5. Pistis « foi ». Les Associations de Fidèles

« Non seulement, en effet, la parole du Seigneur a retenti de chez vous dans la Macédoine et dans l’Achaïe, mais votre foi en Dieu s’est fait connaître en tout lieu, de telle manière que nous n’avons pas besoin d’en parler » (1 Th

La foi (pistis) est d’abord l’œuvre de la Crainte et de la Connaissance. Dans la Tradition, la Foi comme contenu est l’œuvre du don de Connaissance. Mais la foi est également liée à la Force, comme de nombreux versets nous le révèlent. La foi nous rend forts, et c’est grâce à elle que Jésus peut accomplir des miracles. St Paul se soucie dans ses épîtres de savoir si les communautés chrétiennes ne faiblissent pas dans leur foi, car alors tout son travail aura été en vain. Pistis, « foi », est utilisé 228 fois dans le NT, et le verbe pisteo 220 fois. Le don de Force nous aide à surmonter la peur. En Mc 4, 40, Jésus fait un lien très clair entre leur peur, et donc leur manque de courage, et leur manque de foi : « Puis il leur dit : Pourquoi avez-vous ainsi peur ? Comment n’avez-vous point de foi ? ». La foi-courage que nous donne la Force est celle que reçoivent les Apôtres le jour de la Pentecôte. Jésus ressuscité a demandé aux Apôtres d’attendre de la recevoir avant de partir en mission. Sans la Force, les projets formés par l’Intelligence ne peuvent pas se réaliser, car l’homme livré à lui-même est incapable de mener à bien les œuvres de Dieu. L’immense question de la nature et de la grâce occupe, il nous semble, le cœur de la pensée de saint Thomas d’Aquin, le cinquième Docteur de l’Eglise proclamé. La foi que forment les quatre premiers dons est la condition préalable à l’action toute-puissante de Dieu à travers la médiation des hommes.

Très nombreux sont les passages dans lesquels Jésus conditionne les œuvres surnaturelles de Dieu à la foi des hommes. Jésus dit simplement à la femme souffrant d’une perte de sang depuis douze ans : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix, et sois guérie de ton mal ». C’est la foi de la femme qui a permis à la puissance salutaire de Dieu de chasser le mal et d’œuvrer à sa guérison. Dans la formulation du Christ, on distingue bien deux étapes dans ce processus de guérison. Tout d’abord il est dit à la femme « d’aller en paix », c’est-à-dire sans les tourments des ennemis de l’homme qui l’attaquent sans cesse. C’est le propre du don de Force de l’unique Esprit Saint de chasser les multiples forces du mal, qui ne peuvent lui résister, et dont il est la terreur. Ce que nous ne pouvons pas faire, l’Esprit de puissance le peut, car à Dieu rien n’est impossible. Ensuite, Jésus dit à la femme d’être « guérie de son mal ». Une fois les forces du mal chassées, la nature, qui était blessée et dont les forces de guérison étaient empêchées de fonctionner, peut suivre son cours normal et guérir les hommes de leurs maux. La guérison elle-même est un processus naturel que la Force vient libérer. Ce processus lui-même est l’œuvre du don de Conseil, car l’homme doit se faire le collaborateur de la nature. Cette idée est l’une des principales idées associées au sixieme don, et qui permet de comprendre les méthodes que Dieu utilise pour nous conduire vers lui, en particulier l’équilibre entre la contrainte et la liberté. Les miracles ne vont pas à l’encontre de la nature comme le fait la magie qui transforme des hommes en grenouilles. Ils sont des processus manifestant les lois naturelles que Dieu a instaurées pour le plus grand bien de l’homme, quand elles opèrent sans entraves. On retrouve le lien entre la foi et le salut dans le verset Lc 17, 19 : « Puis il lui dit : Lève-toi, va ; ta foi t’a sauvé ».

Le thème de la foi est l’un des thèmes liés avec chacun des sept dons, car il désigne un type de relation à Dieu, ce que l’Esprit Saint est venu établir et maintenir. Lors de l’élection de saint Etienne, un homme très clairement associé au don de Force[1], il nous est dit qu’il était un homme « plein de foi et d’Esprit-Saint » (Ac 6, 5), ce qui nous rappelle que seule l’effusion de l’Esprit Saint à la Pentecôte[2], et à toutes les myriades de ‘pentecôtes’ de l’histoire de l’Eglise, nous confère la foi qui nous rend forts. Ac 16, 5 : « Les Eglises se fortifiaient dans la foi, et augmentaient en nombre de jour en jour ». Dans ce verset, nous remarquons la proximité entre la Force et le Conseil. La croissance est le thème par excellence du Conseil. Le travail de l’homme consiste à favoriser les processus de croissance que Dieu seul peut opérer : le blé, la famille, l’Eglise, les vertus, des œuvres d’art, etc. Quand il s’agit de travailler dans le champ du Seigneur, le Conseil est indispensable, car l’homme y travaille en aveugle et doit être éclairé d’une lumière surnaturelle. En effet, le royaume de Dieu n’est pas de ce monde, et nous n’avons pas de prise directe avec l’œuvre collective que nous réalisons à son service. Nous avançons à tâtons si Dieu ne fait pas briller la torche du Conseil un petit peu en avant de nous, en éclaireur. Comment s’y prendre ? A quelle vitesse ? Faut-il parler ou se taire ? Agir ou s’arrêter ? Faire confiance à telle personne ou non ? Etc. L’homme travaille prudemment sous l’influence du Conseil de Dieu, et c’est Dieu qui fait croître, ce que l’homme est lui-même incapable de faire. L’œuvre des saints est de faire croître l’Eglise, ce que ce verset illustre parfaitement. Il n’y a pas de croissance de l’Eglise sans affermissement de la foi des membres existants. C’est par un surcroît de foi, c’est-à-dire des nouvelles effusions d’Esprit Saint, que Dieu fait croître son Eglise, car la foi fortifiée par la Force est contagieuse, ce que n’est pas la foi de la Connaissance à elle seule, et le triste

La foi de la Connaissance, encore embryonnaire, est la foi bourgeoise et souvent arrogante. C’est la foi des pharisiens, qui conservent le dépôt, mais sans passer à la troisième étape, celle de la prière véritable. On peut aussi la qualifier de « foi des démons »[3], ceux qui connaissent Jésus (Connaissance) sans l’aimer (Piété). La foi privée de la piété s’étiole et devient dogmatique au pire sens du terme. Elle repousse mêmes les esprits sains. C’est une des tentations permanentes de l’Eglise. Comme le dit saint Paul, notre foi doit grandir au point d’être nourrie des sept dons, et, arrivée à la cinquième étape, on peut dire qu’elle est « fondée, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2, 5). A ce moment-là, le chrétien devient la terreur des démons, alors qu’il en est la risée aux deux premières étapes du parcours, et un début d’inquiétude à la troisième. La foi-Force nous libère de l’esclavage des légions de Satan qui, certes, continuent à nous tourmenter, mais sans nous dominer. Elle nous permet de marcher librement vers Dieu. Ep 3, 12 : « En qui nous avons, par la foi en lui, la liberté de nous approcher de Dieu avec confiance ».

L’Eglise est le peuple des fidèles. Nous pensons que les Associations de Fidèles sont l’œuvre de la Force dans l’Apostolat. Structures distinctes des églises locales, des monastères et des instituts de vie consacrée, elles contiennent des laïcs et des membres du clergé. Nous les appellerons les ‘laïcs’ pour simplifier, c’est-à-dire l’ensemble du peuple (laos) de Dieu. Bien que le mot ‘laïc’ en soit venu à désigner les chrétiens non membres du clergé, il désignait autrefois ce peuple tout entier. On peut dire que les associations de fidèles ont pour rôle fondamental la préservation et la transmission de la Foi, ce que l’on voit traditionellement incarné dans les dames catéchistes. Les hommes de foi doivent associer leurs efforts pour défendre la vérité contre l’influence permanente des mauvaises doctrines. Nous pensons que la doctrine est associée à la Force dans la Foi. Le Code de Droit Canon présente ainsi les laïcs : « Les laïcs auront en grande estime les associations constituées pour les fins spirituelles dont il s’agit au can. 298, spécialement les associations qui se proposent d’animer l’ordre temporel d’esprit chrétien et qui favorisent ainsi grandement l’union intime de la foi et de la vie »[4]. Facette de l’Apostolat, les associations de fidèles propagent la lumière de Dieu dans les ténèbres du monde. Le ‘laos’ est le peuple consacré, ce que n’est pas l’ethnos. Ce ne sont pas les laïcs qui doivent être définis par rapport au clergé, mais le clergé par rapport aux laïcs, qui le précèdent et le fondent. Le clergé plonge ses racines dans le peuple de Dieu tout entier. « Le laïc soit suppléer à tout ce qui manque au clergé séculier (les églises) et aux ordres religieux » (P. Lacordaire). Nous parlons du clergé séculier dans le paragraphe sur les églises, deuxième types d’institutions apostoliques et nous parlons des monastères et des instituts de vie consacrée dans des paragraphes liés respectivement à la Piété et à l’Intelligence. « Les actes qu’exercent les fidèles comme sujet corporatif de la tradition consistent principalement à la garder et à la transmettre. Ils la gardent dans la fidélité, non seulement de la pensée, mais de l’action chrétienne. Ils la transmettent par l’enseignement et l’éducation et par le témoignage ou la profession de foi. Les ‘didascales’ étaient parfois des laïcs »[5].

Les associations de fidèles nous montrent la figure de l’Eglise Epouse de Dieu, par leur fidélité et leur service. Pistos, « fidèle », est employé dans 62 versets du NT. Lc 12, 42 résume la mission des fidèles regroupés en associations : « Et le Seigneur dit : Quel est donc l’économe fidèle et prudent que le maitre établira sur ses gens, pour leur donner la nourriture au temps convenable ? ». La fidélité est la force du lien qui relie les époux l’un à l’autre. 1 Tm 1, 12 fait le lien entre l’Esprit qui fortifie et la vertu de fidélité : « Je rends grâce à celui qui m’a fortifié, à Jésus-Christ notre Seigneur, de ce qu’il m’a jugé fidèle en m’établissant dans le ministère ». Les églises locales doivent travailler étroitement avec les associations de fidèles, et en 1 Tm 5, 16, St Paul semble nous révéler un principe de coopération entre les deux formes d’institutions apostoliques : « Si quelque fidèle, homme (pistos) ou femme (pistos), a des veuves, qu’il les assiste, et que l’Eglise n’en soit point chargée, afin qu’elle puisse assister celles qui sont veritablement veuves ». Les associations de fidèles déchargent les églises de la tâche de prendre soin d’une grande partie des malheurs du monde. Les veuves véritables, dont l’Eglise est la maison, sont celles trop âgées pour se remarier et avoir des enfants. Celles-ci sont chez elles dans les églises, les « maisons des veuves » (Mt 23, 14). A côté des églises locales, d’autres formes d’entraide et de vie communautaires ont vu le jour au cours de l’histoire pour organiser l’action apostolique des chrétiens.

Les associations de fidèles sont avant tout des œuvres de charité dans lesquelles la souffrance est partagée, comme dans l’ensemble d’un corps. Il suffit qu’une partie du corps soit souffrante pour que le corps le soit tout entier. Avec l’aide de Dieu, la souffrance lui est offerte et devient une source d’énergie afin d’accomplir de bonnes œuvres. Comme Jésus a transformé l’eau en vin à Cana, il transforme notre souffrance en puissance par la Force qu’il nous donne. 1 P 4, 19 : « Ainsi, que ceux qui souffrent selon la volonté de Dieu remettent leurs âmes au fidèle Créateur, en faisant ce qui est bien ». En 3 Jn 1, 5, Paul félicite tous les fidèles de l’histoire : « Bien-aimé, tu agis fidèlement dans ce que tu fais pour les frères, et même pour des frères étrangers ». Les églises locales et les associations de fidèles sont toutes les deux des figures de l’Eglise épouse du Christ, mais de façon différente. A l’intérieur des Eglises, les laïcs doivent obéir au clergé, comme la femme doit obéir à son mari à l’intérieur du mariage. Mais en dehors de la maison, quand la femme sort de chez elle pour aller aider les pauvres et faire des œuvres de charité, elle est libre d’agir en suivant la motion de l’esprit. Elle ne demande pas à son mari l’autorisation de le faire, ni comment le faire, pourvu qu’elle fasse ses devoirs d’épouse à la maison. Dans ces œuvres de charité en dehors de la maison, les femmes/laïcs prennent les rennes et le clergé doit leur obéir, car elles ont un charisme particulier pour prendre soin des besoins humains les plus concrets et les plus humbles.

Les Filles de la Charité de saint Vincent de Paul avaient pour modèle les bonnes filles de la campagne, consacrées aux tâches les plus petites, les plus humbles : vider des pots de chambre, apporter des bouillons. « Elles auront pour monastère les chambres des malades et celle ou reste la supérieure. Pour cellule, une chambre de louage. Pour chapelle, l’église paroissiale. Pour cloitre, les rues de la ville. Pour clôture, l’obéissance. Pour grille, la crainte de Dieu. Pour voile, la sainte modestie. Pour profession, la confiance continuelle dans la Providence, l’offrande de tout ce qu’elles ont »[6]. L’épouse doit être zélée, empressée à prendre soin des besoins urgents des hommes en souffrance, de même qu’une maman accourt la nuit au chevet de son enfant malade. Spoude, « empressement », « zèle, effort », est employé dans 12 versets du NT. Il est proche de l’anglais signifiant époux, ‘spouse’. Rm 12, 8 : « et celui qui exhorte à l’exhortation. Que celui qui donne le fasse avec libéralité ; que celui qui préside le fasse avec zèle (spoude) ; que celui qui pratique la miséricorde le fasse avec joie ». Nos vertus, expressions de notre foi, sont manifestées dans nos efforts auprès des nécessiteux. 2 P 1, 5 : « A cause de cela même, faites tous vos efforts (spoude) pour joindre à votre foi la vertu, à la vertu la science ». Le paternalisme des églises est acceptable pourvu que l’espace soit laissé libre à l’initiative individuelle des associations[7]. Les associations de fidèles sont des cellules chrétiennes au cœur du monde qui ‘épousent’ les modes de vie des hommes afin d’être près d’eux[8]. Elles christianisent le monde en profondeur. Il faut du courage pour vivre en chrétien dans le monde.

Le grec laos, « peuple », « monde », est utilisé dans 139 versets du NT. Le laos est le peuple racheté par Jésus sur la Croix. Lc 1, 68 : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple ». C’est ainsi que s’ouvre le Cantique de Zacharie récité tous les matins dans la priere des Laudes. Cette libération s’achève dans la connaissance parfaite de Dieu que réalisera le pardon définitif au septième jour. Lc 1, 77 : « Afin de donner à son peuple la connaissance du salut par le pardon de ses péchés ». La ‘connaissance du salut’ est la connaissance à laquelle conduit le salut, c’est-à-dire la communion. « La vérité nous rendra libre » et les laïcs sont l’humanité travaillée de l’intérieur par la parole de Dieu qui secoue le peuple comme un tremblement de terre. Lc 23, 5 : « Mais ils insistèrent, et dirent : Il soulève (anaseio) le peuple, en enseignant par toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici’ » L’autre emploi d’anaseio, « exciter », « soulever », est en Mc 15, 11 à propos des Juifs qui poussent le peuple à réclamer la mort de Jésus : « Mais les chefs des sacrificateurs excitèrent (anaseio) la foule, afin que Pilate leur relâchât plutôt Barrabas ». Les sacrificateurs sont la figure des évêques dans l’ordre spirituel et des hommes politiques dans l’ordre temporel, c’est-à-dire des meneurs d’hommes qui déclenchent des raz de marée au sein des eaux calmes ou tumultueuses de la masse humaine.

Anaseio est formé de ana « parmi » et de seio, « secouer », « agiter », « faire trembler », employé dans 5 versets et qui a donné le séisme. He 12, 26 : « Lui, dont la voix alors ébranla la terre, et qui maintenant a fait cette promesse : une fois encore j’ébranlerai (seio) non seulement la terre, mais aussi le ciel ». La suite de ce verset nous invite à comprendre que les choses ébranlables ne sont faites que pour un temps, « afin que les choses inébranlables subsistent ». La création telle que nous la connaissons passera et sera changée en une nouvelle terre. Le grand Tsunami du Pacifique eut lieu un 26 décembre, douzième mois de l’année. Le tremblement de terre qui détruisit une partie de la Basilique saint François à Assise eut aussi lieu un 26 du mois, en septembre 1997. L’Ordre franciscain est placé sous le signe de la Force. Ce soir-là, les Vêpres chantaient le Psaume 46 : « Dieu est pour nous un refuge et un fort, un secours toujours offert dans la détresse. Aussi nous ne craignons rien quand la terre bouge, et quand les montagnes basculent au cœur des mers. Les eaux grondent en écumant, elles se soulèvent et les montagnes tremblent. Mais il est un fleuve dont les bras réjouissent la ville de Dieu, la plus sainte des demeures du Très-Haut. Dieu est au milieu d’elle ; elle n’est pas ébranlée. Dieu la secourt dès le point du jour. Des nations ont grondé, des royaumes se sont ébranlés ; il a donné de la voix et la terre a fondu. Le Seigneur, le tout-puissant, est avec nous. Nous avons pour citadelle le Dieu de Jacob ».

Les foules sont terrifiantes pour les autorités en place. On retrouve en Mt 26, 5 une expression de cette peur de la part des Juifs au moment où ils décident d’arrêter et de mettre à mort Jésus : « Mais ils dirent : Que ce ne soit pas pendant la fête, afin qu’il n’y ait pas de tumulte parmi le peuple ». Dans tout le NT, on voit les autorités juives reculer devant les foules christianisées qui menacent de les renverser comme on renverse un obstacle sur le chemin de la foi. Lc 20, 19 : « Les principaux sacrificateurs et les scribes cherchèrent à mettre la main sur lui à l’heure même, mais ils craignirent le peuple. Ils avaient compris que c’était pour eux que Jésus avait dit cette parabole ». Ceux qui empêchent le peuple de recevoir le message du Christ sont les mauvais vignerons que le maitre fera périr quand il reviendra. Jésus révèle au peuple que les pharisiens sont ses ennemis, car ils fomentent de tuer l’héritier, Jésus, lorsqu’il vient prendre possession de son héritage. Cet héritage n’est autre que le peuple de Dieu lui-même, qu’il s’est préparé par l’Ancienne Alliance. Les pharisiens veulent confisquer le peuple et le maintenir esclave de lois devenues obsolètes dont ils se font les gardiens brutaux.

Les tremblements de terre que Dieu envoie ont pour effet de libérer les hommes des anciennes structures qui les tiennent prisonniers. Mt 27, 51 nous rapporte que la terre trembla lorsque Jésus expira sur la croix, mais cela ne fit pas tomber la croix. La croix est le point de stabilité dans une création mouvante. Se mettre au pied du Saint-Sacrement, c’est entrer dans la citadelle de Jacob dont parle le Psaume 46 (Intelligence). L’Intelligence est un don de stabilité et la croix, symbole associée à ce don, est plantée (grec histemi) solidement sur la terre. Elle est l’axe immobile du monde. Les hommes ne doivent pas craindre les secousses libératrices. Le Seigneur des Miracles, au Pérou, donne lieu aux plus grandes processions du continent sud-américain, les 18 et 19 octobre. Les tremblements de terre et les éruptions volcaniques n’ont pas pu détruire ce tableau du Christ en croix peint par un indigène au XVIIe siècle.

Les juifs de Lc 23, 5 ont bien raison : Jésus est venu mettre en branle le plus grand mouvement populaire de l’histoire humaine, et rien ni personne ne pourra s’opposer à la toute-puissance divine répandue sur la terre à la Pentecôte. En Ac 5, 19 (triple Force), un ange vient ouvrir la porte de la prison où les apôtres avaient été mis : « Mais un ange du Seigneur, ayant ouvert pendant la nuit le portes de la prison, le fit sortir, et leur dit ». L’ange les libère en leur rappelant leur mission, en Ac 5, 20 : « Allez, tenez-vous dans le temple, et annoncez au peuple toutes les paroles de cette vie ». On sait que les miracles que Dieu opèrent ont pour effet de nous transformer en apôtres, et non ne nous rendre à notre vie ancienne. Face à cette protection divine, les soldats romains sont complètement impuissants, et ils craignent la foule des chrétiens. Ac 5, 26: « Alors le commandant partit avec les huissiers, et les conduisit sans violence, car ils avaient peur d’être lapidés par le peuple ».

En Ac 5, 35, le sage Gamaliel, docteur de la loi estimé, éclaire l’esprit des autres juifs et leur fournit un critère de discernement qui doit servir aux apôtres de tous les temps : « Puis il leur dit : Hommes israélites, prenez garde à ce que vous allez faire à l’égard de ces gens ». Si l’œuvre n’est pas de Dieu, elle se détruira (cf. Ac 5, 38), « mais si elle est de Dieu, vous ne pourrez pas la détruire. Ne courrez pas le risque d’avoir combattu contre Dieu » (Ac 5, 39). On retrouve dans ce verset 39 la marque de l’Intelligence qui nous fait entrer dans le dessein de Dieu. Ce que Dieu veut, il a par sa Force la puissance de l’accomplir. C’est, il nous semble, le thème de tout ce chapitre 5. Le verset 40 résume la vie des véritables apôtres du Christ, qui n’échapperont pas à la persécution, comme Jésus nous en a prévenus, mais qui seront un jour relâchés par leurs ennemis, des ennemis déjà vaincus par notre Sauveur sur la croix : « Ils se rangèrent à son avis. Et ayant appelé les apôtres, ils les firent battre de verges, ils leur défendirent de parler au nom de Jésus, et ils les relâchèrent ». Le verset 42 de la victoire (Sagesse) nous décrit les apôtres annonçant librement l’Evangile.

Ce chapitre est une illustration de la non-violence chrétienne, qui vient à bout de la violence des soldats. En Ac 5, 26, les apôtres sont conduits sans violence. Le 12 mars 1930, Gandhi entama la ‘marche du sel’, première application de sa doctrine de la non-violence. Après un parcours à pied de 300 km, il arriva le 6 avril au bord de l’océan indien et recueillit dans sa main un peu de sel. Il fut imité par des milliers de disciples. Des dizaines de milliers d’indiens furent alors emprisonnés, puis libérés, y compris le Mahatma. Le vice-roi reconnut son impuissance à imposer la loi britannique sur le sel, analogue à l’impôt de la gabelle sous l’Ancien Régime. Les associations de fidèles sont des mouvements populaires pacifiques dont la mission est de faire tomber les murs de séparation entre les hommes et entre les hommes et Dieu. Ils sont tous des mouvements de libération et font vaciller les structures d’oppression en place. Ces mouvements ne sont chrétiens que s’ils prennent place dans l’Apostolat, c’est-à-dire s’ils servent la cause de Dieu en propageant l’Evangile. En effet, l’histoire humaine est faite de mouvements populaires de toute sorte, mais tous ne sont pas au service de l’homme, bien au contraire.

« Le pouvoir matériel, l’étatisme omnipotent et inquisitorial, la force armée, l’argent-roi, un culte effréné du sexe et des plaisirs matériels, toutes ces fausses valeurs ont été exaltées par les totalitarismes successifs du XXe siècle. Ces systèmes totalitaires se sont tous inspirés du principe utopique et fallacieux de la ‘volonté générale’ chère à Jean-Jacques Rousseau. Ils n’ont fait là que réaliser des contrefaçons du bien commun de la société, tel qu’il a été défini par l’Eglise. Là où le totalitarisme pèche le plus, c’est en prétendant imposer par la force à l’ensemble de l’humanité la mise en œuvre de ces valeurs détournées et de ces idéaux pris en otage. Cependant, les chrétiens savent désormais que cette force totalitaire peut être mise en échec par une résistance spirituelle, qui s’appuie sur ce levain de liberté intérieure qu’est l’Evangile »[9]. La Force nous libère soudainement de l’emprise des tyrans et le Conseil favorise la lente convalescence et la reconstruction qui s’ensuit. « L’effondrement des Etats communistes en 1989 et 1991, survenu brusquement sans effusion de sang, est apparu aux yeux des croyants de l’est comme un de ces moments de grâce inattendus que la Providence divine réserve aux hommes. Et les lendemains lourdement décevants de cette libération ne font que manifester la persistance des pesanteurs humaines et des forces maléfiques face à la grâce de Dieu. Mais ces dernières tentatives de l’esprit pervers de ce monde n’enlèvent rien à la formidable puissance salvatrice de l’amour divin »[10]. On reconnait l’alliance de la soudaineté et de la lenteur qui est celle de la Force et du Conseil.

Denis Lensel évoque les bêtes apocalyptiques d’Ap 13. La première est séduisante, comme tous les démagogues (« et toute la terre était dans l’admiration derrière la bête » Ap 13, 3). La deuxième, au service de la première, est industrieuse. Elle exerce l’autorité au nom de la première et exécute ses plans. Ap 13, 13: « Elle opérait de grands prodiges, même jusqu’à faire descendre du feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes ». Dans l’Apostolat, les associations de fidèles luttent contre la bête de la mer. Elles transmettent la doctrine chrétienne là où la bête « profère des paroles arrogantes et des blasphèmes » (Ap 13, 5). Elles organisent des groupes de prière puissants (les diverses Confréries) qui affaiblissent le pouvoir de la bête, comme ce fut le cas en Pologne dès le début du pontificat de Jean-Paul II. Certes, la bête a l’autorité de « faire la guerre aux saints et de les vaincre » (Ap 13, 7), mais cette victoire est apparente et temporaire. Le sang des martyrs est la semence de chrétiens disait Tertullien. Il irrigue toute l’Eglise. On peut dire que le plus grand mouvement de fidèles est celui formé par les martyrs de toutes les époques. Ils meurent au milieu du monde en témoignant de leur foi. C’est à une des nouvelles communautés que le pape Jean-Paul II a confié le mémorial des témoins de la foi au XXe siècle, le siècle des martyrs, dans la Basilique saint Barthélemy sur l’ile tibicine, à Rome, la Communauté Sant ’Egidio. « Comme beaucoup d’autres, la Communauté Sant ‘Egidio vit le jour grâce à l’initiative d’un jeune laïc, Andrea Riccardi, alors âgé de moins de vingt ans. Il organisa un groupe de jeunes étudiants comme lui pour écouter et mettre en pratique le message évangélique. En puisant leur inspiration initiale dans l’exemple des premières communautés chrétiennes des Actes des Apôtres et de François d’Assise, ils se rendirent très vite dans les bas-quartiers de Rome, alors peuplés de pauvres, et créèrent, pour les enfants, une école pour l’après-midi dont le nom était ‘Scuola Popolare’ – école populaire – et est aujourd’hui devenu Ecole de la Paix »[11]. Andrea Riccardi, professeur d’histoire à Rome, est l’auteur de Ils sont morts pour leur foi, La persécution des chrétiens au XX siècle[12] ainsi que du Livre noir de la condition des chrétiens dans le monde, avec d’autres collaborateurs[13].

L’essor souvent spectaculaire des communautés nouvelles est lui-même un miracle. Elles sont souvent l’œuvre de personnes ordinaires, elles-mêmes prises dans une dynamique qui les dépasse. « Un mouvement n’est pas simplement le résultat d’une décision prise par des personnes, déterminées à ‘faire quelque chose’ pour l’Eglise ou pour les besoins de l’époque. Il y a un autre dynamisme à l’œuvre. Comme beaucoup l’ont reconnu, et en particulier les papes Jean-Paul II et Benoit XVI, les mouvements sont indéniablement l’œuvre de la grâce. Ils sont une œuvre de l’Esprit Saint agissant dans l’Eglise »[14]. L’humanité blessée attend sous le portique le « mouvement de l’eau » que l’Esprit guérisseur opère. Kinesis, « mouvement », est employé dans le seul verset Jn 5, 3 : « Sous ces portiques étaient couchés en grand nombre des malades, des aveugles, des boiteux, des paralytiques ; qui attendaient le mouvement (kinesis) de l’eau ». La biche de Saint Gilles (Sant ‘Egidio) l’ermite du Gard vient se réfugier auprès de son maitre, extenuée par la poursuite du chasseur, comme tous les persécutés trouvent refuge auprès du Saint-Sacrement. La flèche du chasseur entre alors dans la main du saint et y crée une blessure qui ne guérira pas, et d’où découlent toutes les grâces. Les mains des ouvriers du Royaume prennent soin des malades dans l’humilité des tâches les plus concrètes. Ils donnent à voir ainsi la sponsalité de l’Eglise. Dans le mariage, l’homme et la femme se donnent la main. Ils se mettent au service l’un de l’autre dans tous les aspects de la vie.

Les associations de fidèles sont le plus souvent des initiatives de laïcs, mariés ou célibataires. En elles la mission des femmes se déploie depuis les premiers temps de l’Eglise. Sainte Lydie est souvent présentée comme modèle des femmes chrétiennes, et des laïcs en général. Après son baptême, elle demande avec insistance aux apôtres de venir demeurer chez elle, ce qu’ils font en Ac 16, 40 : « Quand ils furent sortis de la prison, ils entrèrent chez Lydie, et, après avoir vu et exhorté les frères, ils partirent ». De même, les associations de fidèles sont des structures ou maisons établies en prédominance par des laïcs, auxquels se joignent des clercs. Les églises sont des structures apostoliques établies par des clercs auxquelles se joignent des laïcs. Les laïcs sont cachés dans les églises locales mais plus visibles dans les associations de fidèles. De la même façon, Marie est très discrète pendant le ministère public de Jésus, et très présente depuis la Pâques, son Ascension et la Pentecôte. La femme d’Ap 12 écrase la tête du dragon, et toutes les femmes depuis sont à la tête du combat contre les forces du mal. Toutes les pieuses confréries et tiers-ordres de l’histoire chrétienne sont des armées engagées dans le combat spirituel à la suite de Marie.

Les laïcs sont dotés des pouvoirs que l’on appelle les charismes, ou ‘dons’ de l’Esprit. Ils sont décrits dans le chapitre 12 de 1 Cor. Le sujet est introduit dès le premier verset : « Pour ce qui concerne les dons spirituels, je ne veux pas, frères, que vous soyez dans l’ignorance ». Charisma est employé dans 17 versets du NT. 1 Co 12, 4 : « Il y a diversité de dons mais le même Esprit », puis 1 Co 12, 5 : « diversité de ministères, mais le même Seigneur » et enfin 1 Cor 12, 6 : « Diversité d’opérations mais le même Dieu qui opère tout en tous ». Paul est remonté de la Piété, « l’Esprit », à la Crainte, « Dieu », en passant par la Connaissance, « le Seigneur ». 1 Co 12, 28 : « Et Dieu a établi dans l’Eglise premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmes des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont les dons de guérir, de secourir, de gouverner, de parler diverses langues ».

Le cercle que les associations de fidèles forment autour de Marie rappelle la couronne de douze étoiles sur la tête de la femme d’Ap 12, 1 : « Un grand signe apparut dans le ciel : une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze Etoiles sur sa tête ». Couronne se dit stephanos en grec, qui est également le nom du premier diacre, Etienne, dont la fête est le 26 décembre et dont l’Eglise à Paris, St Etienne du Mont, est dans le Ve arrondissement, près du Panthéon. C’est dans cette église que reposent les reliques de sainte Geneviève, la vierge patronnesse de Paris dont la Force surnaturelle a chassé les barbares, au Ve siècle. Jn 19, 5 : « Jésus sortit donc, portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. Et Pilate leur dit : voici l’homme ». Le Christ-Roi est un roi blessé. La couronne est donnée à ceux qui ont supporté l’épreuve de la souffrance au nom du Christ. Jc 1, 12 : « Heureux l’homme qui supporte patiemment la tentation ; car, après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie, que le Seigneur a promise à ceux qui l’aiment ». Geneviève Micheli, veuve à 27 ans avec trois enfants en bas-ages, écrit ces grandes paroles le lendemain de la mort de son mari, apres une nuit d’agonie : « Nuit passée à prier toujours dans le silence. Et le matin, il me semble qu’à force d’angoisse, de défaillances, de détresse, la paix était entrée dans mon cœur et je savais de façon certaine que Dieu m’aidait ». Et plus loin : « Maintenant je pouvais m’en aller vers Genève, seule. Dieu avait vaincu la mort, il n’y avait plus de terreur ni d’angoisse, il n’y avait que le grand amour de Dieu ». La Force rend l’amour plus fort que la mort. C’est le thème dominant de la cinquième période de l’année liturgique, le temps pascal.

Les associations de fidèles sont des lieux privilégiés d’œcuménisme. Tous les chrétiens sont unis dans le même effort apostolique.

NOTES

[1] Sa fête est le 26e jour du douzième mois, et il est le premier martyr chrétien. Voir plus loin notre méditation sur le grec stephanos, « couronne ».

[2] Penta signifie cinq en grec.

[3] Fabrice HADJADJ. La foi des démons : ou l’athéisme dépassé. Salvatore, 2009.

[4] Code de Droit Canon. Canon 397.

[5] Yves CONGAR. Jalons pour une théologie du Laïcat. Cerf, 1953

[6] Saint Vincent de Paul.

[7] Loi de 1905 sur les associations.

[8] Madeleine Delbrel à Ivry.

[9] Denis LENSEL. Le Levain de la Liberté. Les totalitarismes et l’Eglise au XXe siècle. Régnier, 1996.

[10] Op. cit. p. 26.

[11] Julian PORTEOUS. L’essor des communautés nouvelles dans le souffle de Vatican II. Editions de l’Emmanuel, 2012.

[12] Plon 1999.

[13] Dir. Jean-Michel di FALCO, Timothy RADCLIFFE, Andrea RICCARDI. XO Editions, Paris, 2014.

[14] Op. cit. p. 18.