5. Eleutheros « libre ». Les Peuples

Mais la Jérusalem d’en haut est libre, c’est notre mère » (Ga 4, 16).

Elteutheros, « libre », « exempt, affranchi », est employé dans 23 versets du NT. Il vient peut-être de erchomai, « aller », « venir », « se rendre », « arriver », utilisé plus de 600 fois dans le NT. La personne libre peut d’aller et venir, contrairement à l’esclave dont les mouvements sont contraints. Jn 8, 33 : « Ils lui répondirent : Nous sommes la postérité d’Abraham, et nous ne fûmes jamais esclaves de personne ; comment dis-tu : Vous deviendrez libres ? ». Les Juifs sont étonnés de s’entendre dire que « la vérité vous affranchira » au verset précédant car ils se considèrent déjà libres. Ils ne semblent plus conscients de ce que la tradition appelle l’esclavage du péché, et qui se décline en trois esclavage : celui de Satan, celui de la chair et celui du monde. Nous voyons un lien entre ces trois esclavages et les dons de Connaissance, Piété et Intelligence respectivement. La liberté finale sera acquise pour l’homme à la fin des temps, c’est dire au huitième jour, dans la nouvelle création. Jn 8, 36: « Si donc le Fils vous affranchit, vous serez réellement libres ». Cet affranchissement est obtenu pour nous par Jésus sur la Croix. L’esclavage du péché ne nous empêche pas d’agir dans le monde, bien que notre action soit toujours entachée de faiblesse et d’échec. Mais il nous empêche d’œuvrer dans et pour le Royaume des Cieux au service de notre Seigneur Jésus-Christ. La Force de Dieu libère nos forces et nous rend serviteurs du Christ. 1 Co 9, 19 : « Car, bien que je sois libre à l’égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous, afin de gagner le plus grand nombre ».

L’épître aux Galates est la quatrième de la première série de sept épîtres, et donc placée sous le signe de l’Intelligence, et c’est dans le quatrième chapitre de cette épître que Paul contraste la liberté et l’esclavage. Notre sacrifice sur la croix (Intelligence), nous libère du monde et nous introduit dans le royaume ; il nous libère de Satan et nous greffe au Christ. Il nous sort de l’esclavage du péché et nous fait entrer dans l’esclavage de la grâce, car la grâce nous ‘tient’ comme Dieu nous tient, et elle nous fait accomplir les œuvres du salut. Elle nous ‘saisit’ comme Paul a été saisi et fait serviteur du Christ. Cet esclavage est librement consenti sur la Croix. Il est l’entrée dans une vie nouvelle dans laquelle nous désirons recevoir nos ordres du Seigneur Jésus-Christ. Nous sommes les enfants de Marie, qui elle aussi a donné sa vie au Seigneur par son Fiat. Ga 4, 31 : « C’est pourquoi, frères, nous ne sommes pas enfants de l’esclave, mais de la femme libre », Marie. La liberté chrétienne est ordonnée à la volonté de Dieu, de même que la Force est ordonnée à l’Intelligence. La liberté véritable est puissance d’action en vue du bien. La liberté des enfants de Dieu, eleutheros, permet au Corps du Christ qu’est l’Eglise d’accomplir la volonté de Dieu, quel que soit l’état de vie de ses membres aux yeux du monde. 1 Co 12, 13 : « Nous avons tous, en effet, été baptisés dans un seul Esprit, pour former un seul corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit libres, et nous avons tous été abreuvé d’un seul Esprit ». Ce verset est une merveilleuse description de l’Eglise Corps du Christ, métaphore associée au don de Force, comme d’ailleurs le thème du corps (soma).

La liberté chrétienne est libération de l’esclavage du péché dans lequel nous sommes tombés en détournant notre visage de Dieu par désobéissance. Les lois que Dieu nous a données depuis le péché sont des effets de sa miséricorde car elles ont pour finalité de nous protéger des conséquences du péché et d’en limiter les dégâts. Apres la venue de son Fils et le don du Saint-Esprit qui s’ensuit, les anciennes lois sont accomplies : elles se révèlent à nous comme des préfigurations de l’œuvre de l’Esprit, le Paraclet ou consolateur, qui se ‘tenait’ derrière les lois dont il est l’essence et qu’il a forgées, comme un corps vivant. Après la descente de l’Esprit sur toute chair à la Pentecôte, c’est la loi vivante de Dieu qui s’incarne en l’homme et lui donne, de l’intérieur, les limites de la droiture. L’Esprit devient notre protection contre le péché et ses liens. La loi est intériorisée. Dès lors, l’homme peut contenir en lui-même sa propre police, son propre ‘Etat’. Nous trouvons tout cela chez saint Paul. La loi, nomos, est contrastée avec l’Esprit, la nouvelle loi. Les deux exercent sur l’homme une contrainte, en limitant ses actions, pour son propre bien. Ga 3, 12 : « Or, la loi (nomos) ne procède pas de la foi, mais elle dit : Celui qui mettra ces choses en pratique vivra par elles ». Sous le règne du péché, la loi nous maintient en vie, en nous éclairant sur le bien et le mal.

Le cinquième livre de la Torah est le Deutéronome. Il contient la doctrine confiée à Israël. L’hébreu choq, « loi », est utilisé dans 124 versets de l’AT, dont 21 dans le Deutéronome. Dt 4, 1 : « Maintenant, Israël, écoute les lois et les ordonnances que je vous enseigne. Mettez-les en pratique, afin que vous viviez, et que vous entriez en possession du pays que vous donne l’Eternel, le Dieu de vos pères ». C’est par le Conseil que l’on applique les lois, dans tous les cas pratiques que la vie présente, ce que le livre de Josué illustre. Le combat de la conquête doit être mené selon les lois divines. Dans presque toutes les occurrences de choq dans le Deutéronome, le verset exhorte le peuple d’Israël à mettre en pratique les lois que Dieu lui a révélées. C’est en réalité la même formule répétée 17 fois, dont neuf dans un verset dont la numérotation correspond à la Force : Dt 4, 5, Dt 4, 40, Dt 5, 1, Dt 5, 31, Dt 12, 1, Dt 16, 12, Dt 17, 19, Dt 26, 16, Dt 26, 17. Le dernier verset est Dt 27, 10 : « Tu obéiras à la voix l’Eternel, ton Dieu, et tu mettras en pratique ses commandements et ses lois que je te prescris aujourd’hui ». Dans Job 26, 10, choq est traduit par ‘limite’ : « Il a tracé un cercle à la surface des eaux, comme limite entre la lumière et les ténèbres ».

Les lois sont les cercles qui limitent l’action humaine. Il en est de même de nos capacités naturelles, qui sont toujours expérimentées comme limitées. Seul Dieu peut nous faire sortir des limites de la loi en nous soumettant à une nouvelle loi, l’Esprit Saint. Nomos est employé dans 156 versets du NT. La première occurrence est en Mt 5, 17 : « Ne croyez pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir ». Le don de la loi est une préfiguration de la Pentecôte, qui nous donne ‘l’Esprit’ de la loi. En attendant ce don, les hommes en reçoivent la lettre. Mt 5, 18 : « Car, je vous dis en vérité, tant que le ciel est la terre ne passeront point, il ne disparaitra pas de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé ». La loi nous sera nécessaire tant que règnera le péché, c’est-à-dire jusqu’à l’avènement de la Terre et des Cieux nouveaux.

Il est un domaine de l’histoire humaine dans laquelle la liberté est une préoccupation permanente, celui des Peuples, œuvre du don de Force dans la Civilisation. Les hymnes patriotiques chantent la liberté, dans une histoire souvent très violente dans laquelle les peuples n’ont cessé de s’asservir les uns les autres, de la plus petite tribu à la grande nation. Les peuples comme réalité divinement ordonnée et protégée sont appelées à lutter contre l’esclavage. Ils prennent conscience d’eux-mêmes dans ce combat qui fait leur unité. La France a pris conscience d’elle-même comme nation durant la Guerre de Cent Ans. Sainte Jeanne d’Arc est l’une des patronnes de la France car elle a été l’instrument providentiel envoyé par Dieu pour sauver le Royaume de France. Tous les peuples ont leur sauveur. L’histoire de chaque peuple est une histoire sainte en miniature, à commencer par le peuple juif, uni et fortifié par l’épreuve de l’exil. Les thèmes de la servitude et de la liberté sont les thèmes dominants des trois grands livres prophétiques de l’AT, Esaïe (Force), Jérémie (Conseil) et Ezéchiel (Sagesse). L’hébreu gowy, « nations, peuples, gentils, espèce », est employé dans 511 versets de l’AT dont 224 fois dans ces trois livres combinés, 58 fois dans les Psaumes et 41 fois dans le Deutéronome. Le septième emploi de gowy dans l’AT, en Gn 12, 2, résume l’essence de l’idée de peuple ou nation : « Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai ; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction ».

La bénédiction est un thème lié aux sacramentaux. Un peuple est un groupe d’homme recevant de Dieu une bénédiction collective, signe de la faveur de Dieu. Ils sont des entités collectives établies et maintenues par Dieu pour jouer un rôle bénéfique au sein de l’humanité entière. Ils doivent être ‘source de bénédiction’, c’est-à-dire transmettre la bénédiction divine qu’ils ont eux-mêmes reçue. Le modèle de l’Eglise Peuple de Dieu se charge du sens et de la mission ancestraux attachés à la notion de peuple dans la Bible et que l’on voit définie dès le début de la Genèse. Cet idéal d’un ‘concert de nations’ œuvrant les unes avec les autres dans le respect des libertés de chacune est l’un des dynamismes de l’histoire universelle. Dans le règne du péché consécutif à la chute originelle, les nations naissent rebelles à Dieu et en guerre les unes contre les autres. Elles sont aux mains des puissances mauvaises et elles doivent être sanctifiées les unes après les autres. Elles constituent pour le peuple élu d’Israël un milieu hostile qui risque sans cesse de l’étouffer. L’histoire du peuple d’Israël est celle de la lutte pour sa survie. Les juifs forment un petit peuple faible aux yeux des armées humaines, mais fort de la Force de Dieu. Celui-ci leur a confié le trésor de la première alliance et de la loi.

Dieu se sert des plus petits pour accomplir les plus grandes missions ainsi que l’histoire extraordinaire de Jeanne d’Arc le montre. Voici la promesse faite par l’Eternel au peuple juif, en Lv 26, 12 : « Je marcherai au milieu de vous, je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple » L’Eternel est le libérateur et protecteur du peuple élu et de tous les peuples à leur suite. Lv 26, 13 : « Je suis l’Eternel, votre Dieu, qui vous a fait sortir du pays d’Egypte, qui vous a tirés de la servitude ; j’ai brisé les liens de votre joug, et je vous ai fait marcher la tête levée ». La condition de cette libération est la justice, œuvre de la Piété (Lévitique), par laquelle l’homme ‘écoute’ et ‘met en pratique les commandements de Dieu’. L’exercice de la Force est lié à l’exercice de la Piété. La prière de l’homme monte (Piété) et la grâce de Dieu descend (Force) dans le cercle vertueux de la liturgie. L’unité (Force) du peuple de Dieu dépend de cette union dans la fidélité à l’alliance avec l’Eternel. La désunion est une conséquence de l’infidélité. Lc 26, 33 : « Je vous disperserai parmi les nations et je tirerai l’épée après vous. Votre pays sera dévasté et vos villes seront désertes ».

La colonisation par les juifs de la terre et des peuples de Canaan que le Deutéronome (Force), le livre de Josué (Conseil) et le livre des Juges (Sagesse) nous décrivent est une préfiguration des grandes missions évangélisatrices des XIXe (Force), XXe (Conseil) et XXIe (Sagesse) siècles de la part des nations chrétiennes. Dt 9, 5 : « Non, ce n’est point à cause de ta justice et de la droiture de ton cœur que tu entres en possession de leur pays ; mais c’est à cause de la méchanceté de ces nations (gowy) que l’Eternel, ton Dieu, les chasse devant toi, et c’est pour confirmer la parole que l’Eternel a juré à tes pères, à Abraham, à Isaac et a Jacob ». La ‘méchanceté’ de ces nations est une conséquence de leur coupure d’avec le Dieu vivant et de leurs cultes païens. Les religions naturelles préparent mais n’accomplissent pas l’alliance avec Dieu que les religions révélées établissent. La possession de la terre des nations par le peuple de Dieu, c’est-à-dire l’Eglise, n’est pas une possession temporelle mais une influence spirituelle. La vague des colonisations militaires est repartie[1], mais la vague de la mission continue à se répandre et à s’étendre. La mission de l’Eglise, comme celle du peuple élu en terre promise, a pour tâche de remplacer les cultes locaux par le culte du Dieu unique et transcendant. Dt 12, 2 : « Vous détruirez tous les lieux où les nations que vous allez chasser servent leurs dieux, sur les hautes montagnes, sur les collines, et sous tout arbre vert ». Par la Force, la présence de Dieu prend possession de l’espace et le transforme en lieu saint.

Les peuples tels que nous les présentons ici sont avant tout caractérisés par la liberté de culte, et l’idéal démocratique est d’abord une défense de la tolérance religieuse. La liberté d’un peuple consiste dans la possibilité d’être sanctifié par l’Esprit-Saint et de devenir véritablement un ‘peuple saint’. Dt 26, 19 (triple Force): « Afin qu’il te donne sur toutes les nations qu’il a créés la supériorité en gloire, en renom et en magnificence, et afin que tu sois un peuple saint pour l’Eternel, ton Dieu, comme il l’a dit ». Es 14, 25 énonce le dessein de Dieu, ‘l’Eternel des armées’, d’étendre son règne sur toutes les nations, par l’intermédiaire de peuples-serviteurs : « Je briserai l’Assyrien dans mon pays, je foulerai aux pieds sur mes montagnes ; et son joug leur sera ôté, et son fardeau sera ôté de leurs épaules ». La libération de l’esclavage de Satan et de ses légions est l’œuvre de la Force de Dieu. Il est « Celui qui dans sa fureur frappait les peuples, par des coups sans relâche, celui qui dans sa colère subjuguait les nations » (Es 15, 6). La victoire finale (Sagesse de ce verset 14) est obtenue par la Force. Es 14, 5 : « L’Eternel a brisé le bâton des méchants, la verge des dominateurs ». Le combat des peuples pour leur liberté est l’image visible de la lutte ancestrale contre l’esclavage spirituel à l’échelle collective. Des peuples entiers peuvent être ‘possédés’ par les hiérarchies démoniaques. Les peuples libres et saints sont soutenus par la main puissante de Dieu. Es 14, 26 : « Voilà la résolution prise contre toute la terre, voilà la main étendue sur toutes les nations ». Ils deviennent eux-mêmes une manifestation de la puissance de Dieu. Es 26, 15 : « Multiplie le peuple ô Eternel ! Multiplie le peuple, manifeste ta gloire ; recule les limites du pays ». L’histoire universelle est celle de l’extension de la « terre sainte » jusqu’aux extrémités de la terre. Le « Peuple de Dieu », l’Eglise, est fait d’une multiplicité de peuples saints qui sacralisent par leur culte l’espace qui leur est confié, acquis par des victoires providentielles, œuvre de la bonne providence, et non de la providence diabolique, car les forces du mal soutiennent les tyrans et font réussir leurs entreprise de mort, pour un temps seulement. Jérusalem, cœur de la Terre Sainte, est le foyer d’évangélisation du monde. Ez 5, 5 : « Ainsi parle le Seigneur, l’Eternel : C’est là cette Jérusalem que j’avais placée au milieu des nations et des pays d’alentour ».

On retrouve la figure des laïcs (Force) au cœur du monde. La mission chrétienne est consolidée lorsque les chefs d’un peuple donné se sont convertis. Les persécutions des trois premiers siècles du christianisme ont pris fin avec la conversion de l’empereur Constantin et la foi a pu être proclamée librement. Archon, « chef, prince, magistrat », est employé dans 36 versets du NT. Jn 7, 26 : « Et voici, il parle librement, et ils ne lui disent rien ! Est-ce que vraiment les chefs auraient reconnu le Christ ? ». La conversion des chefs n’est jamais définitivement acquise et la démocratie est un combat incessant contre la ‘démonocratie’, c’est-à-dire le règne des démons. Toujours, les démons s’activent pour étendre la puissance de leur chef, Belzébul, « prince (archon) des démons (daimonion) » (Mt 12, 24), sur le peuple (demos), c’est-à-dire sur un groupe d’hommes rassemblés dans un lieu public. Demos est employé dans 4 versets du NT tous reliés à la Force. Le peuple est l’auditoire d’un tribun. Ac 19, 30 : « Paul voulait se présenter devant le peuple, mais les disciples l’en empêchèrent ». Les apôtres doivent reprendre possession de l’attention du peuple, ce peuple qui écoute. Leur voix doit remplacer celle des démons, afin que les peuples de la terre suivent la voix de leur maitre véritable, Jésus-Christ. Jn 10, 5 : « Elles (les brebis) ne suivront point un étranger ; mais elles fuiront loin de lui, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers »

Le Père Michel Sinoir cite Jean-Paul II sur la nécessité de parler de la réalité de l’emprise démoniaque : « Les paroles impressionnantes de l’Apôtre Jean : ‘Le monde entier est sous le pouvoir du mauvais’ (1 J 5, 19), font aussi allusion à la présence de Satan dans l’histoire de l’humanité s’éloignant de Dieu »[2]. Jésus lui-même expose à ses disciples cette terrible réalité cachée, en Mt 20, 25 : « Jésus les appela, et dit : vous savez que les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les asservissent ». Au verset suivant, placé sous le signe de la Force, Jésus énonce la loi du service au sein de l’Eglise, Peuple de Dieu : « Il n’en sera pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur » (Mt 20, 26). Les tyrans se font servir par les hommes qu’ils réduisent en esclavage. La véritable démocratie doit être le régime de tolérance religieuse qui laisse la liberté aux hommes de servir Dieu. Satan cherche à se rendre maitre des peuples et pousse leurs dirigeants à l’idolâtrie et à l’impiété. Ceux-ci deviennent alors eux-mêmes les ennemis du culte véritable que Jésus-Christ est venu instaurer. Dans le chapitre 26 des Actes, on voit Paul, l’ancien persécuteur devenu apôtre du Christ, prêcher auprès du roi Agrippa. Ce chapitre culmine au verset 28 : « Et Agrippa dit à Paul : tu vas bientôt me persuader de devenir chrétien ! ». C’est très exactement ce que Paul cherche à faire, non seulement dans ce verset, mais dans tout le livre des Actes, tendu vers la rencontre du prince des apôtres avec l’Empereur de Rome, le chef temporel suprême. Ac 26, 29 : « Paul répondit : Que ce soit bientôt ou que ce soit tard, plaise à Dieu que non seulement toi, mais encore tous ceux qui m’écoutant aujourd’hui, vous deveniez tels que je suis, à l’exception de ces liens ! ».

Paul travaille à la conversion du peuple de Rome, afin que, de persécuteur, il se fasse, comme lui, apôtre du Christ. La conversion de Paul s’est produite par une vision foudroyante et laquelle il ne peut pas résister. Ac 26, 19 (triple Force) : « En conséquence, roi Agrippa, je n’ai point résisté à la vision céleste ». De la même façon, la conversion des peuples est toujours un miracle. Elle est préparée par le travail missionnaire, mais l’ouverture des esprits à la présence du Christ est l’œuvre de Dieu lui-même, non de l’éloquence des hommes[3]. Par la lecture des Ecritures dans leurs langues propres, les peuples de la terre pénètrent avec l’aide de Dieu dans l’intelligence de l’Evangile et le reçoivent véritablement. Les peuples de la terre sont des ‘esprits’ à évangéliser, comme l’Ethiopien de Ac 8 qui invite Philippe à monter dans son char et à le guider dans sa lecture du livre d’Esaïe. Cette pénétration suppose une transformation (metanoia) de l’esprit semblable à celle des théologiens eux-mêmes. L’Evangile est toujours incorporé dans et médiatisé par un peuple particulier. En retour, il apporte aux peuples une lumière par laquelle elles portent un jugement sur eux-mêmes et modifient graduellement leur conduite[4}.

Les pratiques culturelles sont une extension des pratiques cultuelles et la notion de culte est au cœur de l’identité populaire. Les éléments distinctifs des peuples sont des objets et des pratiques qui s’apparent aux Sacramentaux (Force) : des hymnes nationaux (prières de bénédiction), des drapeaux, des rituels funéraires, des rituels initiatiques et éducatifs, des processions et des fêtes, des reliques de grands hommes, des statues, etc…Une nation est un projet culturel[5], et, en amont, cultuel. Les peuples sont des communautés imaginaires, car les membres ne se connaissaient pas les uns les autres, mais se sentent unis dans un même esprit[6]. La dynamique de l’évangélisation chrétienne est de remplacer les cultes locaux par le culte du dieu transcendant. Ces cultes locaux sont idolâtres, car ils prennent l’idole, ou image, pour la réalité ultime, alors que l’image, ou icône, a pour fonction de pointer vers une réalité autre qu’elle-même. De nos jours, les idées ou idéologies remplacent les idoles des peuples anciens, mais le mécanisme de l’idolâtrie est toujours le même. Les intellectuels sont les nouveaux prêtres des nations païennes et l’on comprend la méfiance traditionnelle de l’Eglise envers l’or des grecs.

Le grand pape et philosophe polonais Jean-Paul II a rappelé à l’Eglise que la culture de chaque peuple est « sacrée et digne de respect »[7]. « L’Evangile est l’irruption de Dieu dans l’histoire. Ce fait divin transcende toute civilisation et toute culture, et est au cœur du dynamisme de l’inculturation. C’est un leitmotiv de l’enseignement de Jean-Paul II, tout au long de ses voyages apostoliques, comme aussi, lors de ses rencontres avec le Conseil Pontifical de la Culture, par exemple celle du 13 janvier 1986. « Le Synode des évêques nous y a tous engagés avec ardeur en situant décidément l’inculturation au cœur de la mission de l’Eglise dans le monde : ‘L’inculturation’ est autre chose qu’une simple adaptation extérieure : elle signifie une intime transformation des authentiques valeurs culturelles par l’intégration dans le christianisme et l’enracinement du christianisme dans les cultures humaines variées »[8]. L’Evangile s’incarne dans des cultures comme dans des corps (Force) dont il devient l’esprit intérieur, l’ethos. La culture est le mode de vie d’un peuple particulier, sa manière d’être. « Si le Christ, par la rédemption, a accompli l’œuvre du salut de tout homme et de tout homme et de tout l’homme, il a sauvé aussi la culture humaine, cette manifestation fondamentale de l’homme comme individu, comme communauté, comme peuple, comme nation (…) »[9]. L’anthropologie adéquate chrétienne repose sur une vision de l’homme « créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme une personne libre et responsable, appelée à vivre comme Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, dans une communion de personnes. C’est l’ethos originel, sa manière d’être, telle qu’elle est voulue par le Créateur dès l’origine. Ce que la grâce opère au niveau personnel, elle l’opère également au niveau collectif de tout un peuple. La grâce ne cesse de purifier et d’élever la moralité des peuples »[10]. Ethos, « mœurs », est employé dans un seul verset du NT, en 1 Co 15, 33 : « Ne vous y trompez pas : les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs (ethos) ». Seules les cultures avec des valeurs communes peuvent se mélanger harmonieusement et vivre ensemble dans la concorde.

Ethnos est employé dans 151 versets du NT. Il désigne souvent les païens, c’est-à-dire les non-Juifs, ceux qui n’ont pas reçu la loi de Moise et ne sont donc par dignes d’approcher Dieu. Ils ne sont pas purs et les Juifs ne doivent pas se mélanger avec eux. Mt 10, 5 : « Ce sont les douze que Jésus envoya, après leur avoir donné les instructions suivantes : N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ». Ce que Jésus le missionnaire auprès des païens peut faire, il enjoint ses disciples de ne pas encore le faire. Les apôtres devront attendre de recevoir l’Esprit Saint, car la rencontre sera violente et les persécutions insupportables sans une aide surnaturelle. Les Romains ont été le bras armé des Juifs dans l’exécution de Jésus qu’ils leur ont livré. Mt 20, 19 : « Et ils le livreront aux païens (ethnos), pour qu’ils se moquent de lui, le battent de verge, et le crucifient ; et le troisième jour il ressuscitera ». Daniel dans la fosse aux lions est l’image du Christ jeté en pâture aux soldats romains. La Pentecôte se produit à Jérusalem, carrefour de rassemblement des peuples de la terre. Ac 2, 5 : « Or, il y avait en séjour à Jérusalem des Juifs, hommes pieux, de toutes les nations (ethnos) qui sont sous le ciel ».

Près du tiers des emplois d’ethnos se trouvent dans le livre des Actes, car les apôtres y sont envoyés évangéliser les païens. La numérotation de plusieurs versets correspond à la Force. Le verset que nous venons de citer montre également la distinction entre les peuples (Force) et les religions (Conseil). Le Conseil fait se réunir dans un groupe religieux des hommes en provenance de peuples différents. La cohésion interne des peuples est l’œuvre de la Force, celle des religions l’oeuvre du Conseil. En quoi la Force soude-t-elle les groupes ethniques ? Les peuples sont unis par les liens du sang et sont dilués par des mariages mixtes, c’est-à-dire en dehors de leur groupe ethnique. Haima, « sang », est employé dans 91 versets du NT. Le sang de Jésus est le sang de l’alliance. Il coule dans l’Eglise Corps du Christ et Peuple de Dieu. Mt 26, 28 : « Car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui est répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés ». Le sang contient l’énergie du corps. Satan nous vampirise. Jésus-Christ notre Sauveur met fin à cette hémorragie. Mc 5, 29 : « Au même instant la perte de sang s’arrêta, et elle sentit dans son corps qu’elle était guérie de son mal ». Il nous transfuse de son sang, c’est-à-dire de la vie de l’Esprit entrée en nous. En Jn 6, 54, Jésus est parfaitement clair sur le lien entre son sang et la vie éternelle déjà commencée en nous : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour ». L’Esprit Saint rétablit l’unité originelle du genre humain et le réforme de telle sorte qu’il soit un corps unique, irrigué d’une même substance de vie. Ac 17, 26 : « Il (le Dieu Créateur) a fait que tous les hommes, sortis d’un seul sang, habitassent sur toute la surface de la terre, ayant déterminé la durée des temps et les bornes de leur demeure ».

La diversité des peuples de la terre ne contredit pas l’unité invisible du Peuple de Dieu, c’est-à-dire de l’Eglise épouse du Christ. La solidité du lien de l’alliance est testée par le sacrifice de soi que les deux membres font l’un pour l’autre. He 12, 4 : « Vous n’avez pas résisté jusqu’au sang, en luttant contre le péché ». Il y a dans la vie chrétienne intensification et non apaisement du combat spirituel. On peut dire que l’adversaire de l’homme, le tentateur, nous ‘pousse à bout’. Il teste notre foi jusqu’à l’extrême limite de la mort. La rencontre de la foi et de la mort fortifie la première et affaiblit la deuxième. Elle manifeste aux hommes que l’amour est plus fort que la mort et que toute alliance fondée sur l’amour de Dieu est indestructible. C’est en cela que le mariage chrétien est conçu comme indissoluble car l’Esprit en est le principe de cohésion. On peut en dire de même des Peuples, ce qui explique que les hommes d’un peuple donné soient prêts à verser leur sang les uns pour les autres. Par le sang versé lors des batailles, ils défendent ou récupèrent leur terre, de même que Jésus nous a rachetés « non pas par des choses périssables » (1 P 1, 18), « mais par le sang précieux de Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache » (1 P 1, 19). Comme l’Eglise, les peuples sont des communautés de souffrances et de victoires partagées. Laissons à Benoit XVI le mot de la fin, qui rassemble les thèmes rapidement abordés dans ce paragraphe : « Chaque peuple avance à travers un enfantement parfois douloureux qui lui est propre vers un avenir qu’il désire lumineux. Mon souhait serait donc que chaque peuple cultive son génie qu’il enrichira au mieux pour le bien de tous, et qu’il se purifie de ses ‘démons’ qu’il contrôlera aussi au mieux jusqu’à les éliminer en les transformant en valeurs positives et créatrices d’harmonie, de prospérité et de paix afin de défendre la grandeur et la dignité humaine »[11]..

NOTES

[1] Elle prend désormais d’autres formes, dont la colonisation économique. Le Pape François parle de ‘colonisation de l’argent’.

[2] Père Michel SINOIR. La ‘Démonocratie’ et le triomphe de Marie dans la Sainte Ecriture. Pierre Tequi, 20001.

[3] Lesslie NEWBIGIN. Foolishness to the Greeks. The Gospel and western culture. SPCK, 1986.

[4] Yves ROUCAUTE. La puissance d’humanité : du néolithique aux temps contemporains ou le génie du christianisme. Francois-Xavier de Guibert, 2011.

[5] Sholomo SAND. The invention of the Jewish People. Verso, 2009.

[6] Benedict ANDERSON. Imagined communities. Reflections on the origin and spread of nationalism. Verso, 2006.

[7] Cardinal Paul POUPARD. Président du Conseil Pontifical de la Culture. Le catholicisme au défi des cultures. Editions de Paris, 2006. Page 186.

[8] Op.cit. page 187

[9] Op.cit. page 192.

[10] Op.cit. page 192.

[11] Cité dans Bernard PEYROUS. Connaitre et aimer son pays. Une réflexion chrétienne sur les nations. Editions de l’Emanuel, 2011.

Légende : Le courage des femmes Kurdes. https://www.youtube.com/watch?v=Ba4Cikqr8i4