5. Chreophelites « débiteur ».

« Un créancier (chrao) avait deux débiteurs : l’un devait (opheilo) cinq cent deniers, et l’autre cinquante » (Lc 7, 41).

Chreophelites, utilisé deux fois dans le NT, est formé des mots chrao, « prêter », et opheiletes, « celui qui doit, qui mérite un châtiment, qui a offensé », d’opheilo, le « devoir », la « force » de la « loi », que l’on trouve dans ce verset. Opheilo, c’est le ‘must’ anglais. On peut dire que le ‘should’ nous est donné par l’Intelligence, et le ‘must’ par la Force. La Force renforce l’Intelligence : elle lui donne un poids supplémentaire. Le châtiment est ordonné au devoir, la colère de Dieu à sa justice. Châtiment et colère sont un rappel de ce que l’on aurait dû faire, de même que la bénédiction est une confirmation de ce que l’on devait faire. Dieu fait réussir les projets qu’il approuve, et échouer ceux qu’il désapprouve. La Force apporte soit la légèreté, soit le poids. Elle nous fait prendre au sérieux les ordres et les avertissements que l’Intelligence nous transmet. Le débiteur a le poids du devoir sur lui. Sa vie n’est pas légère. Il n’a pas encore fait ce qu’il fallait, qui est de rembourser sa dette. Il maintient la relation avec son créancier dans un état de déséquilibre, d’injustice. Il ressent le poids de son devoir inaccompli. La Force ‘exécute’ la loi et, au nom de la loi, des hommes en châtient d’autres. Jn 19, 7 : « Les Juifs lui répondirent : nous avons une loi ; et, selon notre loi, il doit (opheilo) mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu ». Mais Jésus est venu nous révéler une loi nouvelle, qui est la loi de la miséricorde. Dieu nous remet nos dettes, Il efface notre péché alors que nous ne le méritons pas, Il nous aime alors que nous sommes sous le poids du péché. Sa grâce est gratuite, et ne requiert pas, pour son effusion, nos œuvres. Nos œuvres (Conseil) sont au contraire une conséquence de la grâce (Force) qu’il nous donne et qu’elle seule rend possible.

La grâce de Dieu librement répandue par lui sur les pécheurs leur permet de donner à leurs actes un mouvement surnaturel qui leur fait produire les œuvres du salut. La grâce (Force) est sanctifiante (Conseil). Elle porte des fruits (Sagesse). Saint Thomas d’Aquin est le théologien de la grâce par excellence. Il est aussi le cinquième docteur de l’Eglise. Trois autres docteurs sont également les cinquième de leur série et ont apporté un éclairage sur la grâce et la miséricorde divine : saint François de Sales, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse de Lisieux. Sainte Faustine, l’apôtre de la Miséricorde divine, avait une grande dévotion à celle qui se faisait toute petite pour que le Seigneur la prenne dans ses bras et l’élève à lui. Thérèse montait dans l’ascenseur de la grâce de Dieu. Plus elle se faisait petite et humble, et plus elle montait haut. Voilà exactement l’essence de la nouvelle loi qu’est venue apporte le Seigneur : c’est la loi de l’amour (Force) et non de la rétribution (Intelligence) ou encore loi du karma des indiens. Elle ne compte pas et donne sans mesure. Elle est un dépassement du raisonnement humain et de nos comptabilités limitées. C’est la loi de l’Esprit, du surnaturel, qui déborde toujours les limites qu’on lui fixe. Rm 5, 15 : « Mais il n’en va pas du don comme de la faute ; en effet, si par la faute d’un seul beaucoup sont morts, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue sur beaucoup ».

Luther, père de la cinquième famille chrétienne, a rappelé cette loi de l’Esprit au moment où l’Eglise avait été envahie par l’esprit comptable et tatillon. Le don libre de l’Esprit avait été encadré dans des règles fixes (Intelligence) qui tuaient l’expérience de la miséricorde divine. Dans le commerce des indulgences, la grâce divine était devenue une marchandise. La grâce est un don ou secours surnaturel que Dieu accorde aux hommes pour faire leur salut. La Force ‘élève l’homme à l’ordre surnaturel’. Toutes les controverses sur la grâce ont consisté à penser le lien dynamique entre la Force et le Conseil, c’est-à-dire entre le don gratuit de Dieu et la liberté humaine, entre la ‘grâce’ et les ‘œuvres’, entre le salut et la sanctification. Pour un traitement historique de ces controverses se reporter à la synthèse de Bernard Quilliet[1]. L’extraordinaire (Force) œuvre au sein de l’ordinaire (Conseil), comme le levain œuvre dans la pâte pour la faire monter. Le Conseil gouverne tous les processus de croissance, qui sont également des phénomènes de transformation. Il y a mélange de deux réalités qui doivent collaborer l’une avec l’autre sans s’étouffer, comme dans le mariage, sixième sacrement. Aucun des deux ne doit être frustré, c’est-à-dire empêché dans son déploiement. Le surnaturel (Dieu) œuvre au sein du naturel (la création). Les thèmes de la Force nous aident à penser l’entrée soudaine de l’Esprit dans la nature (l’effusion, le torrent) et ceux du Conseil son action sanctifiante, mystérieuse et lente (le fleuve). La Force requiert notre humilité. Nous devons nous faire tout petits, en reconnaissant notre incapacité fondamentale à sortir du péché par nos propres forces. Le Conseil requiert notre collaboration persévérante dans l’œuvre de notre salut. La Force nous libère pour l’œuvre que le Conseil nous conduit à accomplir, par son accompagnement fidèle. Dans les épîtres, sixième partie du NT, Paul met sans cesse en relation la grâce et les œuvres, et la nécessite d’équilibrer les deux.

[1] Bernard QUILLIET. L’Acharnement théologique. Histoire de la grâce en Occident III-XXIe siècle. Fayard, 2007.

NOTES

Légende photoLittle Dorrit, Charles Dickens. BBC drama.