4. Ekloge « élus ». L’Apostolat

« Nous savons, frères bien-aimés de Dieu, que vous avez été élus (ekloge) » (1 Th 1, 4).

Le thème de l’élection doit être bien compris, car il a été la source de divisions dans l’Eglise. Nous voulons le traiter brièvement, et montrer pour ce faire qu’il est lié au don d’Intelligence. Le mot grec utilisé dans ce verset est ekloge, qui est l’action de choisir, comme l’exprime très simplement le verset dans lequel il est utilisé pour la première fois dans le NT : « Mais le Seigneur lui dit : Va, car cet homme est un instrument que j’ai choisi pour porter mon nom devant les nations, devant les rois, et devant les fils d’Israël» (Ac 9, 15). Ekloge est forme de ek « hors de » et loge « dire ». L’appel de Dieu nous fait sortir du lot, afin d’accomplir une mission particulière. Ce verset est une description de l’essence de l’Apostolat, œuvre parfaite de l’Intelligence. Dieu se choisit des collaborateurs qui répandent la lumière de l’Evangile aux quatre coins du monde. Cette mission donne son sens à la vie humaine, en l’ordonnant à la volonté de Dieu qui est d’unir tous les hommes en lui. Les hommes étant des créatures intelligentes, cette union ne peut se faire que par une acceptation éclairée et libre de la volonté de Dieu pour nous. Dans les faits, il n’y a pas de chrétien véritable qui ne dise à Dieu : « Que Ta volonté soit faite ». L’Intelligence illumine notre esprit de la lumière de l’Evangile en nous faisant comprendre que tous nos choix de vie se ramènent à une question centrale : est-ce que cette décision contribue de près ou de loin à la réalisation du dessein d’amour de Dieu pour les hommes ou non ?, car « qui n’est pas pour moi est contre moi » (Mt 12, 30). L’idée d’élection dans le christianisme nous fait comprendre que le dessein unique de Dieu se diffracte en une multitude de desseins de vie pour chacun des hommes, de même que la personne unique du Christ se diffracte en une multitude de personnes humaines qui doivent continuer son œuvre, en son nom, au service du Père. Ce mot ekloge est utilisé sept fois dans le NT, dont trois fois dans le Chapitre 11 de la lettre aux Romains, et deux fois dans des versets dont le numéro correspond à l’Intelligence, le verset présent, qui est le plus concis, et Rm 9, 11 que voici : « Car, quoique les enfants ne fussent pas encore nés et qu’ils n’eussent fait ni bien ni mal – afin que le dessein d’élection de Dieu subsistât, sans dépendre des œuvres, et par la seule volonté de celui qui appelle ». Voilà le verset qui fonde la doctrine de la prédestination, l’une des thèses centrales du calvinisme, quatrième famille chrétienne selon nous. Nous sommes ici au cœur du mystère de la personne et de la vocation que chacun reçoit de Dieu, qu’il doit découvrir et réaliser.

Saint Paul explique depuis le début de ce neuvième chapitre le fait que les premiers seront « assujettis » aux seconds, comme Esaü, le premier-né, fut assujetti au puiné, Jacob, selon la volonté de Dieu et non selon leurs mérites ou démérites respectifs (le « quoi qu’ils n’eussent fait ni bien ni mal » de Rm 9, 11). Le Dieu de miséricorde fait ce qu’il veut quand il veut. Rm 9, 18 explicite le verset Rm 9, 11 : « Ainsi, il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut ». L’Intelligence nous révèle l’ordre de la création, et cet ordre est la somme des « ordres » de Dieu. Le Dieu de l’Intelligence est un maitre tout-puissant qui impose son bon vouloir. Mais il se trouve que la volonté de Dieu nous est favorable, car il est le Dieu d’amour. Nous ne devons donc pas craindre Dieu, mais nous devons comprendre que sa volonté sera faite, avec ou sans nous. L’humanité sera unie et le mal disparaitra. La question posée à chaque homme par l’Intelligence est celle du champ qu’il choisit : pour ou contre Dieu ? Une contrainte s’exerce sur l’homme, et il ne faut pas minimiser cette réalité. Les thèmes liés au libre-arbitres sont liés au don de Conseil, mais le don d’Intelligence est celui de la justice de Dieu, qui exige que ses commandements soient observés. Dieu nous montre la route qui mène à lui, et elle contient des préceptes qui ne sont pas négociables.

Vue sous la lumière de l’Intelligence, la question de la « justification par la foi » peut être éclairée de façon à réconcilier les chrétiens. Dans son commentaire à l’Epitre aux Romains, Origène affirme que l’homme est justifié par la foi, et que les œuvres de la loi ne contribuent en rien à sa justification. Les œuvres doivent être construites sur le fondement de la foi[1]. La foi, pistis, est effectivement un fondement sur lequel la vie chrétienne se construit. Cette réalité est liée à tous les dons. Montrons-en ici le lien avec l’Intelligence. Pistis est employé dans 228 versets du NT. Nous avons écrit ailleurs que He 11 était un hymne à la foi. Il ouvre avec la définition bien connue : « Or la foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas ». En Mc 11, 22, Jésus nous exhorte, de la façon la plus simple possible, à avoir foi en Dieu : « Jésus prit la parole, et leur dit : ayez foi en Dieu ». Un autre verset, centré sur la foi, relie la Crainte et l’Intelligence, Lc 8, 25 : « Puis il leur dit : Ou est votre foi? Saisis de frayeur et d’étonnement, ils se dirent les uns aux autres : Quel est donc celui-ci, qui commande même au vent et à l’eau, et à qui ils obéissent ? ».

La royauté de Jésus-Christ sur tout la nature-kosmos éclate dans ce passage. Par la foi qui leur est donnée, les disciples du Christ sont invités à partager cette royauté, afin d’accomplir des miracles encore plus grands. La foi est le don le plus précieux que Dieu fait à l’homme après celui de l’existence. En Lc 18, 8, Jésus relie sa parousie ou retour en gloire, thème lié à la Crainte du verset 8, avec la foi : « Je vous le dis, il leur fera promptement justice. Mais, quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? ». La foi est un don qui peut être perdu s’il n’est pas mis en pratique[2]. L’Apostolat est la mise en œuvre de notre foi. Elle nous rétablit dans la justice originelle en ordonnant notre vie entière à Dieu. Elle rétablit le désordre provoqué par la désobéissance. Elle nous obtient deux réalités étroitement liées à l’Intelligence : le « pardon des péchés » et « l’héritage des sanctifiés » (Ac 26, 18). Nous pensons en effet que le sacrement de réconciliation est le quatrième de la série des sept sacrements. Il nous fait héritier du Royaume de Dieu. Rm 4, 11 relie le mystère de la justification avec le don de la foi : « Et il reçut le signe de la circoncision, comme sceau de la justice qu’il avait obtenue par la foi quand il était incirconcis, afin d’être le père de tous les incirconcis qui croient, pour que la justice leur fut aussi imputée ».

Dans cet important chapitre 4 de l’Epitre aux Romains, saint Paul contraste la foi et la loi. Rm 4, 13: « En effet, ce n’est pas par la loi que l’héritage du monde a été promis à Abraham ou à sa postérité, c’est par la justice de la foi». La loi chrétienne se développe à partir de la foi chrétienne. Le don de Conseil nous aide mettre à en œuvre ce que le don d’Intelligence nous fait concevoir. Ainsi, l’exercice par l’homme de son libre-arbitre doit être rapporté aux choix de vie fondamentaux. De la même façon, la foi, œuvre de l’Intelligence, est le socle indispensable de la loi, œuvre du Conseil. Nos modes de vie en eux-mêmes ne sont pas suffisants pour nous obtenir l’état de justice aux yeux de Dieu. Le film Time Changer du réalisateur Rich Christiano l’illustre: on ne peut pas fonder de morale chrétienne en dehors de la foi chrétienne, ce que la dérive morale d’une Europe déchristianisée depuis les Lumières a prouvé, en particulier au XXe siècle. On peut discerner une correspondance entre les grandes époques de l’histoire universelle et les dons, et dans ce schéma, l’époque des Lumières est la sixième période, placée sous le signe du Conseil. Alors, l’homme devient plus que jamais conscient de son for intérieur et exige de faire l’expérience souvent débridée de son libre-arbitre. Le don de Conseil encourage la prise de décision individuelle, mais il l’accompagne des bornes salutaires de la prudence. L’œuvre de chaque don est comme contrecarrée par les tentations correspondant à ce qu’il permet de réaliser : les hommes ont vite fait d’abuser de leur libre-arbitre et de sombrer dans des excès. Au Moyen-Age, quatrième période de l’histoire[3], les hommes prennent conscience de l’ordre divin tel qu’il se donne à voir dans la nature et dans la culture. La foi y apparait comme ce qu’elle doit être : le socle de nos vies. Elle nous fait tenir debout et nous aide à nous redresser dans l’épreuve. Rm 11, 20 : « Cela est vrai : elles ont été retranchées pour cause d’incrédulité, et toi, tu subsistes (histemi) par la foi. Ne t’abandonne par a l’orgueil, mais crains ». La foi fait vivre le juste (Ga 3, 11), mais, si elle est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Elle requiert une mise en œuvre que la Force et le Conseil rendent possible. Terminons cette petite méditation avec 2 Th 1, 11, qui relie clairement plusieurs thèmes importants de l’Intelligence : « C’est pourquoi aussi nous prions continument pour vous, afin que notre Dieu vous juge dignes de la vocation, et qu’il accomplisse par sa puissance (dunamis) tous les desseins bienveillants de sa bonté et l’œuvre (ergon) de votre foi». La puissance de Dieu permet la mise en œuvre de notre foi. Cette mise en œuvre n’est autre que la vie chrétienne elle-même, telle qu’elle se donne à voir dans le témoignage des saints, œuvre du Conseil dans la Foi.

Montrer le lien de l’Apostolat et de l’Intelligence mériterait un livre entier. Présentons seulement ici le mot grec ekklesia, « église », et montrons son lien avec l’Intelligence. Dans le septénaire de la Tradition, l’Apostolat est la première forme que prend l’Eglise quaternaire, aux côtés du Sacerdoce, du Magistère et de la Civilisation. On retrouve dans ekklesia le même préfixe ek que dans ekloge. L’Intelligence nous fait sortir de notre vie passée pour nous faire entrer dans une vie nouvelle. On retrouve ce mouvement de réforme de tout notre être dans les acrements, œuvre de l’Intelligence dans le Sacerdoce, et en particulier dans le quatrième comme nous l’avons dit plus haut. L’action fondatrice de l’Eglise est exprimée par le verbe kaleo, « appeler », « donner un nom ». L’Eglise est formée de ceux qui ont été appelés à tout quitter pour suivre le Christ, « le connaitre, l’aimer et le servir », formule consacrée dans laquelle on retrouve les deuxième, troisième et quatrième dons. L’Eglise est un peuple de consacrés et nous pensons que la quatrième facette de l’Apostolat sont les instituts de vie consacrée. Le premier des 112 emplois d’ekklesia dans le NT est en Mt 16, 18 : « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle ». Les membres de l’Eglise entrent dans la communauté des enfants de Dieu, la communauté des vivants. L’Apostolat est bâti sur la « pierre » formée par les trois premiers dons, la Crainte, la Connaissance et la Piété. On trouve dans la vie de saint Pierre des épisodes associés à chacun de ces dons. Par la Crainte, Pierre quitte tout pour suivre Jésus. Par la Connaissance, il voit en lui le Fils de Dieu, vrai Dieu et vrai homme. Par la Piété, il confesse trois fois son amour à Jésus qui le questionne. Cette triple expérience est une entrée en matière dans la vie chrétienne, jusque-là intime et cachée.

A partir de l’expérience produite par l’Intelligence, la vie chrétienne devient publique, comme le sont les sacrements, dans lesquels le chrétien s’engage devant tous au service du Seigneur. Chaque profession de foi est une réponse à l’appel premier que Dieu fait aux hommes de revenir vivre avec lui, et de vivre avec lui en le faisant connaitre à d’autres. Par l’Apostolat, les chrétiens témoignent de l’Evangile qui ordonne toute leur vie, de cette Bonne Nouvelle de la victoire obtenue par Jésus-Christ sur Croix et dont nous sommes invités à venir réclamer notre part. Par l’Apostolat, les chrétiens prennent part à la victoire de la vie sur la mort. Ils font entrer la puissance de la Résurrection du Christ dans leur existence personnelle, et annoncent aux hommes comment ils peuvent en faire de même. Ekklesia n’est employé que deux fois dans les quatre Evangiles synoptiques. En effet, l’Eglise est fondée à la Pentecôte par le don de l’Esprit-Saint. Alors seulement les apôtres sont équipés de la puissance de Dieu qui les fera proclamer l’Evangile en vérité et avec courage. La proclamation de l’Evangile est la raison d’être de l’Eglise-Apostolat.

Rhema, « parole », vient du verbe rheo, traduit le plus souvent par « annoncer, dire, proclamer, déclarer ». Mt 4, 4 contient le premier des 66 emplois de rhema : « Jésus répondit : il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». La parole de Dieu doit résonner dans le monde entier et l’Eglise-Apostolat doit s’étendre jusqu’aux limites du monde connu comme la lumière s’étend dans tout l’espace. Rm 10, 18 : « Mais dis-je : n’ont-ils pas entendu ? Au contraire ! Leur voix est allée par toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux extrémités du monde ». Les disciples ont pour mission de défendre la parole de Dieu et de donner leur vie pour elle, devenant eux-mêmes la bouche par laquelle Dieu parle. Pierre, chef des disciples devenus apôtres par le don de l’Esprit à la Pentecôte, a le mandat de propager « ces choses par lesquelles tu seras sauvé, toi et ta maison » (Ac 11, 14). La Culture unit des hommes dans des valeurs communes. La Foi unit des esprits dans une même pensée. La Prière unit des cœurs dans un même amour. Ces trois unités forment déjà l’Eglise, mais une Eglise invisible. L’Apostolat, lui, unit des vies humaines dans l’Eglise visible. Il est fait d’institutions transmettant ouvertement le trésor du donné révélé.

L’Intelligence nous donne le sens de l’Eglise et nous la fait aimer. « Une fois de plus, le paradoxe éclate : cette Epouse mystique, Eglise au cœur caché, c’est en même temps un être bien visible, parmi les êtres de ce monde. On peut la méconnaitre, on ne peut pas l’ignorer. Comme toutes les institutions humaines, elle a sa façade extérieure. Elle a son ‘temporel’, parfois très lourd. Elle à ses chancelleries, son code, ses tribunaux. Non, ce n’est pas chose ‘nébuleuse et désincarnée’ que notre Eglise ! Ce n’est pas une ‘entité vaporeuse !’. Mystère vécu dans la foi, elle n’en est pas moins une réalité dans ce monde. Elle vit au grand jour, elle y impose sa présence à tous, elle y revendique ses droits. Partout elle s’insère dans le tissu social, dont elle modifie la texture. Se disant elle-même ‘société parfaite’, elle double en quelque sorte la société civile. Par la même, elle la retient, ou s’efforce de la retenir en certaines limites »[4]. L’Eglise-Apostolat est au milieu du monde et lutte contre le monde comme ennemi de l’homme, de même que la Foi lutte contre Satan et la Prière contre la chair.

NOTES

[1] Cité dans Justification, Five View, edited by James K. Beilby and Paul R. Eddy, p. 18.

[2] Expression anglaise: ‘If you don’t use it, you lose it’.

[3] L’Intelligence est le don du milieu dans la série des sept Dons.

[4] Henri de LUBAC. Méditation sur l’Eglise. Aubier, 1953, p. 139.