3.Koilia « sein », « cœur ».
Présentation générale du don de Piété

Nicodème lui dit : ‘Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naitre ? (Jn 3, 4)

Koilia, « sein », désigne différentes parties du corps humain, l’estomac, les intestins et l’utérus. Ces organes sont tous des contenants, des capacités d’accueil. L’estomac et les intestins reçoivent la nourriture, et l’utérus reçoit la semence, etc.[1]. L’expérience naturelle fondamentale associée à la Piété est celle de l’échange, qui consiste à recevoir et à donner. La Piété fait de notre être la chair qui accueille la présence de Dieu, la bonne terre. L’Esprit lui-même vient habiter en nous et nous redevons le temple de Dieu, préfiguré par la tente triangulaire d’Abraham et de Sarah qui accueillent les trois mystérieux visiteurs, la Trinité. Sur les 22 versets dans lesquels ce mot est utilisé, huit sont en Luc, l’Evangile de la Piété, où Marie, notre modèle de piété, tient une place prépondérante. Marie gardait dans son cœur les paroles de son Fils. La Prière, œuvre de la Piété, est l’acte par lequel nous échangeons avec Dieu, dans l’intimité de notre cœur. Elle est la vie du cœur humain, et lui procure la joie véritable, autre thème principal de la Piété. Lc 1, 44 : « Car voici, aussitôt que la voix de la salutation a frappé mon oreille, l’enfant a tressailli d’allégresse dans mon sein ». La joie est l’un des leitmotivs de l’évangile de Luc. La Piété suit la Connaissance comme le ventre suit la bouche. Mt 15, 17 : « Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche (stoma) va dans le ventre (koilia), puis est jeté dans les lieux secrets ? ». La Foi, connaissance de Dieu en Jésus-Christ, est rendue vivante en nous par la Prière. La Piété nous fait chérir la Foi, et la conserver comme le bien le plus précieux. Le cœur humain est donc le réceptacle de la Foi. Le Credo, en particulier, doit être appris par cœur[2].

Dans l’énumération de Es 11, 2, Piété est rendu par le même mot que la Crainte, yirah. En effet, les deux dons ont en commun de nous faire rendre à Dieu l’honneur qui lui est dû. Ps 111, 10 : « Accomplis envers ton serviteur ta promesse, qui est pour ceux qui te craignent (yirah) ! ». A deux reprises, on trouve yirah associé au cœur, dans un verset lié par son numéro à la Piété. Pr 23, 17 ; « Que ton cœur n’envie point les pécheurs. Mais qu’il ait toujours la crainte (yirah) de l’Eternel » et Es 63, 17 : « Pourquoi, ô Eternel, nous fais-tu errer loin de tes voies, et endurcis-tu notre cœur contre la crainte (yirah) ? Reviens, pour l’amour de tes serviteurs, des tribus de ton héritage ! ».

Le grec eusebia, « piété », est employé dans 15 versets du NT, dont 8 dans la première épitre à Timothée, qui est la troisième de la deuxième série septénaire d’épitres. 1 Tm 4, 7-8 : « Repousse les contes profanes et absurdes. Exerce-toi à la piété ; (8) car l’exercice corporel est utile à peu de choses, tandis que la piété est utile à tout, ayant la promesse de la vie présente et de celle qui est à venir ». La Piété nous fait connaitre Dieu comme le vivant, car elle unit notre cœur à celui du Seigneur. Elle nous met au rythme de l’Esprit, qui vient vivre et vibrer en nous. La Prière est un échange avec Dieu, un commerce divin. Celui-ci nous comble de grâces et nous la lui « rendons ». La Piété produit cet échange d’amour avec Dieu que l’on appelle la vie spirituelle, qui est la vie de l’Esprit lui-même en nous. Bonaventure décrit ainsi l’exercice de la piété : « L’exercice de la piété consiste en un triple acte : dans la vénération de Dieu, dans la garde de la sanctification intrinsèque et dans la surabondance de la commisération interne »[3]. Vénérer Dieu, c’est « diriger son cœur vers le Seigneur ». St Bonaventure cite ici Si 49, 3: « Il dirigea son cœur vers le Seigneur, en des jours impies il fortifia la piété », c’est-à-dire le culte divin.

Le Docteur séraphique nous explique ainsi le lien entre la Crainte et la Piété : « Et Augustin dit que la piété est en grec la theosebeia, ce qui veut dire ‘culte de Dieu’. Or le culte de Dieu consiste surtout dans la révérence de Dieu, qu’on n’a pas sans la crainte. En effet, il faut que l’adorateur de Dieu ait un sens de Dieu très haut, très pieux, avec révérence et crainte. Si tu as un sens étriqué de la puissance de Dieu et que tu penses qu’il n’a pu créer toutes choses de rien, tu n’as pas un sens de Dieu très haut »[4]. Le deuxième acte de la piété consiste à se garder pur de tout péché. La vie religieuse est d’abord la vie du cœur, et non des actes extérieurs. Il faut « avoir pitié de son âme » et la préserver du péché. Le troisième exercice de piété consiste à faire de bonnes œuvres. Saint Bonaventure cite à nouveau le livre du Siracide. Si 44, 10: « Mais voici des hommes de bien dont les bonnes actions n’ont pas été oubliées ». On pourrait montrer que le thème des œuvres est lié, entre autres dons, à la piété. « Celui qui veut être pieux envers le prochain doit le supporter patiemment et l’aimer charitablement »[5]. La piété est une expression de la charité, troisième vertu théologale. 2 P 1, 3 : « Comme sa divine puissance nous a donné tout ce qui contribue à la vie et à la piété, au moyen de la connaissance de celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa vertu ». On trouve dans ce verset une évocation des deux premiers dons, qui sont des préparations au troisième. Par la Crainte, Dieu « nous a appelés par sa propre gloire et par sa vertu ». Par la Connaissance, il « nous a tout donné », « au moyen de la connaissance de celui qui nous a appelés », le Père. Par l’exercice de la piété, nous nous appliquons à « affermir notre vocation et notre élection » (2 P 1, 10).

L’adjectif correspondant est eusebes, « pieux », employé dans 4 versets du NT. En Ac 10, 2, on retrouve le thème des œuvres de charité par lesquels l’homme imite la bonté du Dieu miséricordieux : « Cet homme était pieux et craignait Dieu, avec toute sa maison ; il faisait beaucoup d’aumônes au peuple, et priait Dieu continuellement ». En hébreu, chaciyd désigne à la fois la « bonté », la « miséricorde », la « fidélité » et la « piété ». Il est employé dans 32 versets de l’AT. Ps 145, 17 : « L’Eternel est juste dans toutes ses voies, et miséricordieux (chaciyd) dans toutes ses œuvres ». Ps 31, 23 : « Aimez l’Eternel, vous qui avez de la piété! L’Eternel garde les fidèles, et il punit sévèrement les orgueilleux ». Le pieux est le bien-aimé de Dieu, dans lequel la Trinité vient désormais reposer. Le pieux est le « choisi », celui à qui Dieu s’est donné de façon privilégiée. Sans le don de l’Esprit, l’homme ne peut pas être pieux, fidèle, saint, miséricordieux, bon, etc. Ps 4, 3 : « Sachez que l’Eternel s’est choisi un homme pieux; l’Eternel entend, quand je crie à lui ».

Ce vocabulaire est celui de l’Islam, religion de la Piété, et nous ne résistons pas au plaisir de citer quelques sourates du Coran sur la Piété, afin de montrer qu’on retrouve le septénaire des dons dans la numérotation du Coran aussi, livre inspiré du même Esprit, religion du même Dieu. Sourate 3, verset 3 : « Dis : Si vous aimez vraiment Allah, suivez-moi, Allah vous aimera alors et vous pardonnera vos péchés. Allah est Pardonneur et Miséricordieux». On retrouve cette formule aux versets 129 et 157 (Piété). Citons également la Sourate 3, verset 5 : « Puis, quand Jésus ressentit de l’incrédulité, de leur part, il dit : Qui sont mes alliés dans la voie d’Allah ? Les apôtres dirent : Nous sommes les alliés d’Allah. Nous croyons en Allah, Sois témoin que nous lui sommes soumis ». Sourate 3, 115 : « Et quelque bien qu’ils fassent, il ne leur sera pas dénié. Car Allah connait bien les pieux ».

Dans la deuxième Sourate, au verset 177, nous recevons cette merveilleuse définition de la Piété, qui reprend l’ensemble de ce que saint Bonaventure expose dans sa troisième conférence: « La bonté pieuse ne consiste pas à tourner vos visages vers le Levant ou le Couchant. Mais la bonté pieuse est de croire en Allah, au Jour dernier, aux Anges, au Livre et aux prophètes, de donner de son bien, quelqu’amour qu’on en ait, aux proches, aux orphelins, aux nécessiteux, aux voyageurs indigents et a ceux qui demandent l’aide et pour délier les jougs, d’accomplir la salat et d’acquitter la Zakat. Ceux qui remplissent leurs engagements lorsqu’ils se sont engagés, ceux qui sont endurants dans la misère, la maladie et quand les combats font rage, voilà les véridiques et les voilà les vrais pieux ». Il nous semble que l’Islam, exercice de piété, est résumé dans ce verset. Equivalent du Credo chrétien, il est doublement placé sous le signe de la Connaissance (Sourate 2, verset 177). L’Islam, religion de la Piété, inclue la réalisation des bonnes œuvres dans la définition du bon musulman. Le Christianisme, religion de la Connaissance, insiste sur l’adhésion aux articles contenus dans les Symboles de la Foi. Le Judaïsme, religion de la Crainte, met l’accent sur la tradition des ancêtres et sur les préceptes de Sagesse qui nourrissent le respect et l’honneur dûs à Dieu le Père.

Ecoutons les effets de la Piété révélés par Jésus à Sœur Marie Lataste : « Le don de piété vous portera à honorer Dieu, à lui rendre vos devoirs, parce qu’il est votre créateur, votre souverain maître, votre Dieu, votre rédempteur, et qu’à ces titres il mérite tous vos devoirs tant intérieurs qu’extérieurs. Il vous portera à vous soumettre à toutes les lois et pratiques de la religion que vous devez observer. Il vous portera à l’aimer et à vous donner tout entière à lui. Il vous portera à rendre hommage aux saints parce qu’ils sont les temples glorifiés de Dieu, à honorer surtout votre famille et à lui demeurer toujours humblement soumise. Il vous portera à secourir les pauvres dans les nécessités du corps comme dans celles de l’âme, parce qu’il vous montrera en eux mon image. Il vous portera à passer toujours au milieu des méchants sans les scandaliser par votre conduite, et à vivre même parmi eux dans la pratique constante du bien et de la vertu »[6].

NOTES

 

[1] Le corps humain est formé de plusieurs systèmes. Ils reçoivent, processent et rejettent des substances, tels que le système osseux, le système nerveux, le système respiratoire, le système digestif, le système cardiovasculaire, le système reproducteur, le système tégumentaire (la peau, les cheveux, les poils, les ongles).

[2] Tony Kelly. The Creed by Heart, re-relearning the Nicene Creed. HarperCollins, 1996.

[3] St Bonaventure. Les sept dons du Saint-Esprit. Troisième Conférence. Page 73.

[4] Op. cit. Page 74.

[5] Op. cit. Page 79.

[6] Sœur Marie LATASTE. Vie, et œuvres complètes. Page 126.