3. Merizô « diviser, partager ». La Direction spirituelle

« Et si une maison est divisée (merizô) contre elle-même » (Mc 3, 25).

Merizô, « diviser, séparer, partager », est employé dans 13 versets du NT. Il vient de meros, utilisé dans 41 versets, qui désigne une « part, partie, territoire, contrée, province, etc. » La Piété nous fait rendre grâce de la part que Dieu nous allouée. Elle nous fait penser le rapport entre la partie et le tout, ce qui est une des fonctions de la logique, le troisième Art libéral[1]. En 2 Co 3, 10, St Paul met en relation le ministère de la condamnation et le ministère de la justice, en montrant combien le second est plus glorieux. Il fait une comparaison de deux termes. Meros est la partie du tout que notre intelligence considère et met en relation avec ce tout. Elle est un sujet, un point particulier de réflexion ou de contemplation. 2 Co 9, 3 : « J’envoie les frères, afin que l’éloge que nous avons fait de vous ne soit pas réduit à néant sur ce point-là (meros), et que vous soyez prêts, comme je l’ai dit ». Le troisième emploi de merizô est en Lc 3, 24 : « Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut subsister ». La Piété rétablit l’unité perdue. Le premier royaume que l’homme doit conquérir et unifier est lui-même.

Merizô nous conduit à parler de l’art de ‘faire la part des choses’, la Direction Spirituelle. Nous la considérons comme l’une des sept facettes du Sacerdoce car le directeur secourt son dirigé, lui apportant une aide précieuse. L’encouragement qui nous vient d’une discussion avec un directeur révèle la puissance contenue dans cet ensemble de pratiques qui entretiennent notre zèle. “Spiritual direction is meant to assist the Holy Spirit in enkindling a love which transforms the face of the earth”[2]. L’humilité, condition d’exercice de la Force de Dieu en nous, est également la condition sine qua non de la Direction Spirituelle. Il faut reconnaitre son incapacité de marcher seul sans se perdre et accepter la médiation du directeur. En outre, le directeur spirituel bénit son dirigé. La Direction Spirituelle est le chemin de l’excellence, afin de nous faire sortir de la médiocrité de la vie chrétienne ordinaire. Dans l’édifice du Sacerdoce, œuvre de la Force, la Direction est essentiellement liée à la Piété. Poursuivons notre méditation sur merizô. Le chrétien est cette « maison divisée contre elle-même » dont parle Jésus. La Piété nous unifie dans l’adoration « d’un seul Seigneur », la profession « d’une seule foi » et la réception « d’un seul baptême » (Ep 4, 5). Elle nous aide à suivre le conseil de saint Paul en Ep 4, 3 : « Appliquez-vous à garder l’unité (hénotês) de l’esprit par le lien de la paix ». Les Monastères ont pour vocation d’être l’image parfaite de la maison unifiée. Une communauté est unie dans la mesure où chacun de ses membres sont eux-mêmes unifiés (monos).

Hénotês est employé deux fois dans le NT, en Ep 4, 3 et 13. Il vient de heis, « un ». L’Esprit Saint produit l’unité dans la diversité. Il fait tenir ensemble les ‘uns et les autres’. Chaque chrétien doit se jeter au pied du Christ afin de lui demander ce que lui, individuellement, doit faire de sa vie afin d’entrer dans la vie trinitaire. Comment offrir cette vie unique que chacun d’entre nous a reçue ? Voilà une question bien personnelle. C’est cette question que vient poser le dirigé à son directeur. Celui-ci tient la place de Jésus, tel qu’on le voit dans la scène rendue en Mc 10, 17 : « Comme Jésus se mettait en chemin, un homme (heis) accourut, et se jetant à genoux devant lui : Bon maître, lui demanda-t-il, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? ». La Piété gouverne nos questionnements les plus profonds. Elle nous fait poser les bonnes questions, car toutes les questions ne sont pas bonnes. Elle nous fait également entendre les réponses, par l’ouverture du cœur qu’elle produit et que l’on appelle l’écoute[3]. L’Intelligence nous fait décider, ou non, de nous engager dans la voie que la voix de l’Esprit – relayée dans certains cas par un directeur – nous a proposée. La Piété propose, l’Intelligence dispose. Chaque personne est unique aux yeux de Dieu, et le directeur ne doit jamais perdre de vue ce fait. Il n’y a pas deux ‘cas’ identiques.

Les jésuites furent les grands défenseurs, au XVIIe siècle, de la casuistique, qui s’efforce de considérer dans les raisonnements éthiques les particularités des cas étudiés. La libéralité proprement jésuite s’oppose alors à la rigueur janséniste. La Piété marque la vie de St Ignace de Loyola, né un 24 décembre et mort un 31 juillet, jour de sa fête. Il fut un grand directeur de conscience, maître dans l’art de l’introspection. Il connut dans sa jeunesse les excès de la chair. Sa conversion eut lieu un 24 mars (1522), nuit dans laquelle il se défit de son armure et la plaça aux pieds de la statue de la Vierge noire du monastère bénédictin de Montserrat, près de Barcelone. Les Exercices spirituels sont issus de ses carnets de notes, son journal intime. Il fut attiré très fortement par Jérusalem mais empêché de s’y rendre. Il fut ordonné prêtre un 24 juin (1537) et est reçu à Rome en 1538 par le pape Paul III. Rome fut sa Jérusalem

Ignace signifie le feu. Montrons le lien entre la Piété et le feu. L’Esprit-Saint est un feu répandu sur toute chair. Pur, « feu, ardent », est employé dans 71 versets du NT. Le premier emploi est en Mt 3, 10 : « Dès la cognée est mise à la racine des arbres : tout arbre donc qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu (pur) ». Le feu est purificateur. St Ignace est passé au creuset de la souffrance, en particulier durant ses sept années à Paris. Le baptême de l’Esprit est un baptême de feu, et non plus seulement d’eau. Le baptême de l’eau (Connaissance) n’est pas douloureux. Le baptême de feu (Piété) l’est. Mt 17 est rempli de thèmes liés à la Piété : la montagne, Élie, les trois tentes, la vision de Jésus seul (au v. 8), Jean-Baptiste, se jeter aux genoux du Christ (v. 14), la guérison (v. 16), les questions de disciples, l’incrédulité et la foi (v. 20), la prière (v. 21), Capernaum (v. 24), la bouche du poisson (v. 27). En particulier, au verset 15 se trouve une phrase intriguante qui, comme chaque parole du NT, mérite toute notre attention : « Seigneur, aie pitié de mon fils qui est lunatique, et qui souffre cruellement ; il tombe souvent dans le feu, et souvent dans l’eau ». Le feu brûle et l’eau console. Le cœur humain alterne sans cesse entre la sècheresse et l’humidité, entre désolation et consolation. Nous avons vu au chapitre 6 qu’Isaac est le ‘consolé’, et Jacob le ‘désolé’. Le premier obtient tout avec facilité, comme un enfant gâté. Tout est plus difficile pour le second. Jacob est la figure de la chair qui doit être purifiée par le feu. Le baptême de l’eau nous relie au Christ dans l’esperance. Le baptême du feu nous relie au Christ dans la charité.

En Europe (Connaissance) où l’eau abonde, l’enfant est gâté, nanti. Au Moyen-Orient (Piété), l’enfant pauvre souffre de la sécheresse, mais vit dans une grande proximité avec le Christ. Le Carmel est né au Proche-Orient, cette Terre Sainte, sanctifiée depuis toujours dans le creuset purificateur des conflits. Lc 3, 17 (triple Piété): « Il a son van à la main ; il nettoiera son aire, et il amassera le blé dans son grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas ». Le Saint-Esprit est ce feu que rien ne pourra éteindre, car il a été jeté sur la terre par le Fils de Dieu. Lc 12, 49 : « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer, s’il est déjà allumé ? ». Ce feu apporte la division, entre ceux qui sont « avec » (meta) Jésus et ceux qui œuvrent contre lui. Lc 12, 52: « Car désormais cinq dans une maison seront divisés (dia-merizô), trois contre deux et deux contre trois ». Diamerizô, « partager, diviser, distribuer », est employé dans 11 versets du NT. Relevons deux emplois qui pointent vers la Piété. En Lc 22, 17, diamerizô est l’acte de « distribuer » la coupe eucharistique. En Jn 19, 24, les vêtements de Jésus sont partagés en quatre parts par les soldats. La lecture du livre du père Nicolas Buttet nous a mis sur la piste de l’interprétation suivante, qui éclaire le mystère de la présente réelle du Christ dans l’hostie. La personne de Jésus-Christ est une, comme sa « tunique » (chiton) de laine tissée par Marie et portée près du corps. Cette unité doit être l’unité de l’Église elle-même. Mais le pain de l’hostie est le « vêtement » (himation) porté par-dessus la tunique, le ‘corps du Christ’, qui lui peut et doit être partagé et distribué à tous lors de l’Eucharistie.

Metagô, « diriger », est utilisé deux fois seulement et désigne l’action de l’Esprit Saint dans nos vies, qui nous guide de façon très discrète, humble, douce, comme les anges eux-mêmes. Il le fait par petites touches presque imperceptibles, bien qu’elles le deviennent toujours plus avec l’expérience. Le Saint-Esprit se fait ‘tout petit’ pour marcher « avec » (meta) nous, comme le petit gouvernail d’un immense navire, métaphore que Jacques utilise en Jc 3, 4 : « Voici, même les navires, qui sont si grands et que poussent des vents impétueux, sont dirigés (metagô) par un très petit gouvernail, au gré du pilote ». Le gouvernail permet au pilote de garder le cap sur toute la longueur de la traversée, à chaque moment du trajet. Dans le premier emploi de metagô, Jacques utilise la métaphore du mors, très semblable à celle du gouvernail, car il sert à diriger le cheval tout entier. Jc 3, 3 : « Si nous mettons le mors dans la bouche des chevaux pour qu’ils nous obéissent, nous dirigeons aussi leur corps tout entier ». L’Esprit nous habite et nous dirige de l’intérieur. « Mors » se dit en grec chalinos. La prière met dans notre bouche la Parole de Dieu, qui prend ‘chair’ dans le NT, œuvre de la Piété dans la Foi. La métaphore du mors nous évoque celle du petit livre de l’Apocalypse que l’on avale et qui devient en nous puissance de vie.

Revenons à metagô, formé de meta, « après, avec », et de agô « conduire », harmozo, « joindre, fiancer, diriger ». Le Directeur spirituel est celui qui marche avec nous. Il est l’ami du fiancé et l’accompagne vers la chambre nuptiale. Il facilite l’union de l’âme avec Dieu en l’aidant à éloigner tout ce qui lui fait obstacle. Il est notre Jean-Baptiste, et nous aide à préparer nos noces avec Jésus-Christ. Mt 25, 10 : « Pendant qu’elles allaient en acheter l’époux arriva ; celle qui étaient prêtes entrèrent avec (meta) lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée ». La Sagesse est un autre nom de l’Esprit Saint. Les folles sont les âmes privées de la présence intime et active de l’Esprit, qui ont pris la lampe (de leur esprit) dans y mettre l’huile de l’Esprit. C’est intelligents, c’est-à-dire éclairés sur ses desseins, que Dieu veut nous faire entrer dans sa compagnie. C’est ‘chrétiennement’ intelligent – c’est-à-dire dans l’intelligence du mystère du Christ – que nous devons aller à la Messe, œuvre de l’Intelligence dans la Prière, et se mettre à table avec lui. Mt 25, 3 : « Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles ». La Direction Spirituelle (Piété) prépare aux Sacrements (Intelligence), c’est-à-dire à l’entrée dans la salle des noces où les fiançailles de la Piété s’achèvent et où la consécration de l’Intelligence est ‘consommée’, c’est-à-dire la volonté de Dieu ‘épousée’. Les Directeurs Spirituels nous aident à rester éveillés, c’est-à-dire à sortir du sommeil de notre léthargie spirituelle, afin que nous ancrions, par les Sacrements, notre vie dans la vie de Dieu, dans le grand dynamisme de la mort et la résurrection du Christ, passage obligé vers la vie véritable.

Le même Esprit qui nous fait crier ‘Abba, Père’, nous fait voir dans la figure du ‘père spirituel’ le Saint-Esprit, notre confident proche. Jésus nous a envoyé le Paraclet promis, afin qu’il continue à être avec nous et à nous supporter. Mt 17, 17 : « Race incrédule et perverse, répondit Jésus, jusques à quand serai-je avec (meta) vous ? jusques à quand vous supporterai-je ? Amenez-le-moi ici ». Par le don de l’Esprit saint qui vient reposer en nous, nous restons proches de Jésus et lui de nous. Le Père spirituel est la poule qui couve ses poussins et leur transmet la chaleur de la charité divine qui les fait éclore à leur vocation de chrétiens. Ce feu de la charité est entretenu par excellence dans les monastères, qui est un tradionnellement un lieu privilégié de la Direction spirituelle. C’est dans les monastères que l’on part à la recherche des pères abbés, les ‘prieurs’ priants. La tradition orthodoxe (Piété) est riche en figures de pères spirituels. Les Directeurs Spirituels nous montrent l’exemple de la charité, fondement de tout Apostolat. Agapê est utilisé dans 106 versets du NT. Le premier annonce le malheur (Force) du refroidissement de l’amour (Piété). Mt 24, 12 : « Et, parce que l’iniquité se sera accrue, la charité du plus grand nombre se refroidira ». L’iniquité prend racine dans la fermeture de notre esprit à la Connaissance de Dieu. Il en découle un refroidissement du cœur, qui ne peut vivre que de la présence active de Dieu. Notre cœur est fait pour recevoir Dieu, et sans ce ‘carburant’ de la Trinité, il cesse de fonctionner et de nous mouvoir. Il gèle. En Rm 13, 10, saint Paul établit clairement ce lien entre la foi et l’amour : « L’amour ne fait point de mal au prochain : l’amour est donc l’accomplissement de la foi ». Un autre verset, 1 Co 16, 24, encore plus succinct, montre bien que la relation que la Connaissance établit entre nous et la personne du Christ est le fondement de toute charité véritable : « Mon amour est avec vous tous en Jésus-Christ ».

La foi est la porte « par » (dia) laquelle Christ vient habiter en nous. Ep 3, 17 : « En sorte que Christ habite en vos cœurs par la foi ; afin qu’étant enracinés et fondés dans l’amour ». Les œuvres des saints ont pour fondement la charité. Le Conseil gouverne la manifestation des secrets de la Piété. Les saints, œuvre du Conseil, rendent visible dans leur vie l’amour qui habite leur cœur. La Piété entretient cette flamme. Les œuvres prennent racine dans la charité qu’elles expriment. Les œuvres vides de charité ne nous conduisent pas à Dieu, car Dieu est amour. On peut dire avec Luther que les œuvres ne suffisent pas. Mais on ne peut pas dire avec lui qu’elles sont inutiles et négligeables, car la charité demande à être manifestée, même si elle n’apporte pas en elle-même le salut, qui se joue dans le secret de notre cœur. 1 Co 13, 3 : « Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien ». Les œuvres sont la « preuve de notre charité ». 2 Co 8, 24 : « Donnez-leur donc, à la face des Églises, la preuve de votre charité, et montrez-leur que nous avons sujet de nous glorifier de vous ». Le père spirituel nous aime du même amour par lequel Dieu nous appelle ses enfants. 1 Jn 3, 1 : « Voyez quel amour le Père nous a témoigné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ! Et nous le sommes. Si le monde ne nous connait pas, c’est qu’il ne l’a pas connu ». Le directeur spirituel est celui qui veille sur ses dirigés afin, comme le dit Paul en He 10, 24, de les « exciter à la charité et aux bonnes œuvres ». Ce verset, il nous semble, résume toute l’essence de la Direction spirituelle.

Katanoéô, « veiller », est employé dans 14 versets du NT. Il signifie « regarder de près, examiner, considérer avec attention », comme on surveille du lait sur le feu ou les jeux d’un enfant afin qu’il ne se mette pas en danger. Le premier emploi est en Mt 7, 3 : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois (katanoéô)-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? ». La paille dans l’œil du frère nous semble immédiatement visible mais notre propre poutre mérite que nous nous examinions de plus près, car bien que plus grosse, elle nous est plus cachée. Le retour sur nous-mêmes requiert une attention et une profondeur de vue qui n’est pas naturelle. Le don de Piété nous fait entrer en nous-mêmes et nous fait voir ce qui n’est pas évident à l’œil ‘nu’, c’est-à-dire sans la lumière de l’Esprit. La charité donne au directeur spirituel une clairvoyance bienveillante qui aide le dirigé à mieux se connaitre. Katanoéô ouvre le verset de Lc 12, 24 dans lequel Dieu nous fait nous voir dans la lumière de sa générosité, expression de son amour pour nous. L’essence de l’action de la Piété en nous est de nous faire voir que tout est don, et donc de nous faire rendre grâce sans cesse. Pour cela, notre regard doit être transformé, afin de remonter à la source du don et croire que Dieu est le grand pourvoyeur. Lc 12, 24 : « Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’ont ni cellier ni grenier ; et Dieu les nourrit. Combien ne valez-vous pas plus que les oiseaux ! ».

Le directeur spirituel nous conduit sur le chemin de la recherche de notre vocation en nous faisant voir les dons et talents dont Dieu nous a comblés. Ils n’influencent pas les choix que nous seuls pouvons faire (Intelligence), mais éclairent le regard que nous portons sur nous comme enfants gâtés de Dieu. En He 3, 1, il nous est demandé de considérer la vie de Jésus-Christ afin, on peut l’imaginer, de voir comment toute sa vie a été la manifestation de sa filiation divine. Jésus a tout fait au nom du Père. Il a ramené tout son être au Père, en offrant au Père cette vie que le Père lui avait donnée. La Direction spirituelle nous conduit et nous prépare à faire cette même offrande. Œuvre de la Piété dans le Sacerdoce, elle fait de nous des hommes pieux. Nous voyons notre vie entière comme don de Dieu, un don à lui rendre. Cette vision juste de nous-mêmes est l’œuvre de l’Esprit de Piété en nous, dont Jacques déplore en Jc 1, 24 la perte : « et qui, après s’être regardé, s’en va, et oublie aussitôt quel il était ». En Jc 1, 23, Jacques utilise la métaphore du miroir dans lequel on « regarde » son « visage naturel ». Les hommes ont été faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. La chute nous a retiré la ressemblance mais pas l’image. La Connaissance qui attache notre esprit à la personne de Jésus-Christ est l’acte de se regarder dans un miroir pour retrouver notre visage naturel d’hommes faits à l’image de Dieu, c’est-à-dire intelligents, capables de le connaitre. La ressemblance est la mise en œuvre de cette image par l’exercice de l’amour. Le potentiel (Connaissance) de notre filiation ne s’actualise (Piété) que par le ‘commerce’ intime avec Dieu que la Piété gouverne. Jésus-Christ ne devient vivant en nous que par la Piété qui nous le fait véritablement aimer. Toute la Prière est l’œuvre par laquelle nous conservons la mémoire de notre visage, ‘tels que nous sommes’ aux yeux de Dieu. Le directeur spirituel nous accompagne dans cette aventure. Sainte Thérèse d’Avila, docteur de la Piété et maîtresse en oraison, a beaucoup parlé de ce sujet.

Kathêgêtês, « directeur, maître », est employé dans deux versets du NT. Le deuxième est Mt 23, 10 : « Ne vous faites pas appeler directeurs (kathêgêtês), car un seul est votre Directeur (kathêgêtês), le Christ ». On retrouve le préfixe kata, « en bas », de katanoeô, « regarder en dedans », suivi du verbe hêgéomai, « mener, conduire », employé dans 27 versets. On trouve hêgéomai en He 13, 17 : « Obéissez à vos conducteurs (hêgéomai), et ayez pour eux de la déférence, car ils veillent sur vos âmes comme devant en rendre compte ; qu’il en soit ainsi, afin qu’ils le fassent avec joie, et non en gémissant, ce qui ne vous serait d’aucun avantage ». Conduire une âme, c’est d’abord la considérer en Christ, c’est-à-dire la regarder à la lumière du dessein de Dieu pour elle.

La Direction nous aide à distinguer clairement la bonne marche à suivre. Elle nous permet de faire d’importantes distinctions qui aident à clarifier notre expérience humaine, par exemple entre la tolérance et la faiblesse, entre la générosité et l’extravagance, entre la gentillesse et l’indulgence, etc.[4]. Les directeurs nous aident à démasquer le vrai du faux, à découvrir les illusions subtiles qui s’infiltrent sans cesse dans notre esprit. Il nous fait résonner, philosopher, penser, en chrétiens. Diakrinô est employé dans 18 versets du NT. Il est forme de dia, « par, à travers », et de krinô, « juger ». Discerner, c’est juger à travers, par. La Direction nous permet de discerner les signes des temps dans notre vie et la providence divine à l’œuvre. Elle nous permet de bien comprendre les signes (sêméion) que le Seigneur nous envoie pour nous guider. Elle s’appuie sur l’expérience, qui seule peut convaincre et convertir. L’expérience spirituelle du directeur est mise à profit dans son dialogue avec le dirigé. Elle n’est pas corrélée à son âge et l’on peut être dirigé par plus jeune que soi, pourvu que la personne ait l’expérience de la vie chrétienne[5]. Un des sens de diakrinô est le « doute ou hésitation ». Le directeur nous aide à lever les hésitations que nous pourrions avoir et nous installe ainsi solidement dans la certitude. L’Esprit-Saint est convainquant. La croyance devient certitude. Ac 10, 20 : « Lève-toi, descends et pars avec eux sans hésiter (diakrinô), car c’est moi qui les ai envoyés ». Il nous réconforte dans nos choix, ou non. Les bons choix sont ceux conformes à la volonté de Dieu. Il nous soutient dans le discernement des esprits et nous aide à distinguer les bonnes des mauvaises influences. Le directeur facilite et dirige notre examen de conscience, afin que nous connaissions mieux nos défauts dominants. 1 Co 11, 31 : « Si nous nous jugions (diakrinô) nous-mêmes, nous ne serions pas jugés ».

Les directeurs se font l’écho de l’ordre que nous recevons de Dieu. Ils nous aident à trouver notre vocation. Ils nous mettent sur la voie, comme l’étoile (Piété) du berger qui conduit les trois rois mages vers le Christ. Ils se font des amplificateurs de la voix de l’Esprit pour le dirigé. L’Esprit Saint est le véritable directeur. Phônê est employé dans 129 versets du NT. Le deuxième emploi, en Mt 3, 3, rappelle le lien étroit entre Jean Baptiste, figure par excellence du directeur spirituel, et la Piété : « Jean est celui qui avait été annoncé par Isaïe, le prophète, lorsqu’il dit : C’est ici la voix de celui qui crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers ». Le troisième emploi nous présente une image de la Trinité, par la parole du Père présentant, par la voix de l’Esprit, son Fils bien-aimé. Mt 3, 17 : « Et voici, une voix fit entendre des cieux ces paroles : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection ». La même voix résonne en Mt 17, 5, avec l’exhortation de l’écouter. L’ouïe est le sens spirituel lié à la Force. En Lc, la voix se fait entendre en Lc 3, 22. L’Esprit-Saint, voix du Père, est celui qui, à son tour, nous fait donner de la voix pour glorifier le Père. Lc 17, 15 : « L’un d’eux, se voyant guéri, revint sur ses pas, glorifiant Dieu à haute voix ». Il est la figure du dixième (Piété) paralytique qui, guéri, vient remercier Jésus pour sa guérison, alors que les neuf (Connaissance) autres ont déjà ‘oublié’ la grâce qui leur a été faite. Ils ont sans doute le souvenir ce qui leur est arrivé, mais ils n’ont pas la Piété qui la leur fait attribuer à Dieu dans une relation vivante de gratitude. Les premiers sont les Pharisiens, objet de la colère de Jésus, les hommes dont la foi est lettre morte car elle ne conduit pas à la prière. Ils sont bloqués à la deuxième étape du chemin de retour vers Dieu. Est-ce le sort du grand nombre ? Comment inverser la proportion ? Par la prière, bien sûr.

Le directeur spirituel nous aide à entendre la voix de l’Esprit en nous. Jn 3, 8 : « Le vent souffle où il veut et tu entends le bruit (phônê), mais tu ne sais pas d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit ». Au début de la vie spirituelle, il est très utile pour distinguer la voix de l’Esprit en nous. Mais il n’est pas toujours nécessaire, et il le devient de moins en moins au fur et à mesure que le chrétien progresse dans sa vie d’oraison. « L’art de la direction est d’apprendre à s’en passer »[6]. Il peut reprendre les paroles de saint Jean-Baptiste en Jn 3, 29 : « Celui à qui appartient l’épouse, c’est l’époux ; mais l’ami de l’époux, qui se tient la et qui l’entend, éprouve une grande joie à cause de la voix de l’époux : aussi cette joie, qui est la mienne est parfaite ». Le père spirituel nous aide à entendre la voix de l’Époux, qu’il entend lui-même. En Jn 10, phônê est utilisé quatre fois pour décrire la voix du Pasteur des brebis, qui les appelle et les conduit. Jésus (Connaissance) nous conduit par la voix de l’Esprit Saint (Piété). Jn 10, 3 : « Le portier lui ouvre, et les brebis entendent sa voix ; il appelle par leur nom les brebis qui lui appartiennent, et il les conduit dehors ». Le portier est celui qui ouvre la porte au vrai berger, afin que sa voix soit entendue. Le Saint-Esprit est ce portier. Il vient en nous ouvrir la porte de notre cœur à la parole de Dieu.

Autres thèmes reliant la Direction spirituelle à la Piété : la guérison spirituelle, les prêtres (l’exemple du saint Curé d’Ars), l’amour nécessaire entre le directeur et son dirigé, le dialogue intime, la prière du Veni Creator, la douceur requise, l’Évangile (la ‘parole d’Évangile’ du directeur), les retraites spirituelles, les âges de la vie, les tentations, la contagion de la foi, la durée du travail de Direction, etc. Peut-on imaginer différentes figures de Direction spirituelle, telles que le père spirituel, le directeur spirituel, l’accompagnateur, etc…

NOTES

[1] Notre méditation sur les Arts libéraux nous a conduits à la correspondance suivante : Grammaire et Crainte, Rhétorique et Connaissance, Logique ou Dialectique et Piété, Arithmétique et Intelligence, Géométrie et Force, Astronomie et Conseil, Musique et Sagesse.
[2] Thomas DUBAY, Seeking Spiritual Direction, Franciscan Media, 1994.
[3] Jacques PHILIPPE, À l’école de l’Esprit Saint, Éd. des Béatitudes, 2002.
[4] Dietrich von HILDEBRAND, Trojan Horse in the City of God, Franciscan Herald Press, 1967.
[5] Francis FERNANDEZ-CARVAJAL, Through Wind and Waves. On being a spiritual guide, Scepter, 2012.
[6] François VANDENBROUCKE, OSB, Direction spirituelle et hommes d’aujourd’hui, Beauchesne, 1956.

Légende : Sainte Marguerite-Marie Alacoque et saint Claude de la Colombière, son confesseur à Paray-le-Monial.u