4. Sabbaton « sabbat », « premier jour de la semaine ». La Messe

« Il arriva, un autre (heteros) jour de sabbat (sabbaton), que Jésus entra dans la synagogue, et qu’il enseignait. Il s’y trouvait un homme dont la main droite était sèche » (Lc 6, 6).

Sabbaton est employé dans 62 versets du NT. Il vient de l’hébreu shabbat et désigne le septième jour de chaque semaine, pendant lequel les Israelites doivent s’abstenir de tout travail. Il en est venu à désigner la semaine de sept jours elle-même. Dans la tradition chrétienne, le jour de repos est le dimanche, jour du Seigneur, et c’est le dimanche que les chrétiens sont invités à se rassembler pour la Messe. Toutes les semaines, les chrétiens se remémorent la mort et la résurrection de Jésus-Christ, et mangent le repas dominical, en préparation du repas qui sera le nôtre dans le ciel. L’oraison dominicale est l’occasion de professer notre foi et d’en prendre la défense. Ac 18, 4: « Paul discourait dans la synagogue chaque sabbat, et il persuadait des Juifs et des Grecs ». Les Juifs reprochent à Jésus de faire des miracles le jour du sabbat. Les miracles sont liés à l’Intelligence en ce qu’ils nous font entrevoir notre vie future, c’est-à-dire la vie des ressuscités. La résurrection nous sort du puits d’une vie sans Dieu, et nous fait remonter à la surface parmi les vivants. Mt 12, 11 : « Il leur répondit : lequel d’entre vous, s’il n’a qu’une brebis et qu’elle tombe dans une fosse le jour du sabbat, ne la saisira pour l’en retirer ? ». Chaque dimanche, la Messe fait remonter les hommes du puits, en leur faisant partager une vie chrétienne en miniature. On peut voir dans la Messe sept grandes parties, qui correspondent chacune à un don, et qui représentent une étape sur le chemin de retour vers Dieu que le Saint-Esprit nous fait prendre, car il est ce chemin septénaire.

Tout d’abord, la Crainte nous fait regretter nos péchés et les confesser. Puis la Connaissance nous fait entendre la parole de Dieu contenue dans la Bible. Ensuite la Piété nous fait apporter nos offrandes. L’Intelligence nous fait alors demander, dans la Prière eucharistique, de recevoir les bénéfices que Jésus a obtenus pour nous par sa mort sur la croix. Le pain et le vin meurent à leur vie passée et sont transformés en une nouvelle substance, qui porte l’Esprit Saint comme l’hostie contient l’hôte sacré. La Force instaure la paix dans le corps du Christ qui peut alors échanger le baiser de paix. Le Conseil nous fait marcher en procession vers le prêtre, figure du Christ-Roi. Il se tient à la porte du palais et nous reçoit à ses noces. La Sagesse nous fait goûter tous ensembles à la vie éternelle commencée des ici-bas. C’est la communion et le repos surnaturel qui s’ensuit dans le Christ. Voilà comment, chaque semaine, le chrétien refait tout le chemin qui le ramène à Dieu, et chaque semaine, s’il approche de la Messe avec les bonnes dispositions de cœur et une intelligence éclairée, il progresse vers le Père, par Jésus Christ, dans l’Esprit. Le sabbat a été imposé pour rappeler à l’homme qu’il doit, une fois sa semaine de travail terminée, cesser son travail et laisser Dieu agir. Dieu seul peut achever l’œuvre de sanctification. En juillet, le septième mois de l’année, les hommes partent en vacances. Dans les champs, le blé arrive à maturité. Le parachèvement de l’œuvre humano-divine est l’œuvre de Dieu seul. Jésus-Christ est Dieu et ses guérisons un jour de sabbat témoignent de sa divinité. Le Père nous appelle à travailler dans son champ, avec les outils qu’il nous donne lui-même. L’instrument de l’œuvre qu’il nous donne d’accomplir est le Saint-Esprit. C’est par et avec Dieu que l’on accomplit l’œuvre de Dieu. Le travail de guérison spirituelle, qui est un travail divin, peut donc s’accomplir le jour où Dieu agit.

Montrons le lien entre la Messe et le don d’Intelligence. Deipnon signifie « souper, festin, repas, table ». Il est employé dans 16 versets du NT. La Messe est le repas du Seigneur. Tous les dimanches, nous allons dîner chez Dieu. Mc 12, 39 : « Qui recherchent les premiers sièges dans les synagogues, et les premières places dans les festins ». Lc 20, 46 fait écho à ce verset. Dans la scène du lavement des pieds, en Jean 13, 4, deipnon est traduit par « table » : « Se leva de table, ôta ses vêtements, et prit un linge, dont il se ceignit ». En 1 Cor 11, St Paul nous décrit la finalité du repas dominical : « Lors donc que vous vous réunissez, ce n’est pas pour manger le repas du Seigneur (verset 21), car, quand on se met à table, chacun commence par prendre son propre repas, et l’un a faim, tandis que l’autre est ivre (verset 22) ». Nous optons ici pour une conception de la Messe comme continuation de la Cène, ce qui est une vision protestante où l’aspect communautaire et social prédomine. A l’intérieur de ce rassemblement se trouve le sacrement de l’Eucharistie. Les deux réalités cohabitent et il ne faut pas les priver l’une de l’autre[1]. Aussitôt après ces versets, Paul rappelle les gestes du Seigneur lors de son dernier repas avec ses disciples. De même que lors de la Cène Jésus Christ annonce son sacrifice sur la Croix, de même, chacun de nos repas dominicaux nous invite à donner et redonner nos vies pour le Christ, afin que nous fassions la volonté de Dieu. Nous venons tous à la Messe pour réorienter nos vies à l’accomplissement du dessein de Dieu, qui est un projet de communion. La Messe est fondamentalement la prière de l’Intelligence, qui renouvelle, semaine après semaine, l’enracinement de chaque vie chrétienne dans le mystère du salut du monde par le sacrifice de la croix, auquel nous sommes tous invités à participer. A la Messe, nous refaisons don de notre vie au Christ, nous enrôlant dans son armée et recevant le viatique qui nous soutiendra dans notre combat.

Le thème de la nourriture est lié à l’Intelligence. On peut lier le péché de gourmandise ainsi que l’ascèse du jeune à ce don. La Messe nous nourrit. Elle nous donne le pain du ciel, le pain des Anges. Lm 4, 4: pour que « les petits ne demandent pas du pain, sans qu’il y ait personne qui le leur partage ». La nourriture est accueil, réception. Tous les êtres vivants se nourrissent mais Jésus nous apprend que sa « nourriture est de faire la volonté de Dieu ». La nourriture nous maintient dans la vie. De même, la conformité à la volonté de Dieu est la condition de la vie éternelle. Le chrétien passe d’une nourriture à l’autre. Sainte Catherine de Sienne, trente-deuxième docteur de l’Eglise et pleine d’Intelligence, a vécu en se nourrissant très peu d’aliments terrestres. Elle se nourrissait du Verbe de Dieu. Comprendre la Messe, c’est comprendre la mission du Christ, c’est-à-dire tout le dessein de Dieu pour nous. Notre participation au sacrifice de la Messe est proportionnelle à notre intelligence de tout le mystère chrétien achevé sur la croix. La Messe doit être expliquée. C’est pendant le repas avec le Christ ressuscité que les pèlerins d’Emmaüs comprennent pourquoi le Seigneur est venu, est mort et est ressuscité. La table du repas est le lieu de l’Intelligence du Mystère du Christ. Le dessein d’unité de Dieu est compris dans la Messe. « A chaque messe l’Eglise entre elle-même dans le drame de la Passion rédemptrice, d’une manière finie et a proportion de sa foi et de son amour »[2] .

La Messe est le point culminant de l’Histoire sainte. Tout y est accompli. Le Moyen Age était bien conscient du caractère dramatique de la Messe et de toute l’histoire du salut, qu’il exprimait dans les drames liturgiques Tout concourt au moment où l’humanité entière est rassemblée autour de Jésus-Christ et s’offre, ensemble, au Père, par Jésus-Christ, dans l’Esprit-Saint. L’Histoire n’a pas d’autre finalité que de préparer ce rassemblement. La Messe est la célébration de la promesse que Dieu nous fait de nous conduire, ensemble et unis, à la vie éternelle. Ac 1, 4: « Au cours d’un repas avec eux, il leur recommanda de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre la promesse du Père, ‘celle, dit-il, que vous avez entendue de ma bouche’ ». Par le don d’Intelligence, ensemble, unis dans une même Piété, nous regardons vers l’avenir. L’intelligence est la capacité humaine d’anticipation et la Messe nous communique la vision des fins dernières. La Messe anticipe la fin des temps, où tous les hommes seront réunis autour du Seigneur, dans les noces de l’agneau. L’Intelligence contenue dans la Messe ordonne entièrement nos vies humaines. La vie terrestre de Jésus-Christ trouve son accomplissement sur la croix. Notre vie, elle aussi, est ordonnée à Dieu par notre participation au mystère de la croix. Elle nous fait comprendre l’ordre des choses. Cet ordre divin se diffracte en une multitude d’ordres particuliers que Dieu nous donne. Nous pouvons alors, en toute intelligence, en connaissance de cause, nous engager à la suite du Christ. Rendre grâce et servir Dieu : voilà le sens de toute vie humaine. Ce don de nos vies à Dieu est renouvelé chaque dimanche par notre participation intelligente, libre et responsable à la Messe. C’est ainsi que la Messe fait de chacun de nous des personnes, réalité mystérieuse que seule l’intelligence surélevée peut approcher.

Chaque Messe transforme notre vie : elle nous conforme au Christ. Chaque semaine, le repas du Seigneur renouvelle notre vie, il nous remet sur le droit chemin et nous redynamise, par la puissance de l’Eucharistie. Elle nous fait ‘repartir’. Il faut sans cesse réaccorder son violon à la volonté de Dieu, tous ensembles. Cette conformité à la volonté de Dieu est ce qu’on appelle la rédemption, œuvre de l’Intelligence, comme le salut est celle de la Force et la sanctification celle du Conseil. La Messe restaure la justice sur terre, encore et encore, en rétablissant chaque homme dans un bon rapport à Dieu. Elle célèbre le rachat de l’humanité que Jésus Christ est venu réaliser sur terre et répare l’injustice originelle. Elle est profondément œcuménique : tout le monde est invité au repas du Seigneur et tout le monde peut être réconcilié par le sacrifice de la Messe. La Messe est la liturgie de la réconciliation de Dieu avec le monde. Elle commence d’ailleurs par la reconnaissance de nos fautes. On peut dire qu’elle contient le sacrement de Réconciliation. La faute de l’individu peut être comprise comme une perturbation de l’ordre sacré. La Messe effectue un pardon de cette faute et c’est alors que Dieu peut rétablir sa justice dans le monde, par l’intermédiaire de l’homme pénitent. De la juste relation en Dieu et les hommes (verticalité) découle la justice entre les hommes (horizontalité). La croix représente la double loi de l’amour. L’idée de substitution du quatrième chant du Serviteur du Deutero-Isaie (« s 52, 13-53, 12) est interprétée de façon christologique : « Ceci est mon corps pour vous’» (1 Co 11, 24). Le sacrifice est au service de la réconciliation et du rétablissement de l’unité brisée. La Messe pose et repose la croix sur le globe terrestre : l’unité et la communion ne sont possibles que sous le signe de la croix, lieu du sacrifice humain librement consenti. L’Eucharistie, sacrement de l’unité contenu dans la Messe, n’est pas possible sans le sacrement du pardon. La forme visible du sacrement de pénitence consiste dans la réintégration du pécheur dans la communion eucharistique. Communion, excommunication et réconciliation sont liées[3]. C’est au cœur de l’Eglise des apôtres que la Messe doit être célébrée. Par ailleurs, l’Apostolat est comme relancé chaque dimanche à la Messe qui nous envoie en mission (‘missa est’), afin d’être la lumière du monde. Il y a une consécration hebdomadaire de toute l’Eglise. La Messe est la sanctification de la semaine.

L’Evangile est notre nourriture spirituelle, sans laquelle les hommes, créatures intelligentes naturellement ordonnées à la vie divine, ne peuvent pas grandir en « force et en sagesse ». Notre âme doit se nourrir de l’Evangile, sous une forme ou une autre, plus ou moins explicite, afin de ne pas s’atrophier spirituellement. En grec biblique, « pain » se dit artos, utilisé dans 91 versets du NT. La deuxième occurrence montre parfaitement clairement le lien entre le pain et l’Intelligence, en Mt 4, 4 : « Jésus répondit : il est écrit : L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». L’idéal universel de la société comme d’une communauté d’hommes libres vivant en paix dans le respect des différences particulières est d’origine chrétienne. Quelques décennies de déchristianisation ne doivent pas nous le faire oublier. Nous vivons sur les acquis de deux mille ans d’annonce de l’Evangile, préparés par toute une antiquité d’annonces préchrétiennes, la « préparation évangélique ». La société nous nourrit d’un aliment indispensable pour la santé humaine : le respect de la dignité de l’homme, c’est-à-dire le sens de sa valeur au sein de la création. C’est l’intelligence du dessein d’amour de Dieu pour chacun d’entre nous qui effectue en nous cette prise de conscience. Notre âme en est comme nourrie. Mt 6, 11 montre encore plus clairement la nécessité pour nous de recevoir chaque jour l’Intelligence du dessein de Dieu: « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien ». Cette pétition du Notre-Père ouvre notre esprit à l’accueil de la parole de Dieu qui nous vivifie.

Le monde sans l’Evangile que répand l’Apostolat est comme un désert dans lequel notre âme est affamée. Mc 8, 4 : « Ses disciples lui répondirent : Comment pourrait-on les rassasier de pains, ici, dans ce lieu désert ? ». Le lieu n’est pas désert, puisque Jésus-Christ s’y trouve, lui qui vient nous révéler la volonté du Père et le chemin à suivre. En Lc 4, 4, à l’occasion de ses trois tentations, Jésus nous rappelle que le pain de la terre n’est pas suffisant pour vivre, même s’il est nécessaire (sauf cas extraordinaires) : « Jésus lui répondit : il est écrit : l’homme ne vivra pas de pain seulement ». Artos est employé trois fois en Lc 11. Sous forme de prière (Piété) en Lc 11, 3 : « Donne-nous chaque jour notre pain quotidien ». Et en Lc 11, 11: « Quel est parmi vous le père qui donnera une pierre à son fils, s’il lui demande du pain ? Ou, s’il demande un poisson, lui donnera-t-il un serpent au lieu d’un poisson ? ». Ce verset est un développement du Notre-Père que vient de transmettre Jésus aux disciples. Il faut demander au Père le pain de la vie éternelle. C’est ce que nous venons faire à la Messe, et c’est ce que nous recevons. Notre requête est une expression de notre foi, œuvre des trois premiers dons. La Messe doit également être cela. Terminons par Jn 6, 32,  qui contraste la manne reçue par Israël dans le désert avec le pain que nous recevons par Jésus-Christ Fils de Dieu : « Jésus leur dit : en vérité, en vérité, je vous le dis Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne le vrai pain du ciel » Nous recevons à la Messe un pain que toute la vie terrestre de Jésus nous a préparé et qui nous est distribué lorsque nous nous réunissons pour nous remémorer cette vie unique et en réclamer les fruits, comme Jésus nous invite à le faire.

L’unité de tous les hommes en Dieu est la finalité du dessein de Dieu. Diadidomai, « distribuer », est employé dans 5 versets du NT. Jn 6, 11 : « Jésus prit les pains, rendit grâce, et les distribua à ceux qui étaient assis ; il leur donna de même des poissons, autant qu’ils en voulurent ». L’Eglise-Apostolat formée et soudée par la Messe a pour mission première de distribuer les richesses de Dieu à tous les hommes, de l’Evangile aux biens les plus matériels. Ac 4, 35 : « Et le déposaient au pied des apôtres ; et l’on faisait des distributions à chacun selon qu’il en avait besoin ». Jésus dit à l’homme riche en Lc 18, 22 : « Jésus, ayant entendu cela, lui dit : il te manque encore une chose : vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, et suis-moi ». On retrouve dans ce verset 22 la puissance d’attraction de Dieu par le don de Crainte qui nous arrache à notre vie passée pour nous faire cheminer, à la suite du Christ, vers la vie véritable, en Dieu. Cette distribution du pain du ciel se fait après sa rupture. Klao, « rompre », est utilisé dans 14 versets du NT. On le retrouve en Ac 2, 46, un verset qui décrit exactement la Messe comme rassemblement des chrétiens : « Ils étaient chaque jour tous ensemble assidus au temple ils rompaient (klao) le pain dans les maisons, et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur ». Les premières Messes eurent lieu chez des laïcs. Ce n’est qu’avec la fin des persécutions, au IVe siècle, que des églises furent bâties. En Ac 20, 11, on voit Paul prêcher à l’occasion d’une assemblée dominicale[4]: « Quand il fut remonté, il (Paul) rompit le pain et mangea, et il parla longtemps encore jusqu’au jour. Après quoi il partit ». Jésus rompt le pain afin de le distribuer. Il fait don de son corps afin que nous devenions chacun membre de ce corps.

Le don d’Intelligence gouverne tous les processus de don collectif, c’est-à-dire de distribution, comme on le voit par exemple dans le quatrième livre de l’AT, le livre des Nombres. Avant de distribuer, il faut diviser, afin de répartir en plusieurs parts et donner à chacun ce qui lui revient. Il faut ‘répartir’ pour repartir sur de bonnes bases. A la Messe, chacun reçoit une part du corps du Christ. En anglais ‘part’ signifie le rôle que l’on joue dans une pièce de théâtre. Le sous-titre de L’Histoire de la Messe de Philippe Martin est ‘le théâtre divin’[5]. Dans l’Apostolat, œuvre de l’Intelligence ‘relancée’ à chaque Messe, chacun reçoit un rôle à jouer. La vie sociale est une pièce de théâtre comme chacun le sait. Les sciences naturelles nous offrent le spectacle d’un monde où chaque espèce joue son rôle dans un tout qui le dépasse. Dieu a distribué des talents aux hommes, et ceux-ci doivent en faire quelque chose, pour le bien du groupe. Dans le livre des Nombres, nous voyons Moïse, sous l’inspiration de l’Eternel, attribuer à chaque tribu un territoire sur lequel elle devra œuvrer. Nb 26, 53: « Le pays sera partagé (hébreu chalaq) entre eux, pour être leur propriété, selon le nombre des noms ». Chacun sait que l’homme ne prend naturellement soin que de ce qui lui appartient, et que la propriété privée est nécessaire au bon fonctionnement de l’ordre social. C’est l’un des principes centraux de la Doctrine sociale de l’Eglise. En Josué 18, nous trouvons trois emplois de chalaq, pour décrire la division entre les différentes tribus du pays qu’Israël doit conquérir. Le livre de Josué rapporte la réalisation pratique de ce que le livre des Nombres annonce, de même que le Conseil met en œuvre l’Intelligence. Jos 18, 2 : « Il restait sept tribus des enfants d’Israël qui n’avaient pas reçu (chalaq) leur héritage ».

Voilà ce que la Messe opère pour nous : elle distribue à chacun non seulement un rôle dans la pièce de théâtre qu’est la vie du chrétien sur la scène du monde, mais aussi une partie de la nourriture disponible qui le fortifiera dans son jeu. Cette nourriture surnaturelle qu’est le corps du Christ a été obtenue par notre Sauveur sur la croix. Il y a vaincu la mort et a conquis pour nous tous une terre nouvelle, le ciel, dans laquelle nous jouirons d’une vie abondante et éternelle. Ce domaine que le Christ a conquis pour nous, il nous en fait les héritiers, et c’est à la Messe que nous venons recevoir notre part d’héritage. De même que les parents laissent à leurs enfants les biens terrestres qu’ils ont acquis par toute une vie de sacrifices, de même le Fils nous distribue les biens surnaturels qu’il nous a acquis par son sacrifice sur la croix. Il est notre grand-prêtre dans le Ciel, fondement de tout le Sacerdoce, fontaine de toute grâce. La Messe sans l’Eucharistie est comme un rendez-vous chez le notaire dans lequel on reçoit les titres de propriétés, mais sans la force qui en exécute l’application, c’est-à-dire le transfert effectif des biens acquis. Par l’Intelligence qui nous fait adhérer au Seigneur, nous recevons notre mission. Par la Force qui nous arme, nous devenons capables d’accomplir cette mission. Il y a ces deux aspects-là dans chaque Messe. Mais l’Eucharistie n’est pas l’essence de la Messe pour autant. Son essence, il nous semble, est le rassemblement des chrétiens dans l’intelligence de l’Evangile, comme les protestants l’ont rappelé aux catholiques. Les chrétiens du temps de la Reforme avaient trop insisté sur le rite sacré (le sacrement) et pas assez sur le rassemblement d’hommes libres et intelligents, libres parce qu’intelligents. Cette rectification eut lieu à l’occasion du Concile de Vatican II.

Dans la Messe, l’humanité entière, Purgatoire, Eglise militante et Ciel, est rassemblée autour de Jésus-Christ, tournée vers le Père. La Messe est le sacrement de la charité qui unit les hommes. Elle est proprement œcuménique. Oikoumene signifie à l’origine, l’ensemble du monde habité. « De même que l’œcuménisme vise la communauté de table eucharistique, de même la mission a son fondement intérieur profond dans le mystère eucharistique, dans le don que Jésus fait de sa vie pour la multitude. Le mouvement œcuménique comme la mission sont portés par la même vision qui se réalise de façon anticipative dans chaque célébration de l’eucharistie : le rassemblement eschatologique de tous les peuples, de toutes les langues et de toutes les cultures dans la louange commune de Dieu. C’est le dessein de salut de Dieu. Le but de l’œcuménisme : que tous les disciples du Christ partagent le même pain et boivent au même calice »[6]. L’eucharistie est le sacrement, c’est-à-dire « le signe et l’instrument de l’unité et de la paix dans le monde »[7]. La Messe, œuvre de l’Intelligence dans la Prière, a une valeur eschatologique : elle annonce l’avènement de Royaume, dans lequel Dieu sera « tout en tous ». Elle est l’image visible du Royaume déjà commencé sur terre, la meilleure image qui nous soit donnée de la finalité du dessein de Dieu. Ce dessein divin se réalisera en plénitude, « après » et « au-delà ».

La Messe est la figure terrestre du grand rassemblement à venir autour du Seigneur Jésus-Christ. Meta, « après, avec, envers », est employé dans 444 versets du NT. Mt 26, 18 : « Il répondit ; Allez à la ville chez un tel, et vous lui direz : le maitre dit : Mon temps est proche ; je ferai chez toi la Pâques avec (meta) mes disciples ». L’au-delà (meta) de cette vie, son après (meta), sera une vie où tous les hommes seront avec (meta) Dieu et les uns avec (meta) les autres. Cette entrée dans la vie ecclésiale passe par la Pâques, c’est-à-dire la mort et la résurrection, œuvre de Dieu. Jn 11, 11 (triple Intelligence) résume parfaitement la mission du Christ Rédempteur : ‘Après (meta) ces paroles, il (Jésus) leur dit : Lazare, notre ami, dort, mais je vais le réveiller ». Chaque Messe est mémoire (anamnèse) de la Résurrection du Christ, et annonce de la Résurrection des morts. La lumière du matin de la Résurrection nous accompagne toute notre vie, car « si quelqu’un marche pendant le jour, il ne bronche point, parce qu’il voit la lumière de ce monde’» (Lc 11, 9). Il suffit pour cela d’aller à la Messe se remémorer et s’approprier la Pâques. A chaque Messe, nous venons auprès du juge réclamer les fruits du sacrifice de Jésus sur la croix. Il est mort pour nous et il attend que nous prenions sa mort au sérieux, afin d’en faire sortir toute la puissance de salut qu’elle contient, si nous y coopérons amoureusement et intelligemment.

Dans le 18e (Intelligence) chapitre du troisième (Piété) Evangile, se trouve la parabole de la veuve et du juge. Lc 18, 1 : « Jésus leur adressa une parabole, pour leur montrer qu’il faut toujours prier, et ne point se relâcher ». Siècles après siècles, l’Eglise doit continuer à célébrer la Messe, comme la veuve ne cessa pas d’importuner le juge pour obtenir son dû. Lc 18, 3 : « Il y avait aussi dans cette ville une veuve qui venait lui dire : Fais-moi justice de ma partie adverse ». La veuve obtint gain de cause de la part du juge inique. A plus forte raison, l’Eglise, épouse et veuve du Christ, obtiendra-t-elle du Seigneur la vie éternelle qu’il lui a promise, et la victoire sur ses ennemis. Lc 18, 7 : « Et Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient à lui jour et nuit, et tardera-t-il à leur égard ? ». Les élus seront accueillis à la table du Seigneur, ce qui est un autre nom du ciel. Mt 8, 11 : « Or, je vous déclare que plusieurs viendront de l’orient et de l’occident, et seront à table avec (meta) Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux ».

Les trois patriarches sont des images de la Trinité, autour de laquelle sont réunis les hommes venant de toutes les directions de l’espace. La Messe est le lieu du grand rassemblement universel.

NOTES

[1] La Messe contient l’Eucharistie, sacrement de la Piété. C’est ce sacrement que le Concile de Trente (Force) a dû défendre contre les protestants qui avaient désacralisé la Messe, la vidant de sa puissance salvatrice et déchainant les forces du mal sur toute l’Europe. Les Protestants ont eu cependant le mérite de rendre à la Messe son caractère de repas communautaire dans lequel l’intelligence de l’ensemble des participants est mise à contribution, ce qui n’était pas le cas dans la famille catholique.

[2] Charles JOURNET. La Messe. Présence du sacrifice de la Croix. Desclée de Brouwer. 1958.

[3] Le livre ‘Ordonner et exclure’ sur l’Eglise au Moyen-Age.

[4] Ac 20, 7 : « Le premier jour de la semaine, nous étions réunis pour rompre le pain ».

[5] Philippe MARTIN. Histoire de la Messe. Le théâtre divin. CNRS éditions, 2010.

[6] Jean Paul II, Encyclique <em>Ut unum sint</em>, 1995.

[7] Walter KASPER. <em>Sacrement de l’unité, Eucharistie et Eglise</em>. Cerf, 2005.