24.Chara « joie ». Les Jeux

<br /> « Pour toute la joie que nous éprouvons à cause de vous, devant notre Dieu ! » (1 Th 3, 9).</p> <p>

La deuxième partie de ce verset de 1 Th 3, 9 nous donne l’occasion de présenter le lien entre la Piété et la joie, sans doute l’un des thèmes qui décrit le mieux l’œuvre de ce don en nous. La joie dont parle Paul est éprouvée « devant », emprosthen, Dieu, c’est-à-dire en sa présence. C’est bien ce qu’opère la Piété : elle nous place devant Dieu, dans un face à face intime qui dure jusqu’à ce que l’un des deux détourne son regard, comme dans la vie humaine. Sur terre, ce face à face est toujours à recommencer. Chara, « joie », est employé dans 57 versets du NT. Le premier emploi est en Mt 2, 10 : « Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie (chara) ». L’étoile est le symbole de la présence de Dieu le transcendant dont la lumière arrive jusqu’à nous, le lointain qui se fait très proche. La joie surnaturelle que nous apporte la Piété est ancrée dans la connaissance surnaturelle que nous apporte la Connaissance, comme l’ange de Lc 2, 10 nous le rappelle : « Mais l’ange leur dit : Ne craignez point ; car je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie ». Notre joie provient des bonnes nouvelles que nous entendons, la meilleure des bonnes nouvelles étant la venue du Sauveur dans le monde et sa victoire sur le péché et la mort : « Après avoir été accompagnés par l’Eglise, ils poursuivirent leur route à travers la Phénicie et la Samarie, racontant la conversion des païens, et ils causèrent une grande joie à tous les frères ». La foi est une source de joie infaillible et les exemples abondent dans la Bible pour le montrer. 2 Co 1, 24 : « non pas que nous dominions sur votre foi, mais nous contribuons à votre joie, car vous êtes fermes dans la foi ».

La Prière est le plus souvent une source de joie. Lc 24, 52 (triple Piété) : « Pour eux, après l’avoir adoré, ils retournèrent à Jérusalem avec une grande joie ». La joie s’accompagne d’un sentiment de dilatation du cœur que Dieu opère lorsqu’Il vient y faire sa demeure. Notre cœur est fait pour recevoir Dieu. Jn 16, 24 : « Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom. Demandez, et vous recevrez, afin que votre joie soit parfaite ». Après la Pentecôte, les disciples ont reçu l’Esprit et le verset d’Ac 13, 52 est encore plus clair sur le lien entre la joie et l’inhabitation du Saint-Esprit : « tandis que les disciples étaient remplis de joie et du Saint-Esprit ». La joie est l’un des fruits du Saint-Esprit et un signe que le Seigneur demeure en nous. Rm 14. 17 : « Car le royaume de Dieu, ce n’est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie, par le Saint-Esprit ». La joie est l’expression dans notre chair que nous sommes déjà entrés dans la vie surnaturelle, ou encore qu’elle nous habite déjà. Le Christ vit en nous et nous vivons déjà dans son éternité, sans la crainte d’être dépossédés de ce trésor. He 10, 34 : « En effet, vous avez eu de la compassion pour les prisonniers, et vous avez accepté avec joie l’enlèvement de vos biens, sachant que vous avez des biens meilleurs et qui durent toujours ».

Il se produit même que le sentiment de joie nous soit retiré, afin que nous nous rappelions que seul compte Celui qui nous procure cette joie. La sècheresse spirituelle est la troisième forme de l’ascèse, en relation avec la Piété. Mère Teresa a connu cette sécheresse pendant cinquante ans. Dans ces ténèbres, elle se compare à saint Jean-Baptiste, qui conduit les âmes vers la l’Epoux mais ne prend pas part lui-même à la joie de l’union. Le 25 février 1963, elle écrit au père Neuner : « J’ai essayé hier soir de me rappeler tout ce que vous m’aviez dit et je n’ai pu me rappeler qu’une seule chose – que je n’appartiens qu’à Dieu. J’avais pris tant de votre temps et je n’en tire aucun profit. Je suis plus que jamais déterminée à répandre la joie où que j’aille – le parfum de la joie du Christ. Puisqu’elles (les sœurs) ne m’appartiennent pas – je serai un saint Jean-Baptiste pour Jésus – Je me réjouirai parce que l’Epoux a son épouse. Jésus a l’amour de mes Sœurs et bientôt, si Dieu le veut, il aura l’amour des Frères aussi. Père, si c’est possible écrivez parfois, comme vous parlez – je veux être seulement à Dieu »[1]. Ce « Père, si c’est possible écrivez parfois » est une supplique à Dieu le Père lui-même, qui nous parle et nous console dans notre intimité. On retrouve des échos de sainte Thérèse de Lisieux dans ces pages émouvantes. Ces deux saints sont maintenant dans la joie du ciel et « passent leur ciel à faire du bien sur terre » (Thérèse de Lisieux).

Le Père d’Elbée décrit ainsi cette expérience: « Et quand Jésus se cache, dans ces épreuves intérieures si douloureuses, de sécheresse, d’aridité, d’angoisses, dans les ténèbres ; quand tous ces mots d’amour, de confiance, d’abandon ne nous disent plus rien, ne nous touchent pas, ne nous atteignent plus…, quelle âme n’est pas passée par ces nuits ? »[2]. Oui, Dieu joue à cache-cache avec nous, afin de purifier notre foi. « Le pur amour se réalise dans la pure foi et la pure foi se réalise dans les ténèbres, de même que ‘la force se perfectionne dans la faiblesse’ ». Dieu ne se rend présent que lorsqu’il le choisit, et comme il l’entend. Le thème de la joie nous conduit donc à parler des Jeux, l’œuvre de la Piété dans la Culture. Cet ensemble inclue les activites suivantes : la pratique musicale, les jeux de mots, les jeux de hasard, les jeux de société, les jeux sportifs, le jeu théâtral /cinématographique, les jeux du cirque. Il y a dans le jeu tous les éléments propres à la Piété. On peut dire qu’ils sont une préparation naturelle à la rencontre avec Dieu. En particulier, le caractère ludique de la liturgie est bien connu [3].

Tout d’abord, le jeu est l’occasion de se rencontrer soi-même et on peut dire que le « je » émerge et s’affirme dans le jeu. On joue pour être et on joue à être soi-même. « Le jeu exprime la pure essence enfantine. C’est l’unique moyen dont elle dispose pour s’éprouver et se connaitre. Jouer, c’est affirmer sa singularité »[4]. Ego, « moi, je », est employé dans 330 versets du NT. Le premier à dire « je » dans le NT n’est pas Jésus mais Jean-Baptiste, en Mt 3, 11 (extrait) : « Moi (ego), je vous baptise d’eau ». Le Baptiste est bien conscient de sa place de précurseur du Christ. En Mt 24, 5, Jésus prévient que certains n’auront pas la même sagesse, et se prendront pour le Christ : « Car plusieurs viendront sous mon nom, disant : c’est moi qui suis le Christ. Et ils séduiront beaucoup de gens ». La séduction est sans doute le jeu le plus répandu, où l’on joue à être qui l’on n’est pas, et ce faisant, on le devient parfois. La vie chrétienne est une vie d’imitation du Christ. En Mc 10, 38, Jésus semble nous mettre au défi : « Jésus leur répondit : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je (ego) dois boire, ou être baptisé du baptême dont je (ego) dois être baptisé ? ». Ce baptême est le baptême du feu de la souffrance. On n’imite véritablement Jésus qu’en montant aussi sur la Croix.

L’Imitation de Jésus de Thomas a Kempis est une œuvre anonyme de piété chrétienne que tous les adolescents devraient lire. Elle fut traduite en français en 1656 par le grand auteur classique français Jean Corneille, mort un 1er octobre, fête de sainte Thérèse de Lisieux et jour de Piété. Corneille dans le NT est la figure de l’homme que le Saint-Esprit touche directement et que St Pierre baptise ensuite. La Piété aide à faire les choix moraux importants de la vie, lorsque l’on se trouve en face de « dilemmes cornéliens ». Elle préside aux discernements (cf. notre lien entre la direction spirituelle et la Piété). Le jeu lui-même est plein de ces choix et on apprend à se connaitre dans ces moments-là.

En Jn 10, Jésus dit dix fois « moi », ego. On retrouve en Jn 10, 17 l’acte fondamental qui fait de nous des chrétiens, le don de soi à Dieu pour mieux se retrouver: « Le Père m’aime, parce que je (ego) donne ma vie, afin de la reprendre ». La vie chrétienne est un dialogue incessant qui se tient en présence de Dieu entre le vieil homme et le nouvel homme. Le vieil homme n’est pas détruit mais transformé, renouvelé. Toute notre vie, ces deux personnalités cohabitent en nous, sous le regard de Dieu. L’homme d’après la chute est tiraillé entre le ciel et la terre, entre le bien et le mal, en le vieux et l’ancien, etc. Il est fondamentalement divisé. Schizo, « se diviser, se déchirer », est employé dans 9 versets du NT. Il est principalement appliqué au voile du temple qui séparé le profane du sacré, l’humain du divin. Mc 15, 38 : « Le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ». En Mc 1,10, il désigne la déchirure du ciel lors du baptême et de la confirmation du Christ: « Au moment où il sortait de l’eau, il vit les cieux s’ouvrir (schizo) et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe ». Notre crâne est une coupole qui surplombe la terre entourée d’eau, notre cerveau. Il est dur comme de la pierre, mais Dieu a le pouvoir de le fendre en deux afin de faire rentrer la connaissance de lui-même dans notre tête, par le don de Connaissance. En Mt 27, 51, on retrouve deux fois schizo, pour désigner non seulement le déchirement du voile du temple, mais aussi la fission des rochers : « Et voici, le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent ». Dans ce verset, on voit la puissance de la Piété – c’est-à-dire la rencontre affective de Dieu dans le temple de notre chair – activer la puissance de la Connaissance – c’est-à-dire l’entrée dans le rocher de notre tête de la Parole de Dieu. Le voile du temple sépare le chœur du saint des saints, comme le montre la configuration des églises orthodoxes.

Depuis la victoire de Jésus-Christ sur la Croix, les hommes sont invités à pénétrer dans le Saint des Saints, par une conversion en profondeur qui transforme le vieil homme en nous. Le vieux dans la Bible est ce qui n’a pas encore été renouvelé ou encore sanctifié par la présence du Saint-Esprit, cette personne divine qui fait toute chose nouvelle. Ce processus ne sera achevé qu’au Ciel, la nouvelle terre. La vie chrétienne est donc un combat permanent entre le vieux et le neuf, une querelle de l’ancien et du moderne. Deux adversaires s’affrontent dans l’âme humaine et l’Esprit-Saint fournit les règles du jeu. La personne humaine ne se trouve pas plus du côté du nouveau que du côté de l’ancien, mais dans l’acte de conciliation entre les deux, comme arbitre interne, sous la conduite bienveillante et souple de l’Esprit. La conscience humaine doit rester impartiale. Le spirituel, pneumatikos, ne doit pas mépriser le charnel, psychikos, et inversement. 1 Co 3, 1 : « Pour moi (ego), frères, ce n’est pas comme à des hommes spirituels que j’ai pu vous parler, mais comme à des hommes charnels, comme à des enfants en Christ ». Saint Paul sait s’adapter à ses interlocuteurs. Il nous nous donne tous les critères pour discerner les œuvres de l’homme charnel en nous. 1 Co 3, 3 : « Parce que vous êtes encore charnels. En effet, puisqu’il y a parmi vous de la jalousie et des disputes, n’êtes-vous pas charnels, et je marchez-vous pas selon l’homme ? ». Il nous donne l’exemple du respect que nous devons garder pour le charnel en nous. La nature n’est pas détruite mais surélevée nous dit St Thomas. L’Esprit Saint ne détruit pas mais transforme délicatement.

Le moi est donc en nous la scène sur laquelle se joue le combat intérieur. Le jeu de l’imitation du Christ se déploie dans la cellule de notre cœur. Tous les jeux ont leur cadre ou terrain propre, clairement délimité. La cellule est l’espace où se « joue » la vie. La chambre de l’enfant est son espace de jeu, comme la cour de récréation. L’échiquier est l’espace du joueur d’échecs. Chaque type de jeu a son espace propre. Agora, « place publique », est employé dans 11 versets du NT. Cette place est à la fois le lieu du jeu (le jeu politique, le jeu de la séduction, le jeu sportif, le jeu musical, le jeu théâtral, le jeu liturgique, etc.) et le lieu de l’inactivité. Mt 20, 3 : « Il (le maitre de maison) sortit vers la troisième heure, et il en vit d’autres qui étaient sur la place sans rien faire ». Alors que les enfants ne s’ennuient jamais, les jeunes sont souvent désœuvrés. Les sectes de toutes sortes recrutent ces jeunes et les entrainent pour en faire des instruments de leurs entreprises. Il est dangereux de rester trop longtemps inoccupé. Selon Evagre le Pontique, l’acédie est le seul des huit vices à être sans objet. Il est une forme de torpeur – on dirait maintenant de léthargie – dans laquelle une personne est plongée et qui la rend « bonne à rien ». Cette accusation est souvent lancée par les adultes contre la jeunesse (Piété). Elle est aussi le danger des moines (Piété), qui cessent travailler et de prier. La France (Piété) est particulièrement sujette à ce vice : elle est un cocon douillet depuis lequel on regarde le spectacle du monde, assis à la terrasse des cafés, sur les places. La chair (Piété) prend le dessus et l’homme n’est plus qu’on consommateur hédoniste, amoureux de son plaisir et de son confort. Le jeu véritable est transformant. Il est l’activité par laquelle l’homme s’exerce à se découvrir et à dépasser les limites qu’il croyait être les siennes. La consommation, elle, ne transforme pas l’homme, mais elle le flatte, c’est-à-dire qu’elle l’entretient dans l’illusion qu’il est digne de louange tel qu’il est, et qu’il mérite d’être le centre de son attention, car « il le vaut bien ». Elle encourage nos mauvaises habitudes, alors que les jeux nous engagent à les examiner et à les corriger[5].

L’évangélisation est ludique, comme la chasse ou la pêche. Les prédicateurs ont pour souci de réveiller les foules spirituellement léthargiques à leurs yeux. Ac 17, 17 décrit l’athlète de Dieu, Saint Paul, en train d’évangéliser les juifs dans les synagogues et les païens sur les places : « Il s’entretenait donc dans la synagogue avec les Juifs et les hommes craignant Dieu, et sur la place publique (agora) chaque jour avec ceux qu’il rencontrait ». L’évangélisateur va de lieu en lieu tenter sa chance en espérant être bien reçu, mais sans jamais savoir ce qui l’attend ni les efforts qu’il aura à faire. Sugkuria, « par hasard », est employé une fois, en Lc 10, 31 (triple Piété): « Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre ».

Le hasard est l’art des coïncidences. On sait que le hasard n’existe pas dans la vie chrétienne, offerte à Dieu. Dieu écrit dans nos vies et nous sommes très souvent les spectateurs de coïncidences incroyables[6], qui allient les deux dimensions formant le cadre de la vie et du jeu : l’espace et le temps. Elles nous fournissent des indices sur la route à suivre et un fort sens de la présence de Dieu lorsque la chance nous sourit. Ce sens, bien sûr, peut être trompeur et le discernement est nécessaire pour ne pas se laisser tromper. L’adversaire lui aussi sait mettre en scène des coïncidences. Il joue lui aussi avec nous. Très souvent, les coïncidences nous font dire que le monde est petit, ce qui est vrai. Dieu a une façon de faire se rencontrer les gens qu’Il veut faire œuvrer ensemble. Il fait du monde un village ou quartier où tout le monde se connait et se croise régulièrement comme dans un aquarium. Les jeux créent des communautés où chacun se connait pour s’être rencontré lors de compétitions diverses : le monde de la musique, des casinos, des échecs, du football, du théâtre, du cinéma, du cirque, etc. Les joueurs sont souvent prisonniers de ces univers qui monopolisent toute leur attention et leurs efforts, de même que les moines sont « prisonniers » de leur monastère.

Une autre dimension essentielle des jeux est le temps. On les appelle souvent des passe-temps. On prend le temps de jouer, de même qu’il faut prendre le temps de prier. La Piété sanctifie le temps humain et nous fait goûter l’éternité au cœur du temps. L’éternité entre dans le temps par la prière. Ainsi, la vie éternelle est commencée sur terre. Plus nous sommes proches de Dieu dans la prière, moins nous sentons le passage du temps. La prière est la seule façon que nous avons de transcender le temps, comme le Sacerdoce est la seule façon de transcender l’espace. La prière est la sanctification ou sacralisation du temps, comme le Sacerdoce est la sanctification de l’espace.

Dans la prière, le temps est reconnu comme don de Dieu et rendu à Dieu avec notre action de grâce. Cette activite garde la mémoire de Jésus vivante dans le temps. Elle est la foi répandue dans le temps et le structurant. Chaque instant doit être offert à Dieu en retour, dans la reconnaissance du don que Dieu nous fait en nous donnant la vie. Dans le troisième chapitre du Château intérieur, sainte Thérèse d’Avila nous dit que « les âmes dans ces Demeures ont un grand désir de ne pas offenser la divine Majesté : elles ont leurs heures de recueillement ; elles emploient utilement leur temps ».

Le temps a trois composantes, le passé, le présent et le futur. L’homme est l’image de Dieu, parce qu’il est capable de reproduire dans le flux des temps l’unité du temps dans son âme. Il faut prendre le temps de la rencontre profonde avec le Christ. La liturgie est manifestation du temps de Dieu dans le temps des hommes. Elle christianise le cycle de la nature. Le temps n’est pas une dimension séparée de l’homme et dans laquelle l’homme se trouve, il est une forme du don de Dieu, l’espace intérieur de l’homme dans lequel se déploie la rencontre avec le Dieu du ciel, la condition nécessaire pour échanger avec le Dieu vivant. Le monde ne fut pas créé dans le temps, mais avec lui. Ga 6, 10 : « Donc, tant que nous disposons de temps, travaillons pour le bien de tous, surtout celui de nos proches dans la foi ». Le temps est le premier don que Dieu fait à l’homme

Le propre du jeu est ce mélange de liberté (Piété) et de discipline (Crainte), de légèreté et de contrôle. L’anglais « jester » est le bouffon de la cour, qui gonfle ses joues d’air pour faire rire l’assemblée. Le bouffon est plein de clochettes, habillé en vert et rouge. Sébastien Chicot fut le bouffon d’Henri III. Il a inspiré un personnage d’Alexandre Dumas, que l’on retrouve dans le roman Les Quarante-cinq. Les bouffons, comme les comiques de nos jours, sont les conseilleurs officieux de la cour. « Chicot était loin d’être fou ; les trop rares documents qui nous permettent de le connaitre prouvent que ce gascon était surtout un soldat spirituel enveloppant ses sages conseils sous des formes railleuses »[7]. Comme les clowns, les bouffons s’agitent sans cesse, mais leurs mouvements, d’apparence désordonnés, sont réfléchis et plein d’esprit. Ils donnent l’impression de la spontanéité, mais tout est préparé. L’auteur inconnu des Méditations sur les arcanes du Tarot résume ainsi la méthode du Bateleur, qui est la méthode du joueur accompli : « Apprenez d’abord la concentration sans effort ; transformez le travail en jeu ; faites que tout joug que vous avez accepté soit doux et que tout fardeau que vous portez soit léger ! »[8]. Zugos, « joug », est employé dans 6 versets du NT. Le joug du Christ n’est autre que l’Esprit-Saint lui-même, « la loi écrite sur nos cœur », qui nous meut de l’intérieur. Le chrétien est comme un chien tenu en laisse de façon tour à tour lâche et serrée. Dans tous les cas, le contrôle n’est pas pesant, car la joie du Christ le rend léger. Le premier emploi de zugos rassemble tous ces thèmes, associant la métaphore du joug et les commandements de Dieu. Mt 11, 29 : « Prenez mon joug (zugos) et vous recevrez (manthano) mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du repos pour vos âmes ». La vie sous la motion de l’esprit n’est pas stressante car elle se déploie dans un climat de confiance. Ce climat devrait être celui de toute éducation.

Manthano, « apprendre, recevoir », est employé dans 24 versets du NT. Plus l’homme doit apprendre à vivre, et plus il doit jouer[9]. Les jeux sont la répétition des mêmes gestes, comme la liturgie. Ils sont chez l’enfant une forme d’exercice, d’entrainement, pour la vie à venir. Il en est de même de la liturgie, qui ‘répète’ ici-bas la liturgie du Ciel. L’apprentissage passe par la pratique. Par exemple, on pratique un enseignement en le transmettant soi-même. On ne commence à posséder un sujet que si on a pris la peine de le reformuler dans un exercice d’écriture ou un exposé oral. Tt 3, 14 : « Il faut que les nôtres aussi apprennent (manthano) à pratiquer de bonnes œuvres pour subvenir aux besoins pressants, afin qu’ils ne soient pas sans produire des fruits ». La Piété fait de nous des apprentis et la jeunesse est l’âge de l’apprentissage. En 2 Tm 3, 7, St Paul évoque les gens qui s’entrainent sans jamais progresser, qui apprennent sans retenir : « Apprenant toujours et ne pouvant jamais arriver à la connaissance de la vérité ». La seule façon d’éviter cette stagnation spirituelle, c’est de monter sur la Croix avec le Christ, car le marteau des soldats font rentrer l’Evangile dans la chair, comme on dit d’un charpentier qui se blesse avec un clou « c’est le métier qui rentre ». 2 Tm 3, 12 : « Or, tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ seront persécutés ». Saint Paul est le maitre des apprentis chrétiens, un modèle à imiter. 2 Tm 3, 10 : « Pour toi, tu as suivi de près mon enseignement, ma conduite, mes résolutions ma foi, ma douceur, ma charité, ma constance », mais aussi 2 Tm 3, 11 : « mes persécutions, mes souffrances’ (extrait). On apprend surtout par l’exemple vécu.

L’imitation du Christ remplace l’imitation des pratiques anciennes devenues obsolètes sous le règne de l’Esprit. Dans le troisième emploi de zugos, Pierre reproche au parti pharisien dans l’Eglise naissante de vouloir maintenir les chrétiens sous le joug pesant de l’ancienne loi. Ac 15, 10 : « Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu, en mettant sur le cou des disciples un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter ? ». Plus tard, saint Augustin dira « Aime et fais ce que tu veux », car lorsque le cœur humain est purifié par l’Esprit d’amour, sa volonté est en accord avec la volonté de Dieu pour lui. La vie chrétienne est un entrainement progressif à se laisser mouvoir par l’Esprit Saint, dans un lâcher-prise contrôlé. Jean de Caussade, mystique français jésuite du XVIIe siècle, décrit ainsi l’art de laisser faire Dieu : « Voulez-vous vivre évangéliquement ? Vivez en plein et pur abandon à l’action de Dieu. Jésus Christ en est la source ; il était hier, il est encore aujourd’hui pour continuer encore sa vie et non pour la recommencer ; ce qu’il a fait est fait, ce qui reste à faire se fait à tout moment. Chaque saint reçoit une partie de cette vie divine, Jésus Christ est diffèrent en tous, quoiqu’il soit le même ; la vie de chaque saint est la vie de Jésus Christ, c’est un évangile nouveau. Les joues de l’Epoux sont comparées à des plates-bandes et à des parterres couvertes de fleurs odoriférantes (Ct 5, 13) ; l’action divine est le jardinier qui varie admirablement le parterre. Ce parterre n’est semblable à aucun autre ; parmi toutes les fleurs il n’en est pas deux qui se ressemblent…sinon par l’abandon qu’elles font d’elles-mêmes à l’ouvrage du jardinier, le laissant maitre de faire ce qui lui plait, se contentent de faire leur côté ce qui est de leur nature et de leur état. Laisser faire Dieu et faire ce qu’il désire de nous, voilà l’Evangile, voilà l’écriture générale et la loi commune »[10]. Dieu joue en nous à faire de nous des êtres uniques. Le NT, œuvre de la Piété dans la Foi, nous révèle l’image du Fils, qui s’est laissé « faire » par Dieu. Ce laisser-faire est un mélange étroit de passivité et d’activité. L’Esprit est donc le dynamisme interne de la vie chrétienne et lui donne sa règle, sa logique. De même, chaque jeu est un déroulement de gestes dans l’espace et le temps selon un code en évolution constante.

NOTES

[1] Brian KOLODIEJCHUK. Mère Thérésa. Viens, sois ma lumière. Les écrits intimes de ‘La Sainte de Calcutta’. Lethielleux, 2007.

[2] Père d’ELBEE. Croire à l’amour. Pierre Téqui, 1969.

[3] Joseph RATZINGER. L’Esprit de la liturgie. Ad solem, 2001.

[4] Jean-Michel VARENNE et Zéno BIANU. L’esprit des jeux. Albin Michel, 1990.

[5] Niel ANDERSON. Victory over the Darkness. Bethany House Pub, 2000. A lire en particulier l’histoire de ce jeune étudiant américain transformé par le sport et qui s’éloigne alors des plaisirs faciles.

[6] Martin PLIMMER and Brian KING. Beyond Coincidence. Icon Books, 2004. p. 129.

[7] J MATHOREZ. Histoire de Chicot, Bouffon d’Henri III. H Leclerc, 1914. (sudoc.fr).

[8] Méditations sur les 22 Arcanes majeures du Tarot. Aubier. p. 26.

[9] Diane ACKERMAN. Deep Play. Vintage Books, 1999.

[10] Jean-Pierre de CAUSSADE. L’Abandon à la Providence divine. DDB. p. 138.