14. Chêra « veuve ». Les Basiliques

« Qui dévorent les maisons des veuves, et qui font l’apparence de longues prières. Ils seront jugés plus sévèrement » (Mc 12, 40).

Chêra est utilisé dans 25 versets du NT. La première occurrence est en Mt 23, 14, avec le même message de mise en garde contre le jugement à venir. Qu’est-ce que sont les maisons des veuves ? Ce sont des maisons de prière, car la veuve, dont le mari est dans le ciel, vient anticiper son entrée dans le même repos par des séjours répétés dans les lieux sacrés. Dans la Tradition catholique, il y a une liste officielle de sanctuaires que l’on appelle des basiliques. Elles sont la septième partie de la Foi, car elles sont les demeures dans lesquelles toutes les nations sont invitées à venir faire la connaissance du Christ. Les Saints reposent après leur mort dans des basiliques. Les basiliques chrétiennes sont les descendantes des lieux de rassemblement du peuple entier dans l’Empire romain, où les hommes venaient rendre la justice. Elles furent à l’origine des lieux de jugement. Avant la christianisation de Rome, les basiliques étaient des bâtiments séculaires utilisés pour des grands rassemblements et des procès publics. Elles furent utilisées par les chrétiens comme cimetière, reliquaire, salle du trésor et lieu de rassemblement. Saint Jean en Latran fut donnée à l’Eglise catholique par l’empereur Constantin lorsqu’il partit établir son siège à Constantinople. La veuve habite entre la terre et le ciel. L’Eglise épouse du Christ est également veuve, son époux et roi Jésus-Christ résidant désormais au Ciel. La veuve mieux que personne sait que sa destination finale n’est pas sur terre, contrairement à Babylone la grande que fait parler Ap 18, 7 : « Autant elle s’est glorifiée et plongée dans le luxe, autant donnez-lui de tourment et de deuil. Parce qu’elle dit en son cœur : je suis assise en reine, je ne suis point veuve, et je ne verrai point de deuil ! ».

Marie est notre modèle de veuve, elle qui perdit son mari Joseph alors que Jésus n’avait pas encore commencé son ministère public. Elle est telle cette veuve qui pleure la mort de son fils en Lc 7, 12 : « Lorsqu’il fut près de la porte de la ville, voici, on portait en terre un mort, fils unique de sa mère, qui était veuve ; et il y avait avec elle beaucoup de gens de la ville ». Cette scène nous donne une belle image de l’Eglise réunie autour de Marie dans l’attente des retrouvailles avec son Epoux Jésus-Christ. Saint Augustin a écrit un traité sur l’excellence du veuvage. Le mariage est bon, mais le célibat est excellent. 1 Co 7, 8 : « À ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il leur est bon de rester comme moi ». Paul est l’exemple des célibataires, « attaché aux Seigneur sans distraction » (1 Co 7, 35). Certes, les veuves sont affligées, comme Marie-Madeleine, cette grande amoureuse du Christ qui ne peut plus le toucher. Mais, comme les Mystiques (Sagesse), elles doivent offrir leur souffrance à Dieu pour le salut des âmes.

Les Basiliques sont liées au don de Sagesse. L’adjectif grec basilikos signifie « royal, qui appartient au roi, qui convient au roi, assujetti à un roi, etc. » Il est employé dans cinq versets du NT. Jn 4, 49 : « L’officier du roi lui dit : Seigneur, descends avant que mon enfants meure » ou encore en Ac 12, 21 : « À un jour fixe, Hérode, vêtu de ses habits royaux, et assis sur son trône, les harangua publiquement ». Les Basiliques sont les palais du Christ-Roi. De même que les Empires englobent plusieurs Royaumes, la Basilique englobe plusieurs chapelles / temples / sanctuaires. Les structures temporaires construites à l’intérieur des basiliques pour célébrer la canonisation des saints sont appelées teatri. La Création tout entière est appelle à devenir le temple de Dieu. Naos, « temple », est employé dans 40 versets du NT. Naos est le « temple » bâti de main d’homme, dans lequel Zacharie s’attarde pour prier. Lc 1, 21 : « Cependant, le peuple attendait Zacharie, s’étonnant de ce qu’il restait si longtemps dans le temple ». Jésus annonce que ce temple sera détruit et qu’un autre sera reconstruit par lui en trois jours. Mc 14, 58 : « Nous l’avons entendu dire : je détruirai ce temple fait de main d’homme, et en trois jours j’en bâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme ». Et Jean précise en Jn 2, 21 : « Mais lui parlait du temple de son corps ». L’Apocalypse nous montre la destruction des œuvres humaines et l’installation du trône de l’agneau, archétype de toutes les basiliques. Ep 2, 21 : « En lui (le Christ)), tout l’édifice, bien coordonné, s’élève pour être un temple saint dans le Seigneur ». Alors seulement la Création tout entière sera intégrée, le huitième jour, à cet édifice, « en lui », ce sera le Ciel. Ep 2, 22 : « En lui vous êtes aussi édifiés pour être une habitation de Dieu en Esprit ». Les Basiliques constituent une des facettes de la Foi, dont elles gardent les trésors. Notre Foi est peinte sur les murs des Basiliques et chantée dans la liturgie qui s’y déroule. « Les sanctuaires, en mettant en valeur un aspect particulier du message évangéliques, peuvent être considérés comme une illustration et même un prolongement de la Parole de Dieu »[1]. Les événements extraordinaires de la Foi sont commémorés sur le lieu où ils se sont produits. Les Basiliques sont des lieux de mémoire. On se souvient de façon particulière d’une visite dans une basilique. On se rend dans la boutique et en rapporte des ‘souvernirs’

Les chrétiens sont invités à entrer dans les Basiliques comme les saints le sont à adorer l’agneau, après avoir « lavé leur robes, blanchies dans le sang de l’Agneau » (Ap 7, 14). Ap 7, 15 : « C’est pour cela qu’ils sont devant le trône de Dieu, et le servent jour et nuit dans son temple. Celui qui est assis sur le trône dressera sa tente sur eux ». Quelle est cette tente ? Elle nous rappelle l’un des deux insignes des Basiliques, le pavillon (rouge et or), ou ombrelle, ombre lino en italien, et évoque le septième arcane majeur du Tarot, le Chariot et son dais. Le verbe skênoô, « dresser sa tente », est employé dans 5 versets du NT, dont le premier Jn 1, 14 : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité (skênoô) parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père ». La fête juive des Tentes (Lv 23, 42) correspond à la septième période de l’Année Liturgique, dans laquelle se trouve la fête du Christ-Roi. Le chariot du Tarot nous montre une figure du Christ-Roi dans toute sa gloire. Harma, « char ou chariot », est employé dans 4 versets du NT, dont trois en Ac 8. L’apôtre Philippe rencontre « un Ethiopien, un eunuque, ministre de Candace, reine d’Ethiopie, et surintendant de tous les trésors, venus à Jérusalem pour adorer » (Ac 8, 27). Le verset Ac 8, 28 nous dit laconiquement : « S’en retournait, assis sur son char, et lisait le prophète Isaïe ». Dans le paragraphe sur les Peuples, nous montrons le lien entre les Peuples et la Force. Dans l’AT, Isaïe est également placé sous le don de Force. Citons ici seulement Es 26, 2 : « Ouvrez les portes, laissez entrer la nation juste et fidèle ». L’eunuque Ethiopien revient d’un pèlerinage à Jérusalem, figure de la Jérusalem céleste dans laquelle toutes les nations de la terre sont appelées à venir se rassembler.

Le thème des Basiliques est étroitement lié au thème des années saintes, œuvre de la Sagesse dans la Prière. Les Portes Saintes des quatre Basiliques majeures y sont ouvertes pendant un an, afin que tous les peuples viennent adorer le Christ-Roi dans ses palais terrestres, image de son palais céleste. Tous les sujets du Royaume y sont conviés et nous sommes tous des Cendrillons. Nous savons par Jésus-Christ que les chrétiens doivent se faire beaux pour assister au repas de noces. Le char (carrosse) symbolise la chair sanctifiée par les œuvres de la vie chrétienne. Le ‘char’, c’est la ‘chair’ sans l’écharde du ‘i’, cette écharde qui rappelle sans cesse à Paul sa faiblesse et sa dépendance ontologique de Dieu. 2 Co 12, 7 : « Et pour que je ne sois pas enflé d’orgueil, à cause de l’excellence de ces révélations, il m’a été mis une écharde (skolops) dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter et m’empêche de m’enorgueillir ». La méditation sur l’arcane du Chariot commence avec cette ‘quatrième’ tentation : celle de jouir de sa victoire au point d’en oublier qu’on la doit, sans cesse, à Dieu. On ne se maintient dans l’état glorieux que par l’humilité. La gloire que l’on acquiert nous vient de lui.

L’empereur chrétien, dans son char victorieux, doit rappeler aux foules qui l’acclament qu’il est venu au nom de Dieu, dont la gloire transparait à travers lui. Jn 5, 43 : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne me recevez pas. Qu’un autre vienne en son propre nom, vous le recevrez ». Premier péché capital, l’orgueil est le plus difficile à déraciner. Le char comme corps de gloire est donné à l’homme victorieux des épreuves, et assis dans le repos du char qui le porte. Harma vient probablement de aïrô, « élever, soulever, transporter ». Le corps glorieux nous portera plus que nous portons aujourd’hui notre corps de péché, cette lourde croix. L’homme assis dans son char a obtenu la maîtrise des deux chevaux, c’est-à-dire des puissances du corps et de l’âme. Il ne doit pas sombrer dans la mégalomanie, comme certains empereurs, même parmi les empereurs chrétiens. L’auteur des Méditations rappelle les moyens de lutter contre le sentiment de supériorité que sont « la pratique de l’obédience, l’examen de conscience, la confession et l’entre-aide fraternelle »[2]. Un peu plus loin, l’auteur cite un extrait du chapitre 28 d’Ezéchiel (Sagesse) sur la mégalomanie de Lucifer, qui l’a conduit à sa chute. Ceux qui s’éloignent de la vie ordinaire courent le risque de se sentir plus importants que les autres, qu’ils en viennent à mépriser.

Le parapluie au-dessus du char rappelle la voute céleste des Basiliques, c’est-à-dire la frontière entre le divin et le créé. La Basilique est terrestre. Elle fait partie de la Création. Dieu vient y habiter, mais il demeure le tout autre, le transcendant. Le Christ-Roi a préparé une demeure digne de lui dans la Création, le Ciel. Mais cette demeure n’est pas Dieu, elle est œuvre de Dieu. Dieu dépassera toujours les œuvres qu’ils créées et son être ne peut pas être entièrement contenu dans ses œuvres. L’auteur des Méditations l’explique ainsi : « il y a une ‘peau’[3] – ou un dais, si vous préférez, dans sa conscience, qui, tout comme la peau du corps humain, sépare l’humain du Divin et les unit en même temps. Cette ‘peau spirituelle’ protège la sante spirituelle de l’homme en ne lui permettant pas de s’identifier ontologiquement avec Dieu ou de dire ‘Je suis Dieu’ (…), tout en lui permettant le rapport de la respiration, les rapprochements et les éloignements (qui ne sont jamais des aliénations !) qui ensemble constituent la vie de l’amour »[4]. Puis l’auteur cite le Psaume 42 et enchaîne sur l’évocation des tabernacles, « tentes, baldaquins, dais sous lesquels l’humain s’unit dans l’amour du Divin sans s’identifier à lui ni être absorbé par lui ». Nous revoilà dans le sujet des Basiliques. On sait que ces thèmes du temple, du tabernacle, de la peau et de la respiration sont d’abord liés à la Piété et nous avons longtemps lié les Basiliques à la Piété dans notre esprit. Mais l’œuvre de la Sagesse est d’achever l’œuvre des six jours, dont le troisième, de telle sorte que ce qui est vécu de façon cachée dans l’intimité du cœur humain, régi par la Piété, doit vécu de façon collective et visible de tous. Le septième jour, les œuvres secrètes seront révélées. Plus rien ne sera caché. L’union des cœurs est visible dans le chœur de la Basilique, où tout le monde est uni dans un même chant de louange.

Saint Philippe Néri, deuxième saint patron de Rome après saint Pierre, a instauré le Tour des sept églises (visita delle sette chiese) au début des années 1540. En 1575, ce pèlerinage deviendra la norme pour obtenir l’indulgence plénière du Jubilée. Voici les basiliques contenues dans ce tour : les quatre basiliques Majeures (Saint-Jean-de-Latran, Saint-Pierre du Vatican, Sainte-Marie-Majeure et Saint-Paul-hors-les-Murs), la Basilique Saint-Sébastien sur les catacombes du même nom sur la Via Appia, la Basilique de la Sainte-Croix, à côté de Saint-Jean, et la Basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs[5].

Ainsi s’achève notre septième promenade dans le jardin de la Tradition.

NOTES

[1] Congrégation pour le Culte divin et la discipline des sacrements. Directoire sur la Piété Populaire et la Liturgie, 2001.
[2] ANONYME, Méditations sur les 22 Arcanes majeurs du Tarot, Paris, Aubier, 1992, p. 198.
[3] Tente se dit skênê en grec, proche de l’anglais skin.
[4] Op. cit., p. 209.
[5] Autres thèmes liant les basiliques à la Sagesse : elles sont souvent de magnifiques œuvres d’Art, gigantesques et grandioses. Elles sont des havres de paix, des lieux de refuge. On vient s’y reposer. Elles sont une préfiguration du ‘nouveau ciel et de la nouvelle terre’. C’est dans la septième partie de l’histoire humaine (depuis la fin du XIXe siècle) que le plus grand nombre de Basiliques ont été consacrées. La ville de Rome, cité éternelle, contient la plus grande concentration de Basiliques chrétiennes, de même que l’Italie parmi les pays. L’entrée des basiliques est gratuite, et elles accueillent tous les nomades de la terre. Elles sont les destinations de nos pèlerinages. Les basiliques sont les ‘hauts-lieux’. Elles sont souvent construites en hauteur, sur les montagnes très hautes, etc.

Légende : Basilique Saint Donatien et Rogatien de Nantes/