4. Akoloutheo « suivre ». Les Instituts de Vie consacrée

« Et aussitôt ils laissèrent la barque et leur père (pater), et le suivirent (akoloutheo) » (Mt 4, 22).

Le grec akoloutheo « suivre » est employé dans 88 versets du NT. Dans ce quatrième chapitre de Matthieu, on le trouve trois fois. Mt 4, 25 : « Une grande foule le suivit, de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem de la Judée, et d’au-delà du Jourdain ». Keleuthos signifie la route. L’Intelligence nous présente la route à suivre. Nous la voyons de haut et de loin, dans ses grandes lignes. Le Conseil nous la montre de très près, puisqu’il nous guide lorsqu’on nous sommes en train de la fouler, pas après pas. Le prince qui voit au loin le château de la belle au bois dormant voit également la vallée de ronces et les dangers qu’il devra affronter. Il est à mi-parcours. Il a été attiré par le chant de la princesse, a entendu parler d’elle et l’a aimé (les trois premiers dons). Il s’engage alors à la délivrer et à surmonter tous les obstacles qui le séparent d’elle (les quatre derniers). Tous les contes de fées suivent un schéma septénaire. Ils décrivent le parcours initiatique d’un héros. Ils ont été écrits par des nobles et sont remplis de symbolismes royaux. Avant d’être liés au Conseil, le chemin et la royauté sont deux thèmes profondément lies à l’Intelligence. Le moment clé de toutes ces histoires est celui dans lequel le personnage principal prend la résolution de s’engager dans l’aventure qui se présente à lui. Il y a toujours un avant et un après ce moment décisif dans sa vie, l’acceptation de la tâche qui lui est confiée. Il en est de même de tout ce que l’Intelligence opère en nous. Elle transforme notre conception du monde et de l’histoire humaine, ainsi que de notre rôle dans ce monde et cette histoire. Elle rend la vie « dramatique », c’est-à-dire pleine d’enjeux. Quelque chose est en train de se passer, un drame se joue, et ma vie est prise, que je le veuille ou non, dans ce drame. Je dois prendre part et la neutralité n’est pas une option noble. L’Intelligence présente à notre esprit plusieurs routes, et nous somme de choisir laquelle nous allons emprunter. La plupart de ces routes ont été tracées par les hommes qui sont venus avant nous, et s’y sont déjà engagées. D’autres semblent entièrement nouvelles et les pionniers qui les tracent deviennent des fondateurs de voies spirituelles. Dans tous les cas, chaque vie humaine est unique. On peut donc dire que l’Intelligence nous fait nous engager dans les voies multiples qui conduisent au salut, hors de la voie large qui conduit à la perdition. Ces voies multiples ont été fondées par des hommes ayant reçu une mission particulière.

Les Instituts de Vie Consacrée fournissent aux chrétiens des voies par lesquelles ils peuvent cheminer ensemble vers Dieu, selon une « spiritualité » propre. Les fondateurs reçoivent de Dieu une règle qui codifie la vie en commun. Dans les institutions qui font l’Apostolat, les Instituts de Vie Consacrées en sont la quatrième forme, marquée par le don d’Intelligence, aux côtés des Anges, des Eglises, des Monastères, des Associations de Fidèles, des Royaumes et des Empires chrétiens. Consacrer sa vie à Dieu, c’est tout laisser pour le suivre. Mc 1, 18 : « Aussitôt, ils laissèrent leurs filets, et le suivirent » ou encore Lc 5, 11 : « Et, ayant ramené les barques à terre, ils laissèrent tout et le suivirent ». Lc 9, 11 : « Les foules l’ayant su, le suivirent. Jésus les accueillit, et il leur parlait du royaume de Dieu, il dit : Je vous le dis, même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi ». Certes, tous les chrétiens, quelle que soit leur place dans les structures de l’Apostolat, ont consacré leur vie à Dieu. Mais la consécration est rendue publique dans la vie consacrée qui prend, pour en citer quelques-unes, les formes variées suivantes : les Ermites, l’Ordre Canonial, les Vierges consacrées, les Instituts Religieux (hospitalier, miliaires, le Carmel, l’Ordre Dominicain, l’Ordre Franciscain, les ermites de saint Augustin, les Servites, la Visitation, etc.), les Clercs réguliers, les Veuves et les Instituts Séculiers.

Dans le chapitre 18 de Luc, Jésus fonde toute la vie chrétienne, en lui donnant sa règle. On peut dire qu’il fonde tout l’Apostolat, car ses paroles d’adressent à tous. Au verset 18, la question centrale de ce dont doit être faite la vie chrétienne est posée par un chef pharisien : « Un chef interrogea Jésus, et dit : Bon maitre, que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? ». Jésus répond en plusieurs étapes, et sa réponse culmine dans le verset 22 : « Jésus ayant entendu cela, lui dit : Il te manque encore une chose : vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis, viens, et suis-moi ». Comment ne pas penser au modèle par excellence de la vie consacrée, saint François d’Assise, dont la fête est le 4 octobre ? Pierre résume au verset 28 ce que les disciples ont fait : « Pierre dit alors : Voici, nous avons tout quitté, et nous t’avons suivi ». Chez Jean, le verbe akoloutheo est utilisé dans 18 versets. Il y aurait sans doute une succession septénaire à déceler. Ces versets sont tous courts, et centrés sur cette action. Par exemple Jn 10, 27 : « Mes brebis entendent ma voix ; je les connais, et elles me suivent ».

Le mot grec kaleo est employé dans 138 versets du NT et signifie « donner un nom, appeler, inviter, convier, indiquer, consacrer « . Le don est un thème étroitement lié à l’Intelligence. C’est Dieu qui le premier nous appelle à lui. Nous lui répondons par la consécration que nous lui faisons de notre vie. L’entrée dans la vie consacrée est marquée par un nouveau nom. Mt 1, 25 : « Mais il ne la connut point jusqu’à ce qu’elle eut enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus ». Jésus entre dans la vie pleinement consacré à Dieu. Les appelés sont les convives (kaleo) invités au festin (deipnon) de la Messe. Mt 22, 4 : « Il envoya encore d’autres serviteurs, en disant : Dites aux convives : voici, j’ai préparé mon festin ; mes bœufs et mes bêtes grasses sont tués, tout est prêt, venez aux noces ». Nous montrons ailleurs le lien entre la messe et l’Intelligence. Le premier des sept miracles de l’Evangile de Jean se déroule pendant les Noces de Cana. Chaque messe est une répétition de cette transsubstantiation de l’eau en vin. Les consacrés nous rappellent que tous les chrétiens sont les époux du Christ. Ce mystère caché est rendu visible par la vie consacrée, mais il concerne tous les chrétiens. De la même façon, tous les chrétiens, par l’Intelligence, deviennent ‘docteurs de l’Eglise’, c’est-à-dire qu’ils sont capables d’entrer le mystère de l’Eglise, bien que de façon toujours imparfaite, et de le proclamer.

Le clergé est distingué du Peuple de Dieu afin d’être donné à l’ensemble des hommes, et pas seulement des chrétiens. Les œuvres de l’Intelligence rayonnent au-delà des frontières de l’Eglise, puisqu’elles ont pour finalité de répandre la Bonne Nouvelle dans les ténèbres du monde. Il leur faut donc être les plus visibles et les plus structurées possibles. De même dans le Sacerdoce, les sept sacrements sont isolés de la masse des sacramentaux afin de montrer de façon excellente à tous les hommes en quoi consistent les principaux rites par lesquels la puissance de Dieu transforme chaque vie humaine. Les docteurs de l’Eglise sont des sommités connues de tous et leur action a largement dépassé les structures ecclésiales. De même, la Curie résume pour tous l’Eglise-Magistère, de même que les consacrés résument l’Eglise-Apostolat et la messe la Prière. On pourrait aussi dire que les sciences naturelles résument la Culture, car elles en sont la production la plus universelle et donc la plus partageable. De même, les institutions sociales résument la Civilisation comme lieu de tolérance et de partage.

Le célibat des consacrés donne donc avoir au monde entier le caractère sponsal de l’Eglise, destiné à s’étendre à tous les hommes[1]. Lc 5, 32 : « Je ne suis pas venu appeler à la repentance des justes, mais des pécheurs ». Les consacrés de Dieu sont d’abord ceux qui entament un chemin de conversion et de repentance, avec une pratique fréquente du sacrement de réconciliation. Toute leur vie devient marquée par la pénitence et le retour à Dieu. Marie Madeleine est le modèle des pénitents, les pécheurs convertis. Lc 10, 39 : « Elle (Marthe) avait une sœur, nommée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole ». Tel un magistrat, le Seigneur nous appelle à comparaitre devant lui. Il nous rappelle nos droits et nos devoirs. Ac 4, 18 : « Et les ayant appelés, ils leur défendirent absolument de parler et d’enseigner au nom de Jésus ». Les apôtres qui ont déjà répondu à l’appel du Christ vont devoir désobéir aux ordres des « chefs du peuple et des anciens d’Israël », afin d’obéir au Christ. L’obéissance est l’un des trois conseils évangéliques propres à la vie religieuse, aux côtés de la chasteté et de la pauvreté.

La profession des vœux solennels fait la spécificité des instituts de vie consacrée par rapport aux autres formes de l’Apostolat. Par elle, les religieux s’engagent à suivre les conseils évangéliques. Un vœu établit l’homme dans la bonne disposition d’âme par laquelle il s’engage à accomplir la volonté de Dieu. Par la profession des conseils évangéliques, les religieux conforment leur vie à Jésus Christ et tendent leurs efforts vers l’imitation du Christ. La chasteté, la pauvreté et l’obéissance relèvent le défi du sensualisme, du matérialisme et de l’individualisme. Ils préservent la liberté des religieux qui n’entrent pas dans les manigances et les compromissions du monde. L’état religieux est considéré comme un ‘chemin de perfection’, une voie de sainteté. Il est caractérisé par des vœux, alors que le sacerdoce est un ministère. Un prêtre peut donc devenir religieux en prononçant des vœux, mais un religieux ne peut être relevé de ses vœux que par le pape. Un vœu est une promesse adressée à Dieu, délibérée et libre, de faire quelque chose à quoi l’on n’est pas obligé (un pèlerinage ou un don, par exemple). Un vœu est privé (sans témoin) ou public (devant l’autorité de l’Eglise), Les vœux de religion sont publics. L’Eglise n’encourage vraiment que les vœux de religion, par lesquels le membre d’un ordre religieux s’engage à mettre en pratique les conseils évangéliques. Les vœux sont simples (temporaires ou perpétuels) ou solennels (définis comme tels par l’Eglise et en ce cas toujours perpétuels). Faire un vœu en grec biblique se dit euche, du verbe euchomai. Le premier de ses trois usages est en Ac 18, 18 : « Paul resta encore assez longtemps à Corinthe. Ensuite, il prit conge des frères, et s’embarqua pour la Syrie, avec Priscille et Aquilas, après s’être fait raser la tête à Cenchrees, car il avait fait un vœu ».

Un vœu est un souhait, une prière, une demande que nous présentons à Dieu. Sous l’effet de l’Intelligence, ce désir devient une promesse que nous faisons au Seigneur de demeurer sur le chemin sur lequel nous nous engageons. Faibles que nous sommes, nous ne pouvons rien promettre à Dieu sans lui demander en même temps de nous aider à honorer cette promesse,. Un vœu est donc à la fois une promesse et une prière, comme tous les engagements que font les hommes. Le mot d’institution traduit la notion de stabilité propre à l’état religieux. Les vœux établissent les hommes dans un état de vie dans lequel ils s’efforcent de persévérer. Tithemi, « mettre, poser, imposer les mains, placer, servir, former le projet, offrir, destiner, mettre à part » est employé dans 94 versets du NT. Il est étroitement lié au don d’Intelligence. Ce don nous ‘stabilise’ dans l’intelligence du dessein éternel de Dieu. La fixité de la pensée dominicaine provient du fait que cet Ordre religieux est placé sous le signe de l’Intelligence, comme le Carmel sous celui de la Piété et les Franciscains celui de la Force.

L’Intelligence nous fait appréhender les principes et les préceptes sur lesquels notre vie doit être construire. Ces préceptes sont contenus dans l’Evangile, fondement de la vie chrétienne. 1 Co 3, 11 : « Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ ». Chaque institut est l’expression d’une façon particulière d’imiter le Christ et il nous révèle un aspect de la vie chrétienne. Les multiples instituts de vie consacrée sont fondés par des chrétiens illuminés par l’Esprit d’Intelligence qui leur transmet les décrets de Dieu. Ces projets individuels sont alors soumis à la Curie, la partie du Magistère en charge de la régulation de l’activité apostolique, et placée elle aussi sous le signe de l’Intelligence. La Curie doit alors juger de la place que la nouvelle organisation occupera dans la structure de l’Apostolat, l’Eglise Corps du Christ. 1 Co 12, 18 : « Maintenant Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il a voulu ». En effet, Dieu a l’initiative de la constitution de son armée de serviteurs. C’est lui qui se choisit des ouvriers et les place aux postes qu’Il a fixés. 2 Tm 1, 11 : « C’est pour cet Evangile que j’ai été établi prédicateur et apôtre, chargé d’instruire les païens ».

Bien que les vœux solennels en soient venus à constituer l’essence de la vie religieuse, ils sont communs à toute forme de vie apostolique. Le mariage est lui aussi bâti sur des vœux échangés et la famille est une forme de vie consacrée. La vie familiale, comme toute vie sociale, est régulée. La règle n’est donc pas non plus le propre de la vie religieuse. Il nous semble qu’un thème nous met sur la piste de cette spécificité, celui de la ‘spiritualité’. Plus que toute autre forme d’Apostolat, la vie consacrée se veut une vie dans l’Esprit (pneuma), sous la motion docile de l’Esprit qui inspire les chastes, les pauvres et les obéissants. Lc 4, 18 : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés ». Chaque tradition religieuse possède sa spiritualité propre. Il y a plusieurs façons de suivre le Christ, c’est-à-dire plusieurs façons d’appliquer l’Evangile à la vie concrète. Chaque spiritualité découle d’une compréhension différente de la Bonne Nouvelle, qui accentue certains aspects de l’Evangile et les traduit en un style de vie particulier. Ceux qui se reconnaissent dans une tradition particulière se regroupent en communautés de vie. Ils œuvrent ensemble à témoigner de leur Foi par le service, dans le style du fondateur. Les membres des ordres religieux ont produit au cours des siècles une immense littérature spirituelle, fruit de leur apostolat. Chaque spiritualité est un chemin de vie, et c’est le thème de la route, tracée par les fondateurs et que poursuivent leurs disciples, que nous aimerions éclairer de la lumière du Nouveau Testament.

Examinons le verbe grec dierchomai, employé dans 41 versets du NT, qui signifie « passer, aller, traverser, parcourir, aller de lieu en lieu, visiter, poursuivre sa route ». C’est exactement ce que les instituts de vie consacrée font et qui les distinguent de la structure monastique, stable et sédentaire. Les Ordres religieux sont toujours en mouvement, itinérants. Ils ont fourni les plus grands missionnaires du Moyen-Age. Ils nous montrent la vie humaine comme une traversée de la terre au ciel, dans laquelle on entraine d’autres compagnons de voyage. Les religieux sont les saints qui ‘passent pas là’ et laissent derrière eux le fruit de leur travail : des écoles, des hôpitaux, des villes entières, etc. Lc 4, 30 : « Mais Jésus, passant au milieu d’eux, s’en alla ». Parce qu’ils n’ont pas de descendants, les religieux ont encore plus la conscience de ne faire que passer et s’en aller ailleurs. Ils sont toujours tendus vers une finalité supérieure, au-delà de ce que le monde a à offrir, vers le Royaume de Dieu qu’ils bâtissent. Ils sont souvent des Ordres mendiants, car ils ne s’alourdissent pas des richesses du monde que leur intelligence surélevée leur fait voir comme le moyen et non la fin. Dierchomai est le verbe qui décrit le passage du chameau par le trou de l’aiguille, en Mc 10, 25 : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ». Jean-Claude Lavigne utilise ce même thème du passage pour introduire la vie religieuse : « Ce que Jésus propose à Nicodème, c’est une ‘naissance’, une dynamique pascale, le passage d’un monde connu à un monde selon l’Esprit, où le ‘vent souffle où il veut »[2]. Les religieux se rendent dociles à l’Eprit et vont là ou l’Esprit les pousse. Ils ont été saisis de très près par le Christ, et ne s’appartiennent plus en quelque sort. C’est la contrainte que fait peser sur nous le don d’Intelligence, le don qui nous transmet les ordres de Dieu. L’obéissance est le fondement de la vie religieuse. Elle est une obéissance au Christ lui-même, par les supérieurs qu’il établit à la tête des organisations apostoliques.

Le religieux est toujours en mouvement, pris dans la dynamique de l’Esprit. Le grec dunamis est également lié à l’Intelligence. L’Intelligence nous fait tout entrevoir comme pris, « compris », dans le mouvement général de l’histoire sainte, qui n’est autre que la réalisation du dessein de Dieu sur terre. Ainsi, saint Paul peut-il identifier la prédication elle-même avec la puissance de Dieu, car l’Intelligence de l’Evangile met nos vies en mouvement, nous conférant l’audace du Christ. 1 Co 1, 18 : « Car la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est une puissance de Dieu ». Un grand courage nait de la certitude que nous faisons la volonté de Dieu, et qu’il fera donc réussir nos entreprises. La réalisation par les hommes (conscients ou non d’être des instruments de Dieu) de la volonté de Dieu en révèle la puissance. Ap 4, 11 : « Tu es digne, notre Seigneur et notre Dieu de recevoir la gloire et l’honneur et la puissance ; car tu as créé toutes choses, et c’est par ta volonté qu’elles existent et qu’elles ont été créées ». Les religieux sont les « cadres dynamiques » de l’Eglise comme on dit dans le monde des affaires. La Curie elle aussi leur confie des missions évangélisatrices.

Un quatrième vœu est souvent ajouté, propre à la spiritualité de chaque ordre. On parle du ‘charisme’ d’un Institut. Ce charisme, du grec charisma, est un don. Charisma est utilisé dans 17 versets du NT, à commencer par Rm 1, 11 : « Car je désire vous voir, pour vous communiquer quelque don spirituel, afin que vous soyez affermis ». Les dons et talents que nous avons reçus nous éclairent sur notre vocation et l’œuvre que Dieu souhaite nous confier. C’est d’ailleurs la façon la plus courante pour trouver la volonté de Dieu nous concernant : il suffit de regarder qui nous sommes et ce que nous avons, nos affinités étant elles-mêmes des ‘dons’. Un enfant est doué en musique d’abord par le goût qu’il a de la musique. Tous les efforts qu’il fera pour progresser découlent de ce goût initial qu’il découvre en lui et qui semble lui avoir été donné. Il en est de même dans l’Apostolat et la vie consacrée qui en est l’expression centrale. C’est parce que Dieu nous appelle à le servir qu’il nous distribue des dons, chacun à la mesure du rôle qu’il a à jouer dans le drame chrétien. En Rm 11, 29, Paul fait le lien entre les dons et les enfants d’Israël qui continuent à être l’objet de la sollicitude divine : « Car Dieu ne se repent pas de ses dons et de son appel ». Ces dons nous fortifient par la reconnaissance et l’usage que nous en faisons. L’Intelligence appelle la Force, et c’est en 1 Co 12 que Paul liste les dons (ou charismes) qui élèvent nos capacités d’action au-delà de leur niveau naturel. La diversité des charismes manifestée dans l’histoire des instituts de vie consacrée est annoncée par Paul dans le court et percutant verset 1 Co 12, 4 : « Il y a diversité dons, mais le même Esprit ». Les membres des instituts sont des modèles de chrétiens qui ont fait fructifier les talents reçus. 1 Tm 4, 14 : « Ne néglige pas le don qui est en toi, et qui t’a été donné par prophétie avec l’imposition de mains de l’assemblée des anciens ». Ce chapitre 4 de la première lettre à Timothée s’achève dans le résumé de la raison d’être de tout Apostolat : la réalisation de notre salut et celui de ceux qui nous écoutent. 1 Tm 4, 16 : « Veille sur toi-même, et sur ton enseignent, persévère dans ces choses, car, en agissant ainsi, tu te sauveras toi-même, et tu sauveras ceux qui t’écoutent ». L’Intelligence fonde notre responsabilité : nous devons répondre devant Dieu des dons reçus et de ce que nous en avons faits. L’Intelligence fait de nous des êtres responsables, des hommes adultes. Ces dons ne sont pas uniquement pour nous, mais ils doivent être mis au service de tous. A celui qui a il sera donné encore plus, pourvu qu’il en fasse bon usage. On reçoit si l’on a l’intention d’en faire partager les autres. 1 P 4, 10 : « Comme de bons dispensateurs des diverses grâces de Dieu, que chacun de vous mette au service des autres le don qu’il a reçu ». Noblesse oblige. Les ordres religieux naissent lorsque le charisme devient institution.

La vie religieuse n’est pas donnée à tous. Elle suppose un don particulier. « Dans la tradition de l’Église, la profession religieuse est considérée comme un approfondissement unique et fécond de la consécration baptismale en ce que, par elle, l’union intime avec le Christ, déjà inaugurée par le Baptême, se développe pour être le don d’une conformation qu’exprime et réalise plus complètement la profession des conseils évangéliques. Cette consécration ultérieure a toutefois une particularité par rapport à la première, dont elle n’est pas une conséquence nécessaire. En réalité, quiconque est régénéré dans le Christ est appelé à vivre, par la force qui vient du don de l’Esprit, la chasteté correspondant à son état de vie, l’obéissance à Dieu et à l’Église, un détachement raisonnable des biens matériels, parce que tous sont appelés à la sainteté qui réside dans la perfection de la charité. Mais le baptême ne comporte pas par lui-même l’appel au célibat ou à la virginité, le renoncement à la possession des biens, l’obéissance à un supérieur, sous la forme précise des conseils évangéliques. La profession de ces conseils suppose donc un don de Dieu particulier qui n’est pas accordé à tous, ainsi que Jésus lui-même le souligne dans le cas du célibat volontaire (cf. Mt 19,10-12) »[3]. Par ailleurs, en rejoignant un institut de vie consacré, le chrétien fait le don total de sa vie. Certes, tout l’Apostolat est construit par les charismes, car tous les chrétiens reçoivent des dons. Mais les instituts sont dans le monde le signe visible de cette consécration de toute leur vie à Dieu, ce que les laïcs ne sont pas. Dans Lumen Gentium 44, le « caractère propre des divers instituts religieux » est défendu. « La profession des conseils évangéliques apparaît en conséquence comme un signe qui peut et doit exercer une influence efficace sur tous les membres de l’Eglise dans l’accomplissement courageux des devoirs de leur vocation chrétienne. En effet, comme le peuple de Dieu n’a pas ici-bas de cité permanente, mais est en quête de la cité future, l’état religieux, qui assure aux siens une liberté plus grande à l’égard des charges terrestres, plus parfaitement aussi : manifeste aux yeux de tous les croyants les biens célestes déjà présents en ce temps, atteste l’existence d’une vie nouvelle et éternelle acquise par la Rédemption du Christ, annonce enfin la résurrection à venir et la gloire du royaume des cieux. De plus, cet état imite de plus près et représente continuellement dans l’Eglise cette forme de vie que le Fils de Dieu a prise en venant au monde pour faire la volonté du père et qu’il a proposée aux disciples qui le suivaient. Il fait voir enfin d’une manière particulière comment le règne de Dieu est élevé au-dessus de toutes les choses terrestres et ses nécessités les plus grandes ; il montre à tous les hommes la suréminente grandeur de la puissance du Christ-Roi et la puissance infinie de l’Esprit-Saint qui agit dans l’Eglise de façon admirable »[4]. L’état religieux est un miracle, ou un signe offert au monde entier, au-delà des frontières de l’Eglise institutionnelle. Comme toutes les œuvres de l’Intelligence, il annonce des réalités futures, l’occurrence la consécration de toute vie humaine à Dieu.

Les instituts, par la diversité des formes de vie chrétienne qu’ils incarnent, montrent à tous en quoi consiste cette vie. Zoe, « vie », est employé dans 126 versets du NT, dont 32 fois dans saint Jean. L’entrée du plus grand nombre dans la vie éternelle est la finalité de l’histoire humaine. Mt 25, 46 : « Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle ». La justice est rétablie par l’Intelligence. L’homme juste ordonne sa vie à l’exécution de la volonté de Dieu. La vie ordonnée des religieux les aide à atteindre sur terre une justice toujours plus parfaite, afin de ressembler à notre modèle de justice, Jésus-Christ. Tout l’Apostolat est l’œuvre de ceux qui ont un jour posé à Dieu la question posée à Jésus en Lc 10, 25 : « Un docteur de la loi se leva, et dit à Jésus, pour l’éprouver : Maitre, que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ? ». La réponse du Christ est le double commandement de l’amour, c’est-à-dire la croix formée par l’amour vertical entre Dieu et les hommes, et l’amour horizontal des hommes entre eux. Cette question se retrouve un peu plus loin dans l’Evangile de Luc, l’Evangile de la Piété et donc de la direction spirituelle dans laquelle on demande des lumières sur sa vocation. Lc 18, 18 : « Un chef interrogea Jésus, et dit : Bon maitre, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? ». On témoigne de son amour par le don de sa vie. Sur la Croix, le Dieu Trinité manifeste à l’homme la grandeur de son amour. La vie apostolique est une vie de sacrifice par amour pour Dieu et pour les hommes. Elle est une continuation de la passion du Christ sur la Croix. On peut même dire qu’elle est un chemin de croix pour le salut du monde. Un apôtre du Christ chemine dans le monde et y apporte la lumière du Christ. Cette lumière est contenue dans la parole d’Evangile qu’il proclame. Jn 1, 4 : « En elle (la Parole) était la vie, et la vie était la lumière de Dieu ». La Parole ou Verbe de Dieu est un autre nom de la personne du Fils. Chaque chrétien doit être propagateur de la lumière qu’il contient, par l’Intelligence que Dieu lui donne de la vie dans toutes ses dimensions interconnectées.

L’histoire de la vie du Fils de Dieu nous est rapportée dans les Quatre Evangiles, que la Tradition associe aux quatre êtres vivants (zoon) de l’Apocalypse. Ap 4, 7 : « Le premier être vivant est semblable à un lion, le second être vivant est semblable à un veau, le troisième être vivant a la face d’un homme, et le quatrième être vivant est semblable à un aigle qui vole ». On peut méditer sur les quatre ‘figures’ du Christ que nous révèle l’Evangile quaternaire. Matthieu nous présente la généalogie humaine de Jésus-Christ. Marc nous présente Jésus-Christ victorieux sur les forces du mal comme le lion règne sur les animaux de la terre. Luc nous présente Jésus-Christ comme une victime sacrificielle (le taureau). Jean nous le présente comme la lumière descendue du ciel, de même que l’aigle descend des hauteurs et vient se poser sur le bras du fauconnier, d’où il repart à la chasse. Par l’Intelligence, la parole de Dieu vient habiter dans l’esprit humain. De là, elle est répandue par la prédication et ramène à Dieu de nombreux esprits. Les chrétiens sont les fauconniers de Dieu. Jésus-Christ est donc le ‘vivant’. Jn 11, 25 (triple Intelligence) : « Jésus lui dit : Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort ». Vivre, c’est être en relation avec Dieu. Etre mort, c’est être coupé de Dieu. La vie consacrée nous ancre en Dieu. Jn 12, 25 : « Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle ». L’Intelligence opère un détachement de la vie dans le monde entendu comme ennemi de Dieu, ce tissu de relations humaines privées de leur fondement en Dieu et enfermées dans des conflits insolubles. Elle nous rattache au Christ, « lui qui donne à tous la vie, la respiration et toutes choses » (Ac 17, 25). Le rétablissement de notre relation à Dieu par notre greffe à la vigne du Christ s’appelle la justification. Rm 5, 18 : « Ainsi donc, comme par une seule offense la condamnation a atteint tous les hommes, de même par un seul acte de justice la justification qui donne la vie s’étend à tous les hommes ».

L’Eglise-Apostolat est l’ensemble des structures hiérarchiques humaines divinement instituées dans lesquelles la vie de chaque membre produit des ‘actes de justice’. La vie chrétienne nécessite l’élévation de notre intelligence par le don d’Intelligence, car l’entrée dans la vie éternelle de créatures faites à l’image de Dieu ne peut se faire que librement et en connaissance de cause. Ep 4, 18 fait le lien par la négative entre l’intelligence et la vie: « Ils ont l’intelligence obscurcie, ils sont étrangers à la vie de Dieu, à cause de l’ignorance qui est en eux, à cause de l’endurcissement de leur cœur ». Les instituts de vie consacrée nous offrent des modèles divers de vie chrétienne, une vie éternelle parce qu’enracinée dans le Christ, le Vivant lié au Père de toute éternité. 1 Jn 2, 25 : « Et la promesse qu’il nous a faite, c’est la vie éternelle ». La réalisation de cette promesse passe par l’envoi de l’Esprit-Saint, l’Esprit de vie, l’Esprit de la résurrection. Ap 11, 11 : « Après les trois jours et demi, un esprit de vie, venant de Dieu, entra en eux, et ils se tinrent sur leurs pieds ; et une grande crainte s’empara de ceux qui les voyaient ». Tout l’Apostolat est ordonné à la proclamation du mystère de la Résurrection, sans lequel « notre foi est vaine » (1 Co 15, 14). Il concourt à remettre tous les hommes sur leurs pieds, à se tenir droit comme Jésus sur la Croix.

NOTES

[1] Pour une réflexion sur le célibat en relation avec les Sacrements, eux aussi liés à l’Intelligence, se reporter au livre de Laurent TOUZE L’avenir du célibat sacerdotal et sa logique sacramentelle. Lethielleux. Parole et Silence, 2009.
[2] Chaterine FINO, Jean Claude LAVIGNE, Lucie LICHERI, Jean-Louis SOULETIE. La vie religieuse dans le monde d’aujourd’hui. Salvator. 2011. Page 25.
[3] Vita Consecrata. Exhortation apostolique du 25 mars 1996, promulguée à Rome par le pape Jean-Paul II dans la dix-huitième année de son pontificat.
[4] Vita Consecrata.

Légende : Thérèse, film d’Alain Cavalier, 1986