26. Sterizo « affermir ». Les Théologiens

« Afin d’affermir vos cœur pour qu’ils soient irréprochables, dans la sainteté devant Dieu notre Père, lors de l’avènement de notre Seigneur Jésus avec tous ses saints ! » (1 Th 3, 13).

Le don de Force nous affermit. Sterizo, utilisé treize fois dans le NT, et proche du mot stereos, moins fréquent, désigne la « solidité », « fermeté », le fait de tenir debout, comme dans 1 P 5, 9 : « Résistez-lui avec une foi ferme (stereos), sachant que les mêmes souffrances sont imposées à vos frères dans le monde ». On trouve sterizo dans le verset suivant, dans ce chapitre 5 de la Force : « Le Dieu de toute grâce, qui vous a appelés en Jésus-Christ à sa gloire éternelle, après que vous aurez souffert un peu de temps, vous perfectionnera lui-même, vous affermira (sterizo), vous fortifiera, vous rendra inébranlables ». Quelle belle description de l’action du don de Force en nous ! La formule est encore plus ramassée en Jc 5, 8 : « Vous aussi, soyez patients affermissez (sterizo) vos cœurs, car l’avènement du Seigneur est proche ».

La Théologie, discours (logos) sur dieu (theos), est l’œuvre de la Force dans le Magistère. Elle est l’entreprise de défense de la Foi contre les attaques incessantes qu’elle subit. Elle affermit l’esprit de l’homme en lui faisant comprendre le sens de la parole de Dieu. Notre méditation sur la doctrine, œuvre de la Force dans la Foi, tente de montrer le lien étroit entre la théologie et la doctrine. Celle-ci est le livre (biblion) aux sept sceaux d’Ap 5. Il faut l’Esprit septiforme pour ouvrir les sept sceaux et comprendre le contenu du livre. Biblion, le livre scellé de sept sceaux, est tenu par le Père dans sa main droite, c’est-à-dire sa main forte. De même, Jésus Christ est assis à la droite de Dieu. La Théologie est toute centrée sur la personne du Sauveur et sur la grâce qu’il nous communique depuis la Pentecôte. La doctrine contient les paroles du salut, et en ouvrir le sens libère toute la puissance de salut qu’elle contient. Par la doctrine bien comprise, accueillie et intégrée, la lumière libératrice vient faire son effet dans l’homme et le libère de l’esclavage mental de l’ignorance dans lequel Satan cherche à le maintenir depuis le début de l’histoire humaine. Les théologiens doivent être autorisés à ouvrir le sens des Ecritures. Ils font partie du Magistère et, à ce titre, sont une aide sur le chemin qui mène à Dieu. C’est en l’Eglise que le théologien doit se situer. En tant que forme que prend le Magistère, la Théologie se déroule dans un contexte et des circonstances particulières. Elle n’est pas désincarnée. De même, elle est critique et en développement. Elle veille. Le théologien catholique doit être en dialogue permanent avec les autres fonctions du Magistère qui norment son travail. Une œuvre théologique n’est jamais achevée, ce qui est le propre de toutes les œuvres du Magistère

Les théologiens sont des hommes, et donc leur œuvre est imparfaite. Dans le Magistère, les théologiens sont précédés des papes, des synodes, et conciles et de la curie. Ils sont « suivis » des apparitions mariales et des écrits mystiques. La pensée chrétienne demande constamment à être vérifiée et jugée par la conscience de l’Eglise. Elle doit être régulée par une fidélité à l’Eglise[1], ce qui implique souvent une grande patience[2]. Le théologien ne doit pas utiliser les médias pour faire pression sur l’Eglise de l’extérieur. Il doit d’abord travailler de l’intérieur. La place du théologien dans l’Eglise est ainsi résumée au paragraphe 38 Donum Veritatis, l’instruction du 24 mai 1990 sur la vocation ecclésiale du théologien : « La conscience n’est pas une faculté indépendante et infaillible, elle est un acte de jugement moral porté sur un choix responsable. La conscience droite est une conscience dûment éclairée par la foi et la loi morale objective, et suppose aussi la rectitude de la volonté dans la poursuite du vrai bien. C’est pourquoi la conscience droite du théologien catholique suppose la foi dans la Parole de Dieu dont il doit pénétrer les richesses, mais aussi l’amour de l’Église dont il tient sa mission et le respect du Magistère divinement assisté. Opposer au magistère de l’Église un magistère suprême de la conscience, c’est admettre le principe du libre examen, incompatible avec l’économie de la Révélation et de sa transmission dans l’Église, comme avec une conception correcte de la théologie et de la fonction du théologien. Car les énoncés de la foi ne résultent pas d’une recherche purement individuelle et d’une libre critique de la Parole de Dieu, mais constituent un héritage ecclésial. Si on se sépare des Pasteurs qui veillent à maintenir vivante la tradition apostolique, c’est le lien avec le Christ qui se trouve irréparablement compromis ».

Les théologiens doivent conserver leur liberté de pensée. Cette marge de manœuvre est le propre de tous les travaux que les hommes entreprennent en collaboration avec l’Esprit de Conseil. L’étude des thèmes liés à ce don montre que l’exigence de loyauté envers l’Eglise n’est pas incompatible avec l’exigence du libre-arbitre. Dans son chemin de retour vers Dieu, l’homme bénéfice, contrairement à la nature, d’une marge de manœuvre dans laquelle il peut choisir les moyens qu’il juge les plus appropriés. C’est la réalité fondamentale qui permet de penser les modalités d’action du sixième don. Cette liberté est une grâce précieuse offerte à l’homme. Mais il se trouve que le Saint-Esprit, source de toute l’unité de l’Eglise, fait advenir cette unité par la diversité même des innombrables choix humains. Le principe de loyauté ne détruit pas celui de la liberté, mais la présuppose : la loyauté est l’offre librement consentie de son assentiment. Il n’y aurait pas de loyauté si l’homme n’était pas libre de faire ou non allégeance à un guide (un maitre, un roi, un directeur spirituel, un ami, etc.). C’est librement que l’homme se soumet à la prudence du Conseil. C’est de même librement que le théologien doit se soumettre à la prudence du Magistère, quand cela est nécessaire. L’hérétique est celui qui refuse de se soumettre au Magistère de l’Eglise et tient davantage à sa propre opinion, entrainant d’autres personnes dans ce refus obstiné. Les hérétiques sont donc tous des théologiens, mais ils se séparent du Magistère de l’Eglise et donc de la théologie quand ils optent de mener leur propre barque, à côté de la grande et sûre Arche de Noé qu’est l’Eglise-Magistère.

Les théologiens formulent des opinions. Ils font des choix, prennent des options. Celles-ci doivent être ensuite reçues par l’Eglise entière. Les œuvres qui font partie de la théologie ‘authentique’ sont celles qui ont été reçues par le Magistère de l’Eglise, à un moment donné de son histoire. Donum Veritatis 11 nous dit: « Les propositions nouvelles avancées par l’intelligence de la foi ‘ne sont qu’une offre faite à toute l’Église. Il faut beaucoup de corrections et d’élargissements dans un dialogue fraternel jusqu’à ce que toute l’Église puisse les accepter’. En conséquence, ‘le service très désintéressé à la communauté des croyants’ qu’est la théologie ‘comporte essentiellement un débat objectif, un dialogue fraternel, une ouverture et une disponibilité à modifier ses propres opinions ». Le théologien doit accepter de renoncer à des opinions qui nuisent à l’unité de la vérité ou celle de la charité. Par ailleurs, il doit souffrir d’être parfois en avance sur son temps, sur la mentalité de l’Eglise.

Donum Veritatis 27 : « Même si la doctrine de foi ne lui apparaît pas être en cause, le théologien ne présentera pas ses opinions ou ses hypothèses divergentes comme s’il s’agissait de conclusions indiscutables. Cette discrétion est commandée par le respect de la vérité ainsi que par le respect du Peuple de Dieu (cf. Rm 14, 1-15; 1 Co 8; 10, 23-33). Pour les mêmes raisons, il renoncera à leur expression publique intempestive ». Les Théologiens courent sans cesse le risque de tomber eux-mêmes dans l’hérésie, c’est-à-dire dans la pensée déviante poursuivie de façon isolée et persistante (‘mordicus’), malgré les conseils de l’Eglise-Magistère. Ils doivent faire preuve de discernement. La théologie doit prendre en compte l’ensemble de l’héritage chrétien, et effectuer un discernement exigeant sur celui-ci, au nom même de la Parole de Dieu. Elle ne doit pas avoir peur de dénoncer les modes passagères et les slogans paresseux. « Le théologien doit saisir dans une vision organique les développements légitimes opposés à ceux qui ne le sont pas ou qui ne sont que des corruptions. Le travail du théologien consiste à préparer le discernement que seul pourra faire le magistère entre les développements légitimes de la vérité appliquée à l’existence humaine dans son déroulement historique et ceux qui ne le sont pas. C’est au magistère, en effet, qu’il appartient de produire la distinction finale entre les développements qui sont le fruit de la vérité et ceux qui au contraire, n’en sont que des corruptions, reposant au départ sur une fausse compréhension ou de fausses orientations, qui ne correspondent pas au dessein de Dieu de se révéler à nous en nous unissant a Lui, en préparant et fomentant Lui-même cette union »[3]. Il nous a paru bon de justifier la place des théologiens comme acteurs du Magistère étant donné l’importance des sciences sociacles de nos jours et la confusion qui en résulte sur la place de l’intellectuel chrétien. Tous les intellectuels chrétiens ne sont pas des théologiens au sens où nous l’entendons ici.

La pensée chrétienne doit être patiemment mûrie par une longue exploration de la Tradition ; elle est donc intrinsèquement historique et les synthèses portent aussi la marque de leur contexte et de leur époque. Aucune synthèse n’a jamais le dernier mot, même si elle tend à la complétude. Elle n’est jamais qu’un jalon sur la route de l’intelligence de la Foi qu’est l’entreprise théologique telle qu’elle se déploie au cours des siècles, dans un dynamisme unique et logique. La théologie chrétienne – comme office du Magistère – rajoute aux sciences sociales une réflexion sur le donné révélé menée dans les limites de prudence surélevée par le Conseil. Celui-ci transforme certains théologiens en « autorités ». Les propos de ces autorités ont un caractère durable qui fait d’eux de nouveaux Christ parmi nous, le Christ qui a dit en Mc 13, 31 : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas ». Au cours des siècles, les écrits des autorités demeurent comme des monuments de la pensée chrétienne et des sources disponibles à tous. Ce sont des sources humaines et donc sujettes à l’erreur, mais par leur bouche Dieu a parlé. La théologie est la parole sur Jésus qui doit se répandre sur toute chair.

Les théologiens sont des résistants au sein de l’Eglise. Ils forment un rempart protecteur autour de la Parole de Dieu. La théologie est le combat pour la vérité. Le père Yves de Montcheuil (1900-1944), jésuite, résistant dans le Vercors, fut un modèle de courage. Comme saint Claude la Colombiere, confesseur de sainte Marguerite-Marie Alacoque, autre jésuite, il est mort jeune. Il a en outre passé un an à Paray le Monial. Sa vie entière fut un acte théologique. Il a connu la douleur de la censure romaine mais a témoigné de toute sa loyauté envers l’Eglise, comme saint Thomas d’Aquin, Docteur de la Force. Dans un panégyrique de ce dernier donné à la communauté de Fourvière en 1932, Yves de Montcheuil clarifie les deux aspects de la mission du théologien que nous avons mis en évidence. Par la Force, ils ont le courage de « transformer l’or des païens », et par le Conseil, ils se maintiennent dans une loyauté indéfectible envers l’Eglise. Citons Bernard Sesboué : « L’exemple choisi est le courage avec lequel saint Thomas assume la philosophie aristotélicienne, en un moment où les autorités ecclésiales multiplient les mises en garde, pour ne pas dire les interdictions, à son égard »[4]. Voilà, un exemple de l’effort théologique et du courage qu’il requiert. Et plus loin : « Ce qu’a fait saint Thomas pour Aristote, c’est ce que nous devons faire à l’égard de ‘doctrines sociales qui, prises en bloc, sont incompatibles avec la foi’. Il estime que l’étude des pensées non catholiques peut enrichir notre connaissance religieuse »[5]. A la fin de son exposé, le théologien d’Eglise replace son travail dans le tissu du Magistère : « Pourtant Moncheuil termine par un appel à la prudence : c’est à l’Eglise en définitive de juger de la compatibilité des résultats obtenus avec la vérité dont elle est la dépositaire. Si l’Eglise refuse, ‘l’attitude à prendre en ce cas n’est pas celle de la révolte évidemment, ni celle du découragement ou du dépit boudeur, mais il faut se remettre à l’œuvre, pour avoir enfin la joie d’offrir à l’Eglise quelque chose qu’elle puisse accepter’. Tel est le devoir d’état du chercheur, comme il fut celui de saint Thomas. L’orateur termine en citant saint Paul : ‘Eprouvez tout, retenez ce qui est bon’ (1 Th 5, 21), devise mise par le P. de Grandmaison en exergue à la revue des Recherche de sciences religieus »’[6].

La grotte de la Luire, dans le Vercors, devint un hôpital de fortune le 22 juillet 1944, jour de la sainte Marie-Madeleine, qui vécut trente ans dans une autre grotte, à la Sainte Baume. Les trente ans de vie cachée de sainte Madeleine se sont passés dans l’Adoration Eucharistique. Là, toute la science de l’Esprit nous est enseignée et les théologiens doivent y puiser leur force et leurs lumières. « En ce saint tabernacle Jésus veut exercer cette âme dans les secrètes épreuves de son amour, et elle produit incessamment les opérations très hautes de l’Esprit de Jésus qui veut opérer des choses dignes de lui dans une âme si pure, si sainte, si sublime, si séparée de tout et si conjointe à lui. Heureux qui connaitrait cette âme et saurait ses pensées. Heureux qui aurait part à ses secrets et incomparablement plus heureux que s’il avait part aux secrets de tous les grands et tous les savants de l’univers »[7]. Dieu a conduit le père Yves de Montcheuil, modèle des Théologiens pour notre temps, en ce lieu hautement symbolique de la nécessité du retour aux sources, ou encore à la source, de la pensée chrétienne. Les théologiens sont les spéléologues de la Foi. Ils s’enfoncent dans les entrailles de la pensée chrétienne et en établissent la carte des rivières souterraines. Le père Yves de Montcheuil s’était rendu exprès dans le Vercors depuis Paris où il enseignait à l’Institut catholique, afin d’apporter un soutien spirituel aux jeunes maquisards. Là, il y travailla avec des pasteurs protestants, illustrant l’unité profonde de l’Eglise derrière les divergences liturgiques et théologiques. Le pasteur Daniel Atger, chargé de l’aumônerie protestante des marquis de la Drôme, nous éclaire ainsi sur l’essence de l’œcuménisme comme unité de toute l’Eglise dans la transmission de la Parole de Dieu : « En recueillant les dernières paroles des mourants, en nous approchant de ceux et celles qui dans leur angoisse et, parfois dans leur désarroi, attendaient une parole de vie, nous ne songions pas à savoir sur quel registre de baptême figurait leur nom. Il suffisait d’être là pour prononcer la prière commune de tous les chrétiens. Et nul ne trouvait étrange, à ces heures, qu’un jésuite ait en main un livre de prières dit ‘du soldat protestant’ ou qu’un jeune pasteur garde précisément avec lui le rituel catholique alors en usage »[8].

Commençons notre exploration de la théologie par le grec logos que le nom contient. Le theologien allemand Matthias Joseph Scheeben, l’un des meilleurs théologiens de la cohérence des mystères entre eux, nous présente le logos comme le principe interne qui tient toutes les vérités de la Foi ensemble. Ce principe est leur logique interne et cette logique n’est autre que l’Esprit-Saint lui-même, cause interne l’unité de l’Eglise, Corps du Christ. Sans l’Esprit qui l’habite, la forme et la meut, l’Eglise serait un cadavre en décomposition. Elle ne serait pas. L’Esprit Saint est la rationalité propre de la doctrine, et il nous est nécessaire afin de rendre compte de cette intelligence. Les théologiens, et tous les chrétiens à leur suite, ont pour devoir de donner les raisons de leur foi, ou mieux, la raison ou logique de leur foi. Logos est employé dans 316 versets du NT. L’Esprit lui-même parle par la bouche des théologiens. Il produit leurs paroles, qui sont paroles de la vie éternelle, car sur elles on peut bâtir sa maison sur le roc. Mt 7, 26 : « Mais quiconque entend ces paroles (logos) que je dis, et ne les met pas en pratique, sera semblable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable ».

Logos est le discours que l’on prononce. Mt 19, 1 : « Lorsque Jésus eut achevé ce discours (logos), il quitta la Galilée, et alla dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain ». Dans un discours, les paroles suivent un cours qui contient sa propre logique et relie les choses d’une façon bien particulière. Tous les articles de la doctrine découlent les uns des autres dans une succession ordonnée, à partir de la source principale qu’est le Symbole ou Credo. Les œuvres théologiques sont des fleuves qui suivent leur cours en fonction des reliefs de la terre qu’ils traversent. En tant que fruit d’un office du Magistère, les œuvres théologiques sont circonstancielles, occupées à répondre aux objections que le fleuve de la doctrine rencontre sur son parcours. Les théologiens produisent des « discours-fleuves » et les grands théologiens sont très prolifiques, laissant souvent une œuvre inachevée. Puisque c’est le Saint-Esprit qui parle par eux, ce flot est intarissable. Un théologien s’arrête de parler quand il sent que son auditoire sature et qu’il faut en trouver un autre à ‘saouler’ du vin de l’Esprit. Mt 26, 1 : « Lorsque Jésus eut achevé tous ces discours, il dit à ses disciples ».

Il se trouve que la métaphore du vin peut facilement décrire le travail théologique. Lc 5, 1 : « Comme Jésus se trouvait près du lac de Génésareth, et que la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu ». Tout homme qui reçoit la parole de Dieu est un grain de raisin que la persécution viendra fouler et presser, afin d’en faire sortir la sainte doctrine, véritable élixir de sagesse. D’ailleurs, tout le peuple de Dieu a un rôle à jouer dans l’élaboration du vin de la doctrine et l’histoire a montré que les laïcs ont été les premiers inquisiteurs, car c’est de la base que les hérétiques sortaient. Les laïcs présentaient au clergé les esprits qui professaient une doctrine contraire à la doctrine chrétienne. Quand la foi est attaquée, les chrétiens en prennent conscience. Ceci explique que la théologie dogmatique soit née à l’époque de la Réforme, en réaction à l’attaque la plus violente contre le corps vivant de la Doctrine que l’Eglise ait jamais connue. Comme le dit Yves Congar à maintes reprises, on prend conscience d’un organe quand il est souffrant et qu’il se rappelle à nous. On peut même dire qu’une personne ne nous devient soudain particulièrement présente qu’à sa mort, où l’on regrette alors amèrement de ne pas l’avoir mieux connue et plus fréquentée.

Les théologiens donnent ses mots à la pensée chrétienne, puis ils entretiennent et défendent ces outils intellectuels à chaque époque, afin que leur sens authentique soit préservé et transmis aux nouvelles générations. La théologie est un travail de ressourcement toujours recommencé. Il faut revenir à l’étymologie des mots pour en saisir l’essence. Il faut mettre en évidence le lien entre les branches et le tronc, afin de voir toute la pensée chrétienne comme une vigne unique. Les légions diaboliques ont pour objectif principal de nous divertir de la parole de Dieu. De la divertir de nous, afin qu’elle ne nous remplisse pas et n’entame pas en nous son œuvre de salut. Le diable vient enlever la parole de notre cœur. Lc 8, 12 : « Ceux qui sont le long du chemin, ce sont ceux qui entendent ; puis le diable vient, et enlève de leur cœur la parole, de peur qu’ils ne croient et soient sauvés ».

65 des 316 versets contenant logos sont en Actes, livre dominé par la Force de Dieu. La théologie est la parole de salut. Ac 13, 26 : « Hommes frères, fils de la race d’Abraham, et vous qui craignez Dieu, c’est à vous que cette parole de salut a été envoyée ». Les théologiens font croitre la parole de Dieu qui leur est confiée. Ac 19, 20 : « C’est ainsi que la parole du Seigneur croissait en puissance et en force »[9]. Par leurs discours, ils prennent la défense de la Foi et la justifient Ac 19, 40 (triple Force): « Nous risquons, en effet d’être accusés de sédition pour ce qui s’est passé aujourd’hui, puisqu’il n’existe aucun motif qui nous permette de justifier cet attroupement ». L’Eglise est une communauté, un attroupement de fidèles autour d’une parole de puissance. Le même courage produit le rassemblement autour du Christ, ainsi que la justification de cet engagement auprès des observateurs extérieurs toujours enclins à traiter les chrétiens de fous et à les disperser. Ep 6, 19 : « Priez pour moi, afin qu’il me soit donné, quand j’ouvre la bouche, de faire connaitre hardiment et librement le mystère (logos) de l’Evangile ». Les théologiens rendent compte de la Foi au nom de tous les croyants. Rm 14, 12 : « Ainsi chacun de nous rendra compte à Dieu pour lui-même ». Ils énoncent des paroles d’intelligence qui édifient la communauté entière, et au-delà. 1 Co 14, 19 : « Mais, dans l’Eglise, j’aime mieux dire cinq paroles (logos) avec mon intelligence, afin d’instruire aussi les autres, que dix mille paroles (logos) en langues ».

La parole est puissante car elle se réalise. Elle se transforme en actes. 1 Co 15, 54 : « Lorsque ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole qui est écrite : La mort a été engloutie dans la victoire ». La puissance du salut est une puissance de réconciliation entre Dieu et sa Création, dont découlent toutes les autres réconciliations. 2 Co 5, 19: « Car Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même, en n’imputant point aux hommes leurs offenses, et il a mis en nous la parole de réconciliation ». Les peuples, œuvre de la Force dans la Civilisation, doivent se parler pour ne pas se faire la guerre. Ceux qui ne peuvent pas parler tapent. De même, par le dialogue entre les différentes familles chrétiennes, l’unité de l’Eglise est grandement avancée. Chaque branche a sa tradition théologique propre. Les théologiens ont une vocation œcuménique. Ils ont le devoir de contribuer à réconcilier les différents points de vue et à montrer la richesse de la diversité des expériences chrétiennes, dans l’unicité de la Parole de Dieu.

Les idées humaines sont séduisantes et la parole est un outil puissant de séduction, que l’on pense a l’aura des intellectuels dans les sciences sociales. Le théologien ne doit pas attirer l’attention sur lui mais sur la vérité dont il est le serviteur. Il doit au contraire mettre en garde contre les manœuvres des « beaux parleurs » qui séduisent les esprits faibles par de « vains discours ». Ep 5, 6 : « Que personne ne vous séduise par de vains discours (paroles) ; car c’est à cause de ces choses que la colère de Dieu vient sur les fils de la rébellion ». Les vains discours sont dénués de la puissance salvatrice de la vérité. Les homélies chrétiennes ne doivent pas briller par le charisme personnel du prédicateur, mais par la puissance contenue dans les paroles de Dieu (theoslogos) elles-mêmes[10]. La théologie est la parole de Dieu, qui sort de Dieu, et pas seulement le discours sur Dieu. Les théologiens sont les médiateurs, les voix, de la parole de Dieu et de sa puissance. La parole de dieu est puissance créatrice. 2 P 3, 5 : « Ils veulent ignorer, en effet, que des cieux existèrent autrefois par la parole de Dieu, de même qu’une terre tirée de l’eau et formée au moyen de l’eau ». Cette vérité forme le fondement de la théologie naturelle, c’est-à-dire du discours sur Dieu qui part non du donné révélé, mais de la création, première révélation de Dieu à travers ses œuvres de Créateur.

De même que Dieu crée seul la nature (Crainte), la révélation, elle, est l’œuvre du couple Dieu-homme (Connaissance). C’est la Foi. En effet, sans la réception et la formulation de la parole de Dieu par l’esprit humain, la connaissance contenue dans la Foi n’aurait pas vu le jour. Cette Foi, née par l’intermédiaire d’une petite partie de l’humanité, les prophètes, est offerte à la réception de tous. Par la réflexion théologique, les hommes assimilent la Parole de Dieu et deviennent ses défenseurs. 1 Jn 2, 5 : « Mais celui qui garde la parole, l’amour de Dieu est véritablement parfait en lui : par là nous savons que nous sommes en lui ». Les théologiens gardent intact le corps de la parole de Dieu qu’est la doctrine. Il ne doit pas être démembré : aucune vérité ne doit être détachée du tout. Le dernier emploi de logos compare l’intégrité de la doctrine avec l’intégrité du Corps du Christ fait des membres dans lesquels habite la parole de Dieu. Ap 22, 19 : « Et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre ». On peut dire que les théologiens façonnent le corps de la doctrine.

La Foi doit être comprise, c’est-à-dire liée à ce que l’on sait déjà. La nouveauté contenue dans la révélation doit être reliée à l’ancien de la connaissance naturelle. Il faut que les deux ordres s’emboitent de façon naturelle, comme l’articulation entre deux membres. Chaque nouvel article de foi doit être relié aux articles déjà acquis et intégrés au corps de nos croyances. La Théologie est l’effort qui relie une vérité nouvelle à des vérités existantes, naturelles et révélées, formant le nexus mysteriorum, c’est-à-dire l’interconnexion de tous les mystères entre eux. Les premières vérités que l’homme acquiert sont d’ordre naturel. La révélation, qui se rajoute à la connaissance naturelle, doit être intégrée au savoir naturel et lui être compatible. C’est pourquoi la théologie repose sur les sciences sociales, œuvre de la Force dans la Culture. Elle en tire des concepts et les christianise en leur donnant une portée nouvelle. L’expérience naturelle est reconsidérée à la lumière de la révélation et elle prend une toute autre dimension. Elle se révèle comme ayant déjà été formée par le travail de l’esprit humain, qui, créé à l’image de Dieu, contient les vestiges de l’Esprit septiforme.

L’œuvre naturelle est de Dieu, et, déjà, elle nous le révèle. L’exercice de la raison (latin ratio, grec logos) ne doit pas être cantonné à la sphère naturelle, mais doit s’appliquer aussi à la sphère du donné révélé, c’est-à-dire à la Foi, car ce donné est marqué de la même intelligibilité que la nature, étant l’œuvre de deux êtres intelligents, Dieu et l’homme. La raison est l’outil qui permet le rétablissement d’une unité perdue, l’unité entre les œuvres naturelles et les œuvres révélées d’une part. Cette unité présuppose l’intelligence de l’unité du savoir à l’intérieur de chacun de ces deux domaines. On donne le nom de science à un savoir unifié. Pour Aristote, la science consiste dans d’établissement de connexions intelligibles. C’est en cela que la théologie est une science. La dynamique de toute science est la recherche de principes explicatifs étendus à la totalité. Chaque science tend vers une synthèse universelle et aucune vérité ne doit être isolée de la totalité. La Force produit une vision synthétique en libérant l’exercice de notre raison (logos) de telle sorte à lui faire englober le donné révélé. Elle est comme restaurée dans sa fonction originelle qui est de tout voir dans la lumière du dessein de Dieu

Suniemi, « comprendre », est employé dans 25 versets du NT et toujours associé à l’écoute. La mention de l’écoute suit souvent celle de la vision. Si la vision prédomine dans la connaissance de la nature, l’écoute est première dans la connaissance de la Foi. Dieu nous parle et nous l’écoutons. Mc 4, 12 : « Afin qu’en voyant ils voient et n’aperçoivent point, et qu’en entendant ils entendent et ne comprennent (suniemi) point, de peur qu’ils ne se convertissent, et que les péchés ne leur soient pardonnés ». La compréhension de la parole de Dieu est le fruit de la grâce, car Dieu peut endurcir les cœurs de telle sorte qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils entendent. Le cœur est le siège de la compréhension, car comprendre, c’est « prendre avec » soi, en soi et le cœur désigne notre intériorité. Mt 13, 19 : « Lorsqu’un homme écoute la parole du royaume et de la comprend (suniemi) pas, le malin vient et enlève ce qui a été semé dans son cœur : cet homme est celui qui a reçu la semence le long du chemin ». Le cœur humain doit être guéri pour recevoir la parole de Dieu et la laisser agir en lui. Il doit être réparé.

Toutes les paroles de Dieu sont comme des poissons que l’esprit humain doit attraper dans son filet. Katartizo, « redresser », « réparer », « raccommoder », « perfectionner », est employé dans 13 versets du NT. Mc 1, 19 : « Etant allé un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, qui, eux aussi, étaient dans une barque et réparaient (katartizo) les filets ». Nos esprits sont des filets percés qui laissent passer les paroles de vie que Dieu nous communique. Ils doivent être formés et reformés par la grâce de Dieu qui seule peut restaurer notre capacité d’accueil de la révélation. L’accueil de la vérité révélée est nécessairement intelligent, car la vérité contient sa propre logique. L’élaboration de la science sacrée, la théologie, se déroule dans le cadre d’une science naturelle préalablement constituée, fruits de l’expérience sensible. La science sacrée est compatible avec la science naturelle car toutes deux sont l’œuvre de la même Intelligence. La science sacrée, ou sacra doctrina, est un corps de doctrine patiemment élaboré par l’esprit humain pénétré du trésor de la foi. He 10, 5 : « C’est pourquoi Christ, entrant dans le monde, dit : Tu n’as pas voulu ni sacrifice ni offrande, mais tu m’as formé (katartizo) un corps ». La doctrine elle-même est un filet destiné à amener de nombreux esprits au Christ. Elle est un outil au service du perfectionnement de notre intelligence. 1 P 5, 10 : « Le Dieu de toute grâce, qui vous a appelés en Jésus-Christ à sa gloire éternelle, après que vous aurez souffert un peu de temps, vous perfectionnera (katartizo) lui-même, vous affermira, vous fortifiera, vous rendra inébranlables ». Notre foi est solidifiée par l’intelligence que nous en avons et les théologiens oeuvrent comme des remparts contre les hérésies. Ils sont les gardiens de l’unité de l’Eglise, qui est une unité en esprit et en vérité.

Henotes, « unité », « unanimité », est employé dans 2 versets du NT, tous deux en Ephésiens (Force). Ep 4, 3 : « Vous efforçant de conserver l’unité (henotes) de l’esprit par le lien de la paix ». La paix des hommes passe par un dialogue dans lequel les ceux-ci arrivent à penser ensemble, et à partager les richesses des points de vue. Ep 4, 13 : « Jusqu’à ce que nous soyons tous parvenus à l’unité (henotes) de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’homme fait, à la mesure de la stature parfaite de Christ ». Toutes les hérésies ont pour tort de séparer une vérité de l’ensemble dans lequel elle prend sens, afin d’élaborer à partir de cette idée ainsi isolée du tout des conclusions qui contredisent d’autres vérités doctrinales. La tentation du théologien est celle de l’extrapolation exagérée. Ce type de pensée déforme et déchire le filet de la doctrine en tirant trop sur une maille au détriment des autres.

La théologie est la Foi à la recherche de son intelligibilité, selon la formule consacrée de saint Anselm fides quaerens intellectum. Les théologiens sont des explorateurs. Zeteo, « chercher », est employé dans 115 versets du NT. Mt 6, 33 : « Cherchez (zeteo) premièrement le royaume et la justice de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par-dessus ». Les théologiens cherchent à entrer en contact avec Jésus, le logos incarné. On trouve la figure de cette quête en Mt 12, 47 : « Quelqu’un lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors, et ils cherchent à te parler » A douze ans, Jésus disparait de la vue de ses parents qui le cherchent avec inquiétude pendant trois jours. La théologie est l’intelligence du mystère de la Croix[11]. Ce mystère est résumé en Lc 17, 33 : « Celui qui cherchera à sauver sa vie la perdra, et celui qui la perdra la retrouvera ». Elle est l’entrée dans une pensée mystérieuse parce que paradoxale. Les paradoxes sont une expression provisoire d’une vision intégrale en cours de réalisation[12]. Les chrétiens cherchent à comprendre le mystère d’un dieu qui s’est fait notre nourriture, afin de nous édifier. L’Intelligence nous fait comprendre que nous tenons notre vie aussi bien physique que spirituelle de Dieu et qu’il n’y a pas de vie véritable en dehors d’une relation avec lui. Cette pensée nous « soutient » dans la vie. Notre foi en Jésus-Christ nous fait vivre, elle est notre nourriture et doit être bien assimilée. On cherche à mieux pénétrer ce que l’on possède déjà. Jn 6, 26 : « Jésus leur répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vus des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés ». La théologie est le questionnement sur la Parole de Dieu[13], c’est-à-dire sur les paroles de Jésus, directement prononcées par lui, ou indirectement par sa nuée de témoins. Jn 16, 19 : « Jésus connut qu’ils voulaient l’interroger, leur dit : vous vous questionnez (zeteo) les uns les autres sur ce que j’ai dit : encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus ; et puis encore un peu de temps, et vous me verrez ».

NOTES

[1] Donum Veritatis 30. ‘Si, en dépit d’efforts loyaux, les difficultés persistent, c’est un devoir pour le théologien de faire connaître aux autorités magistérielles les problèmes que soulève un enseignement en lui-même, dans les justifications qui en sont proposées ou encore dans la manière selon laquelle il est présenté. Il le fera dans un esprit évangélique, avec le désir profond de résoudre les difficultés. Ses objections pourront alors contribuer à un réel progrès, en stimulant le Magistère à proposer l’enseignement de l’Église d’une manière plus approfondie et mieux argumentée’.

[2] Paul CHRISTOPHE. Souffrance dans l’Eglise au XXe siècle. Cerf, 2005.

[3] Louis BOUYER. Le métier dethéologien. Ad Solem, 2008

[4] Bernard SESBOUE. Yves de Montcheuil (1900-1944). Précurseur en théologie. Cerf, 2006. p 32.

[5] Op. cit. p. 33.

[6] Op. cit. p. 33.

[7] Pierre BERULLE. Elévation sur sainte Madeleine. Cerf, 2008. Chapitre XII.

[8] Op.cit. p. 59.

[9] Noter la présence du thème de la croissance dans un verset du Conseil (6, 13, 20, etc.).

[10] John BRECK. The power of the Word in the worshipping Church. St Vladimir’s Seminary press, 1986.

[11] Le GUILLOU. Le Christ et l’Eglise, théologie du mystère du Christ. Parole et Silence, 2005.

[12] Henri de LUBAC. Paradoxes. Cerf, 1999.

[13] Silouane PONGA. L’Ecriture âme de la théologie. Cerf, 2008.

Légende photo : Yves Congar (1904-1995)