3. Lithos « pierre ». La Prière

« Ils ôtèrent donc la pierre. Et Jésus leva les yeux en haut, et dit : Père, je te rends grâce de ce que tu m’as exaucé » (Jn 11, 41).

Nous avons montré dans le chapitre précèdent le lien entre l’action de grâce et la Piété. Ici, nous allons montrer le lien entre la pierre, lithos, et la Piété. Ce mot est utilisé dans 55 versets du NT. La Piété ramollit notre cœur. De cœur de pierre, elle le transforme en cœur de chair. « Il faut du temps, beaucoup de temps, pour que notre cœur de pierre, à force d’échecs, de blessures, de douleurs, devienne doucement un cœur de chair. Chaque saison de la vie est là pour essayer d’amollir notre cœur, de le rendre compatissant, tendre et miséricordieux comme notre Père l’est. Réussir dans la vie ou réussir sa vie se situe entre devenir doux et compatissant, ou se refermer sur notre égoïsme, c’est-à-dire devenir un cœur de pierre ou un cœur de chair »[1]. Seule la souplesse peut accueillir le mouvement libre de la vie. Le mort est raide et cette raideur est le résultat d’un assèchement. Dans le NT, le grec xenairo traduit à la fois le sec, employé pour décrire la main sèche de l’homme à qui Jésus dit de se lever en Mc 3, 3, l’herbe sèche de 1 P 1, 24 ou encore l’enfant possédé par un esprit muet en Mc 9, 18. L’ignorance assèche et pétrifie le cœur. Il y a comme une grosse pierre qui en bouche l’entrée, et qui doit être ôtée afin de laisser entrer la lumière et l’oxygène de Dieu. La respiration spirituelle de la prière doit être rétablie dans notre cœur. C’est bien l’œuvre du don de Piété.

Cette raideur commence dans l’esprit, lorsqu’il s’obstine dans l’ignorance, qu’il se butte. Il butte en réalité sur une pierre, cette pierre placée entre lui et la Connaissance de Dieu et que Satan s’emploie sans cesse à placer sur le chemin de l’homme vers Dieu afin de l’obstruer. Ac 7, 51 : « Homme au cou raide (sklerotrachelos), incirconcis de cœur et d’oreilles ! Vous vous opposez toujours au Saint-Esprit. Ce que vos pères ont été, vous l’êtes aussi ». L’endurcissement de l’esprit produit celui du cœur, et le thème de la pierre est également lie à la Connaissance. Saint Pierre est le premier Apôtre à avoir déclaré la divinité du Christ et c’est sur cette Connaissance, c’est-à-dire cette Foi, que l’Eglise est bâtie. Mais ce n’est que le début de l’œuvre, comme l’histoire de Pierre et de toute l’Eglise à sa suite le montre. Les pharisiens, docteurs de la loi, se sont laissés endurcir par leur manque de cœur. L’Eglise « embourgeoisée » est elle aussi endurcie dans ses convictions et devient un mauvais maitre lorsqu’elle cesse de prier et de faire vivre la parole de Dieu en elle. Mc 16, 3 : « Elles (les femmes au tombeau) disaient entre elles : qui nous roulera la pierre loin de l’entrée du sépulcre ? ». Au verset suivant, elles s’aperçoivent que la pierre a été roulée. La résurrection (Intelligence) a eu lieu. En Lc 4, 3, le diable dit à Jésus « d’ordonner à cette pierre qu’elle devienne du pain ». L’Intelligence nous donne des ordres. Le pain que Jésus nous donne à manger ne vient pas des pierres, mais du ciel. Il n’est pas le résultat d’une transformation magique d’une chose en une autre, dans l’ordre de la nature, comme les sorcières transforment un prince en grenouille. Il est le résultat d’une transformation mystérieuse d’un objet visible (le pain, fruit du travail des hommes), par le levain invisible et surnaturel de l’Esprit-Saint. Ce pain du ciel, plein de Dieu, est la nourriture qui nous fait vivre de la vie éternelle, participation à la vie intra-trinitaire. « Jésus lui répondit : Il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement » (Lc 4, 4). On peut dire que la Piété nous fait nous nourrir de Dieu lui-même, qui nous sustente dans la vie éternelle déjà commencée en nous.

La Piété fait de nous des pierres précieuses, qui seront utilisées par les bâtisseurs dans la construction du temple de Dieu, la ville sainte de la Jérusalem céleste. Ap 4, 3 : « Celui qui était assis avait l’aspect d’une pierre de jaspe et de sardoine ; et le trône était environné d’un arc en ciel semblable à de l’émeraude ». Le vert émeraude est la couleur de la Piété. L’arc en ciel aux sept couleurs est un des symboles du Saint-Esprit. Le trône est un thème lié à la Piété. C’est le nom de la troisième hiérarchie angélique. La position assise est la position la plus commune de la prière, dans laquelle le corps de l’homme s’immobilise pendant que la vie intérieure invisible se déroule dans un mouvement circulaire de diastole et systole. La prière fait de nous les colonnes du temple de Dieu. Une autre métaphore est celle de la pierre angulaire qui soutient tout l’édifice. Lc 20, 17 : « Mais, jetant les regards sur eux, Jésus dit : Que signifie donc ce qui est écrit : la pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle ? ». Cette pierre d’angle, rejetée puis rétablie, est Jésus lui-même, et tous les chrétiens qui prient avec lui. Le verbe jeter est également à lier avec la Piété. On jette ce que l’on n’aime plus. On garde précieusement ce que l’on aime. On jette des pierres sur ceux que l’on rejette, à défaut de pouvoir les ‘jeter’ eux-mêmes. Jn 8, 59 et Jn 10, 31 : « Alors les Juifs prirent de nouveau des pierres pour le lapider ». En Ac 17, 29 se trouve une énumération qui montre le lien entre les métaux précieux et les trois premiers dons : « Ainsi donc, étant la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l’or, à de l’argent, ou à de la pierre, sculptés par l’art et l’industrie de l’homme ». Si l’on voulait établir un septénaire des Beaux-Arts, on pourrait imaginer de lier la sculpture avec la Piété, après la Musique (Crainte), la Littérature (Connaissance) et avant l’Architecture (Intelligence), la Danse (Force), le Jardinage (Conseil) et la Peinture (Sagesse). La Piété est le don ‘sculpteur’ de la matière humaine.

La Prière est l’œuvre du don de Piété et le troisième domaine de la Tradition. Elle est l’acte par lequel nous accueillons la Foi et la laissons-nous ensemencer. Le troisième don nous ouvre à Dieu. De même que la Foi réside dans la tête, la Prière est la vie du cœur. Elle est le commerce divin entre l’homme et Dieu que le Saint-Esprit en personne vient opérer en nous. Notre cœur prie en tournant, comme les derviches tourneurs ou les roues de prières des traditions asiatiques. Les hommes se mettent naturellement en cercle pour prier tous ensemble. Ils chantent et dansent des ‘carols’. Dans le XXIVe chapitre du paradis, Dante décrit les âmes joyeuses comme dansant autour du soleil qu’est le Christ. Le temps est aboli par le mouvement circulaire répété. Les jours des rogations, les hommes vont en procession dans les champs, chora en grec. Choros désigne une danse en rond. Du cercle des danseurs, on passe au cercle des chanteurs, le chœur. Le chœur signifie la couronne des chantres, la ‘chorale’, et de façon plus large, tous les moines ou tous les chanoines de l’église, dont la vocation est de chanter les louanges de Dieu. Puis il désigne le lieu où sont réunis les chanteurs.

Dans les anciennes basiliques, le chœur était disposé en couronne au fond de l’édifice, de part et d’autre de la cathèdre épiscopale : là se plaçait la couronne des prêtres entourant l’évêque (Si 50, 12). Les poumons qui entourent le cœur, voilà ce qu’est le chœur de l’Eglise. La voix comme organe s’étend jusqu’aux poumons. Les rangs des stalles des cathédrales et des abbayes sont, le plus souvent, parallèles : les deux parties du chœur se font face ; les chantres, quand ils sont groupés en schola, retrouvent spontanément la disposition en couronne, si naturelle pour le chant. L’Eglise, entre autres objectifs, a celui de rythmer le temps par des chants liturgiques. Le chant est bien un instrument essentiel de la sacralisation du temps. La Prière est un chant d’amour à Dieu. Elle est la Foi chantée. Elle fait résonner et raisonner la Foi. Le Saint-Esprit est également appelé la voix de Dieu. Col 3, 16 : « Chantez à Dieu, dans vos cœurs, votre reconnaissance, par des psaumes, des hymnes et des chants inspirés par l’Esprit ». La schola cantorum ou école de chanteurs, instituée à Rome par saint Grégoire le Grand, pape, moine et troisième docteur de l’Eglise, était une maitrise de jeunes garçons formés au chant liturgique et qui, lors des cérémonies, était regroupé en un lieu précis. On nomme actuellement schola le groupe des chantres qui, dans les monastères, se réunissent au milieu du chœur pour exécuter certaines pièces de la messe ou de l’office.

Le temps de la Piété est cyclique, alors que le temps du Conseil est linéaire, comme un fleuve qui coule dans un sens unique vers l’océan de la plénitude, la Sagesse. La Prière est la sanctification du temps, et nous proposons le septénaire suivant, inspiré des différentes unités de mesure du temps : la prière de la minute est la Prière de Jésus ou Oraison, la prière de l’heure est la Lectio Divina, la prière du jour est la Liturgie du temps présent (ou Office divin), la prière de la semaine est la Messe (l’assemblée dominicale), la prière du mois est l’Adoration Eucharistique (sous ses differentes formes), la prière de l’année est l’Année Liturgique, et la prière du siècle est l’Année Sainte (les Jubilées). Ga 4, 10 : « Vous observez les jours, les mois, les temps et les années ». Ap 9, 15 : « Et les quatre anges qui étaient prêts pour l’heure, le jour, le mois et l’année, furent déliés afin qu’ils tuassent le tiers des hommes ».

Proseuchomai, « prière, faire des prières », est employé dans 82 versets du NT. Lc 1, 10 : « Toute la multitude du peuple était dehors en prière, à l’heure du parfum ». Col 1, 3 : « Nous rendons grâce à Dieu, Père de notre Seigneur Jésus Christ, dans la prière que nous ne cessons de lui adresser pour vous » La Prière fait de notre cœur l’autel du sacrifice à Dieu. Elle nous recentre en Dieu, de même que les autels sont placés au centre de l’édifice religieux. Il faut se cacher pour prier notre Dieu caché. Pour l’instant, notre vie avec le Christ est cachée, mais elle se révèlera à tous à la fin des temps. Ce qui cache notre vie avec le Christ, c’est le ‘siècle’, le ‘monde’, c’est-à-dire l’ensemble des sollicitations qui nous dispersent loin du centre de nous-mêmes dans lequel nous sommes invités à converser avec Jésus. La prière est toujours d’abord recueillement. Dans le secret de notre cœur, nous rencontrons Jésus. Nous nous concentrons sur lui. C’est alors qu’il nous saisit. D’après Cicéron, le latin celebrarer signifie affluer en grand nombre dans un endroit, comme le sang dans le cœur. La Prière est la célébration collective de la Foi, dans l’unité du même Esprit. La célébration, est l’adoration collective, le rassemblement des hommes autour du trône de l’Agneau. Les mystères ne sont pas répétés, ils sont célébrés : activement remémorés et efficacement représentés. Notre anamnèse aimante les rend efficace par la grâce de Dieu qui répond à nos requêtes.

La Prière nous fait connaitre la personne de l’Esprit. L’Esprit a sa façon bien à lui de venir à nous. L’Archimandrite Sophrony, maitre de prière comme la tradition de l’église orthodoxe dans son ensemble car elle est l’oeuvre de la Piété, nous la décrit ainsi : « L’Esprit divin, donateur de vie, nous visite lorsque nous demeurons dans l’état d’une humble disponibilité à son égard. Il ne fait pas violence à notre liberté. Il nous entoure délicatement de sa chaleur. Il s’approche de nous si discrètement que nous pouvons même ne pas Le remarquer tout de suite. Il ne faut pas s’attendre à ce que Dieu fasse irruption en nous par force, sans notre consentent. Oh ! Non ! Il respecte l’homme, s’humilie devant lui. Son amour est humble. Il nous aime, non de haut, mais comme une tendre mère aime son enfant malade. Quand nous Lui ouvrons notre cœur, nous avons l’irrésistible sentiment qu’Il nous est ‘familier’, et l’âme se prosterne devant Lui dans une humble émotion d’amour »[2]. L’Esprit Saint vient nous visiter en prison. La Piété nous donne de sentir que nous sommes enfermés en nous-mêmes et que nous ne respirons pas l’air frais du dehors, c’est-à-dire du Ciel. « Maintenant, je suis prisonnier du Christ, mon Dieu. J’ai conscience d’avoir été appelé du néant à l’être ; par sa nature, l’homme n’est rien. Malgré cela, nous attendons de Dieu compassion et respect. Et, soudain, le Tout-Puissant se révèle à nous dans son indescriptible humilité. Cette vision émeut l’âme, frappe l’intellect et, involontairement, nous nous prosternons devant Lui. Mais, quelle que soit notre aspiration à Lui ressembler par notre humilité, nous nous voyons incapables d’atteindre son absoluité »[3]. L’Esprit Saint fait naître en nous ce sentiment d’enfermement spirituel, mais il nous en libère aussi, comme saint Pierre est libéré de ses chaines dans la prison de Rome. Par la Prière, œuvre par excellence de l’Esprit en nous, nous renaissons à une nouvelle vie. « La prière est une création toujours jaillissante et infinie, supérieure à tout autre art ou toute autre science. C’est par la prière que nous entrons en communion avec l’Etre éternel et sans commencement. Autrement dit : la vie de Dieu, qui seul est réellement, entre en nous par ce canal »[4]. L’Esprit fait toutes choses nouvelles.

La Prière est le commerce intime avec Dieu qui vient habiter en nous. Elle est l’échange entre Dieu et l’homme, un ‘admirabile commercium’, un dialogue, une confidence que nous faisons à Dieu et qu’il nous fait. La Prière est une certaine façon de considérer Dieu et de lui apporter toute son attention. Ps 46, 11 : « Prenez des loisirs et considérez que je suis Dieu ». Il faut donner du temps à Dieu comme on en donne aux jeux, œuvre de la Piété dans la Culture. Par ailleurs, la Prière est très souvent une source de consolation. « J’en éprouvais une joie incroyable et je me sentais poussée à en bénir Dieu de tout mon cœur » nous dit sainte Thérèse d’Avila[5]. La Prière seule peut nous apporter le contentement véritable et durable. « Tu nous as faits pour toi et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne repose pas en toi » chante saint Augustin à Dieu[6]. La Piété nous apprend à nous contenter de ce que Dieu nous donne. Jésus nous y exhorte en Luc 3, 14 : « Des militaires lui demandaient : Et nous, que nous faut-il faire ? Il leur dit : Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde ». Savoir se contenter de ce qu’on a est une grande source de joie. La prière est un cri du cœur. Dans Mt 3, 3, il est dit que Jean-Baptiste crie dans le désert pour appeler à la conversion. Le cri de supplication de l’homme riche au séjour des morts est rapporté en Luc 16, 24 : « Alors il s’écria : ‘Abraham, mon père, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraichir la langue, car je souffre le supplice dans ces flammes ». Gn 4, 10 : « Qu’as-tu fait ? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi ». Adalbert Hamman nous dit que la prière est toujours « le cri du pauvre au Dieu de toute richesse »[7]. Mc 9, 24 : « Aussitôt le père de l’enfant s’écria : Je crois ! Viens au secours de mon manque de foi ». Ce cri se transforme en clameur. Ez 3, 12 : « Alors l’Esprit me souleva et j’entendis derrière moi le bruit d’une grande clameur : Bénie soit en son lieu la gloire du Seigneur ! ».

La prière nous met en présence du Dieu toujours présent et cette présence est vécue comme une entrée dans l’éternité. La garde du cœur consiste à se tenir toujours en présence du roi de l’univers. De même que la Piété se situe entre la Connaissance et l’Intelligence, le présent se situe entre le passé (la Connaissance est mémoire du passé) et le futur (l’Intelligence est annonce du dessein de Dieu en cours de réalisation). La Piété nous fait ‘goûter’ ici-bas la présence vivifiante de Dieu. Mais cette expérience est encore mystérieuse, intime. Dieu n’est pas ‘vu’, mais ressenti. La vision est pour plus tard. La prière creuse notre profondeur intime, créant en nous un espace dans lequel la Trinité vient résider. 1 Co 2, 10 : « En effet, c’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit. Car l’Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu ». Prier, c’est aller au puits et creuser pour arriver jusqu’au ruisseau où coule l’eau de la Vie éternelle. Adorer, c’est se mettre en relation avec la source. Jn 4, 10: « Jésus lui (la Samaritaine au puits de Jacob) répondit; Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: ‘Donne-moi à boire, c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive ». Les quatre fleuves de l’Eglise sortent du puits de la prière. Celle-ci nous prépare à l’Apostolat. Lc 1, 17 : « et il marchera par devant sous le regard de Dieu, avec l’esprit et la puissance d’Elie, pour ramener le cœur des pères vers leurs enfants et conduire les rebelles à penser comme les justes, afin de former pour le Seigneur un peuple préparé ». Voilà comment est annoncée à Zacharie la naissance de Jean Baptiste, fêté le 24 juin et plein de Piété.

La prière effectue notre sortie d’Egypte. L’Egypte, symbole de la chair, est partout dans la Tradition associée à la Piété. Le monachisme et l’ascétisme y sont nés. La mission donnée à Moïse de faire sortir le peuple d’Israël hors d’Egypte est décrite dans le troisième chapitre de l’Exode. Ex 3, 7-8 : « (7) J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances. (8) Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de milieu », puis Ex 3, 10 : « Va, maintenant : je t’envoie vers le Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël ». Le verset 12 poursuit ainsi: « Je suis avec toi. Et voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Egypte, vous servirez Dieu sur cette montagne ». Dieu nous libère pour le service. Il faut sortir d’Egypte, c’est à dire de l’esclavage, pour servir Dieu. Ex 10, 3 : « Moïse et Aaron entrèrent chez le Pharaon et lui dirent : Ainsi parle le Seigneur, le Dieu des Hébreux : jusques à quand refuseras-tu de t’humilier devant moi ? Laisse partir mon peuple pour qu’il me serve ».

La prière prend forme dans la liturgie, c’est-à-dire l’adoration collective. Gregory Dix fut un grand spécialiste de la liturgie. On lui doit un livre influent sur la Messe intitulé The Shape of the Liturgy et publié en 1945. Le Pape Pie XII nous parle ainsi de la liturgie : « La liturgie est le lieu privilégié où se garde et se communique la Tradition : car elle est première des choses qui se font dans l’Eglise, et de beaucoup la principale. Elle est la célébration active et opérante du mystère chrétien. La liturgie est un ‘lieu théologique’ privilégié. La liturgie est un culte et comporte en conséquence la valeur d’une attestation ou profession de la foi. Lex orandi, lex credendi ». Le double mouvement de la liturgie est celui de l’offrande ascendante d’un culte de louanges envers Dieu (Piété et Prière) et de sanctification descendante (Force et Sacerdoce) vers l’homme. La prière est collective, même quand elle est privée, car nous sommes unis dans le même Esprit. Toute prière est offerte à l’intérieur de la prière de l’Eglise. Notre participation aux sacrements fait de notre âme une bonne terre dans lesquels les grâces de Dieu portent de beaux fruits pour la vie éternelle, les vertus. Le pape saint Pie X, élu en 1903, a joué un rôle immense dans la réforme liturgique. En particulier, il avança l’âge de la première communion à 7 ans pour renouer avec l’ancienne tradition de l’Eglise [8] et autorisa la communion quotidienne.

La Prière doit être faite avec et par Marie, notre modèle de Piété. Le NT donne Marie comme exemple parfait du fidèle, elle qui reçoit la Foi de la façon la plus parfaite. Elle accueille la Parole, et devient ainsi Mère de Dieu. Puis elle garde la Parole en son cœur, non seulement comme mémoire, mais comme fidélité vivante. Il s’agit de croire pour recevoir, puis de raisonner sur ce qu’on a cru. Ce sont les oreilles du cœur qui entendent la foi. Lc 1, 31 : « Voici que tu vas être enceinte, tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus ». Marie est l’arche d’alliance dans laquelle vient reposer le Dieu de l’univers. Elle est la chair parfaite, la vierge pure. Le Cœur Immaculé de Marie est l’objet d’une dévotion importante. Le troisième Evangile est l’Evangile qui nous parle le plus de Marie. Lc 2, 35 : « Et toi-même, un glaive te transpercera l’âme ; ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs ». Marie est pleine de grâce, c’est-à-dire d’Esprit-Saint. Elle apparait souvent dans des grottes. Elle est l’intimité ininterrompue entre Dieu et la Création. En elle, l’infinie distance entre Dieu et sa création a été comblée. L’Islam, religion de la Piété, rend un culte à Marie, Myriam. Elle est à la droite du trône de son fils. Marie est Notre Dame, objet de l’amour courtois. Elle doit être vénérée et servie, comme les chevaliers qui, après avoir gagné leurs tournois, allaient se prosterner devant leur dame. Au Cénacle, les Apôtres étaient unis en prière avec Marie, car c’est par son intercession que nos prières pénètrent dans le ciel. « Marie est le lieu le plus profond de la relation à Dieu, de l’adoration de Dieu, de la contemplation de Dieu, de la prière à Dieu » (Victor Sion).

Les priants sont les colonnes ou piliers de l’Eglise. Stulos, « colonne », est employé dans 4 versets du NT. 1 Tm 3, 15 : « Toutefois, si je tardais, tu sauras ainsi comment te conduire dans la maison de Dieu, qui est l’Eglise du Dieu vivant, colonne et soutien de la vérité ». Joel 3, 3 : « Je placerai des prodiges dans le ciel et sur la terre, du sang, du feu, des colonnes de fumée ». La Sagesse dans l’AT est l’Esprit Saint. Ses sept colonnes de la Sagesse sont les sept dons. Une autre réalité liée à la Prière est celle de la montagne, triangulaire, que nous gravissons dans notre désir de trouver Dieu. On y trouve le silence et la solitude propices à la prière.  Lc 6, 12 : « En ces jours-là, Jésus s’en alla dans la montagne pour prier et il passa la nuit à prier Dieu ». Le Sinaï est le modèle biblique de toutes les montagnes. Ex 24, 17: « La gloire du Seigneur apparaissait aux fils d’Israël sous l’aspect d’un feu dévorant, au sommet de la montagne ». Une autre montagne très importante de la Tradition est le Mont Carmel. L’ordre du Carmel est ordre religieux placé sous le signe de la Piété. Le prophète Elie est introduit dans le premier Livre des Rois (le troisième de la deuxième série des livres de l’AT), au chapitre 17. Sur le mont Carmel, Elie détruit le culte de Baal. 1 R 18, 42 « Akhab monta pour manger et boire, tandis qu’Elie montait au sommet du Carmel et se prosternait à terre, le visage entre les genoux ». Jl 4, 17 : « Alors vous connaîtrez que je suis le Seigneur, votre Dieu, qui demeure à Sion, ma montagne sainte. Jérusalem deviendra un lien saint et désormais les étrangers n’y passeront plus ». Terminons avec Jn 6, 3 : « C’est pourquoi Jésus gravit la montagne et s’y assit avec ses disciples ».

NOTES

[1] André DAIGNEAULT. Du Cœur de pierre au Cœur de chair. Ed. de l’Emmanuel, 1989. Page 21.

[2] Archimandrite SOPHRONY. La prière, expérience de l’éternité. Cerf, 1998. Page 29.

[3] Op. cit. Page 29.

[4] Op. cit. Page 23.

[5] Sainte Therese d’Avila. Château intérieur. Troisièmes demeures.

[6] Saint Augustin. Confessions I, 1, 1.

[7] Adalbert HAMMAN. Abrégé de la prière chrétienne. Desclée de Brouwer, 1991.

[8] Décret Quam Singulari du 8 août 1910.