Israël a choisi nos pères. Il mit ce peuple en honneur pendant son séjour (paroikia) au pays d’Egypte, et il l’en fit sortir par son bras puissant ». Parokia a donné le mot paroisse. John Wesley, fondateur du méthodisme, fut un prédicateur itinérant, marcheur infatigable. Il a fait du « monde sa paroisse ».

La tentative d’harmoniser le calendrier liturgique de tous les chrétiens est au service de la catholicité. Dès le début s’est posée la question de la fixation de la date de Pâques. Pâques est le centre de l’Année Liturgique nous dit Thomas J. Talley dans sa synthèse sur Les origines de l’Année liturgique[6]. En effet, elle est la quatrième période d’un schéma septénaire, liée à l’Intelligence. Il y a un avant et un après Pâques, comme il y dans la vie chrétienne un avant la consécration de sa vie à Dieu, et un après. « Quand Israël sortit d’Egypte, l’élément essentiel de la fête appelée Pâques dans la tradition chrétienne était déjà central dans la vie religieuse du peuple. Le terme lui-même est la translittération de la forme araméenne de l’hébreu pesach. Bien que le sens original de pesach reste obscur, dans la tradition biblique le terme se réfère au passage de l’ange de la mort au-dessus des maisons de Hébreux marquées par le sang de l’agneau sacrifié, et pour cette raison il est régulièrement traduit Pâque ou passage, dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau »[7]. Les Sacrements nous marquent du sceau du Christ comme l’ange de la mort a marqué la porte des israélites du sang de l’agneau sacrifié. Quand il renvoie à l’événement unique de la crucifixion du Christ, Pâques est liée à l’Intelligence. Quand il renvoie aux multiples commémorations de la crucifixion lors des fêtes pascales au cours des siècles, Pâques est liée au Conseil. Le Conseil étend dans l’espace-temps les œuvres de l’Intelligence. Il préside à leur croissance homogène, authentique. Pascha, « Pâque », est employé dans 27 versets du NT. Lc 2, 41 : « Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque ». Jn 2, 13 : « La Pâque des Juifs était proche, et Jésus monta à Jérusalem ».

Marie est fêtée tout au long de l’année liturgique[8]. Quatre solennités lui sont dédiées: l’Immaculée conception le 8 décembre, la Solennité de Sainte Marie, Mère de Dieu le 1er janvier et l’Annonciation le 25 mars. Il y a deux fêtes dédiées à Marie : la Visitation de la Vierge Marie le 31 mai et la Nativité de la Vierge Marie le 8 septembre. Il y a quatre mémoires dédiées à Marie : la Mémoire de la Vierge Marie, reine le 22 aout, la Mémoire de Notre-Dame des douleurs le 15 septembre, la Mémoire de Notre-Dame du Rosaire le 7 octobre et la Mémoire de la Présentation de la Vierge Marie le 21 novembre. Il y a Mémoires dédiées à Marie : Notre Dame de Lourdes le 11 février, le Cœur immaculé de Marie le samedi de la troisième semaine après la Pentecôte, Notre Dame du Carmel le 16 juillet et la Dédicace de la basilique Sainte-Marie Majeure à Rome le 5 août.

Le septénaire de l’Année Liturgique est bien de connu de tous car il structure encore les vacances scolaires : l’Avent, Noël, la première période du Temps ordinaire, le Carême, Pâques, la deuxième période du Temps ordinaire et la Toussaint.

NOTES

[1] Robert LE GALL, osb., Dictionnaire de Liturgie, CLD, 1982.
[2] La Tunique de Joseph est une toile du peintre espagnol Velasquez de 1630.
[3] Robert LE GALL, osb., Dictionnaire de Liturgie, p. 243.
[4] ANTOINE DE PADOUE (saint), Sermons des dimanches et des fêtes, Introduction, traduction et notes par Valentin Strappazzon, ofm, Paris, Cerf, 2005.
[5] À Paray-le-Monial en Bourgogne, centre de la dévotion au Sacré-Cœur, se trouve le musée du Hiéron
[6] Éd. du Cerf, 1990.
[7] Op. cit. p. 13.
[8] Raymond BOUCHEZ (Mgr), Marie au fil de l’Année liturgique, Parole et Silence, 2008.