3. Ploion « barque ».

« Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l’autre (heteros) barque de venir les aider. Ils vinrent et ils remplirent les deux barques, au point qu’elles s’enfonçaient » (Lc 5, 7).

Ploion, « barque », « navire », « bâtiment », est employé dans 64 versets du NT. Il vient du verbe pleo, « naviguer », « poursuivre sa route », « côtoyer », employés dans 5 versets. La chair, c’est-à-dire l’homme en tant qu’il peut échanger avec le monde et avec Dieu, est la barque sur laquelle l’Esprit de Dieu vient reposer et parcourir les mers de sa Création. Lc 5, 3 : « Il (Jésus) monta dans l’une de ces barques, qui était à Simon, et il le pria de s’éloigner un peu de terre. Puis il s’assit, et de la barque, il enseignait la foule ». La terre est le lieu de la chute, et donc de l’ignorance de Dieu. S’éloigner de la terre, c’est détacher son esprit des affaires du monde, afin de l’occuper de la connaissance que Jésus-Christ est venu nous apporter par sa vie et ses paroles. Le NT nous représente souvent Jésus enseignant à partir d’une barque. On sait que le bateau est une des métaphores de l’Eglise. Avant de devenir l’immense paquebot du Magistère, l’Eglise a commencé par être la petite barque de laquelle Jésus et ses disciples péchaient et prêchaient. On voit le lien entre la Connaissance et le Conseil. La transformation de la barque en un grand navire est celle qui conduit de la Foi au Magistère sur laquelle il repose, et qu’il garde. Il y a dans Ap 27 (Conseil) treize emplois du mot ploion. La barque nous permet de faire la traversée des eaux tumultueuses et parfois terrifiantes de la mer. Cette définition s’applique parfaitement au Magistère. La barque de notre chair doit accueillir Jésus. En Jn 6, 17, on voit les disciples seuls dans la barque : « Etant montés dans une barque, ils traversaient la mer pour se rendre à Capernaum. Il faisait déjà nuit, et Jésus ne les avait pas encore rejoints ». Ils doivent ramer pour avancer. Jn 6, 19 : « Après avoir ramé environ vingt-cinq ou trente stades, ils virent Jésus marchant sur la mer et s’approchant de la barque. Et ils eurent peur ».

Les pécheurs jettent dans leur barque les poissons qu’ils prennent. Jésus a annoncé aux apôtres qu’ils seraient ‘pécheurs d’hommes’. Ces ‘25 ou 30 stades’ font penser aux 30 premières années de la vie de Jésus, ou il était déjà dans le monde, mais caché. Alors les disciples le voient venir vers eux. La mention de cette scène dans un verset 19 nous rappelle le don de l’Esprit à la Pentecôte, qui nous communique la présence de Dieu. Depuis le début de l’ère chrétienne, la barque est le symbole de l’Eglise, dans laquelle se serrent les croyants, et dont la barre est confiée à Simon Pierre. Après la Piété qui rassemble les poussins dans la chaleur de la maman poule, l’Intelligence fait avancer toute la famille chrétienne sur le chemin de retour vers Dieu, par le service des uns pour les autres. Les barques ont une grande importance dans la mythologie égyptienne. La barque solaire dans laquelle les âmes des défunts étaient transportées dans le ciel est aussi appelée barque d’Osiris, le grand dieu civilisateur préfiguration de Jésus-Christ, tué par Seth (Satan et la Connaissance), ressuscité juge suprême lors de la Pesée de l’âme (Purgatoire et Connaissance). Jésus est dans la barque de notre chair. Il y plante sa croix, comme la flèche dans le cœur de sainte Thérèse d’Avila et de tant d’autres mystiques. Le mât de la colonne vertébrale est planté dans la conque du coccyx. Dans son dessin du Sacré-Cœur, sainte Marguerite Marie fait surmonter le cœur blessé par la croix du Christ. Tout l’édifice quaternaire de l’Eglise est construit sur le Cœur du Christ qui lui transmet les grâces du Ciel. Chaque cœur humain doit être la demeure dans laquelle la Trinité vient reposer, de même que les barques du NT portent Jésus-Christ, qui n’est jamais séparé de son Père ni de l’Esprit d’amour qui unit le Père et le Fils.

L’image de la barque dans laquelle Jésus vient s’asseoir nous conduit au mystère ternaire de la personne humaine, corps-chair, âme et esprit[1], réceptacle de l’inhabitation divine. Les trois sont des ‘lieux’ ou ‘dimensions’ dans lesquels Dieu vient reposer. Ils sont liés à la Piété et on peut imaginer un lien particulier avec les trois personnes de la Trinité. La guérison spirituelle consiste à unifier ces trois dimensions, ce qui ne peut se faire que dans une union profonde du cœur à Dieu[2]. Mettons en évidence le lien entre la Piété et le titre « Fils de l’homme (anthropos) » employé 83 fois dans le NT et plus de 140 fois dans l’AT. Dans le NT, c’est exclusivement Jésus qui emploie ce titre, à la troisième personne du singulier, sans clairement s’identifier à lui. Calvin a fait remarquer que ce titre soulignait l’humanité de Jésus. Mt 17, 22 : « Pendant qu’ils parcouraient la Galilée, Jésus leur dit : le Fils de l’homme doit être livré entre les mains des hommes ». Ce verset annonce la mort du Christ, mais également l’Eucharistie, le troisième des sept sacrements, qui place le corps du Christ dans nos mains. L’expression apparait six fois au chapitre 24 (Piété) de Matthieu. On remarque également que les versets dont le Fils de l’homme est le sujet sont souvent au futur. Jésus annonce avec ce titre les grands évènements de sa vie. Mt 25, 31 : « Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire ». Dans l’iconographie chrétienne, Jésus-Christ le Fils est souvent représenté assis sur les genoux de Marie, gloire du Père, la ‘Theotokos’, mère de Dieu, titre de Marie défini au troisième Concile Œcuménique, à Ephèse en 431.

Lors de ce Concile, une grande déclaration christologique définit que les natures humaines et divines sont unies sans confusion. La Piété nous aide à distinguer l’humain du divin, afin de penser la nature des échanges entre les deux. L’humain reçoit le divin, mais ne peut pas l’enfermer, de même que les poumons ne peuvent pas garder l’air indéfiniment. Dieu se donne gratuitement, et il se ‘reprend’ quand bon lui semble. La Piété fait demeurer notre visiteur en notre compagnie, car par elle, nous le recevons avec les honneurs qui lui sont dus. Mc 8, 31 est un condensé de tout le NT, œuvre de la Piété : « Alors il commença à leur apprendre qu’il fallait que le Fils de l’homme souffrit beaucoup, qu’il fut rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu’il fut mis à mort, et qu’il ressuscita trois jours après ». Mc 10, 45, formule succinctement la mission du Christ : « Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs ». Terminons avec un verset placé trois fois sous le signe de la Piété, et rappelant le mystère de la Transfiguration, c’est-à-dire de la révélation de la gloire divine du Christ : « Car, comme l’éclair resplendit et brille d’une extrémité du ciel à l’autre, ainsi sera le Fils de l’homme en son jour » (Lc 17, 24).

NOTES

[1] Dans une autre méditation reliant la barque avec la Connaissance, nous pouvons explorer la tradition binaire de l’homme, corps (visible, palpable, matériel) et âme (invisible, impalpable, immatériel).

[2] Denis BIJU-UVAL. Le Psychique et le Spirituel. Editions de l’Emmanuel, 2001.