14. Aphiemi « pardonner ». Les Années Saintes ou Jubilées

« Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi » (Mt 6, 14).

Aphiemi pourrait être traduit en langage courant par « laisser tomber, oublier, ne plus se soucier de, passer à autre chose, pardonner ». Il est employé dans 133 versets du NT et est formé de apo, « de », et hiemi, un dérivé de eimi, « aller ». Aphiemi, c’est tourner le dos à quelque chose ou quelqu’un et s’en aller, détourner son regard. Les apôtres tournent le dos à leur ancienne vie lorsqu’ils voient Jésus et se sentent appelés par lui. Mt 4, 22 : « Et aussitôt ils laissèrent la barque et leur père, et le suivirent ». Aphiemi est très clairement lié à la Crainte, qui nous détache du monde et nous attire vers Dieu. Mais cet abandon du monde est achevé par l’œuvre de la Sagesse, à laquelle la Crainte aboutit. C’est ainsi que Jésus énonce la grande loi du pardon dans notre verset, en Mt 6, 14, après avoir confié aux hommes la prière du Notre Père. La double nature du pardon, humain et divin, est tellement importante que Jésus l’énonce trois fois dans ce sixième chapitre de Matthieu. Mt 18, 35 répète cette loi centrale de l’Evangile : « C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne (aphiemi) à son frère de tout son cœur ». En Mc 2, 7, les scribes se scandalisent que Jésus, un homme, s’autorise à pardonner à un autre homme (en Mc 2, 5) : « Comment cet homme parle-t-il ainsi ? Il blasphème. Qui peut pardonner les péchés, si ce n’est Dieu seul ? ». En ce deuxième chapitre de Marc, Jésus révèle sa véritable nature, celle de « Fils de l’homme », « qui a le pouvoir sur la terre de pardonner les péchés » (Mc 2, 10). On retrouve l’écho de ce verset en Lc 7, 49: « Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés ? ». Jésus annonce en Mc 3, 28 le pardon universel à venir, qui sera l’accomplissement de la volonté de Dieu pour les hommes : « Je vous le dis en vérité, tous les péchés seront pardonnés aux fils des hommes, et les blasphèmes qu’ils auront proférés 

Nous savons que le blasphème contre l’Esprit sanctificateur est le seul péché qui ne sera pas pardonné (Mc 3, 29), car qui peut entrer en présence de Dieu sans être transformé par l’Esprit-Saint ? Le pardon est ce qui rétablit la relation blessée. Le père pardonne à son fils prodigue et le réintègre dans sa maison. Les péchés des hommes sont trop nombreux pour être tous expiés au cours de notre vie. La grâce est sans commune mesure avec nos efforts. On ne peut la mériter dans toute sa plénitude. Il y aura au ‘septième jour’ un saut quantique, c’est-à-dire une puissance divine de pardon par laquelle les hommes seront réintégrés, malgré leurs faiblesses humaines, dans la famille des enfants de Dieu. Le règne du péché sera anéanti par la grâce de Dieu, qui nous fera ‘grâce’. Il n’y a pas de mesure entre la grâce et les péchés et Paul nous dit que « là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). La Sagesse gouverne cette surabondance de grâces. On peut aussi parler de plénitude. 1 Tm 1, 14 : « Et la grâce de notre Seigneur a surabondé, avec la foi et la charité qui est en Jésus-Christ ». Charis, la « grâce », est employé dans 147 versets du NT, et est lié à tous les dons. C’est un mot-clé du NT. Celui-ci est l’œuvre de la Piété dans la Foi, la chair que le Saint-Esprit a prise afin de se faire connaitre. Charis est un autre nom de l’Esprit-Saint, le don de Dieu fait aux hommes. Montrons ici le lien de charis avec la Sagesse, afin d’approfondir le mystère du pardon définitif.

Jn 1, 14 : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père ». La Sagesse nous fait voir la gloire de Dieu dans la personne de Jésus-Christ le Christ-Roi, empereur du ciel et de la terre. La plénitude de la présence de l’Esprit-Saint en nous nous fait trouver grâce devant le Seigneur. La Sagesse, septième don de l’Esprit septiforme, est un autre nom de l’Esprit, car le sept est le chiffre de la plénitude et contient les sept chiffres. Le don de Sagesse ne peut pas œuvrer sans les autres dons, de même qu’on n’obtient aucun repos véritable avant d’avoir travaillé, aucune victoire avant d’avoir combattu. Ac 7, 10 : « Et le délivra de toutes ses tribulations ; il lui donna de la sagesse et lui fit trouver grâce devant Pharaon, roi d’Egypte, qui l’établit gouverneur d’Egypte et de toute sa maison ». La vie éternelle sera le règne de la grâce. Rm 5, 21 : « Afin que, comme le péché a régné par la mort, ainsi la grâce régnât par la justice pour la vie éternelle, par Jésus-Christ notre Seigneur ». Par l’Esprit répandu sur toute chair, le péché n’aura plus d’emprise, ou d’empire sur l’homme. Rm 6, 14 : « Car le péché n’aura point de pouvoir sur vous, puisque vous êtes, non sous la loi, mais sous la grâce ». Délivrés du péché, nous passerons l’éternité à rendre grâces à Dieu. 2 Co 2, 14 : « Grâces soient rendues à Dieu, qui nous fait toujours triompher en Christ, et qui répand par nous en tout lieu l’odeur de sa connaissance (gnosis)! ».

La Sagesse nous fait partager une même vie en Dieu, unis dans une même expérience de Dieu. Elle fait de nous tous des mystiques. Par l’Esprit-Saint, le Seigneur nous porte tous dans Son Sacré Cœur, comme Paul portait tous ses frères chrétiens dans un même amour. Ph 1, 7 : « Il est juste que je pense ainsi de vous tous, parce que je vous porte dans mon cœur soit dans mes liens, soit dans la défense et la confirmation de l’Evangile, vous qui tous participez à la même grâce que moi ». Cette grâce n’est autre que l’Esprit-Saint, facteur surnaturel d’unité au sein de la Sainte Trinité comme au sein de l’humanité sanctifiée. 1 Th 5, 28 est encore plus concis: « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous ! ». Cette prière est l’essence de l’hymne au Saint-Esprit, le Veni Creator Spiritus. Elle se trouve dans le chapitre 5. La Force de Dieu fait descendre l’Esprit sur toute chair et y plante la victoire définitive que nous goûtons par la Sagesse, dans les tribulations, « les liens », comme dans le repos, « la défense et la confirmation de l’Evangile ». Le dernier emploi de charis, en Ap 22, 21, a la simplicité de la perfection: « Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous ! ».

La plénitude de l’Esprit-Saint en l’homme est le fruit du pardon définitif que le Seigneur nous accorde, et qui nous restaure dans la possession de l’héritage qu’il a prévu pour nous depuis le commencement. He 12, 28 : « C’est pourquoi, recevant un royaume inébranlable, montrons notre reconnaissance (charis) en rendant à Dieu un culte qui lui soit agréable, avec piété et avec crainte ». La Tradition contient une forme de prière qui les couronnent toutes, accomplissant parfaitement ce que Paul nous enjoint de faire dans ce passage : les années saintes, œuvre de la Sagesse dans la Piété, et sanctification du siècle. Elles sont des années de Jubilé, figure de la libération finale, quand le Seigneur efface nos dettes et le souvenir de notre péché. C’est le temps du grand pardon. Lc 1, 77 : « Afin de donner à son peuple la connaissance du salut par le pardon de ses péchés ». Les esclaves sont libérés et les biens sont rendus à leurs propriétaires. De même, la Création sera rendue au Seigneur, par une humanité consacrée. Le repos et la purification sont requis tous les sept jours. La Tradition a développé l’année jubilaire, tous les sept fois sept ans au lieu de tous les sept ans, avec une année totale de repos, d’où un cycle de cinquante ans. Ce cycle est passé à 25 ans de telle façon que tous puissent venir à Rome. Le pape Boniface VIII sut ‘canaliser l’action du Saint-Esprit. Il déclara la première année sainte le 22 Février 1300, au début du XIVème siècle, qui fut le siècle de grandes calamités (Sagesse). Les années saintes nous rappellent que Jésus-Christ est notre roi, l’empereur du ciel, qui accorde sa grâce.

Charizomai est employé dans 19 versets du NT. Il vient de charis est désigné l’acte « de remettre une dette », de « faire grâce », de « pardonner ». Tout cela se passe lors des années saintes. Lors de l’année sainte de l’An 2000, une campagne se mit en place, Jubilée 2000, pour annuler la dette des pays pauvres[1]. Le premier emploi est en Lc 7, 21 : « A l’heure même, Jésus guérit plusieurs personnes de maladies, d’infirmités, et d’esprits malins, et il rendit (charizomai) la vue à plusieurs aveugles ». La grâce de guérison rétablit l’homme dans la santé de la justice originelle. Le second emploi est vingt-et-un versets plus loin, en Lc 7, 42 : « Comme ils n’avaient pas de quoi payer, il leur remit (charizomai) à tous deux leur dette (charizomai). Lequel l’aimera le plus ? ». Dans le NT, la foule implore la grâce d’un pécheur, Barrabas, au lieu de celle de Jésus-Christ. Mt 27, 21 : « Le gouverneur, prenant la parole, leur dit : Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? Ils répondirent : Barabbas ». Ac 3, 14 : « Vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez demandé qu’on vous accordât (charizomai) la grâce d’un meurtrier ». Voilà bien ce que Dieu aussi fait par son immense miséricorde : il accorde à l’humanité pècheresse la grâce du pardon. Il suffit pour l’homme d’offrir à Dieu le peu de sainteté qu’il contient, le ‘Saint’ et le ‘Juste’ en lui. Voilà notre petite contribution, et elle est précieuse aux yeux de Dieu. Sa réponse gracieuse est, comme nous l’avons dit, sans mesure avec le don que nous lui faisons. De même, le sacrifice d’un seul homme a obtenu à la multitude le pardon de ses péchés, pardon qu’il faut venir réclamer à Dieu. C’est ce que font les pèlerins en route vers Rome, la ville impériale dans laquelle le représentant de Dieu sur terre, l’interlocuteur des empereurs temporels, le Pape et sa cour demeurent.

[1] Anne Pettifor. Just Money: How society can break the despotic power of finance. Commonwealth Publishing, 2014.

Les années saintes nous invitent à venir à Rome, la ville éternelle dominant le monde, urbi et orbi, comme Paul dans les Actes, qui y arrive au chapitre 28. Les pèlerins sont invités à visiter les quatre basiliques majeures et à entrer dès ici-bas dans la Jérusalem céleste, la ville carrée aux douze portes. Ap 21, 21 (triple Sagesse): « Les douze portes étaient douze perles ; chaque porte était d’une seule perle. La place de la ville était d’or pur, comme du verre transparent ». Rhome, « Rome », est employé dans 8 versets du NT. Toutes les routes mènent à Rome, de même qu’une multitude de voies mènent à la Sagesse. Citons simplement quelques versets pointant vers la Sagesse. Ac 19, 21 : « Après que ces choses se furent passées, Paul forma le projet d’aller à Jérusalem, en traversant la Macédoine et l’Achaie. Quand j’aurai été là, se disait-il, il faut aussi que je voie Rome ». Ac 28, 14 : « Où nous trouvâmes des frères qui nous prièrent de passer sept jours avec eux. Et c’est ainsi que nous allâmes à Rome ». Ac 28, 16 : « Lorsque nous fumes arrivés à Rome, on permit à Paul de demeurer en son particulier, avec un soldat qui le gardait ». Noter le thème du soldat (Connaissance) dans ce verset 16. Rm 1, 7 : « A tous ceux qui, à Rome, sont bien-aimés de Dieu, appelés à être saints : que la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ ! ».

Marie-Pascal Dickson, moniale-oblate du Bec, a rassemblé et commenté vingt visions de la grande mystique patronne de la ville de Rome, sainte Françoise romaine (1384-1440). Elle a intitulé son ouvrage Jubilation dans la lumière divine. Dans notre méditation sur les afflictions, nous montrons le lien entre les fruits du Saint-Esprit et la Sagesse. La Sagesse nous fait goûter les fruits de l’Esprit, parmi lesquels la joie est le plus intense. La jubilation est une grande joie. La liesse est une joie débordante et collective, celle du Père lors du retour du fils prodigue. Gelao, « être dans la joie, rire », est employé dans 2 versets du NT, dans la Béatitude de la joie à venir de ceux qui pleurent maintenant. Lc 6, 21 : « Heureux vous qui avez faim, car vous serez rassasiez ! Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie (gelao) ! ». Françoise romaine, issue d’une vieille noblesse romaine, est née dans un palais, qu’elle doit bientôt administrer elle-même, les hommes de la famille étant occupés à la guerre. On retrouve une belle image du temps de guerre pendant lesquelles les femmes doivent vivre sans les hommes, ce que de nombreuses européennes ont connu dès 1914. Ceci est une métaphore de la vie terrestre, dans laquelle l’humanité, féminine, doit faire tourner les affaires du royaume sans la présence visible de son époux et Seigneur Jésus-Christ, qui ne cesse pour autant de guerroyer avec et pour nous depuis le Ciel où il réside. L’humanité participe sur la terre aux combats du Christ. Les 93 visions de sainte Françoise romaine rappellent celle de saint Jean l’auteur du livre de l’Apocalypse. Elle les reçut en 1414. Elle se trouve emportée au ciel et en goûte les délices. « Et vint là un très grand flamboiement avec la grande lumière, dont la béate fut toute enflammée, elle et la cellule, et son esprit pérégrin fut mené en haut par la lumière avec le dit flamboiement »[1].

[1] Marie-Pascal DICKSON. Jubilation dans la lumière divine. Françoise Romaine 1384-1440. Edition ŒIL, 1989. Vision 35, page 164.

Dieu fait de cette romaine une pèlerine du ciel. Voici ce qu’elle lit sur le trône qu’elle y découvre : « Amour qui t’a aimé, amour dont tu m’as aimé, amour me suis à toi donné pour que tu me sois donné. Tout me suis disposé, parce que vous êtes libres, je vous ai donné réconfort, vous avez donné un lieu où je me suis posé. L’amour a promis de vous donner confort, de joindre le port où vous êtes libérés. Vous avez été préparés à ce que j’ai voulu, vous avez été bien unis, par moi vous êtes connus, dans le livre de la vie vous avez été bien inscrits, vous êtes parvenus dans la patrie où vous êtes demeurés. Vous avez compris la vérité depuis que je vous ai embrasés, vous avez été rappelés dans l’amour qui est véridique, jouissez de l’amour que vous avez en abondance »[1]. Tous les thèmes de ce passage sont liés à la Sagesse. Les âmes délivrées par le pardon rejoignent le bon port et jouissent en abondance de l’amour de Dieu. Comment mieux décrire la vie éternelle que l’Evangile nous promet ? Chaque année sainte a son saint mystique particulier. Sainte Françoise Romaine fut la sainte de l’année 1423, de même que sainte Brigitte de Suède fut celle de 1350[2].

[1] Op. cit. Page 165.

[2] E.M. JUNG-INGLESSIS. The Holy Year in Rome. Past and Present. Libreria Editrice Vaticana, 1997.

Lors d’une grave maladie, sainte Françoise romaine fut visitée deux fois par saint Alexis, qui lui annonça que Dieu voulait qu’elle vive. Saint Alexis, patricien romain du début du Vème siècle, ayant entièrement renoncé au monde, s’enfuit le soir de ses noces pour Edesse, où il vécut pendant dix-sept ans sous le porche de l’Eglise de la sainte Theotokos, Mère de Dieu. Selon la légende, l’ascète fut un jour démasqué et s’enfuit pour Tarse, la ville de Paul. Mais une tempête divertit son bateau vers Rome, comme Paul, et il vint se réfugier sous l’escalier du palais de ses parents pendant encore dix-sept ans. C’est là qu’il mourut son testament à la main. Après sa guérison, sainte Françoise romaine alla rendre grâce à ce saint romain, dans l’église saint Alexis (Alessio)-et-Boniface de Rome, sur l’Aventin. Cette église fut d’abord consacrée à saint Boniface de Tarse, martyr d’origine romaine lui aussi décapité à Tarse en 307 et fêté le 14 mai. Ses reliques furent ramenées à Rome. A partir de 977, le pape Benoit VII y accueillit un métropolite syrien exilé de Damas, qui y fonda une communauté monastique grecque et y apporta des reliques de saint Alexis.

Boniface est composé du latin bonus (bien) et de facere (faire). La septième des Béatitudes est « Heureux ceux qui procurent la paix (eirenopoios), car ils seront appelés fils de Dieu ! ». Boniface est donc le faiseur (poieo) de paix (eirene). Le prénom Boniface est lié à l’histoire des années saintes et du pèlerinage à Rome. Comme nous l’avons dit, la première année sainte fut déclarée par le Pape Boniface VIII. Avant lui, le grand saint Boniface (675-754), un anglais évangélisateur de l’Allemagne, instaura la visite ‘liminaire’ des évêques à Rome. Il se rendit à Rome trois fois, en 718, 722 et en 733 et plaça sa mission évangélique sous l’autorité de l’évêque de Rome. De nos jours, tous les évêques du monde sont dans l’obligation de venir à Rome en visite « ad limina » tous les cinq ans. Limen, « port, havre, port de refuge », est employé dans deux versets du NT. Ac 27, 12 : « Et comme le port (limen) n’était pas bon pour hiverner, la plupart furent d’avis de le quitter pour tâcher d’atteindre Phenix, port (limen) de Crète qui regarde le sud-ouest et le nord-ouest, afin d’y passer l’hiver ». Le phénix est un oiseau légendaire coloré qui vit éternellement. Une Midrash rapporte qu’il ne mangea pas du fruit défendu et ne fut pas soumis à la mort. Il se consume dans un feu et renait de ses cendres. Il est l’oiseau de feu des légendes russes. Comme l’aigle, il est capable de regarder le soleil en face. Il est un symbole de résurrection. Toutes les années saintes, l’Eglise renait. Elle obtient de Dieu un nouveau départ, un nouveau viatique (l’Extrême Onction est le septième sacrement).

Le Cardinal Roger Etchegaray fut le Président du Comité du grand Jubilée de l’An 2000. Dans sa préface du livre sur l’Esprit Saint écrit à cette occasion, il cite les mots de Jean-Paul II, le pape de la Piété et du Jubilée qui marque l’entrée dans le troisième millénaire. « Qui ne se souvient des paroles inaugurales du ministère du pape Jean-Paul II : ‘N’ayez pas peur ! Ouvrez toutes grandes les portes au Christ ?’. Cet appel s’adresse aujourd’hui à chacun de nous, de façon plus pressante au seuil de l’An 2000. Au creux même de notre faiblesse, laissons-nous investir par la force de l’Esprit qui ‘renouvelle la terre’. Lui seul peut ouvrir les portes les plus lourdes, les plus fermées »[1]. Rome ouvre ses portes à l’humanité entière, afin que chacun s’ouvre à Dieu et aux autres. Seul un cœur guéri peut s’ouvrir et accueillir la vie et l’amour. L’année sainte est le temps pendant lequel l’humanité (Sagesse) prie (Piété) pour sa guérison. « Le grand Jubilée accomplira sa fonction seulement s’il est totalement imprégné de la présence et de l’action de l’Esprit. Du reste, ‘l’an de grâce’ n’a d’autre finalité que de créer, pour l’Eglise, Corps du Christ, les conditions favorables qui permettront à l’Esprit de la rénover et de la purifier encore une fois, en réactualisant dans le temps jubilaire cette œuvre de libération et de guérison qu’il avait accomplie à travers la Personne de Jésus de Nazareth il y a vingt siècles »[2]. Cette guérison de toute l’Eglise est la condition de sa réconciliation, et la réconciliation obtient une guérison encore plus parfaite.

[1] Conseil de Présidence du Grand Jubilée de l’An 2000. L’Esprit Saint remplit l’univers. Mame, 1997.

[2] Op. cit. page 11.

Le caractère pénitentiel des années saintes est visible depuis le début. On vient à Rome en pénitent et on s’y confesse, comme lors de tout pèlerinage. Chaque année sainte doit être une année de réconciliation. Plus les années saintes passent, et plus elles sont universelles. Elles contribuent à faire grandir la ‘Civilisation de l’Amour’, formule du saint pape Paul VI[1] qui présida à l’année sainte de 1975. Dans Prophétie et Jubilée, le père Patrick de Laubier met en évidence la dimension prophétique des années saintes et offre une vision d’ensemble de l’histoire humaine à la lumière de l’Evangile. Il cite un extrait de l’homélie prononcée par Paul VI à cette occasion : « La sagesse de l’amour fraternel, qui a caractérisé le cheminement historique de l’Eglise en s’épanouissant en vertus et en œuvres qui sont à juste titre qualifiées de chrétiennes, explosera avec une nouvelle fécondité, dans un bonheur triomphant, dans une vie sociale régénérée. Ce n’est pas la haine, ce n’est pas lutte, ce n’est pas l’avarice qui seront sa dialectique, mais l’amour, l’amour générateur d’amour, l’amour de l’homme pour l’homme »[2]. Depuis le début, les années saintes sont un mouvement de paix. Elles sont des réunions de famille, préfigurant la réconciliation généralisée des Temps Derniers. Lors du Jubilée de l’An 2000, le 3 mai dans la basilique saint Jean de Latran, une messe charismatique fut présidée par le père capucin Raniero Cantalamessa. Dans son homélie, il décrivit l’essence du Jubilé comme l’œuvre du Paraclet en nous, une œuvre permanente de régénération par l’effusion abondante de la grâce de Dieu. Cette régénération a donné son nom au mouvement du Renouveau charismatique, dont le premier rassemblement international avait eu lieu lors de l’année sainte 1975 dans la basilique saint Pierre. Parmi les charismes listés par Paul dans 1 Co, Rainero Cantalamessa insiste sur celui de prophétie et cite 1 Co 14, 24, 25 : « Mais si tous prophétisent, et qu’il survienne quelque non-croyant ou un homme du peuple, il est convaincu par tous, il est jugé par tous, (25) les secrets de son cœur sont dévoilés, de telle sorte que, tombant sur sa face, il adorera Dieu, et publiera que Dieu est réellement au milieu de vous ».

[1] Patrick de LAUBIER La civilisation de l’amour de Paul VI et Conditions d’une paix mondiale prophétisée. Embrasure, 2014.

[2] Patrick de LAUBIER. Prophétie et Jubilée. Pierre Tequi, 1999.

Prophetes, « prophétie », employé dans 139 versets du NT, est formé de pro, « avant, devant », et phemi, « dire, répondre ». Ce thème est lié entre autres à la Connaissance et à l’Intelligence. On peut montrer qu’il est également lié à la Sagesse. Les paroles du prophète révèlent la gloire de Dieu. Les écrits mystiques sont également prophétiques. Ils nous font voir la totalité du phénomène humain dans la lumière du Christ. Phemi a la même racine que phos, « lumière », et phaino, « apparaitre, briller ». La lumière de la Sagesse dévoile à nos yeux émerveillés l’ensemble du tableau de l’œuvre humano-divine, c’est-à-dire de la Tradition, œuvre du Saint-Esprit. Non plus de façon partielle comme la lumière de la Connaissance ou de façon anticipée comme la lumière de l’Intelligence, mais dans la lumière de l’œuvre achevée dans le concret de la dimension spatio-temporelle, c’est-à-dire dans la nature. La Sagesse nous fait voir la nature, dont l’homme fait partie, comme le ‘corps’ de l’Esprit-Saint. Le travail de l’homme dans la ‘nature’ fait que celle-ci est toujours ‘culture’. La nature-culture est un jardin cultivé par l’homme. C’est la Tradition elle-même, œuvre humano-divine. L’Esprit-Saint est humble et ne se laisse voir dans ses œuvres que par le don de Sagesse qui le révèle. Le prophète qui convertit les non-croyants est celui qui fait voir la culture humaine comme l’œuvre de l’Esprit-Saint. Il fait voir que ‘Dieu est réellement au milieu de vous’. Dans Viens Esprit Créateur, écrit en préparation du Jubilée de l’An 2000, Raniero Cantalamessa cite les paroles prophétiques de la mystique Elena Guerra : « Autrefois Jésus manifesta aux hommes son Cœur, aujourd’hui il veut manifester son Esprit »[1].

[1] Raniero CANTALAMESSA. Viens Esprit Créateur. Méditations sur le Veni Creator. Béatitudes, 2008.

Le mouvement du Renouveau Charismatique n’est pas un mouvement comme les autres au sein de l’Eglise, mais un « courant de grâce pour le renouvellement de toute l’Eglise », pour paraphraser Cantalamessa dans le sermon cité plus haut. Cette grâce nous met en présence de Jésus-Christ Seigneur, cette expérience au cœur de l’expérience mystique véritable. « Quelle connaissance du Christ émerge de cette nouvelle atmosphère spirituelle et théologique ? Le fait le plus significatif n’est pas la découverte de quelque chose de nouveau – nouveaux éléments de réflexion, nouvelles perspectives ou méthodes -, mais bien la redécouverte d’un fait biblique élémentaire : Jésus Christ est le Seigneur ! »[1]. Voici la connaissance parfaite, la sagesse que le don de Sagesse nous communique. « Où se trouve le saut qualitatif que nous fait faire l’Esprit Saint dans la connaissance du Christ ? Il consiste en ce que la proclamation de Jésus comme Seigneur nous fait connaitre le Christ vivant et ressuscité ! Ce n’est plus un Christ personnage, mais une personne ; ce n’est plus un ensemble de thèses, de dogmes (et d’hérésies correspondantes), non plus seulement un objet de culte et de mémoire, mais une réalité vivante dans l’Esprit. Le Christ ressuscité vit dans l’Esprit ; hors de l’Esprit, on ne peut trouver qu’un Christ ‘mort’ »[2]. Voilà le cœur de l’expérience mystique, tout autant que de la vision béatifique. C’est également le cœur de l’expérience des pèlerins à Rome. Ils entrent dans le palais du Seigneur et l’y rencontrent ‘en chair et en os’, par l’intermédiaire des reliques des saints que Rome conserve en grand nombre[3]. Goûtée avec l’Esprit de Sagesse, toute la Tradition nous met en présence du Seigneur.

[1] Op.cit. page 296.

[2] Op.cit. page 298.

[3] Livre sur Rome et les saints. Guide to the Eternal City.

Kurios, « Seigneur », est employé dans 668 versets du NT. Montrons-en le lien avec la Sagesse par quelques versets choisis. Mt 14, 28 : « Pierre lui dit : Seigneur, si c’est toi, ordonne que j’aille vers toi sur les eaux ». Toute la vie humaine est une marche sur des eaux troubles qui risquent sans cesse de nous engloutir si le Seigneur ne nous soutient pas. Mc 7, 28 : « Oui, Seigneur, lui répondit-elle, mais les petits chiens, sous la table, mangent les miettes des enfants ». La femme qui parle ainsi à Jésus est une grecque, figure de l’humanité ‘non croyante’ (athée, païenne) qui « entend parler de Jésus », et « vient se jeter à ses pieds ». Les enfants sont les croyants, déjà assis à table avec le Seigneur. Ils risquent de perdre le sens de la grandeur et de la puissance de Dieu, habitués qu’ils sont d’être en sa présence, comme des enfants ingrats qui ne mangent pas ce que leurs parents leur donnent et ‘gâchent’ de la nourriture. Ce sont les chrétiens ‘embourgeoisés’ des pays riches de la connaissance du Christ. Les petits chiens, eux, sautent lorsqu’ils voient leur maitre. Ils ont une fidélité bien plus grande que les enfants blasés de la maison, une foi débordante de joie. Ils attendent tout de leur maitre. Lc 1, 28 : « L’ange entra chez elle, et dit : Je te salue, toi, à qui une grâce a été faite ; le Seigneur est avec toi ». Les anges voient ce que nous ne voyons pas : le Seigneur du Ciel et de la Terre nous a fait la grâce de venir demeurer parmi nous. Seule la Sagesse peut nous faire mesurer l’immensité du don que nous avons reçu. Jésus est le maitre miséricordieux qui invite les affligés de la terre à entrer en sa présence, dans son royaume. Lc 14, 21 : « Le serviteur, de retour, rapporta ces choses à son maitre (kurios). Alors le maitre de la maison irrite dit à son serviteur : Va promptement dans les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux ».

Tout l’espace public lui appartient car il est Seigneur de la création entière. C’est dans cet espace qu’ont été rejetés les pauvres. Ils n’ont pas de maison. Jésus, lors de son ministère public, prêchait tout autant en plein air que dans les maisons. Il a rassemblé tous les hommes. La communion des saints est l’assemblée réunie dans le palais du Seigneur, la grande maison (oikia) de Dieu, la Création entière devenue basilique, c’est dire maison du roi. La basilique est l’espace sacralisé, car vide de la présence du mal que chasse la présence du Seigneur. Comme dans les mosquées, on y entre les ‘pieds’ propres, c’est-à-dire sans les saletés de la terre, cette création autrefois possédée par les forces du mal. Jn 13, 14 : « Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur et le Maitre, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres ». Jésus-Christ est l’Emmanuel, le Dieu parmi nous. On peut en dire autant du Saint-Esprit. Les deux nous révèlent le Père, la personne de la Trinité traditionnellement pensée comme plus distante, celle qui envoie ses serviteurs dans la Création. Jésus-Christ est Seigneur parce qu’il est le Fils du Père, dont il hérite la seigneurie. Appeler Dieu Seigneur, c’est invoquer la Trinité tout entière, mais une Trinité devenue très proche de nous et opérant des miracles dans nos vies. Jn 14, 8 : « Philippe lui dit : Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit ».

Dans saint Jean se trouve un verset qui décrit parfaitement bien l’effet que la présence majestueuse du Christ-Seigneur provoque sur les hommes. Jn 21, 7 : « Alors que le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : C’est le Seigneur ! Et Simon Pierre, dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, mit son vêtement et sa ceinture, car il était nu, et se jeta dans la mer ». Jean est l’archétype des mystiques, œuvre de la Sagesse dans le Magistère. Il voit dans le Christ le Seigneur, le Dieu de l’immensité rendu présent à chacun de nous, et l’annonce aux autres. Pierre est l’archétype de l’humanité qui voit son péché dans la lumière de cette présence, ce qui est l’œuvre par excellence de la Crainte. La Sagesse ne détruit pas la Sainte Crainte, elle la renforce au contraire. Le Seigneur est proche, mais il demeure le tout autre. Les hommes ont pour mission de construire la basilique dans laquelle viendra demeurer le Seigneur, c’est-à-dire de coopérer par leurs efforts à la transformation de leur cœur, transformation que Dieu seul pourra achever, si on le prie de se rendre maitre, Seigneur, de notre cœur. Ac 7, 49 : « Le ciel est mon trône, et la terre mon marchepied. Quelle maison me bâtirez-vous, dit le Seigneur, ou quel sera le lieu de mon repos ? ». En Ap 1, 8, le Seigneur se présente lui-même aux hommes: « Je suis l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout-Puissant ». La toute-puissance de Dieu se manifeste dans sa victoire finale sur les ténèbres. Ap 17, 14 : « Ils combattront contre l’agneau, et l’agneau les vaincra, parce qu’il est le Seigneur des Seigneurs et le Roi des rois, et les appelés, les élus et les fidèles qui sont avec lui les vaincront aussi ». Le chrétien mûr est celui dont la foi est assez forte pour prier le Seigneur tout-puissant d’agir par lui afin de faire triompher le bien. Cette action apporte le feu sur la terre et la vie devient un combat, mais ce combat est mené dans la présence et la grâce de Dieu. Ap 22, 21 : « Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec vous tous ! ».

Ainsi s’achève notre sixième promenade dans le jardin de la Tradition.

NOTES

[1] Elisabeth de Miribel. Comme l’or purifié par le feu. Edith Stein, 1891-1942. Cerf, 2012.
[2] Les œuvres d’Edith Stein. La Science de la Croix. Nauwelaerts.
[3] Cité par Edith Stein page 308
[4] Daniel-Ange. Les blessures que guérit l’amour. Thérèse de Lisieux, prophète de l’Esprit-Saint. Editions des Béatitudes, 1979.
[5] Le magazine populaire français Gala porte bien son nom: il est facile à lire, plein d’anecdotes et d’images. Il n’incite pas à la mastication de l’esprit. Il est une version adulte des histoires pour enfants. Il construit des légendes. Il est également un puissant outil d’idolâtrie et assouvit nos pulsions au voyeurisme.
[6] A notre adversaire le diable.

Légende : Carte du Pèlerinage aux Sept Eglises. Giacomo Lauro et Antonio Tempesta, 1599 utilisée pour l’Année Sainte 1600.