14. Ethnos « nations, païens ». Les Empires

« D’être ministre de Jésus-Christ parmi les païens (ethne), m’acquittant du divin service de l’Evangile de Dieu, afin que les païens (ethne) lui soient une offrande agréable, étant sanctifiée par l’Esprit-Saint (Rm 15, 16) » (Rm 15, 16).

Ethnos désigne les nations, qui sont païennes avant d’être chrétiennes. Il est employé dans 151 versets du NT. Il est aussi traduit par les « gentils ». Paul est l’apôtre des Gentils. Ac 21, 21 : « Or, ils ont appris que tu enseignes à tous les Juifs qui sont parmi les païens à renoncer à Moise, leur disant de ne pas circoncire les enfants et de ne pas se conformer aux coutumes » et Ac 22, 21, encore plus concentré : « Alors il me dit : va, je t’enverrai au loin vers les nations ». La dernière parole de Paul dans les Ac des Apôtres illustre de façon parfaite sa mission universelle, et celle de toute l’Eglise après lui, en Ac 28, 28 : « Sachez donc que ce salut de Dieu a été envoyé aux païens, et qu’ils l’écouteront ». Dans le septénaire des apôtres, Paul fait partie du septième couple, avec ses divers compagnons de mission. La mission de Paul s’est terminée à Rome, la capitale du premier empire chrétien. Mt 24, 14 : « Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Alors viendra la fin ». Toutes les nations doivent devenir disciple du Christ et recevoir le baptême. Mt 28, 19 : « Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ».

En Lc 21, Jésus annonce la fin des temps et mentionne les nations à six reprises. Au jour du Jugement dernier, les nations seront jugées par le Seigneur. Ac 7, 7 : « Mais la nation à laquelle ils auront été asservis, c’est moi qui la jugerai, dit Dieu. Après cela, ils sortiront, et ils me serviront dans ce lieu-dit ». Ethnos est un mot également lié à la Force. Les peuples seront jugés par Dieu à la fin des temps selon qu’ils auront fait les œuvres de la lumière ou les œuvres des ténèbres. Le sens d’ethnos lié à la Sagesse présente la nation comme une entité parmi l’ensemble des nations du monde, dans le « concert des nations ». Les nations doivent être les ‘prochains’ les unes des autres, dans la grande fraternité humaine qu’est la Civilisation. Les nations ne doivent plus suivre leur propres voies, mais la voie de Dieu, qui seule mène à la paix mondiale. Ac 14, 16 : « Ce Dieu, dans les âges passés, a laissé toutes les nations suivre leurs propres voies ». Cette voie était celle de guerres interminables entre pays voisins. Ces peuples furent sous la coupe de Babylone, capitale (tête) de l’impureté et symbole de toutes les capitales des peuples où règnent l’iniquité et l’idolâtrie, et non la piété. Ap 14, 8 : « Et un autre, un second ange, suivit, en disant : Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande, qui a abreuvé toutes les nations du vin de la fureur de son impudicité ! ». Au contraire, les nations qui forment les Empires sont rassemblées autour du Père dans la paix. C’est l’idéal de la Civilisation, la vision utopique que la Sagesse nous offre. Israël est la nation que Dieu à formée afin de préparer toutes les autres à venir à la Sagesse. La nation d’Israël est la grande sœur de la famille des nations répandues sur toute la Terre. La paix entre les nations est le signe visible de l’unité qui règnera dans la maison (oikomene) de Dieu. Ac 15, 14 : « Simon a raconté comment Dieu a d’abord jeté les regards sur les nations pour choisir du milieu d’elles un peuple qui portât son nom ».

Les Empires sont l’œuvre de la Sagesse dans l’Apostolat. Ils sont de vastes territoires dans lesquels règne la paix entre des nations unies, idéalement, dans une vision commune. Les empires chrétiens sont les structures apostoliques qui ont permis de faire entendre l’Evangile jusqu’aux extrémités de la terre. Ils ont pour mission d’achever la tâche d’évangélisation. Montrons tout d’abord le lien entre les empires et l’Apostolat. Un empire chrétien est un projet divinement institué au service de l’évangélisation et réalisé de façon imparfaite dans l’histoire. Les empires font partie des sept institutions voulues par Dieu pour diffuser l’Evangile à l’humanité entière. Dans ce paragraphe, nous allons développer quelques thèmes illustrant cette idée. Comme les autres structures de l’Eglise-Apostolat, les empires, et les empereurs qui les servent, sont providentiels, et les hommes qui les font ne sont pas toujours conscients d’être les instruments de la volonté de Dieu. C’est ainsi que l’on peut considérer l’empire romain comme le premier empire chrétien car il a servi la cause de Dieu, bien que malgré lui.

Entre 753 et 27 avant l’ère chrétienne, Rome connait deux régimes politiques : celui de la royauté et celui de la république. A partir de 27, l’Empire se déploie. Octave, fils de César assassiné en 44, se fait décerner un titre que l’on réservait jusque-là aux dieux, Auguste et fonde un nouveau régime, l’empire. Le second empire chrétien de notre septénaire est quant à lui conscient d’être chrétien, c’est l’empire byzantin fondé par Constantin en 314. Il écrit cette même année à des évêques que « la sainte piété éternelle et inconcevable de notre Dieu se refuse absolument à souffrir que la condition humaine continue plus longtemps à errer dans les ténèbres. Au cours des vingt-années (de règne) suivantes, Constantin ne cessera de répéter qu’il n’est que le serviteur du Christ qui l’a pris à son service et qui lui procure toujours la victoire »[1]. Les empires chrétiens défendent la cause de Dieu, comme les autres formes d’Apostolat. Ils sont saints quand ils se mettent au service de cette cause. L’empire a une personnalité, un caractère unique et une finalité. Il est une communauté d’intérêts et une communauté de richesses partagées. Il en est de même de la communion des saints. Les empires partent à la conquête du monde car, comme les autres institutions de l’Apostolat, ils ont pour mission de répandre la lumière de l’Evangile.

Comme tous les acteurs de l’Eglise Apostolat, les empereurs sont des hommes providentiels. « Constantin estimait avoir été choisi, destiné par le Décret divin pour jouer un rôle providentiel dans l’économie millénaire du Salut ; il l’a dit, il l’a écrit dans un texte authentique »[2]. Les empereurs ont une conscience particulière du rôle immense qui leur est dévolu. « Les révolutions des Empires sont réglées par la Providence, et servent à humilier les Princes. Quoi qu’il n’y ait rien de comparable à cette suite de la vraie église que je vous ai présentée, la suite des empires qu’il faut maintenant vous remettre devant les yeux, n’est guère moins profitable aux grands princes comme vous. Premièrement, ces empires ont pour la plupart une liaison nécessaire avec l’histoire du peuple de Dieu. Dieu s’est servi des Assyriens et de Babyloniens, pour châtier ce peuple ; des Perses pour le rétablir ; d’Alexandre et de ses premières successeurs pour le protéger, d’Antiochus l’illustre et de ses successeurs, pour l’exercer ; des Romains pour soutenir sa liberté contre les rois de Syrie, qui ne songeaient qu’à le détruire ».[3] L’histoire des empires est pleine de visions et de prophéties. Constantin se convertit en 312 à la suite d’un rêve dans lequel il lui est annoncé : « Tu vaincras sous ce signe ». L’ordre qui règne dans un empire est à l’image de l’ordre qui règne dans le cosmos et l’empereur est la figure humaine de cet ordre. Cet ordre social doit incarner comme dans toute structure apostolique des valeurs éthiques telles que le courage, la discipline, le sacrifice de soi, le service des autres. Les empires sont faits de domaines fonciers et établissent des colonies (grec kolonia). Par ailleurs, l’histoire contient de nombreuses figures d’empereurs repentants faisant des confessions publiques devant le pape ou l’un de ses représentants[4].

Les empires sont placés sous le signe de la Sagesse. Empereur en grec se dit sebastos, qui vient du verbe sebazomai utilisé une fois dans le NT et signifie « adorer », « rendre un culte ». Rm 1, 25 : « Eux qui ont changé la vérité de Dieu en mensonge, et qui ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, qui est béni éternellement. Amen ! ». L’empereur de l’antiquité était l’objet d’un culte. Le titre de Christ-Roi conféré à Jésus-Christ par la tradition réoriente notre culte vers la personne du Fils de Dieu ressuscité et assis au ciel à la droite du Père. La Sagesse nous fait entrer dans l’apothéose du Christ en nous le révélant comme ce qu’il est, le maitre de l’univers entier. L’empereur terrestre en est la figure temporelle. Il doit pointer vers notre empereur véritable, Jésus-Christ, et le servir comme on l’a vu plus haut. L’empereur chrétien doit être respecté mais non adoré. Il est un apôtre du Christ, et non le Christ lui-même. Sebazomai est lui-même tiré du verbe sebomai, « révérer », « adorer ». On le trouve en Mc 7, 7 : « C’est en vain qu’ils m’honorent, en donnant des préceptes qui sont des commandements d’hommes ». C’est par la tradition de Dieu, et non des hommes, que l’on honore le Christ-Roi, et cette tradition ne se développe que par l’Esprit Saint, l’amour divin répandu dans nos cœurs et nos corps.

Revenons à sebastos. Il n’est utilisé que trois fois dans le NT, dans les Ac des Apôtres. Dans ce livre du NT, Paul, l’apôtre des gentils, en appelle à l’empereur, le juge de deuxième instance, après les rois et gouverneurs qu’il rencontre en Palestine. Les empereurs dominent les rois comme la Sagesse ‘domine’ le Conseil et le parfait. Paul veut arriver au tribunal suprême de l’empereur auprès duquel il défendra la cause de Dieu. Toute l’œuvre apostolique consiste en effet à christianiser l’ensemble des institutions humaines, de la famille à l’empire, afin de les mettre au service de l’évangile. La mission de l’apôtre se termine à Rome. Il doit y planter l’Eglise afin que, de là, elle rayonne sur tout le monde habité. Ac 25, 21 : « Mais Paul en ayant appelé, pour que sa cause fut réservée à la connaissance de l’empereur, j’ai ordonné qu’on le gardât jusqu’à ce que je l’envoyasse à César ». La résolution de Festus rapportée en Ac 25, 25 résume toute la dynamique de l’Apostolat au cours des siècles. Dans leur œuvre missionnaire, les véritables apôtres du Christ ne font rien pour mériter la mort, contrairement à l’objet des accusations constantes dont ils sont l’objet. Aucun raisonnement humain ne peut arriver à cette condamnation. Ce que le tribunal des rois reconnait, celui des empereurs, entourés de leur sénat, le reconnaitra aussi. Ac 25, 25 : « Pour moi, ayant reconnu qu’il n’a rien fait qui mérite la mort, et lui-même en ayant appelé à l’empereur, j’ai résolu de le faire partir ». C’est bien Paul lui-même, le prince des Apôtres, qui demande à rencontrer l’empereur, afin d’aller à Rome entamer la christianisation de l’institution impériale.

Dans l’épître aux Hébreux, Paul fait allusion aux Juges de l’Ancien Testament, le septième livre de l’AT. He 11, 32 : « Et que dire encore ? Le temps me manquerait pour parler en détail de Gédéon, Barak, Samson, Jephté, David, Samuel et les prophètes. (33) Eux qui, grâce à la foi, conquirent des royaumes, mirent en œuvre la justice, virent se réaliser des promesses, muselèrent la gueule des lions ». Les Juges sont des préfigurations des empereurs chrétiens. Il y a les bons et les mauvais. Le Livre des Juges commence avec la crise de leadership consécutive à la mort de Josué. Josué est une préfiguration de saint Paul parcourant la terre promise que nous a conquise Jésus-Christ (Moïse) et fondant les communautés chrétiennes. Ils sont les guides suprêmes d’Israël dans la période qui suit la mort de Moïse. Ces récits rappellent ceux du livre de l’Apocalypse. Jg 1, 8 : « Les fils de Juda attaquèrent Jérusalem et s’en emparèrent ; ils la passèrent au tranchant de l’épée et livrèrent la ville au feu ». Il s’agit de déposséder les habitants de Canaan de leurs terres, de reprendre les territoires perdus par la chute et de chasser les anges déchus de la surface de la terre. Les Juges sont des guerriers.

Dans l’Apocalypse Jésus-Christ est appelé le « prince des rois de la terre », qui est un autre nom de l’empereur. Ap 1, 5 : « et de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né d’entre les morts et le prince des rois de la terre. A celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang ». L’empereur romain au temps de Jésus était Jules César. César devint alors l’un des titres de l’empereur. Il vient du latin est signifie chevelu. Eusèbe de Césarée est l’un des pères de l’Eglise qui a le plus contribué à une réflexion sur l’idéal de l’empire chrétien[5]. L’empereur est le lieutenant de Dieu sur terre. Kaisar, « César », est employé dans 23 versets du NT. Jésus demande aux juifs « de qui sont l’effigie et l’inscription » représentées sur le denier avec lequel on paie le tribut à César. Ils lui répondent en Mt 22, 21 : « De César, lui répondirent-ils. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Le don de Sagesse donne à l’homme une vision d’ensemble depuis les hauteurs où l’aigle, symbole impérial, fait son nid. Cette vision panoramique est celle que le Christ-Roi porte sur son épouse l’Eglise, mosaïque composée d’une multitude d’homme comme les empires sont des mosaïques de nations. Le Christ Pantokrátor est lui-même très souvent représenté par des mosaïques.

A Cefalu en Sicile se trouve la Cathédrale du Christ Pandokrátor. Cefalu signifie la tête, du grec kephale, sur laquelle poussent les cheveux. Dans la basilique de saint Sébastien à Rome se trouve la dernière œuvre du sculpteur romain Le Bernin, un buste du Christ Sauveur. Il se caractérise par une abondante chevelure, comme le Christ des mosaïques byzantines. Dans les années 1970s, les hommes un peu partout se laissèrent pousser les cheveux. César le chevelu est bien la figure temporelle du Christ-Roi. Les cheveux longs chez les hommes sont un signe de noblesse et de domination, les prisonniers, les esclaves et les soldats ayant eux les cheveux très courts. Les clercs aussi se tondent la tête. Thrix, « cheveux », est employé dans 14 versets du NT. Lc 21, 18 : « Mais il ne se perdra pas un cheveu de votre tête ». Ce vingt-et-unième chapitre de Luc est une petite apocalypse. Il annonce des guerres entre nations, des tremblements de terre, des pestes et des famines. De grandes persécutions sont annoncées aux chrétiens, mais aussi les moyens d’y répondre. En particulier, Jésus nous donnera « une bouche et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront résister ou contredire » (Lc 21, 15). Dans de nombreuses cultures le sage a de longs cheveux blancs, comme Jésus dans la vision de Ap 1, 14 : « Sa tête et ses cheveux (thrix) étaient blancs comme de la laine blanche, comme de la neige ; ses yeux étaient comme une flamme de feu ».

La même vision est accordée par le Seigneur au martyr Saturus, compagnon de sainte Perpétue et sainte Félicitée, fêtées le 7 mars, dont les actes des martyrs sont parmi les plus célèbres de la Tradition. Elle décrit l’entrée des martyrs au palais du Christ-Roi, empereur du ciel et de la terre. « Nous arrivons près d’un palais dont les murs semblent construits de lumière. Sur le seuil se tiennent quatre anges ; à notre entrée ils nous revêtent de robes blanches. Nous pénétrons et nous entendons un chœur qui redit sans cesse : ‘Saint, Saint, Saint !’. Dans la salle est assis un homme vêtu de blanc. Son visage est jeune et ses cheveux éclatants comme neige. On ne voit pas ses pieds »[6]. Sainte Perpétue raconte elle-même les conditions de son emprisonnement. Elle rapporte comment son père a tenté de la convaincre d’adorer l’empereur Septième Sévère et non Jésus-Christ. Il lui demande d’avoir « pitié de ses cheveux blancs ». Cette requête est reprise par le procurateur Hilarianus : « Prends en pitié les cheveux blancs de ton père, le tendre âge de ton enfant. Sacrifie pour le salut des empereurs ». La sagesse de son père est la sagesse du monde, et non la sagesse du Christ, qui est folie aux yeux des hommes. L’entrée des martyrs au ciel est décrite plusieurs fois dans ces actes. Le couronnement des empereurs s’appelle l’apothéose, c’est-à-dire l’entrée de l’empereur, un mortel, parmi les dieux, sa divinisation. Dans le langage courant, ce mot désigne la fin brillante d’un spectacle dans laquelle toute la troupe se trouve sur scène. Voilà une belle métaphore de la fin des temps, quand tous les hommes seront réunis au repas de noces de l’agneau. On trouve ces grands moments à la fin de nombreux films américains, l’empire chrétien des derniers temps.

Gaston III de Foix-Béarn, dit Gaston Febus, est un roi du XIVème siècle. Il fut surnommé Febus car il avait de longs cheveux blonds, comme le dieu du soleil Phoebus, autre nom d’Apollon, dieu grec des arts. Phoibos signifie « briller » en grec. Les cheveux d’or d’Apollon symbolisent les rayons du soleil. La lune est un symbole lié au Conseil, le soleil à la Sagesse. Ces liens ne sont pas exclusifs. Les empires deviennent si vastes que le soleil ne s’y couche jamais. La formation du calendrier solaire est l’œuvre des empereurs (Jules César) et les empereurs vivent dans des palais dorés[7]. Comme le soleil dans le ciel jour après jour, les empires atteignent une apogée suivie d’une décadence inéluctable. Edward Gibbon est l’auteur britannique d’une Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Il est né en 1737 dans une maison de Putney, à Londres. Il se convertit au catholicisme romain le 8 juin 1753 mais se reconvertit au protestantisme quelques années après avoir vécu cinq ans à Lausanne sous la pression de sa famille. Le jour de la sainte Thérèse d’Avila, en voyage à Rome, il reçoit l’inspiration d’entreprendre cette grande œuvre. « C’était le 15 octobre, dans l’obscurité mystérieuse de la soirée, alors que j’étais assis à méditer sur le Capitole, tandis que des fidèles aux pieds nus chantaient leurs litanies dans le temple de Jupiter, que m’est venue la première conception de mon histoire »[8].

Les mystiques, œuvre de la Sagesse dans le Magistère, ont joué un rôle important dans la vie des empereurs, que ceux-ci en soient conscients ou non. Sainte Thérèse d’Avila est contemporaine de Charles Quint. Elle nait en 1515, soit quatre ans avant l’élection de l’empereur. Saint Jean d’Avila (1500-1569), trente-cinquième docteur de l’Eglise, prêtre séculier et théologien, apôtre de l’Andalousie, prononça le 17 mai 1538 le sermon à l’occasion des funérailles de la reine Isabelle de Portugal, épouse de Charles Quint, qui soutint l’action de ces deux grands saints espagnols. La prédication de Jean d’Avila est également à l’origine de la conversion de Saint François Borgia. Celui-ci, Grand d’Espagne, marié et père de huit enfants avant d’entrer dans la compagnie de Jésus après la mort de son épouse, fut un proche de l’empereur. Cette dignité de Grand d’Espagne avait été créée en 1520 par l’Empereur pour ennoblir les hommes riches et puissants (‘rico hombres’). On pourrait multiplier les exemples montrant le lien entre les Empereurs et les mystiques ainsi qu’avec d’autres parties de la Tradition liées à la Sagesse.

Les empereurs ont des rêves de grandeur ; ils « voient grand » et ont la tentation de la mégalomanie. Megas, « grand, fort », est employé dans 185 versets du NT, dont 75 fois dans l’Apocalypse, pendant laquelle la « grande tribulation » se produit. Ap 7, 14 (triple Sagesse): « Je lui dis : Mon Seigneur, tu le sais. Et il me dit : Ce sont ceux qui viennent de la grande tribulation ; ils ont lavé leurs robes, et ils les ont blanchies dans le sang de l’agneau ». Les empereurs se font construire des statues colossales. Le Colosseum à Rome est la plus grande arène du monde, achevée par Titus en 80. Mc 10, 42 : « Jésus les appela et leur dit : Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination ». Les empires sont en expansion permanente et cherchent à se répandre partout, comme les rayons du soleil. Ils veulent gouverner le monde entier et ont contribué à la globalisation actuelle du monde. « A celui qui voulait être un grand empereur, il fallait un dieu grand. Un Dieu gigantesque et aimant qui se passionnait pour l’humanité éveillait des sentiments plus forts que le peuple des dieux du paganisme, qui vivaient pour eux-mêmes ; ce Dieu déroulait un plan non moins gigantesque pour le salut éternel de l’humanité ; il s’immisçait dans la vie de ses fidèles en exigeant d’eux une morale stricte »[9]. Justinien se faisait représenter portant un globe symbolisant les pouvoirs universels de Dieu et des empereurs. Les empereurs se veulent les maitres de l’univers.

La voix de l’empereur doit résonner dans le monde entier. Elle doit être la voix forte (megas) de son maitre, le Christ. La Voix de son Maitre (His Master’s Voice) est un label de musique britannique fondé en 1921. Le fameux logo a été inspiré par un chien venu écouter la musique sortant d’un phonographe ayant appartenu à son maitre. Les chrétiens sont les ‘petits chiens’ se nourrissant des miettes tombées de la table du maitre disparu et monté au ciel, le Christ. L’empire chrétien est l’humanité réunie dans la proclamation de la gloire du Christ-Roi, la grande foule de Ap 7, 9 : « Après cela, je regardai, et voici, il y avait une grande foule, que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple, et de toute langue. Ils se tenaient devant le trône de l’agneau, revêtus de robes blanches, et des palmes dans leurs mains ». Au verset suivant, lié à la Piété, nous entendons la prière de louange qu’elle chante au Seigneur. Ap 7, 10 : « Et ils criaient d’une voix forte, en disant : le salut est à notre Dieu qui est assis sur le trône, et à l’agneau ». Cette grande voix de la louange monte de la terre et rejoint les voix du ciel. Les forces du mal tentent d’étouffer cette voix en criant elles aussi, ainsi que l’homme possédé du pays des Gadareniens, en Mc 5, 7 : « et s’écria d’une voix forte (megas): Qu’y a-t-il entre moi et toi, Jésus, Fils du Dieu Très-Haut ? Je t’en conjure au nom de Dieu, ne me tourmente pas ».

On retrouve cet affrontement entre le bien et le mal dans les vies parallèles de Charles Chaplin et d’Adolph Hitler. Hitler n’a-t-il pas agi comme un possédé[10] ? La mauvaise providence a fait monter cet homme au pouvoir. La bonne providence a fait naitre, à quelques jours de lui[11], un autre vagabond devenu l’homme le plus aimé de la terre, comme Hitler est devenu l’homme le plus haï de l’histoire. Il fut le double de lumière d’Hitler car le Seigneur ne laisse pas le mal se déployer seul et le bon grain grandit mélé à l’ivraie. Les deux ont profité de l’avènement des techniques sonores. Hitler n’aurait pas envouté les foules comme il l’a fait sans un microphone. Il se trouve que le Dictateur (1940) est le premier film parlant de Chaplin. Chaplin porte le même deuxième prénom Spencer que son ami Winston Churchill. Les deux grands (megas) hommes se sont rencontrés le 21 septembre 1929 dans l’opulente villa de Marion Davies, maitresse du magnat de la presse William Randolph Hearst. Ce soir-là, Churchill suggéra à Chaplin d’incarner l’empereur Napoléon dans un film dont il écrirait le script. Le 14 decembre 1940, Churchill regarda le Dictateur en avant-première. Le fou du roi a sans doute contribué à ouvrir les yeux du dirigeant anglais sur la menace hitlérienne dont celui-ci fut le défenseur providentiel. Churchill prit sa retraite en 1956 pour un repos bien mérité[12]. Chaplin est mort le jour de Noël, le 25 décembre 1977. Il fut le chapelain ou aumônier du Christ auprès tous, le clown qui rappela au monde la sagesse du Christ. Il avait à la fin de ses jours de nombreux cheveux blancs.

NOTES

[1] Paul VEYNE. Quand notre monde est devenu chrétien. Albin Michel, 200s7.
[2] Op. cit.
[3] BOSSUET, Histoire Universelle (1681). Chapitre III.
[4] Théodose le Grand devant saint Ambroise dans la cathédrale de Milan en 390. L’histoire de l’Empire chrétien est marquée par la date de 1077, lorsque le pape Grégoire VII rencontra l’empereur Henri IV, au château de la comtesse Mathilde de Toscane. Pendant trois jours, pieds nus, en costume de pénitent, le pape implore le pardon du pape qui se laisse fléchir.
[5] Eusèbe de CESAREE. La Théologie politique de l’empire chrétien, louanges de Constantin. Cerf, 2001.
[6] Actes des martyres de Perpétue et Félicite.
[7] Les Basiliques, Sagesse dans la Foi, sont les palais du Christ-Roi.
[8] Mémoires de Gibbon. Kessinger publishing, 2010.
[9] Paul VEYNE. Quand notre monde est devenu chrétien. Albin Michel, 2007.
[10] Jean PRIEUR. Hitler, médium de Satan. Fernand Lanore, 2002.
[11] Hitler est né le 20 avril 1889. Chaplin est né le 16 avril 1889 à Londres. Le bien précède le mal et lui survit.
[12] Une vidéo historique de deux minutes montre Chaplin, habillé en blanc, en train de faire des pitreries devant Churchill amusé. https://www.youtube.com/watch?v=Y7wJyix5q-U.

Légende : Charlie Chaplin et Winston Churchill