4.Katabaino, « descendre ».
Présentation générale du don d’Intelligence

Personne n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel (Jn 3, 13).

Le verbe grec katabain, « descendre », est employé dans 80 versets du NT. L’Intelligence nous met au service de Dieu. Elle nous fait entrevoir la finalité de chaque vie humaine, et de toute l’histoire humaine dans son ensemble. Après les hauteurs de la Piété[1], le chrétien doit redescendre dans la vallée et se mettre au service les uns des autres, en propageant l’Evangile jusqu’aux extrémités de la terre. Nous pensons ici à Zarathoustra retournant vers les hommes, ou au pape saint Grégoire le Grand qui dut quitter la paix de son monastère pour servir l’Eglise au sein de la curie. La mission du Fils de Dieu a été de descendre des hauteurs du ciel, où il réside, jusque dans le monde afin de le sauver. Jn 6, 38 : « Je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé ». Il est remonté au ciel par la puissance de Dieu. Pâques est la cinquième période de l’année liturgique, juste après le Carême et avant la deuxième partie du temps ordinaire, de même que la Force est placée entre l’Intelligence et le Conseil. L’homme chemine longtemps vers la terre promise où il verra Dieu face à face dans la personne du Christ-Roi, à partir de la Toussaint, septième et dernière période de l’année. La descente du Fils de Dieu dans le monde s’est faite par la descente de l’Esprit-Saint sur Marie au jour de l’Annonciation, et par le Fiat qu’elle prononça, manifestant ainsi sa totale soumission à la volonté de Dieu que l’Intelligence opéra en elle. Cette descente de l’Esprit-Saint se produit au baptême de Jésus, comme Jean nous le rapporte en Jn 1, 32 : « Jean rendit ce témoignage : J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et s’arrêter sur lui ».

Jésus est descendu du ciel pour nous apporter la puissance du salut. Jn 4, 47 : « Ayant appris que Jésus était venu de Judée en Galilée, il alla vers lui, et le pria de descendre et de guérir son fils, qui était prés de mourir ». Le NT nous décrit souvent Jésus en train de descendre vers tel ou tel lieu. Mt 8, 1 : « Lorsque Jésus fut descendu de la montagne, une grande foule le suivit ». Jn 2, 12 : « Après cela, il descendit à Capernaum, avec sa mère, ses frères et ses disciples, et ils n’y demeurèrent que peu de jours ». La messe est la sanctification de la semaine. Nous pensons qu’elle est étroitement liée au don d’Intelligence. Elle nous transmet le « pain descendu du ciel ». Cette image est utilisée sept fois dans St Jean, l’Evangile de l’Intelligence, au chapitre 6[2]. Il y aurait sans doute un septénaire à déceler dans cette répétition. L’hostie est appelée le pain des anges, et l’iconographie représente souvent les anges montant et descendant sur l’échelle qui relie le ciel et la terre. Les anges sont la première forme que prend l’Apostolat, œuvre de l’Intelligence. Jn 5, 4 : « Car un ange descendait de temps en temps dans la piscine, et agitait l’eau ; et celui qui y descendait le premier après que l’eau avait été agitée était guéri, quelle que fut sa maladie ». Jésus-Christ est plus grand que les anges, qui ont annoncé et préparé sa venue. Après sa crucifixion, Jésus est descendu de la croix, ce qui a fait l’objet de nombreuses peintures. En Marc 15, 32, les principaux sacrificateurs et les scribes se moquent de Jésus qui ne peut en apparence pas se sauver lui-même : « Que le Christ, le roi d’Israël, descende maintenant de la croix, afin que nous voyions et que nous croyions ! Ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient aussi ». On retrouve ces paroles en Mt 27, 40 et 27, 42. La descente de la croix est suivie de la descente de Jésus aux enfers. La kénose du Christ désigne l’abaissement progressif de Dieu à travers les différents niveaux de la Création, afin d’aller en sauver tous les recoins.

Buthos, une variante de bathos, désigne la « profondeur » et a donné l’anglais pour bain, bath. Il est utilisé une fois dans le NT et désigne l’abîme, dans lequel on s’enfonce. 2 Co 11, 25: « Trois fois j’ai été battu de verges, une fois j’ai été lapidé, trois fois j’ai fait naufrage, j’ai passé un jour et une nuit dans l’abîme ». Ce verset fait penser à la descente de Jésus aux enfers. Cet l’abîme, c’est l’abîme du désespoir dans un monde qui ne semble aller nulle part et où rien ne fait sens. C’est l’abîme du doute. Seule la lumière de l’Intelligence nous sort des ténèbres de la dépression et nous fait remonter du puits. La Résurrection est commencée dans l’homme par l’Intelligence, et étendue au corps par la Force, à l’âme par le Conseil et à l’esprit par la Sagesse. Le livre de l’Ecclésiaste déplore la vanité (hébreu hebel) du monde. Il est le quatrième de sa série. Qo 1, 2 : « Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité ».

Binah, « intelligence », « sagesse », « compréhension », « discernement », est employé dans 38 versets de l’AT. L’Intelligence nous fait pénétrer dans le conseil secret de Dieu, où ses desseins sont formés. Il est le don de l’anticipation et de l’interprétation des signes qui permettent de connaitre la volonté de Dieu en préparation, avant qu’elle ne soit réalisée. L’intelligence rassemble des faits disparates et voit la logique qui les sous-tend. Elle voit où Dieu veut en venir par les évènements qu’Il produit, car tout fait sens. Tout est entre les mains providentielles de Dieu. Ce sujet est si important pour faire entrer dans l’univers de l’Intelligence, que nous allons citer longuement le début du traité du père Jean-Baptiste Saint-Jure Confiance en la Divine providence. Plusieurs des citations bibliques qu’il fait pointent vers l’Intelligence (4, 11, 18, 25, etc.). « ‘Le Seigneur, dit le psalmiste, a fait tout ce qu’il a voulu, au ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abimes’ (Ps 134, 6). Il est écrit encore, au livre de l’Apocalypse : ‘Vous êtes digne, Seigneur notre Dieu, de recevoir gloire, honneur et puissance, parce que c’est vous qui avez créé toutes choses, et que par votre volonté elles étaient et ont été créées’ (Ap 4, 11). C’est donc la Volonté divine qui a tiré du néant les cieux, avec leurs habitants et leurs magnificences, la terre avec tout ce qu’elle porte à sa surface et renferme en son sein ; en un mot, toutes les créatures visibles et invisibles, vivantes et inanimées, raisonnables et privées de raison, depuis la plus élevée jusqu’à la plus infime. Or, si le Seigneur a produit toutes ces choses comme dit l’apôtre saint Paul, ‘suivant le conseil de sa volonté’ (Ep 1, 11), n’est-il pas souverainement juste et raisonnable, et même absolument nécessaire, qu’elles soient conservées et gouvernées par Lui suivant le conseil de cette même volonté ? Et de fait : ‘Qu’est-ce qui pourrait subsister, dit le Sage, si vous ne le vouliez pas ? Ou se conserver sans vos ordres ?’ (Sg 11, 26). Cependant, ‘les œuvres de Dieu sont parfaites’, est-il écrit au Cantique de Moïse (Dt 32, 4). Elles sont si accomplies que le Seigneur lui-même, dont la censure est rigoureuse et le jugement formé de droiture, a constaté, la création achevée, qu’elles étaient ‘bonnes et très bonnes’ (Gn 1, 31). Mais il est bien évident que Celui qui a ‘fondé la terre par la sagesse, et affermi les cieux par la prudence’ (Pr 3, 19), ne saurait apporter moins de perfection dans le gouvernement que dans la formation de ses ouvrages. Aussi, comme il ne dédaigne pas de nous le rappeler, si sa Providence continue à ‘disposer de toutes choses’ (Sg 12, 13), ‘c’est avec mesure, nombre et poids’ (Sg 11, 21), ‘c’est avec justice et miséricorde’ (Sg 12, 15 ; 15, 1). Et ‘personne ne peut lui dire : Pourquoi faites-vous ainsi’ (Qo 8, 4) ? Car, s’il assigne à ses créatures la fin qu’il veut, et choisit pour les y conduire les moyens qui lui plaisent, il ne peut leur assigner qu’une fin sage et bonne, ni les diriger vers cette fin que par des moyens également sages et bons »[3].

L’hébreu Binah vient de biyn, « discerner », « comprendre », « considérer », « passer en revue », employé dans 162 versets de l’AT. Jb 38, 18 : « As-tu embrassé du regard l’étendue de la terre ? Parle, si tu sais ces choses ». Nous pensons que les sciences naturelles sont l’œuvre de l’Intelligence dans la Culture. Pr 28, 11 : « L’homme riche se croit sage, mais le pauvre qui est intelligence le sonde ». Es 32, 4 : « Le cœur des hommes légers sera intelligent pour comprendre, et la langue de ceux qui balbutient parlera vite et nettement ». L’homme intelligent regarde devant quand il marche. Il considère où il va. Il sonde sa volonté et la volonté de Dieu. Esaïe 43, 18 : « Ne pensez plus aux évènements passés, et ne considérez (biyn) plus ce qui est ancien ». L’Intelligence est préparée par la Connaissance qui accueille le donné et par la Piété qui en approfondit la compréhension. Es 44, 18 : « Ils n’ont ni intelligence, ni entendement (biyn), car on leur a fermé les yeux pour qu’ils ne voient point, et le cœur pour qu’ils ne comprennent point ». L’Intelligence fixe l’esprit humain, et par toute la vie de l’homme, sur la source de tout bien, Dieu. En effet, le bien est ce que Dieu veut. Jr 4, 22 : « Certainement mon peuple est fou, il ne me connait pas ; ce sont des enfants insensés, dépourvus d’intelligence (biyn) ; ils sont habiles pour faire le mal, mais ils ne savent pas faire le bien ». On pourrait aussi montrer le lien entre biyn, l’intelligence, et la Connaissance.

L’Intelligence nous fait tout considérer à la lumière de l’Evangile, c’est-à-dire de la finalité de l’œuvre divine résumée dans le double commandement de l’amour, amour de Dieu et des hommes, et amour des hommes entre eux. Aristote a théorise les quatre causes : matérielle, formelle, efficiente et finale. L’Intelligence nous fait contempler la volonté de Dieu encore « en puissance », c’est-à-dire non encore réalisée, actuée. Elle nous fait concevoir la cause finale. « La lumière naturelle qui permet à l’homme de diriger ses actes et de les régler ne lui suffit point, parce qu’il est destiné à une fin surnaturelle. Or, pour obtenir cette fin, ce bien surnaturel, il lui faut une lumière surnaturelle qui lui permette de voir cette fin et ce bien. Elle lui est communiquée par le don d’intelligence. (…). Considéré en lui-même, le mot intelligence signifie connaissance intime d’une chose. Le don d’intelligence surnaturelle est le don de la connaissance intime de ce qui est en Dieu, et des actions à accomplir en vue de Dieu et pour Dieu »[4]. La puissance précède l’acte comme l’Intelligence précède la Force. Les versets liés à l’Intelligence sont souvent au futur, car le futur est déjà en projet en Dieu. Une des fonctions de l’Intelligence est de nous instruire sur ce qu’il faut attendre et de garder présentes à notre esprit les promesses que Dieu nous a faites. Dès maintenant, ces promesses donnent un sens et une direction à nos vies, elles nous tendent vers une fin glorieuse. « Troisièmement, l’intelligence prudentielle enseigne ce qu’il faut attendre, car il faut attendre le bien suprême. C’est pourquoi il est dit dans le livre des Proverbes : ‘Une pierre très précieuse, l’attente du postulant ; de quelque côté qu’il se tourne, avec prudence il reste intelligent’. En toutes les choses qui dirigent notre intelligence, dans les choses à faire et dans les choses qui sont à éviter, l’homme doit user du conseil de la fin. Il faut, en effet, que l’homme attende quelque chose de ce qu’il fait. Si tu vises une commodité temporelle, tu attends une vile récompense. Une pierre précieuse, et même ‘très précieuse’ est le bien éternel »[5].

L’intelligence est le propre de l’homme, créé à l’image de Dieu. En nous livrant les secrets de sa volonté, Dieu nous traite en amis. Jn 15, 15 : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maitre ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon père, je vous l’ai fait connaitre ». L’Intelligence fait de nous les amis de Dieu, et nous marchons en sachant, autant que Dieu veut nous le révéler, où nous allons et quelle est la finalité de la vie. Pr 7, 4 : « Dis à la sagesse : Tu es ma sœur ! Et appelle l’intelligence ton amie ». L’esprit fixé sur la fin surnaturelle que l’Intelligence nous révèle, nous pouvons user d’intelligence, ou encore de prudence, pour y parvenir. L’intelligence théorique est liée à l’Intelligence, mais l’intelligence pratique est l’œuvre du Conseil, don qui exécute, avec la Force, les projets conçus dans la lumière de l’Intelligence. C’est ainsi que l’intelligence est synonyme de prudence. De même, la providence est un thème lié tout autant au quatrième qu’au sixième don.

L’Intelligence est le quatrième don. Il est préparé par les trois premiers. On connait (Connaissance) et on aime (Piété) avant de comprendre. L’amour nous fait conserver le souvenir de ce qu’on a perçu. De cette méditation, œuvre de la Piété, sort soudainement la lumière de l’intelligence qui nous fait dire : « Je comprends! », « tout fait sens ! », « J’y suis ! ». Le décalage entre la Connaissance et l’Intelligence est évoqué en Jr 23, 20 : « La colère de l’Eternel ne se calmera pas, jusqu’à ce qu’il ait accompli, exécuté les desseins de son cœur. Vous le comprendrez dans la suite des temps ». Ainsi, les disciples ont vu et entendu beaucoup de choses en marchant à la suite de Jésus-Christ, mais ils n’ont véritablement compris qui il était et ce qu’il était venu faire qu’après sa Résurrection. Le quatrième Evangile nous fait entrer dans l’intelligence de la vie du Christ. Au verset 17 (Piété) se trouve la grande prière dans laquelle Jésus exprime le sens de sa mission. La formulation la plus achevée est au verset 21 : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé ». Ce dessein d’unité est déjà évoqué au verset 11 : « Désormais je ne suis plus dans le monde ; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi. Père saint, garde-les en ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous sommes un ». La vie de Jésus est une longue vision prolongée que l’Intelligence nous aide à interpréter. Dn 8, 15: « Tandis que moi, Daniel, j’avais cette vision et que je cherchais à la comprendre (binah), voici, quelqu’un qui avait l’apparence d’un homme se tenait devant moi ». Ce quelqu’un est un ange, Gabriel dans cet épisode, créature intelligente par excellence, qui vient « ouvrir l’intelligence (binah) » (Dn 9, 22) du prophète.

Le grec Suniemi, « comprendre », « avoir l’intelligence », est employé dans 25 versets du NT. Ac 7, 25 : « Il pensait que ses frères comprendraient que Dieu leur accordait la délivrance par sa main ; mais ils ne comprirent pas ». Dans son discours, Etienne rappelle combien Moïse, lors de son premier séjour en Egypte, n’a pas plus été compris que Jésus plus tard lors de son séjour sur terre. Dans les deux cas, il manquait aux hommes l’Esprit d’Intelligence. L’Intelligence suit la Piété et on pourrait montrer que suniemi est également lié à la Piété, qui ouvre le cœur à l’Esprit septiforme. Lc 24, 45 (triple Piété) : « Alors il leur ouvrit l’esprit, afin qu’ils comprissent les Ecritures ». L’Intelligence vient de la quête de Dieu que la Piété entretient. Rm 3, 11 : « Nul n’est intelligent, nul ne cherche Dieu ». Dans l’opération de la compréhension du dessein de Dieu, Piété et Intelligence œuvrent ensemble. La trouvaille est la récompense du chercheur.

NOTES

 

[1] Les hommes montent sur les hautes montagnes pour prier, comme Elie le fit sur le Carmel.

[2] Jn 6, 33; Jn 6, 38; Jn 6, 41; Jn 6, 42; Jn 6, 50; Jn 6, 51; Jn 6, 58.

[3] Jean-Baptiste SAINT-JURE. Confiance en la Divine Providence. Secret de paix et de Bonheur. Mediaspaul, 2007.

[4] Soeur Marie LATASTE. Vie, et œuvres complètes. Pages 122-123.

[5] Saint BONAVENTURE. Les sept dons du Saint Esprit. Huitième Conférence. Page 170.