2. Kosmos « monde ». Les Eglises

« Et il leur dit : Vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. Vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde » (Jn 8, 23).

Le thème du monde, ensemble de la nature ordonné, est un des thèmes principaux de l’Intelligence, mais il est aussi lié à la Connaissance et nous allons montrer ce lien. Le mot grec utilisé ici est kosmos, que l’on retrouve dans 142 versets. Le monde est une collection d’individus épars, les brebis égarées qu’il faut rassembler autour du bon berger, un ensemble d’esprits humains dans lesquels il faut semer la parole du Seigneur, l’Evangile. Il faut apporter au monde la Connaissance de Dieu. Mc 14, 9 : « Je vous le dis en vérité, partout où la bonne nouvelle sera prêchée, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu’elle a fait ». En Mc 16, 15, Jésus envoie ses disciples prêcher à tout le monde: « Puis il leur dit : allez par tout le monde, et prêchez la bonne nouvelle à toute la création ». Jésus nous envoie christianiser les païens (ethne), par la puissance de sa parole. Les païens sont ceux qui n’ont pas encore reçu la bonne nouvelle. Lc 12, 30 : « Car toutes ces choses, ce sont les païens (ethne) du monde (kosmos) qui les recherchent. Votre Père sait que vous en avez besoin ». Le monde est ténébreux car coupé de la lumière du Christ. Dans ces ténèbres, l’Ermite, IXe Arcane du Tarot, avance avec la lanterne de la Foi. Jn 1, 9 : « Cette lumière était la véritable lumière, qui en venant dans le monde, éclaire tout homme ». Le Dieu Trinité aime ce monde qui ne le connait plus, et la mission du Fils est d’y venir en personne afin de rétablir la connaissance de Dieu, qui, née dans la Crainte, grandira et deviendra la connaissance parfaite et savoureuse de la Sagesse. Jn 3, 16 : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle » et « la vie éternelle, c’est que nous Te connaissions » (Jn 17, 3).

Dans le verset Jn 8, 23, Jésus contraste le haut d’où il vient, le sein du Père, avec le bas où sont les hommes, le monde. Depuis la chute, le bas est le lieu où règne l’ignorance de Dieu, et cette définition est également celle du monde dans le sens que nous examinons ici. Les hommes du monde sont nés dans le monde et sont ‘du’ monde. Le péché consiste précisément en un éloignement de Dieu. C’est l’état du monde dont les hommes font partie dès leur naissance. Le monde a sa propre lumière et les hommes la prennent pour la lumière véritable. Jn 11, 9 : « Jésus répondit : N’y a-t-il pas douze heures au jour ? Si quelqu’un marche pendant le jour, il ne bronche point, parce qu’il voit la lumière de ce monde ». Cette lumière brille pendant douze (Force) heures. La lumière nous protège des dangers que l’on ignore. Jésus vient nous apporter une lumière bien plus grande, afin de nous éclairer le chemin qui conduit au Père. Jn 9, 5 : « Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde ». Remarquons que ce verset est placé sous le signe de la Force. Les douze (Force) apôtres, à la suite de Jésus, et affermis par l’Esprit de Pentecôte, deviennent à leur tour des propagateurs de la lumière-puissance de l’Evangile. Ils contrecarrent les œuvres ténébreuses de Satan, le ‘prince de ce monde’ d’ignorance.

Satan est l’un des thèmes principaux liés à la Connaissance. Jn 14, 30 : « Je ne parlerai plus guère avec vous ; car le prince du monde vient. Il n’a rien en moi ». La prière de Jésus en Jn 17 est tout remplie des références au monde. Il s’apprête à quitter le monde, et il nous y laisse, mais non sans l’avoir vaincu. Nous en sortirons nous aussi vainqueurs si nous conservons la lumière de l’Evangile. Jn 17, 9 : « C’est pour eux que je prie. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m’as donnés, parce qu’ils sont à toi ». Jn 17, 16 : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du mond ». Et encore sept versets plus loin, en Jn 17, 23 : « Moi en eux, et toi en moi, afin qu’ils soient un, et que le monde connaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé ». A la fin des temps, nous verrons ce que l’amour de Dieu, qui unit le Père au Fils et qui n’est autre que l’Esprit Saint, aura fait au cœur de ce monde désuni du fait de l’ignorance de Dieu. L’unité du genre humain dans la connaissance de Dieu sera le sacrement de l’amour intra-divin répandu sur toute chair. Au verset Jn 18, 37, Jésus résume à Pilate le sens de sa vie terrestre : « Pilate lui dit : tu es donc roi ? Jésus répondit : Tu le dis, je suis roi. Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix ». Seul celui qui est de l’Esprit d’en haut peut recevoir le témoignage que Jésus nous apporte car les dons sont indispensables pour entrer en relation avec Dieu. Jésus ne peut rien dire de plus pour sa défense. Seul l’Esprit Saint œuvrant au cœur des hommes peut défendre la Foi. Le Christianisme est l’œuvre du don de Connaissance qui nous fait voir la divinité de Jésus à travers l’expérience sensible de son humanité. Par les dons, notre esprit est surélevé et rendu capable de faire l’expérience de Dieu.

En 1 Co 2, 12, St Paul fait contraster l’esprit d’en bas avec l’Esprit du haut : « Or nous, nous n’avons pas reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce ». L’esprit du monde nous fait marcher selon le ‘train du monde’ dont parle Ep 2, 2 : « Par lesquels (offenses et péchés du verset précèdent) vous marchiez autrefois, selon le train de ce monde, selon le prince de la puissance de l’air, de l’esprit qui agit maintenant dans les fils de la rébellion ». Le monde, par essence, se rebelle contre Dieu. Il se ferme instinctivement à sa parole et ne la laisse pas le transformer. Il lui claque la porte au nez. Qui n’a pas fait l’expérience de ce refus immédiat de certaines personnes d’entendre parler de Jésus-Christ ? Le monde est le lieu de l’impiété, autre thème lié à la Connaissance. 2 P 2, 5 : « S’il n’a pas épargné l’ancien monde, mais s’il a sauvé Noé, lui huitième, ce prédicateur de la justice, lorsqu’il fit venir le déluge sur un monde d’impies ». Le monde est le lieu du péché, thème lié à la Crainte et à la Connaissance. 1 Jn 2, 2 : « Il est lui-même une victime expiatoire pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde ». En 1 Jn 2, 15 Jean nous rappelle qu’on ne peut pas aimer le monde et plaire au Père : « N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui ». L’Eglise est l’assemblée des hommes unis dans le même amour du Père, c’est-à-dire l’Esprit-Saint lui-même.

Notre méditation sur le monde nous conduit à parler de l’Eglise et des églises particulières[1]. Les églises sont les communautés de chrétiens regroupées autour de leur évêque. Elles sont les maisons dans lesquelles brille la lumière du Christ, des lanternes placées dans les ténèbres du monde. Ces communautés locales de chrétiens constituent la deuxième facette de l’Apostolat. En tant que lieux où la lumière de Dieu brille, les Eglises sont des structures apostoliques. Ac 26, 18 : « Afin que tu leur ouvres les yeux, pour qu’ils passent des ténèbres à la lumière et de la puissance de Satan à Dieu, pour qu’ils reçoivent, par la foi en moi, le pardon des péchés et l’héritage avec les sanctifiés ». Voilà la mission des églises.

Tout d’abord, développons le thème de la lumière. Peut-on imaginer une église sans ses cierges ? L’éclairage d’une église a la plus grande importance. Dans de nombreuses églises on trouve sur l’autel une croix entourée de trois cierges de chaque côté. Ces sept luminaires sont une représentation de l’Esprit septiforme. La Croix au milieu symbolise le don d’Intelligence qui nous fait offrir notre vie en sacrifice par amour pour Dieu et les hommes. Dans les églises orthodoxes, un riche chandelier pend du plafond. On pourrait sans doute retrouver l’esprit de chacun des familles chrétiennes en étudiant la façon dont elles éclairent leurs lieux de rassemblement. Les différentes familles chrétiennes répondent au septénaire suivant : les églises anciennes orientales, les églises catholiques, les églises orthodoxes, les églises de la Reforme (calvinistes, évangélistes américaines), les églises luthériennes, les églises anglicanes et les églises pentecôtistes. Ces églises locales, ou communautés chrétiennes d’un lieu, doivent être la source d’où la lumière de l’Evangile se répand aux alentours.

Les royaumes, œuvre du Conseil dans l’Apostolat, ont pour mission d’étendre la portée de la lumière des églises, ce que l’on a observé lors de l’aventure missionnaire des temps modernes. Les évêques sont les transmetteurs de la lumière du Christ et ils doivent en conserver le foyer dans leurs églises. Gardiens des cierges, ils sont eux-mêmes des cierges vivants. Ces paroles de Jésus ne s’adressent-elles pas à chaque église chrétienne ? Mt 5, 16 : « Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ». Les églises locales perpétuent la présence visible de Jésus dans le monde. Jn 9, 5 : « Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde ». Phos, « lumière », est employé dans 60 versets du NT. Le premier emploi est en Mt 4, 16 : « Ce peuple, assis dans les ténèbres, a vu une grande lumière ; et sur ceux qui étaient assis dans la région et l’ombre de la mort, la lumière s’est levée ». La sélection de versets dont la numérotation relie phos à la Connaissance est difficile tant ils sont nombreux. En Lc 16, 8, nous trouvons la belle formule des « enfants de lumière », par opposition aux « enfants de ce siècle ». Les enfants, comme les plantes, grandissent différemment selon l’atmosphère spirituelle dans laquelle ils se trouvent. Les foyers chétiens, construits par les couples, œuvre de la Connaissance dans la Civilisation, conservent le feu autour duquel les enfants grandissent dans la lumière et la chaleur surnaturelles du Christ. Les foyers sont des églises miniatures, prémices de toutes les églises chrétiennes. Eux-mêmes ont pour vocation, comme structures apostoliques, de faire briller cette lumière sur tous les hommes qui s’approchent de cette source. Jn 1, 9 : « Cette lumière était la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme ».

Les vestales romaines avaient pour vocation de garder le feu sacré. Elles devaient être vierges et servaient pendant trente ans. Saint Ambroise montre la valeur supérieure de la virginité chrétienne sur la virginité païenne, temporaire et intéressée. En effet, les vestales avaient de grands honneurs et privilèges. Il parle de ‘sept’ vestales. Ne peut-on pas cependant voir en elles une préfiguration antique de toutes les mères au foyer sur lesquelles s’est construite l’Eglise ? La première mère au foyer est Marie, et le Nouveau Testament nous offre un septénaire de Maries, que nous proposons dans l’ordre suivant : Sainte Marie mère de Dieu, Marie de Béthanie, Marie de Magdala, Marie Jacob femme de Clopas, Marie-Salome, Marie mère de Jean surnommé Marc en Ap 12, 12 et Marie une chrétienne romaine citée mentionnée par St Paul en Rm 16, 6. La Tradition fait arriver ces Saintes Marie dans la cite phocéenne, Marseille, la plus ancienne ville de France, fondée par des Grecs de Phocée, en Asie mineure, six cent ans avant notre ère. Phocée tiendrait son nom des phoques de Méditerranée, dont la graisse sert à faire des bougies. Marseille aussi est la ‘ville lumière’[2]. Les écrits apocryphes, œuvre de la Connaissance dans la Foi, ces ‘contes de grands mère’, nous en apprennent plus sur les femmes de la Bible, très discrètes dans le NT. Les femmes sont les gardiennes de la lumière, et les églises locales sont nées dans les maisons des matrones de l’Empire romain.

Le thème de la lumière nous a conduits naturellement à celui de Marie. En effet, les églises sont autant de Marie offrant l’enfant Jésus au monde. Marie est la mère de tous les chrétiens. Elle est une image de l’Eglise dans son ensemble. Montrons ici le lien de Marie avec la Connaissance. Maria est employée dans 146 versets du NT. Le premier emploi se trouve dans la généalogie de Jésus, en Mt 1, 16 : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ ». Les Rois mages « entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère » (extrait de Mt 2, 11). L’Eglise, comme Marie, est pleine de grâce, c’est-à-dire pleine d’Esprit. Lc 1, 30 : « L’ange lui dit : Ne crains point, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu ». La découverte de la Sainte Famille à Bethléem est rapportée en Lc au Lc 2, 16 : « Ils y allèrent en hâte, et ils trouvèrent Marie, Joseph, et le petit enfant couché dans la crèche ». A Barcelone, dans la très catholique Espagne, se trouve la lumineuse et colorée église de la Sainte Famille. La lumière de Dieu est entrée dans le monde. Cette vision de l’Eglise comme maison ou foyer de Marie est le seul fondement possible de l’unité des chrétiens. Une saine ecclésiologie ne peut se développer que sur la base d’une saine mariologie[3]. Marie est au cœur de tous les mystères chrétiens et aucun traité de théologie ne peut se passer de la mentionner[4]. La méditation de l’Eglise repose sur la méditation cachée de Marie, dont elle est le signe visible. Tout ce que l’Eglise est et fait, elle l’est et le fait par Marie. La désunion des familles chrétiennes a été dûe en grande partie à des éloignements géographiques et linguistiques. Les Langues sont la deuxième facette de la Culture. Retourner à Marie, c’est retourner chez notre jeune grand-mère et se ressourcer en écoutant les vieilles histoires qu’elle continue à nous raconter. C’est retourner à la source même de toute la Tradition. Il faut retourner au patois de nos origines, celui que tous les membres de la famille comprennent, et qui est la langue de Marie[5].

St Bernard de Clairvaux, docteur placé sous le signe de la Connaissance, est le Docteur de la Vierge Médiatrice. Dans La Vierge Notre Médiatrice, Maurice Vloberg parcourt l’iconographie mariale selon quelques grands thèmes que l’on peut aisément lier à la Connaissance : la Vierge au serpent, la Vierge au bâton et à l’épée (une Vierge guerrière), la Vierge aux chaînes (Marie visite les prisonniers, en particulier les âmes du Purgatoire), la Vierge au manteau (sous lequel toute la famille de Dieu est protégée des attaques diaboliques), la Vierge à la fontaine, la Vierge à l’encrier (nous devons tous nous mettre à l’école de Marie), Vierge porte et fenêtre du ciel, aux clés et à l’échelle, la Vierge à la balance (notre avocate du Ciel, qui adoucit le bras de son Fils, intercédant pour nous)[6]. Marie, gardienne de la Tradition, est l’Arbre de vie, une métaphore également employée au sujet de l’Eglise. Ap 2, 7 : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Eglises : à celui qui vaincra je donnerai à manger de l’arbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu ». Les églises sont les arbres de vie plantés sur terre et duquel pendent les fruits de la Connaissance de Dieu, en remplacement de l’arbre de la connaissance du bien et du mal dont la consommation a plongé les hommes dans le puits l’ignorance. L’Eglise est un verger, métaphore qui s’applique parfaitement bien à la tradition (paradosis). La diversité est la marque de l’action du Saint-Esprit, mais cette diversité doit être tenue entière par l’unité de la charité, comme une famille s’unit autour du foyer, entretenu par la mère. Nous pensons que la distinction entre les différentes ‘traditions’ ou familles chrétiennes a été voulue par Dieu et l’Eglise offre le tableau d’un ‘jeu de sept familles’, chacun correspondant à un don. Ce que Dieu n’a pas voulu, c’est la désunion, qui est toujours l’œuvre de Satan, comme on le voit dans le fléau des divorces, qui détruit les couples, petites églises miniatures.

Regardons de plus près cette Eglise rassemblée autour de Marie. Ekklesia est employé dans 112 versets du NT et désigne « l’église, l’assemblée ». Il n’apparait que deux fois dans les Evangiles, en Matthieu, et 21 fois dans 1 Cor, épître liée à la Connaissance car la deuxième de sa série. Le premier emploi est en Mt 16, 18: « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle ». Les morts sont ceux qui ont rejeté le Fils et le Saint-Esprit, et donc le Père vers qui ces personnes divines conduisent. L’Eglise, dans la diversité des églises particulières, est le lieu où est préservée la Connaissance de Dieu que Jésus-Christ est venu rétablir. Les églises sont les gardiennes de la Foi. Entre le ‘séjour des morts’ et l’Eglise, il y a la porte de Jésus-Christ. Jn 10, 9 : « Je suis la porte (thura). Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages ». Les portes du séjour des morts sont les démons, qui cherchent sans cesse à forcer la porte de nos esprits afin de les polluer, et à nous tenir éloignés de la seule porte qui amène au paradis, Jésus-Christ.

Ce verset nous fait penser à l’histoire de Barbe-Bleu, le conte de Perrault mis en musique par Bartók. Barbe-Bleu possède la laideur et la richesse de Satan. Une femme se laisse séduire et vient habiter dans son château : c’est l’humanité perdue par la faute originelle. Parti en voyage, Barbe-bleue confie les clefs du château à sa femme, avec interdiction d’en ouvrir l’une des portes. Curieuse, elle l’ouvre et y trouve les corps accrochés des femmes qu’il a eues et tuées. C’est une vision de l’enfer. Après s’être fait oublier lui-même, Satan cherche à nous tenir éloignés de la vision de l’enfer, et de nous faire croire que cette ‘petite’ pièce n’existe pas, afin que nous profitions des autres pièces du château, c’est-à-dire des plaisirs du monde qui nous font oublier Dieu. La découverte de l’enfer est un choc qui révèle la véritable nature de Satan, le prince des menteurs. La femme obtient de Barbe-bleu rentré de voyage un peu de temps pour prier et attend en réalité la visite de ses deux frères qui sont surement partis à sa recherche. On voit symbolisée dans ces deux personnages la double mission du Fils et de l’Esprit, l’Incarnation et la Pentecôte. Toutes les deux sont l’œuvre conjointe de la Trinité, mais la personne du Fils est au premier plan de la première, et la personne du Saint-Esprit au premier plan de la deuxième. L’épouse demande à sa sœur Anne si ‘elle ne voit rien venir’. Cette sœur qui lui tient compagnie dans l’épreuve nous fait penser à Marie, qui attend pendant neuf (Connaissance) mois la naissance de son Fils et attend pendant quarante jours au Cénacle la descente de l’Esprit Saint. Les frères tuent Barbe-bleu à coup d’épées. Cette épée est la Foi elle-même, qui vainc l’esclavage de l’ignorance de Dieu que Satan entretenait. A la fin de l’histoire, les deux sœurs se marient et les deux frères poursuivent une carrière militaire. Le thème des soldats et de la lutte est étroitement lié à la Connaissance. L’Eglise est la maison (hébreu beth) dans laquelle on entre pour entendre les échos de la parole de Jésus-Christ qui y résonne jusqu’à la fin des temps. Les églises sont les groupes humains qui invoquent sans cesse le nom de Jésus Christ. 1 Co 1, 2 : « A l’Eglise de Dieu qui est à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés en Jésus-Christ, appelés à être saints, et à tous ceux qui invoquent en quelque lieu que ce soit le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, leur Seigneur et le nôtre ».

Revenons à ekklesia. Il n’est cité que deux fois dans les Evangiles, et 100 fois dans les autres livres du NT. L’Eglise est soudée par le don de l’Esprit à la Pentecôte qui attire les hommes vers le Père et maintient leur cohésion. Ac 16, 5 : « Les Eglises se fortifiaient dans la foi, et augmentaient en nombre de jour en jour ». Ce verset fait écho à un autre verset combinant la Connaissance et la Force, Lc 2, 40 : « Or, l’enfant croissait et se fortifiait. Il était rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui ». La sagesse est un autre nom de l’Esprit. La grâce désigne ici les effets de la présence de l’Esprit. L’Eglise est bien le corps du Christ, et suit un développement comparable à l’enfant Jésus lui-même. Elle aussi, à la suite du Christ, est crucifiée sur la croix. Elle porte les marques de sa passion continuelle, dans les cinq blessures qu’Antonio Rosmini a décrites, en 1848. Le livre fut mis à l’index puis réhabilité en 2001. Rosmini a été béatifié le 18 novembre 2007 par Benoit XVI. Avant lui, le pape Innocent IV en 1245 avait listé ainsi les cinq plaies : le bas niveau moral, les « sarrasins », le schisme avec les Grecs, la brutalité des Tartares, les persécutions de la part d’empereurs impies. Chez Rosmini, les plaies sont les suivantes : la première plaie, à la main gauche de l’Eglise, est la division entre le peuple et le clergé pendant le culte public. La deuxième plaie, à la main droite, est l’insuffisance de la formation du clergé. La troisième plaie, à la côte de l’Eglise, est la désunion entre les évêques. La quatrième plaie, au pied droit, est la nomination des évêques par le pouvoir séculier. La cinquième plaie, au pied gauche est la soumission de l’Eglise aux pouvoirs des puissants.

Plege, « blessure, coup », est employé dans 20 versets du NT. Le premier emploi est en Lc 10, 30 : « Jésus reprit la parole, et dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s’en allèrent, le laissant à demi mort ». Voici une triste mais juste description de l’Eglise, persécutée à la suite de Jésus comme il nous en avait prévenus. Les brigands sont les adversaires de Dieu et des hommes qui veulent dépouiller l’Eglise du trésor qu’elle conserve, la Tradition. L’Eglise, comme ses bons évêques, est pérégrinante, et elle risque sans cesse d’être attaquée et laissée pour morte. Dans la cinquième période de son histoire, à la Renaissance, l’Eglise a connu sa persécution la plus violente. Apostolat, Sacerdoce, Magistère et Civilisation ont été menacés de disparition et elle a perdu une grande partie de sa puissance. Remise de ses blessures, vieillie mais toujours aussi riche et bonne, elle s’est trouvée, à l’époque des Lumières (XVIIIe, XIXe et XXe siècles), comme une grand-mère assise dans un coin de la pièce du monde et à qui on ne demande plus aussi systématiquement son avis ni ce qu’elle garde dans son sac sur ses genoux. En cette septième période de l’histoire de l’Eglise, où tous les maux prennent des proportions gigantesques, les enfants et surtout les petits-enfants de la grand-mère se tournent vers elle a nouveau pour lui demander des parcelles de Sagesse. Elle est toujours là, jeune sous ses cheveux blancs, car l’Esprit qui l’anime ne l’a jamais quittée. Il a préservé providentiellement ses trésors, et elle nous les donne généreusement. Elle demande qu’on organise une grande réunion de famille, où tous ses enfants, les Eglises, seront enfin réunis sous le même toit pour l’entendre raconter ses contes merveilleux et vrais.

Les églises sont les chrétiens réunis autour de leur évêque. Episkopos est employé dans cinq versets du NT. Le premier est Ac 20, 28 : « Prenez donc garde à vous-mêmes, et tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques, pour paitre l’Eglise du Seigneur, qu’il s’est acquise par son propre sang ». On voit bien le lien entre l’évêque et l’Esprit Saint. Dans le troisième emploi, Paul précise que l’évêque doit être le mari d’une seule femme. L’Eglise, comme le couple, est l’œuvre de la Connaissance qui maintient l’union de la dualité. Les deux vivent de la même force de cohésion, l’Esprit. 1 Tm 3, 2 : « Il faut donc que l’évêque soit irréprochable, mari d’une seule femme, sobre, modéré, réglé dans sa conduite hospitalier, propre à l’enseignement ». L’évêque est le veilleur, le gardien des brebis. 1 P 2, 25 : « Car vous étiez comme des brebis errantes. Mais maintenant vous êtes retournés vers le pasteur et le gardien (episkopos) de vos âmes ». L’évêque a le devoir de rendre visite à toutes les paroisses de son diocèse, afin de vérifier que tout s’y déroule dans le bon ordre. La Visitation est le deuxième mystère joyeux du Rosaire. Les évêques, à la suite de tous les apôtres dont ils sont les successeurs, sont des grands marcheurs. Epikospe, employé dans 4 versets, est également traduit par « visiter ». Le premier emploi est en Lc 19, 44 : « Ils te détruiront, toi et tes enfants au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le temps où tu as été visité ». Jésus est venu visiter la terre. Il est passé par ici.

Les évêques doivent continuer de pérégriner, dans leur territoire, comme Jésus le faisait sur la terre de Palestine. Les évêques sont des sentinelles sur la brèche. Ils font des tours de ronde tout autour des remparts de leur diocèse, pour lequel ils prient. C’est au paragraphe 23 que Lumen Gentium traite des évêques: « Les évêques, chacun pour sa part, placés à la tête de chacune des églises particulières, exercent leur autorité pastorale sur la portion du peuple de Dieu qui leur a été confiée, et non sur les autres églises ou sur l’Eglise universelle ». Et plus loin : « En gouvernant leur propre Eglise comme une portion de l’Eglise universelle, ils contribuent efficacement au bien de tout le corps mystique qui est aussi le corps des Eglises ». Les premiers textes des Pères de l’Eglise sur l’épiscopat sont ceux de saint Ignace d’Antioche. Le pape n’est pas l’évêque de l’Eglise universelle et il n’y a d’épiscopat que local. Saint Irénée, grand défenseur de la Foi au IIe siècle, a élaboré la doctrine de la succession (diadoche) apostolique. Les évêques forment une chaine ininterrompue depuis les Apôtres. Ce théologien est également le théologien de la tradition (paradosis), c’est-à-dire d’une chaine de la vérité opposée à une succession de l’erreur. Les évêques ont la responsabilité de la transmission de la Foi, c’est-à-dire de l’enseignement. 2 Tm 2, 2: « Ce que tu as appris de moi en présence de nombreux témoins, confie-le à des hommes fidèles qui seront eux-mêmes capables de l’enseigner encore à d’autres ». Les évêques sont nos pasteurs. Jésus demande à Pierre, le premier évêque, de paître ses brebis, les fidèles.

Bosko, « paitre », signifie « donner à manger, faire manger, offrir un pâturage » qui nourrira un troupeau. L’Eglise est à la fois le pâturage et le troupeau. Pâturage en tant que domaine où la nourriture de la Tradition pousse, et troupeau en tant qu’ensemble des hommes qui se nourrissent de cette Tradition. L’humanité doit être transformée d’un troupeau de pourceaux à un troupeau d’agneaux. Les premiers se nourrissent des saletés de la terre, le deuxième de la bonne herbe de la révélation. Les premiers sont possédés par les démons, les deuxièmes sont purs et offerts en sacrifice à Dieu, comme Jésus-Christ l’agneau pascal. Lc 8, 32 : « Il y avait là, dans la montagne, un grand troupeau de pourceaux, qui paissaient. Et les démons supplièrent Jésus de leur permettre d’entrer dans les pourceaux. Il le leur permit ». Comment ne pas penser au grand apôtre des jeunes, Don Bosco ? La deuxième partie de la vie, de 7 à 14, est une période d’intense combat spirituel, dans laquelle de nombreux jeunes chrétiens perdent la foi, alors que leurs yeux s’ouvrent toujours plus sur un monde dont Dieu est absent. Les jeunes doivent apprendre à se nourrir de la Tradition. Ils doivent la connaitre et la consommer, en lui consacrant une grande partie du temps libre dont ils disposent à cette époque de leur vie.

Les églises courent sans cesse le risque du schisme. Schisma est employé dans 8 versets du NT et signifie « division, déchirure ». Le premier emploi est en Mt 9, 16 : « Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit ; car elle emporterait une partie de l’habit, et la déchirure serait pire » (aussi en Mc 2, 21). En Jn 9, 16, on retrouve ce thème de la division parmi les auditeurs de la parole de Dieu : « Sur quoi quelques-uns des pharisiens dirent : cet homme ne vient pas de Dieu, car il n’observe pas le sabbat. D’autres dirent : comment un homme pécheur peut-il faire de tels miracles ? Et il y eut division parmi eux ». L’esprit humain doit être éclairé par une bonne interprétation de la parole de Dieu afin d’assurer une unité de pensée au sein de l’Eglise, unité ne signifiant pas uniformité, car le miracle permanent de l’Esprit, c’est de tout unir dans la diversité. En 1 Cor, Paul regrette les divisions qu’il constate dans les églises. 1 Co 1, 10 : « Je vous exhorte, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, à tenir tous un même langage, et à ne point avoir de divisions parmi vous, mais à être parfaitement unis dans un même esprit et dans un même sentiment ». La division des langues consécutive à la destruction de la tour de Babel fut une cause majeure de divisions parmi les hommes[7]. Le symbole de l’unité de l’Eglise en un lieu est la cathédrale, placée au milieu de la ville. Les évêques sont préfigurés par Moïse, le pasteur du peuple d’Israël. Kathedra est employé dans trois versets du NT. Il désigne le siège d’un homme haut placé, ayant grande influence, tels les enseignants ou les juges. Son deuxième emploi est en Mt 23, 2 : « Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse ».

Les églises sont des formations d’oiseaux migrateurs en chemin vers d’autres cieux. Comme dans les longs vols des oies, par exemple, les oiseaux de devant (le clergé) alternent avec ceux de derrière (les laïcs), qui prennent pour un temps la première place. Parfois, des oiseaux tombent malades et quittent le groupe pour aller se reposer sur la terre. Ils sont accompagnés de deux autres oiseaux qui prennent soin de lui avant de repartir rejoindre le groupe. Ces deux oiseaux nous évoquent les deux missions du Fils et de l’Esprit qui descendent sur terre auprès de l’humanité malade et coupée pour un temps du Ciel.

NOTES

[1] G.R. EVANS. The Church and the Churches. Cambridge University Press, 1994.

[2] Kihnu est une petite ile d’Estonie ou s’est développé une société matriarcale. Willy Le Devin, envoyé spécial sur cette ile, nous dit : « A la fin janvier, lors de la fête des bougies, leur présence est en revanche formellement interdite. Refermant la période de Noël, cette date est l’une des plus importantes pour les femmes de Kihnu. Ensemble, elles mangent une sorte de porridge au gras de phoque, et veillent une nuit entière en chantant des textes vieux de plusieurs générations. Elles y glorifient la mer pour la nourriture qu’elle apporte, le ciel pour sa bienveillance, et la forêt pour sa protection. Les grands-mères content des légendes aux plus jeunes enfants ».

[3] Mary is for everyone. Essays on Mary and Ecumenism. Edited by William McLoughlin, Jill Pinnock, 1997.

[4] René LAURENTIN. Marie, clé du mystère chrétien. Fayard, 1994.

[5] Marie s’adresse à sainte Bernadette Soubirous en patois béarnais à Lourdes.

[6] Maurice VLOBERG. La Vierge Notre Médiatrice. B. Artaud éditeur, 1938

[7] Ceci explique l’insistance de l’Eglise catholique de maintenir l’usage du Latin et sa méfiance envers l’usage des langues vernaculaires. Mais ce qui était nécessaire à une époque ne l’est plus à une autre.

Légende : Mgr Luc Ravel, évêque aux armées françaises. https://dioceseauxarmees.fr/eveque-aux-armees-francaises.html