3. Ioannes « Jean »

« De là étant allé plus loin, il vit deux frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, qui étaient dans une barque avec Zébédée, leur père, et qui réparaient leurs filets » (Mt 4, 21).

Ioannes « Jean » est employé dans 128 versets du NT. Il signifie « l’éternel a fait grâce ». Jean est celui qui est plein de l’Esprit de Dieu. Jean le Baptiste comme Jean l’apôtre sont tous les deux placés sous le signe de la Piété. Chez Matthieu, Jean le Baptiste est introduit au troisième chapitre. Mt 3, 1 : « En ce temps-là parut Jean Baptiste, prêchant dans le désert de Judée ». Son arrestation et sa décapitation sont rapportées dans en 14, 3 : « Car Hérode, qui avait fait arrêter Jean, l’avait lié et mis en prison, à cause d’Hérodias, femme de Philippe, son frère » et en 14, 10 : « Et il envoya decapiter Jean dans sa prison ». En Marc, on trouve cet épisode aux versets Mc 6, 17 et Mc 6, 24. Dans l’Evangile de la Piété, Luc, Jean baptiste est introduit dès les premiers versets et y occupe une place prépondérante. Dans saint Jean, l’emprisonnement du précurseur est mentionné en Jn 3, 24 : « Car Jean n’avait pas encore été mis en prison ». C’est aussi dans ce troisième chapitre qu’il est le plus question de lui dans cet Evangile, avec un rappel ultérieur dans le chapitre 10. Quant à Jean l’apôtre, il est traditionnellement cité en troisième position, après Pierre et Jacques. En Matthieu, la première énumération ouvre le chapitre 17 : « Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques, et Jean, son frère, et il les conduisit à l’écart sur une haute montagne » (Mt 17, 1). Chez Marc, Jean est introduit en Mc 3, 17 : « Jacques, fils de Zébédée, et Jean, frère de Jacques, auxquels il donna le nom de Boarnerges, qui signifie fils du tonnerre ». Jean prend la parole en Mc 9, 38 : « Jean lui dit : Maitre, nous avons vu un homme qui chasse des démons en ton nom ; et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne nous suit pas ».

Méditons sur cette énumération ternaire et voyons le lien entre Pierre et la Crainte d’une part, et Jacques et la Connaissance d’autre part. Pierre est le premier apôtre à avoir été appelé par Jésus. Jacques est l’apôtre de l’Espagne, royaume chrétien œuvre de la Connaissance. Il (Iakobos) meurt violemment en Ac 12, 2 : « et il (Hérode) fit mourir par l’épée Jacques, frère de Jean ». La parole de Dieu est une épée tranchante. Hérode, figure du diable, cherche depuis toujours à tuer la Foi. Jacques est le premier apôtre à mourir, de même que la Foi est la première œuvre de l’Esprit que Satan cherche à détruire, car elle est le socle de tout l’édifice de la Tradition, la Culture en étant comme le fondement souterrain. Il est intéressant de noter qu’en Ga 2, 9, Jacques est nommé avant Pierre et Jean : « Et, ayant reconnu la grâce qui m’avait été accordée, Jacques, Céphas et Jean, qui sont regardés comme des colonnes, me donnèrent, à moi et à Barnabas, la main d’association, afin que nous allassions, nous vers les païens, et eux vers les circoncis ». Dans la petite épître attribuée à Jacques, la foi (pistis) est mentionnée dans 12 versets. Jacques le Majeur est représenté « tenant à la main le bâton de pèlerin et le rouleau de l’Evangile, caractéristiques de l’apôtre itinérant et consacré à l’annonce de la bonne nouvelle, caractéristiques du pèlerinage de la vie chrétienne. Nous pouvons donc apprendre beaucoup de choses de saint Jacques : la promptitude à accueillir l’appel du Seigneur, même lorsqu’il nous demande de laisser la ‘barque’ de nos certitudes humaines, l’enthousiasme à le suivre sur les routes qu’Il nous indique au-delà de toute présomption illusoire qui est la nôtre, la disponibilité à témoigner de lui avec courage, si nécessaire jusqu’au sacrifice suprême de la vie »[1]. Le don de Connaissance nous fait cheminer sur la route de la foi, par laquelle nous nous approchons toujours plus du Fils de Dieu venu résider parmi nous.

Saint Jean est le disciple bien-aimé, qui a reposé sa tête sur le cœur du Christ. Il nous donne l’occasion de parler de la dévotion au Sacré-Cœur, associée à la Piété dans les dévotions populaires. Les écrits attribués à saint Jean tiennent une grande place dans le Nouvueau Testament, chef d’œuvre de Piété : le quatrième Evangile, l’Apocalypse, et trois Epitres. Nicolas Buttet, prêtre suisse et fondateurs des communautés Eucharistein, cite Origène, grand théologien du IIIe siècle: « Du moins une chose est sûre, c’est que Dieu réserve à celui qui a reposé sur la poitrine de Jésus des révélations autrement hautes et parfaites. Aucun des trois premiers évangélistes ne nous a aussi purement que Jean fait apparaitre la divine du Fils de Dieu »[2]. De même que l’Intelligence suit immédiatement la Piété, l’échange intime que produit la Piété nous ouvre les portes du mystère du dessein de Dieu, ce mystère révélé par excellence dans le quatrième évangile, attribué à saint Jean. L’Apocalypse, autre sommet du Nouveau Testament, montre le déroulement final de l’histoire sainte présentée à l’état de projet dans le quatrième Evangile. Le secret du dessein de Dieu est révélé à tous, « Car il n’est rien de caché qui ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être mis au jour » (Mc 4, 22). De la Création, dans lequel Dieu reste caché, à la Parousie, où il se donne à voir dans toute sa gloire, l’histoire humaine se déroule vers un dévoilement parfait de Dieu et de l’homme en relation à Dieu, de l’Alpha du premier jour à l’Oméga du huitième. Dans ce livre très riche, Nicolas Buttet, apôtre de l’Adoration eucharistique, nous livre une méditation en cinq facettes de notre relation d’amour avec le Sacré Cœur à la suite de saint Jean. Ce livre inspiré porte la marque des dons dans l’enchainement de ses chapitres. En effet, il nous semble que chaque attitude correspond à un don particulier. Montrons-le brièvement.

La première attitude « consiste à poser sa tête sur le Cœur du Christ » et correspond à la Crainte. Ce cœur, qui demeurera de toute éternité, est notre maison, notre Ciel. Reposer sur le cœur du Christ, c’est être retourné à la maison du Père afin de reposer dans le ‘sein’ (kolpos) du Père[3]. La deuxième attitude est d’accueillir Marie chez soi, et de faire de sa demeure une demeure consacrée à Marie. Nous avons ailleurs montré le lien entre la maison (hébreu beth, deuxième lettre de l’alphabet hébraïque) et la Connaissance. Marie est la mère de l’Eglise, autour de laquelle se regroupent tous les chrétiens, comme des poussins autour de la maman poule[4]. Le couple de Marie et de Jean figure les deux parties de l’Eglise que sont les laïcs et le clergé. Marie vit dans le monde (Connaissance), et Jean est la figure du prêtre et moine (Piété). Les femmes sont les piliers traditionnels de l’Eglise car elles ont une prédisposition particulière à la foi, suite à la bénédiction faite à Eve après la chute. Sa descendance vaincra Satan, dont la mauvaise influence s’exprime avant tout par un esprit d’impiété et d’idolâtrie. La victoire sur Satan est la victoire de la Foi. Nous sommes ici dans le monde de la Connaissance. Les femmes se tiennent debout (‘stabat mater’) face au Christ crucifié et partagent sa passion. Elles se tiennent aussi debout devant le tombeau vide. Elles sont les premiers témoins de la résurrection du Christ, sans laquelle notre foi est vaine. 1 Co 15, 17 : « Et si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés ».

Marie au pied de la Croix écrase de son talon la tête du serpent antique. Tous les croyants font de même. Les laïcs ont souvent dans l’Eglise une foi plus vivante que leur clergé, soumis à de plus grandes tentations de doute. La confirmation nous confère les sept colonnes de la Sagesse que sont les dons, et font de nous, à notre tour, les colonnes qui soutiennent tout l’édifice de l’Eglise, la maison de Dieu. Ce rôle est particulièrement dévolu aux femmes[5]. Les églises, œuvres de la Connaissance dans l’Apostolat, sont unies autour de Marie, dont nous sommes, à la suite de Jean, les enfants. Elles sont d’abord féminines. Elles forment l’épouse du Christ, la créature appelée à devenir fille de Dieu, à la suite du Fils Jésus-Christ. Elles nous révèlent le Fils. Elles contiennent une minorité d’hommes dédiée au culte divin, cette sous-partie du peuple de Dieu (le laos). Les monastères, œuvre de la Piété, sont d’abord masculins, à l’image de Jean. Ils sont le fruit de l’amour qui unit Dieu et son Eglise, sacrement de l’amour entre le Père et le Fils. Ils nous révèlent l’Esprit Saint (Piété) qui vient y résider et y ‘prier’. Depuis la Passion, l’Eglise est veuve, comme Marie, car Jésus-Christ est monté au Ciel. Mais le Père nous a envoyé un autre consolateur (grec parakletos), l’Esprit-Saint, qui nous fait nous souvenir de tout ce que le premier consolateur, Jésus-Christ, est venu faire pour nous. Jean confié à Marie est la figure de l’enfant orphelin confié à l’Eglise, notre mère du Ciel. Marie confiée à Jean est la figure de l’Eglise-enfant de Marie, confiée au Paraclet, le Saint-Esprit. Les Monastères « prennent Marie chez eux » lorsqu’ils accueillent la Foi est la protègent. La Foi vient vivre dans la Prière. Le Saint-Esprit continue et propage l’action du Fils remonte aux cieux. Il nous rend le Fils présent dans la rencontre intime de la prière.

La troisième attitude chrétienne commentée par le Père Buttet est celle qui consiste à « laisser passer Pierre le premier ». Elle fait référence à l’épisode du jour de la Résurrection, où Jean, accouru le premier au tombeau, laisse entrer Pierre avant lui. Pierre est celui qui voit (theoreo) le tombeau vide. On retrouve le don de Connaissance à l’œuvre chez Pierre, chef de l’Eglise visible (cf. Mt 16, 16). Par la Connaissance, il voit les choses spirituelles à travers les choses sensibles. Par le tombeau vide, il ‘voit’ le ressuscité. Alors, parce qu’on a « vu » (Connaissance), on peut croire (Piété). La croyance est l’œuvre de la Piété. Elle est un assentiment du cœur à l’objet de foi. Elle s’exprime dans une pratique (grec praxis), ce que l’on appelle des « œuvres (ergon) de foi ». Laisser passer Pierre le premier, c’est tout simplement fonder sa vie entière sur la foi. Citons simplement Jn 10, 38 : « Mais si je les fais quand même vous ne me croyez point, croyez à ces œuvres (ergon) afin que vous sachiez et reconnaissiez que le Père est en moi et que je suis dans le Père ». Par ailleurs, le couple Pierre et Jean résume à lui seul le double mouvement de la Piété, c’est-à-dire le mouvement de va et vient de l’amour, la respiration spirituelle. A ce propos, Nicolas Buttet cite Divo Barsotti qui écrit : « Le disciple qui aime est Pierre, le disciple qui est aimé est Jean… A l’un, Jésus demande l’amour, de l’autre il est écrit qu’il est aimé de Jésus »[6]. Chaque don a une double action. L’Esprit-Saint nous fait aimer, mais il nous fait également nous ouvrir à l’amour que Dieu nous donne. La passivité elle aussi est un art.

La quatrième attitude du disciple bien-aimé est résumée par l’exclamation de saint Jean en Jn 21, 7 lorsqu’il reconnait et annonce le Christ ressuscité : « Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : C’est le Seigneur ! Dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer ». La vision de Dieu est présentée par saint Thomas d’Aquin comme l’achèvement de la vie chrétienne. La numérotation de ce verset point deux fois vers la Sagesse. Jean est le ‘cœur pur’ qui voit Dieu. Nicolas Buttet évoque l’Apostolat lorsqu’il résume cette attitude ainsi : « Cette quatrième attitude du disciple bien-aimé consiste donc à révéler le Seigneur au monde ». La Piété prépare la Sagesse. Elle purifie le cœur au creuset de l’épreuve répétée quotidiennement. La Sagesse, quant à elle, effectue une purification plus profonde, soudaine et définitive, comme la terre la connaitra dans les derniers temps. La pêche miraculeuse qui sert de contexte à cette expérience est l’image du rassemblement final que la nouvelle Pentecôte effectuera, et a déjà commencé d’effectuer. Tous les hommes sont invités au banquet du Seigneur, qui élargit dans un deuxième temps son invitation à tous les affligés de la terre, en Lc 14, 21 : « Le serviteur, de retour, rapporta ces choses à son maitre. Alors le maitre de la maison irrité dit  à son serviteur : Va promptement dans les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux ». Ceux qui ne ‘savaient’ pas, c’est-à-dire les incroyants de la terre entière, seront eux aussi invités à entrer dans le royaume de Dieu, à la dernière heure. C’est ce que nous vivons aujourd’hui, en ce XXIe siècle, le siècle de la Sagesse, de la guerre et de la paix à l’échelle planétaire, marqué par une multiplication d’épreuves et de grâces. Jean est à la fois l’auteur du quatrième Evangile, annonciateur du dessein d’amour et d’unité de Dieu pour l’homme  et du livre de l’Apocalypse, vision de la fin des temps dans son déroulement même.

La cinquième attitude du disciple bien-aimé consiste à demeurer (meno) avec lui. On retrouve le lien entre meno, « demeurer, rester », et la Piété (de Jean) mise en évidence dans le paragraphe 10 de ce chapitre, consacré aux monastères. La Piété fait entrer l’Esprit Saint dans le cœur de l’homme. La Force l’y établit solidement et durablement. Les trois ennemis de l’homme et de Dieu s’efforcent sans cesse de l’y déloger. Montrons ici le lien entre meno et la Force. Jn 1, 33 nous présente précisément cette action de l’Esprit Saint qui non seulement descend sur Jésus-Christ, mais s’y arrête : « Je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser d’eau, celui-là m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et s’arrêter (meno), c’est celui qui baptise du Saint-Esprit ». Nombreux sont les épisodes du NT où les gens demandent à Jésus de rester chez eux. Jn 4, 40 : « Aussi, quand les Samaritains vinrent le trouver, ils le prièrent de rester auprès d’eux. Et il resta (meno) les deux jours ». Zachée est la figure du chrétien chez qui Jésus vient demeurer. Lc 19, 5 : « Lorsque Jésus fut arrivé à cet endroit, il leva les yeux et lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre ; car il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison ». Ce verset pourrait offrir une très belle une méditation pour introduire le sujet des associations de Fidèles, œuvre de la Force dans l’Apostolat. Les fidèles, ou laïcs, sont l’ensemble du peuple de Dieu, ‘laïcs’ et ‘clergé’ unis dans un même zèle au service de l’évangélisation. Ce zèle provient de la présence en eux de l’Esprit de Pentecôte (Force), qui les pousse de façon irrésistible à annoncer l’Evangile dans toutes les circonstances de la vie.

Le Parcours Zachée, destiné à former les chrétiens à appliquer la doctrine sociale de l’Eglise dans la vie quotidienne, a été lancé en 2005 par l’économiste Pierre-Yves Gomez, de la Communauté de l’Emmanuel (« Dieu demeure parmi nous »)[8]. La Tradition nous rapporte que Zachée est parti jusqu’au Val Ténébreux (Force et ténèbres), un lieu qu’il a habité en ermite et transformé alors en ville de lumière, Rocamadour. Les miracles de Notre-Dame de Rocamadour se multiplient au XIIe siècle. On retrouve à Rocamadour la même verticalité que celle du sycomore sur lequel était monte Zachée / saint Amadour.

Nous voulions profiter d’une méditation sur saint Jean pour faire un hommage à un saint de notre temps, le Père Nicolas Buttet, dont le livre a été l’un de nos modèles.

NOTES

[1] Benoit XVI. Les apôtres et les disciples du Christ. Parole et Silence, 2007. Page 83.
[2] Nicolas BUTTET. Le disciple que Jésus aime, cinq attitudes fondamentales de la vie chrétienne. Editions de l’Emmanuel, 2013. Page 24.
[3] Paragraphe 1 du Chapitre 1.
[4] Marie-Van MEURICE. Voici ta mère, Itinéraire théologique et spirituel avec Jean-Paul II. Ad Solem, 2011.
[5] Jill EVANS. Beloved and chosen, women of faith. The Canterbury Press, 1993.
[6] Nicolas BUTTET. Op cit.
[7] Mentionnons par exemple l’expérience mystique de Jean-Marc POTDEVIN. Les mots ne peuvent dire ce que j’ai vu. L’expérience mystique d’un business angel. Editions de l’Emmanuel, 2012.
[8] Un grand nombre de mots liés à la Force commencent par la 26ieme lettre de l’alphabet : Zacharie, zèle, Zeus, zigzag (de la foudre), Zion, zizanie (que les mauvais esprits veulent semer), Zodiaque (aux douze animaux), zombi (esprit d’un mort qu’un sorcier met à son service chez les Vaudou), zoo, zou (allons-y !), etc. Dieu sait le courage qu’il faut pour vivre en chrétiens dans le monde.

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