2. Télônes « publicains ».

« Comme Jésus était à table dans la maison de Levi, beaucoup de publicains et de gens de mauvaise vie se mirent à table avec lui et avec ses disciples ; car ils étaient nombreux, et l’avaient suivi » (Mc 2, 15).

Télônes est employé dans 20 versets du NT. Les publicains sont les collecteurs d’impôts. Ils sont méprisés du peuple juif, qui les considère comme des fraudeurs, car ils imposent souvent des montants excessifs. Matthieu-Levi est l’un des leurs. Les publicains et gens de mauvaise vie qui se mettent à table avec Jésus sont considérés comme des pécheurs. Mais ils sont quand même les instruments du Christ. Jésus Christ est venu pour les pécheurs, et les pécheurs peuvent à leur tour se faire apôtres d’autres pécheurs. Paraptoma, « offense, péché, faute, chute », est employé dans 19 verset du NT. Eph 2,1 résume simplement la situation de l’homme après la chute : « Vous étiez morts par vos offenses (paraptoma) et par vos péchés (harmatia) ». La grâce de Dieu nous rend à la vie avec le Christ (Ep 2, 5 et Col 2, 13). Paraptoma vient de parapiptô, « tomber à côté d’une personne ou d’une chose, glisser de côté », dont le seul usage est en He 6, 6. Ceux qui sont tombés doivent être « renouvelés et ramenés à la repentance ». Tous les hommes sont tombés. Piptô, employé dans 85 versets du NT signifie « descendre d’un lieu élevé vers un lieu plus bas ». Il désigne également l’action de se prosterner aux pieds de quelqu’un, comme en Mt 4, 9 : « Et lui dit : Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m’adores ». Le péché originel a consisté, en réalité et malgré nous, à nous mettre aux pieds de Satan, l’ange lui-même déchu. Satan a osé tenter le Fils de Dieu incarné lui-même de se prosterner devant lui. La réponse de Jésus, au verset suivant, nous rappelle l’essence de la justice chrétienne, c’est-à-dire de la Piété : « Jésus lui dit : Retire-toi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul ».

Les rois mages viennent se prosterner devant Jésus nouveau-né. Mt 2, 11 : « Ils entrèrent dans la maison virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et adorèrent ; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe ». Ces trois rois mages, Balthasar, Melchior et Gaspard, ne représentent-ils pas la Sainte Trinité que l’Incarnation fait entrer et demeurer dans la Création ? La fête de l’Épiphanie achève la deuxième période de l’Année liturgique, le temps de Noël. Les rois viennent adorer le seul et unique Seigneur, Jésus-Christ, le Sol Invictus, disque solaire représenté par la galette des rois. Ce soleil brille sur tous les hommes, mais seule une partie des hommes reçoivent le germe de la Foi, la fève cachée dans la galette et qui grandira en un grand arbre. Les rois mages représentent les puissants de la terre venus faire allégeance au Roi du Ciel. Ces puissants sont connus de tous. Ils sont des hommes politiques. La vie publique est un long chemin de croix, une véritable passion. En effet, Jésus nous dit en Mt 12, 30 : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi, et celui qui n’assemble pas avec moi disperse ». L’homme public doit choisir son camp. Au service de qui et de quoi met-il sa vie publique? À la Confirmation, le jeune chrétien publie sa foi devant tous. Il devient, aux yeux de tous les hommes, un soldat du Christ et entame alors sa vie publique de chrétien, prêtant allégeance au Seigneur.

Ce sacrement nous rappelle la cérémonie d’adoubement du chevalier, qui, au château de son parrain, vient de passer la deuxième partie de sa vie (à partir de sept ans) en apprentissage. Cette formation de page est suivie d’une formation d’écuyer, qui lui apprend le combat à cheval. Pendant la cérémonie de l’hommage, l’écuyer devient chevalier de son suzerain, qui lui remet l’étendard symbole du fief. Dans la Confirmation, le jeune chrétien prête serment au Seigneur Jésus. Satan n’a de cesse de chercher à corrompre et détourner la vie publique, afin qu’elle serve sa cause, et non celle de Dieu. Ceux qui y entrent sans être ancrés dans la lumière du Christ deviendront vite – souvent malgré eux, mais parfois sciemment – les marionnettes inconscientes des forces du mal et, comme Satan est un mauvais maitre, il provoque la chute de ceux qui l’ont servi un temps. Cette chute est salutaire, car les hommes qui se sont élevés, une fois humiliés et rabaissés, peuvent alors refonder leur vie sur le roc solide de la vérité, loin du mensonge. Satan inspire aux hommes un amour dérèglé du pouvoir[1].

[1] Margaret COOK, Lords of Creation. The demented world of men in power, Robson Books, 2002.

Plusieurs mots grecs désignent la puissance, et ils sont bien sûr liés au don de Force, mais nous voulons montrer qu’ils sont aussi liés à la Connaissance, comme l’aphorisme latin « scientia potentia est » l’exprime. Il est attribué à Francis Bacon. Son secrétaire, Thomas Hobbes, reprit cette phrase dans le Léviathan (1651), réflexion sur les différents types de pouvoir, en particulier l’aristocratie, la monarchie et la démocratie. Kratos, « puissance », est employé dans douze versets du NT. Le premier emploi, en Lc 1, 51, dans le Cantique de Zacharie, va droit au but : « Il (le Tout-Puissant) a déployé la force de son bras ; Il a dispersé ceux qui avaient dans le cœur des pensées orgueilleuses ». Comment ne pas voir dans cette image une armée en déroute, ou encore la tour du XVIe arcane du Tarot qui s’écroule, et jette à terre ses occupants. Cette tour est l’image du monde, un des trois ennemis de l’homme, que l’on peut imaginer placé entre Satan (Crainte) et la chair (Piété). Le monde est le réseau de relations humaines que l’on met en place pour s’élever vers les sommets du pouvoir, en instrumentalisant des individus dans des jeux d’influence. Les hommes ‘élevés’ ne tiennent en hauteur que sur ce château de cartes qu’ils entretiennent à la force de leur jeux de mots et d’esprit, toutes ces paroles et petits mots bien ciselés et ciblés qu’ils envoient, comme des flèches, lors des réunions, cocktails et autres situations mondaines, afin de faire leur effet, c’est-à-dire qu’on se prosterne, d’une façon ou d’une autre, à leurs pieds. Ces hommes sont pleins de pensées orgueilleuses, car ils ne servent que leurs propres intérêts. C’est la tentation permanente de la vie politique.

Il ne faut bien sûr pas limiter la politique à l’action des hommes politiques. Elle inclue d’autres activités publiques telles que la presse, les œuvres de charité, les initiatives de la société civile, les spectacles, etc. La vie publique risque sans cesse de nourrir l’idolâtrie et de détourner les regards de la connaissance la plus importante: la connaissance des hommes dans la lumière du Christ. Le don de Connaissance nous communique une lucidité surnaturelle qui nous fait voir nos frères comme Dieu lui-même les voit. Alors, nous ne pouvons plus les instrumentaliser, et le monde, instrument de Satan et broyeur d’hommes (tel Chronos avalant ses enfants ou l’Ogre des mythologies, que l’on appelle de nous jours le ‘système’), se défait comme une armée en déroute. Le monde, tissé de ‘pensées orgueilleuses’, laisse la place à la puissance de la Parole de Dieu qui plante dans notre esprit des pensées altruistes. Jésus-Christ vient demeurer chez Levi le publicain, image du monde (le Levi-athan) corrompu afin de le transformer de l’intérieur et d’en faire un lieu de vie et non de mort. L’Incarnation du Fils de Dieu a conduit à l’anéantissement de la puissance de mort que détenait le diable. He 2, 14 : « Ainsi donc, puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participe lui-même afin que par la mort, il anéantit celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable ». Seule la vérité du Christ peut contrer la croissance du règne du péché, appelé plus récemment la ‘culture de mort’, par Saint Jean-Paul II, en 1993 dans l’encyclique Evangelium Vitæ.

NOTES

Légende photo : Jésus appelle le publicain Matthieu