2. Teknon, « enfants ».

« Et ne prétendez pas dire en vous-mêmes : nous avons Abraham pour père ! Car je vous déclare que de ces pierres-ci Dieu peut susciter des enfants (teknon) à Abraham » (Mt 3, 9).

L’enfance n’est pas une catégorie biologique mais une construction sociale, issue d’une plus grande perception du mystère de l’Incarnation. Dans L’Enfant maitre de simplicité, le philosophe chrétien Thierry Avalle cite Hans Urs von Balthasar : « Dans les civilisations extra-chrétiennes, l’enfant n’a qu’une signification provisoire. Il n’est que l’anticipation de l’homme mûr. Il faut l’Incarnation pour nous montrer la signification non seulement anthropologique, mais aussi théologique, éternelle de la naissance »[1]. L’Incarnation donne toute sa valeur à l’enfance car la foi en Jésus-Christ nous fait naitre à une vie nouvelle, la vie des enfants de Dieu. Jésus est le Fils de Dieu, qui le voit sans cesse comme son enfant, quel que soit son âge. Le don de Crainte nous fait penser la créature ‘sous’ le Créateur. Le don de Connaissance nous fait penser le Créateur ‘sous’ la créature : le Dieu de l’immensité s’est fait tout petit dans les bras de la nouvelle créature, Marie. La Mère de Dieu est la première à porter Jésus dans ses bras. Elle ne le confie à porter qu’à ceux qui se sont ‘lavés les mains’, c’est-à-dire à ceux qui ont renoncé au péché. Le deuxième sacrement, la confirmation, fait naitre Jésus au monde et le met dans nos bras. Le baptême le fait naitre mystérieusement en nous, mais il reste caché. Lors de notre confirmation, il est manifesté aux yeux du monde entier par la foi que nous proclamons tout haut. Jésus devient alors l’objet de tous nos soins et la croissance de notre foi est l’écho de la croissance de l’enfant Jésus. L’enfance, comme la foi, est un trésor, et, comme la foi, elle est de nos jours en crise. Dans The disappearance of childhood, Neil Postman retrace l’histoire de l’idée de l’enfance depuis son émergence au XVIe siècle[2]. Il serait intéressant de rapprocher cette histoire de celle de la foi chrétienne depuis cette période : l’enfance est formée et soutenue par la foi. Elles s’épanouissent et déclinent en même temps. Dans The Way of the Lamb, John Savard présente l’esprit de l’enfance tel qu’il transparait dans l’œuvre de quelques figures chrétiennes modernes: sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Charles Péguy, Georges Bernanos, G K Chesterton et Hans Urs von Balthasar. La prépondérance d’écrivains dans cette liste de témoins rappelle le lien entre la Littérature et la Connaissance, cette littérature si importante dans la vie des enfants. Balthasar, « l’homme le plus cultivé de notre temps » selon son mentor de Lubac, est un théologien placé sous le signe de la Connaissance. Il est l’un des théologiens dont la culture littéraire immense a été mise au profit d’une démonstration de la foi.

Le mot grec teknon, « enfant », est employé dans 90 versets du NT. En Mt 9, 2, Jésus appelle le paralytique son enfant : « Et voici, on lui amena un paralytique couché sur un lit. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés ». C’est la foi qui fait de nous des enfants de Dieu. Les enfants ont une totale confiance en leurs parents et sont des modèles de foi : ils écoutent et croient ce qu’on leur dit. Leur esprit encore jeune et malléable est naturellement ouvert. Il se forme de tout ce qu’ils voient et entendent. Ils sont curieux et ont encore la capacité de s’intriguer. Ils ne pensent pas tout savoir, comme les Pharisiens ou les bourgeois des temps modernes qui vivent toute leur vie sur les quelques maigres acquis de leur adolescence. Les enfants ont une capacité supérieure de perception. Ils sont entièrement absorbés dans ce qu’ils regardent et entendent. Ils observent avec intensité le monde autour d’eux. Ils ont aussi une mémoire extraordinaire et apprennent très facilement. Le don Connaissance domine la deuxième partie de la vie, de 7 à 14 ans. C’est le moment d’aller à l’école et d’apprendre le maximum de choses. A aucun moment de notre vie l’apprentissage est un tel besoin. Il est par ailleurs naturel et facile. Cet âge est celui où les enfants ont la foi. C’est le moment de la première communion. Cette foi doit être renouvelée à la fin de cette période, vers 14 ans, lors de la confirmation. Elle ne l’est pas toujours, car le jeune sort de l’enfance et la foi, lorsqu’elle demeure, n’est alors plus naturelle (héritée du milieu familial), mais surnaturelle (accordée par Dieu). En Mt 23, 37, Jésus témoigne de son affection pour les enfants d’Israël : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu ! ».

La poule qui couve ses poussins est une métaphore de l’Eglise que la Piété rassemble autour du foyer de chaleur du Sacré Cœur de Jésus-Christ. La Connaissance doit être couvée par la Piété, c’est-à-dire tenue précieusement au chaud, dans l’immobilité de la position assise, la position privilégiée de la prière chrétienne. Alors elle peut grandir et faire naitre l’Eglise quaternaire : l’Apostolat, le Sacerdoce, le Magistère et la Civilisation. En nous faisant voir que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, le don de Connaissance nous fait aussi prendre conscience que nous sommes tous, à la suite du Christ, les enfants du Père, et que nous pouvons tous dire ensemble le Notre Père. Rm 8, 16 : « L’Esprit lui-même rend témoignage déjà notre esprit que nous sommes enfants de Dieu » ou encore 1 Jn 3, 2 : « Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté ; mais nous savons que, lorsque cela sera manifesté, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est ». Les enfants véritables sont ceux qui reconnaissent la paternité de leur père, et qui acceptent de vivre dans cette influence. Ils acceptent d’être éduqués par le père, contrairement aux rebelles qui veulent être leurs propres éducateurs. Rm 9, 7 : « Et, pour être la postérité d’Abraham, ils ne sont pas tous enfants ; mais il est dit : En Isaac sera nommé pour toi une postérité ».

Isaac est le modèle de l’enfant. Dans la formule ternaire du Dieu « d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », nous retrouvons une image de la Trinité. De même que Jésus, Isaac est l’enfant de la promesse. Dans Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob[3], Watchman Nee met en évidence le lien entre le mystère du Fils et le patriarche Isaac. Chaque patriarche fait respectivement et par excellence l’expérience du Père, du Fils et de l’Esprit. « L’histoire d’aucun individu ne dépeint le Seigneur Jésus comme le Fils autant que l’histoire d’Isaac » nous dit Nee[4], par le fait même, précisément, que sa « naissance ne fut pas fonction de la chair mais fonction de la promesse de Dieu ». Rm 9, 8 : « C’est-à-dire que ce ne sont pas les enfants selon la chair qui sont enfants de Dieu, mais que ce sont les enfants de la promesse qui sont regardés comme la postérité ». La naissance selon l’Esprit est notre propre nativité. Elle donne naissance et entretient en nous un esprit d’enfance, une naïveté spirituelle qui nous fait accueillir avec bonne foi la parole de Dieu. La proximité étymologique des mots « naitre » et « nature », du latin natus, pointe vers leur ancrage dans la même réalité : le Père source de vie et de sagesse que le don de Connaissance nous révèle. Les enfants reçoivent tout de leurs parents, ou de ceux qui tiennent leur place auprès d’eux. En particulier ils doivent conserver dans un monde perverti la droiture qu’ils auraient eu la chance de recevoir d’eux. Les valeurs que la vie familiale a inculquées aux enfants doivent continuer à guider leurs pas une fois qu’ils ont quitté leur foyer d’origine. En Ph 2, 15, Saint Paul résume le modèle de vie de tout chrétien: « Afin que vous soyez irréprochables et purs, des enfants de Dieu irrépréhensibles au milieu d’une génération perverse et corrompue, parmi laquelle vous brillez comme des flambeaux dans le monde ». La Crainte de ce verset 15 nous rend « irréprochables et purs » par la haine du péché qu’elle entretient en nous.

NOTES

[1] Thierry AVALLE. L’Enfant maitre de simplicité. Editions Parole et Silence, 2009.
[2] Neil POSTMAN. The disapperance of childhood. Vintage Books, 1982.
[3] Watchman Nee. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Living Stream Ministry. 1988.
[4] Op. cit. p. 93.

Légende : Lucas Cranach, l’ancien, 1472 – 1553, Jésus bénit les enfants, 1540, musée d’art de Francfort