5. Phos « lumière ». Le Sacerdoce

« Que votre lumière (phos) luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père (Pater) qui est dans les cieux » (Mt 5, 16).

Phos, « lumière », est employé dans 60 versets. La lumière a le pouvoir de chasser les ténèbres par le simple fait de sa présence. Les ténèbres sont un thème également lié à la Force. Skotos, skotia, « ténèbres », vent de skia, « l’ombre ». Mt 8, 12 : « Mais les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents ». Le « dehors » est l’espace non pénétré de la présence de Dieu. Mc 15, 33 : « La sixième heure étant venue, il y eut des ténèbres sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure ». Rm 2, 19 : « Toi qui te flattes d’être le conducteur des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres ». 1 Th 5, 5 : « Vous êtes tous des enfants de la lumière et des enfants du jour. Nous ne sommes point de la nuit ni des ténèbres ». Par le don de Force, la lumière entre puissamment dans le monde et nous aide à lutter contre les démons qui l’habitent, hors de nous et en nous. Ep 6, 12 : « Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes ». Les ténèbres symbolisent l’absence de Dieu tandis que la lumière en révèle la présence active. Jn 1, 5 : « La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue » ou encore Jn 3, 19 : « Et ce jugement, c’est que la lumière étant venue dans le monde, les hommes ont préfèré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises ». Par la Force, la lumière entre dans l’espace. Par le Conseil, elle s’y répand et s’y multiplie comme le dit l’anglais Grosseteste dans son traité De Luce[1]. Le thème de l’espace a un lien particulier avec la Force. La Prière est la sanctification du temps comme le Sacerdoce est celle de l’espace. L’espace qualifié est le lieu. L’espace sous le contrôle de l’esprit humain, par l’intermédiaire de l’âme, est le corps (soma). De même que la lumière-Force fait les lieux sacrés, en chassant les mauvais esprits qui y squattaient, elle fait de chaque homme un espace sacré, un ‘corps glorieux’. Mt 5, 14 : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée ».

Ce verset nous fait penser aux basiliques, œuvre de la Sagesse dans la Foi, construites souvent en hauteur, et visibles de très loin. En elle la Foi se donne à voir à tous dans toute sa splendeur. Chaque homme doit être une basilique en miniature. Il doit être, à la suite de Jésus, la lumière du monde. Jn 9, 5 : « Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde », qui fait écho à Jn 8, 12, le verset qui contient le « Je suis la lumière du monde ». En Jn 12, Jésus fait référence six fois à la lumière. Ep 5 contient cinq fois phos, en particulier Ep 5, 8 : « Marchez comme des enfants de lumière ! ». Par le don de l’Esprit fait à la Pentecôte, nous vivons désormais dans la lumière, l’une des manifestations de la puissance de Dieu. Les puissances du mal, comme les voleurs, profitent des ténèbres pour nous attaquer. Lorsque nous dirigeons la lumière du Christ sur eux, ils se dispersent immédiatement et perdent leur pouvoir sur nous. Ils ne résistent pas à la puissance du Seigneur. Cette puissance n’est autre que la vie de Dieu, plus forte que la mort. Les corps glorieux irradiés de la lumière du Christ sont la manifestation de cette victoire sur la mort, prémices de la victoire de la création toute entière. La lumière vainc les ténèbres car Dieu lui-même est lumière. 1 Jn 1, 5 : « La nouvelle que nous avons apprise de lui, et que nous vous annonçons, c’est que Dieu est lumière, et qu’il n’y à point en lui de ténèbres ». L’Eglise chargée de nous transmettre réellement, physiquement, le Dieu de lumière s’appelle le Sacerdoce. Il est l’œuvre du don de Force et le cinquième domaine de la Tradition. Le Père Guy Gilbert formule cette belle et simple prière : « Donne-moi la force de transmettre l’amour ». On peut dire qu’elle résume l’essence du Sacerdoce, l’humanité investie du pouvoir de transmettre la grâce de Dieu, c’est-à-dire l’Esprit-Saint lui-même.

Le Sacerdoce étend la Pentecôte à toute la création : elle transmet le Saint-Esprit lui-même à tous les hommes. La Pentecôte (penta en grec veut dire ‘cinq’) est relatée dans le cinquième livre du NT, les Actes des Apôtres. Dans l’année liturgique, la période qui va de Pâques à la solennité de la Pentecôte est la cinquième de l’année (après l’Avent, Noël, la Première période du temps ordinaire, le Carême). La Pentecôte ne marque pas le début du don de l’Esprit Saint à l’humanité, car l’Esprit a toujours conduit les hommes et on peut dire que la Tradition est née en même temps que la Création. Mais il y a un couronnement du don du Saint-Esprit à la Pentecôte, une surabondance des dons. Les références au Saint-Esprit augmentent au fur et à mesure que l’on progresse dans les livres de la Bible. Du début de la Bible (Ancien Testament inclus) au troisième Evangile, il n’est mentionné que 126 fois. Du quatrième Evangile à la fin de la Bible, on le rencontre 196 fois. De même, le titre ‘Christ’ appliqué à Jésus Christ, et qui signifie ‘oint’, n’apparaît que 53 fois dans les quatre Evangiles, et 290 fois dans le reste du NT, c’est-à-dire à partir de la Pentecôte décrite au début des Actes des Apôtres.

La notion d’esprit est traditionnellement pensée en relation avec l’idée de matière. La matière est inerte, l’esprit est actif. Là où la matière permettait de penser le substrat soumis au changement, l’esprit permet de penser l’origine du changement lui-même. L’esprit est avant tout principe de changement. Il y a un lien étroit entre la notion d’esprit et la notion d’action. L’esprit n’est esprit que s’il est actif. La cause efficiente, c’est l’esprit agissant. Le corps est une notion intermédiaire qui permet de penser le lien entre l’esprit et la matière. Par le corps, l’esprit ‘réside’ et agit dans la matière. On ne connaît l’esprit que par les effets qu’il produit. Jn 3, 5 : « Nul, s’il ne nait d’eau et d’Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu ». 1 Th 5, 19 : « N’éteignez pas l’Esprit ». Es 61, 1 : « L’Esprit du Seigneur Dieu est sur moi. Le Seigneur, en effet, a fait de moi un messie, il m’a envoyé porter joyeux message aux humilies, panser ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement ». Le livre d’Esaïe est le cinquième de la deuxième série des livres du NT. Il est une annonce de la Pentecôte. Rm 5, 5: « Et l’espérance ne trompe pas, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné ». L’évènement qui nous regreffe au Christ, c’est le don du Saint-Esprit. Le Sacerdoce consiste en des actes qui transmettent l’onction sur les hommes, la consécration et la bénédiction sur les objets et les lieux. Chasser les mauvais esprits partout où ils sont ne se peut que par la présence de l’Esprit en personne.

Si l’Apostolat nait à Paques, le Sacerdoce nait à la Pentecôte. Peut-on dire que le Magistère nait sur le chemin de Damas quand saint Paul rencontre le Christ ressuscité qu’il persécutait jusque-là ? Il a vu le Christ après son ascension. Le Sacerdoce a pour fonction d’étendre l’effusion de l’Esprit-Saint de la Pentecôte à tous les hommes de l’histoire. Mais le don de Dieu n’est pas limité par le Sacerdoce : Dieu donne à qui il veut, comme il veut, comme l’histoire de Corneille dans les Actes le montre. C’est la vérité que Luther a rappelée, mais il a cru que cela pouvait le conduire à détruire la réalité sacrée du Sacerdoce, c’est-à-dire de la médiation coextensive à l’idée même de Tradition. La Tradition, œuvre du Saint-Esprit, est médiatrice entre Dieu et sa Création, car cette fonction de médiation est le propre même du Saint-Esprit. En niant la réalité du Sacerdoce, Luther a amputé la Tradition de son organe de puissance. Le Sacerdoce et la Prière sont inséparables. Ceci reflète le lien étroit entre la Force et la Piété. Le Sacerdoce est la Prière rendue toute puissante. La bonne odeur de notre Prière monte telle l’encens et les grâces du Sacerdoce descendent telles des pluies bienfaitrices. La Prière nous obtient des grâces. Les épreuves de la vie peuvent nous conduire vers une Prière toujours plus intense. Parce que le Sacerdoce chasse les mauvais esprits qui occupent notre espace intérieur, la place est nette pour la venue toujours plus large du Saint-Esprit, qui prie en nous. Le thème de la présence est aussi bien lié à la Piété qu’à la Force. Le lien entre la Prière et le Sacerdoce est illustré par Jésus dans Luc, chapitre 11, 24-26. « (24) Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il parcourt les régions arides en quête de repos ; comme il n’en trouve pas, il se dit : ‘Je vais retourner dans mon logis, d’où je suis sorti’. (25) A son arrivée, il le trouve balayé et mis en ordre. (26) Alors, il va prendre sept autres esprits plus mauvais que lui ; ils y entrent et s’y installent ; et le dernier état de cet homme devient pire que le premier ». On retrouve cette parole en Mt 12, 43-35. Le Sacerdoce suit l’Apostolat comme la Force suit l’Intelligence. Dans l’Apostolat, l’homme s’engage à faire la volonté de Dieu. Il prête serment. Dans le Sacerdoce, l’homme part à la guerre pour son Roi, Jésus-Christ. Il est fait ‘ministre’ du Christ, c’est-à-dire membre de l’exécutif qui exécute les ordres du Roi. Le rôle des ministres est de distribuer la grâce, qu’ils administrent, selon des opérations qu’on appelle des rites.

Le Sacerdoce en grec se dit hierateia. Le verset Lc 1, 9 nous décrit de quoi il s’agit : « Il fut appelé par le sort d’après la règle du sacerdoce à entrer dans le temple du Seigneur pour offrir le parfum ». He 7, 5 : « Ceux des fils de Lévi qui exercent le sacerdoce ont, d’après la loi, l’ordre de lever la dime sur le peuple, c’est-à-dire, sur leurs frères, qui cependant sont issus des reins d’Abraham ». 1 P 2, 5 : « Et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d’offrir des victimes spirituelles, agréables Dieu par Jésus-Christ ». 1 P 2, 9 : « Vous, au contraire, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière ». L’Eglise-Sacerdoce resacralise la création entière. Par elle, le Seigneur inonde la Création de la présence divine et chasse, ainsi, les mauvais esprits qui en avaient pris possession par défection humaine. Un lieu ou une personne est sacrée quand elle est libérée de la présence néfaste des mauvais esprits (les démons) et remplie de la présence de Dieu, c’est-à-dire de l’Esprit Saint. L’idée du sacré est plus corporelle que celle de sainteté, qui s’applique plutôt à l’âme. Le sacré est l’œuvre de la Force qui vainc les mauvais esprits, tandis que la sainteté est l’œuvre du Conseil qui sanctifie les âmes par la croissance des vertus manifestées dans les œuvres. La sacralité est physique alors que la sainteté est morale. Par la Force de l’Esprit qui chasse les hôtes indésirables, les esprits déchus, la création entière devient lieu sacré et corps du Christ, c’est-à-dire entièrement consacrée à accomplir les œuvres du Christ. Ivan Gobry : « Le sacré est une valeur toute différente de la beauté et du bien. Elle est spécifiquement chargée de manifester Dieu à l’homme, et pour ce faire d’attribuer à des réalités sensibles la mission d‘attirer spécifiquement l’attention de l’homme pour la diriger vers Dieu (…). Le sacré, valeur intrinsèque dans un objet, est tout diffèrent de la bonté, qui est valeur communiquée à un sujet. Dieu est saint, il n’est pas sacré, car il ne doit rien à l’homme dans son existence ; un temple est sacré, par destination, mais il n’est pas saint, car il n’a pas de vie spirituelle. Un prêtre est un homme sacré, mais c’est dans sa fonction, non dans sa personne ; il peut fort bien être sans vertu ; un laïc, qui n’a pas reçu de consécration, peut être un saint »[2].

Le Sacerdoce est le sacrifice de soi par lequel la puissance de Dieu entre dans le monde : par grâce et non pas réaction automatique. Il faut notre humilité, fruit de notre amour. « A sa mort, Jésus portait en lui l’humanité tout entière, et dans l’unique sacrifice de la croix librement consenti, et dont le premier élan date de l’incarnation, il nous a tous sauvés et sanctifiés » (Dom Columba Marmion). Thusia, « sacrifice », est employé dans 28 versets du NT. Mt 12, 7 : « Si vous aviez compris ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice, vous n’auriez pas condamné ces hommes qui ne sont pas en faute ». Mc 12, 33 : « et l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices ». Notons au passage le motif cœur – intelligence – force, qui évoque les dons de Piété, d’Intelligence et de Force. He 5, 1 : « Tout grand prêtre, en effet, pris d’entre les hommes est établi en faveur des hommes pour leurs rapports avec Dieu. Son rôle est d’offrir des dons et des sacrifices pour les péchés ». Rm 12, 1 : « Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera le vôtre culte spirituel ».

Le Sacerdoce nous transmet les grâces de Dieu. « Il ne peut donc y avoir dans la vie spirituelle, aucune opposition ou contradiction entre l’action divine, qui infuse la grâce dans les âmes pour continuer notre rédemption, et l’active coopération de l’homme qui ne doit pas rendre vaine la grâce de Dieu » (Mediator Dei, Pie XII). La grâce nous secourt. 1 P 5, 12 : « Je vous ai écrit ces quelques mots par Silvain, que je considère comme un frère fidèle, pour vous exhorter et vous attester que c’est à la véritable grâce de Dieu que vous êtes attachés ». Le Sacerdoce est l’Eglise organisée pour distribuer la grâce, une grâce que le don de Force fait ‘pleuvoir’. Le thème de la pluie, qui tombe du ciel, est lié aux dons de Connaissance et de Force. Le chapitre 26 du Lévitique s’ouvre sur une annonce de l’envoi de bénédictions si l’homme suit les commandements de Dieu. Lv 26 ,4 : « Je vous donnerai les pluies en leur saison ; la terre donnera ses produits et les arbres des champs donneront leurs fruit ». Il faut l’eau de la grâce (Force) pour rendre possible la croissance des fruits (Conseil). La grâce est le don gratuit de Dieu. La nature aussi est don gratuit de Dieu. La grâce est un don supplémentaire, qui s’ajoute à la nature. Entre la nature et la grâce, il y a notre réponse. Il faut désirer la grâce pour la recevoir dans toute sa plénitude. La Piété, qui nous tourne vers Dieu amoureusement, est source des grâces, car l’Intelligence suit, qui nous ouvre les portes de la Force. Le don de la nature nous prépare au don que Dieu fait de lui-même. La vie naturelle est une préparation à la vie éternelle en Dieu. Elle nous en donne un reflet.

Charis, « grâce », est utilisé principalement dans Luc (huit fois) et dans les Actes (dix-sept fois). Il est absent de Matthieu et Marc et ne se trouve que trois fois dans le prologue de Jean. On le rencontre cent fois dans les épîtres. La grâce et le péché cohabitent dans l’homme. Sous l’effet de la Force, la grâce s’intensifie et le péché diminue en intensité. La grâce est une sève nouvelle qui coule dans la nature, par l’homme. Le 5e Concile d’Arles définit qu’Adam a été affaibli par la chute. La grâce vient rendre la santé à l’homme malade. Elle produit en nous des œuvres qui sont les nôtres et pourtant proviennent d’une autre source, plus puissante et plus noble que nous. Elle rend notre joug léger, notre travail facile, prompt et joyeux. Elle élève nos facultés humaines. Eh 2, 5 : « Alors que nous étions morts à cause de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ – c’est par grâce que vous êtes sauvés ». Saint Augustin, docteur de la grâce, considère celle-ci comme l’opération de Dieu en l’homme. C’est une opération, une motion continue qui ne donne pas seulement le pouvoir de faire le bien et d’agir salutairement, mais l’acte lui-même. Elle est nécessaire pour tous et chacun de nos actes salutaires et aux justes pour persévérer. 2 Th 1, 12 : « Ainsi le nom de notre Seigneur Jésus sera glorifié en vous et vous en lui, selon la grâce de notre Dieu et du Seigneur Jésus Christ ». La grâce élève la volonté : elle l’a fait agir pour le bien.

Le Sacerdoce poursuit l’œuvre de l’Agneau qui « enlève le péché du monde ». Il réduit le règne du péché. La Force opère à l’intérieur du péché, malgré lui. L’homme est raisonnable, créé libre et maitre de ses actes, et par là semblable à Dieu,. Le choix de la désobéissance et du mal est un abus de la liberté et conduit à l’esclavage du péché. En s’écartant de la loi morale, l’homme porte atteinte à sa propre liberté. Il s’enchaîne à lui-même, rompt la fraternité de ses semblables et se rebelle contre la vérité divine. Ga 5, 1 : « C’est pour la liberté que le Christ nous a libérés ». Les prêtres et les rois sont souvent pécheurs (cf. David), mais la Force qui opère par eux n’en est pas empêchée le moins du monde. Il n’y a péché que parce qu’il y a liberté. L’homme n’est libre que dans la mesure où Dieu le lui permet, l’ayant créé « à son image ». L’homme ne peut être dit ‘pécheur’ que dans la mesure où il est présenté avec le dessein de Dieu, en toute lumière, et peut donc choisir d’y participer ou de s’y opposer (car qui n’est pas avec Dieu et contre Lui). La condamnation n’est faite qu’une fois la parole de Dieu offerte à l’homme. Rm 5, 12 : « Voilà pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort a atteint tous les hommes : d’ailleurs tous ont péché ». Rm 6, 12 : « Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel pour vous faire obéir à ses convoitises ». He 9, 26 : « car alors il aurait dû souffrir à plusieurs reprises depuis la fondation du monde. En fait, c’est une seule fois, à la fin des temps, qu’il a été manifesté pour abolir le péché par son propre sacrifice ».

Le salut consiste dans la victoire sur le péché et le Sacerdoce effectue le salut du monde. Le Fils de Dieu, par sa mort et par sa résurrection, nous a délivrés du pouvoir de Satan ainsi que de la mort, et nous a transférés dans le Royaume de son Père. Jésus-Christ est notre Sauveur, et il continue d’opérer notre salut par le Sacerdoce. L’œuvre de justification accomplie par Jésus sur la Croix est un « rachat » des hommes devenus esclaves de Satan, cet homme fort que Dieu a ‘lié’ par le sacrifice de Jésus. Au mystère de la justification succède celui du salut que le Sacerdoce effectue, c’est-à-dire l’œuvre de délivrance des hommes, les uns après les autres, de l’emprise des forces du mal. Le Sacerdoce étend la victoire de Jésus sur la Croix. La victoire est gagnée sur les trois ennemis de l’homme, Satan, la chair et le monde. Mais les hommes de main de Satan sévissent encore et doivent être neutralisés. Le don de Force opère cela pour l’homme. Ce salut est guérison. Le salut n’est pas seulement le pardon (Intelligence), mais aussi octroi d’une toute nouvelle vie, l’entrée dans la vie spirituelle des hommes ‘delivrés du mal’. Nous ne pouvons pas nous soustraire par nos propres forces du pouvoir du mal, c’est ainsi. Le salut se présente donc ici comme la délivrance du mal et du pouvoir de Satan sur nous. C’est la « liberté des enfants de Dieu » dont parle Paul. Le don de Force nous rend capables, libres. Il nous pousse à agir pour Dieu de façon irrésistible. Il nous permet d’accomplir ce que nous nous sommes engagés à faire dans l’étape de la justification inspirée par l’Intelligence : nous mettre au service de la volonté de Dieu. Le Sacerdoce libère les hommes, et par eux la création entière, de l’esclavage de Satan. Dans Jean 12, 40, St Jean cite ce passage d’Esaïe : « Il a aveuglé leurs yeux et il a endurci leur cœur, pour qu’ils ne voient pas de leurs yeux, que leur cœur ne comprenne pas, qu’ils ne se convertissent pas, et je les aurais guéris! ». La guérison, dont les conditions sont posées par les quatre premiers dons, processus dont nous devenons conscients et auquel nous acquiesçons ou non dans la lumière de l’Intelligence, se réalise alors dans notre corps avec le don de Force, et s’étend aux profondeurs de notre âme avec le don de Conseil. Elle atteint enfin la fine pointe de notre âme, notre ‘esprit’, par la Sagesse. L’Esprit septiforme est guérisseur. He 12, 12-13 : « Redressez donc les mains défaillantes et les genoux chancelants, et pour vos pieds, faites des pistes droits, afin que le boiteux ne s’estropie pas, mais plutôt qu’il guérisse ». Ph 1, 19 : « Car je sais que cela aboutira à mon salut grâce à votre prière et à l’assistance de l’Esprit de Jésus Christ ». Ph 2, 12 : « Ainsi mes bien-aimés, vous qui avez toujours été obéissants, soyez-le non seulement en ma présence, mais bien plus maintenant, en mon absence ; avec crainte et tremblement mettez en œuvre votre salut ». Ga 5, 5 : « Quant à nous, c’est par l’Esprit, en vertu de la foi, que nous attendons fermement que se réalise ce que la justification nous fait espérer ».

Les mains, et leurs cinq doigts, ont un rôle central dans le Sacerdoce, c’est à dire dans la façon dont le Saint-Esprit est donné aux hommes par Dieu à travers la médiation corporelle des hommes. Saint Irénée, le théologien de la paix (du grec irene), est aussi celui de la succession apostolique. Dans le quatrième livre du Contre les hérésies, 26, 5, nous trouvons une exposition de cette doctrine : « C’est en effet là où furent déposés les charismes de Dieu qu’il faut s’instruire de la vérité, c’est-à-dire auprès de ceux en qui se trouvent réunis la succession dans l’Eglise depuis les apôtres, l’intégrité inattaquable de la conduite et la pureté incorruptible de la parole. Ces hommes-là gardent notre foi au seul Dieu qui a créé toute chose, ils font croitre notre amour envers le Fils de Dieu qui a accompli pour nous de si grandes ‘économies’, enfin ils nous expliquent les Ecritures en toute sureté ». Au deuxième siècle, l’épiscopat prend conscience de lui-même, cet épiscopat qui reçoit la plénitude des sacrements. Les mains sont l’instrument de la puissance physique de l’homme sur la création. Un homme menotté dans le dos est impuissant. La maitrise du piano est le sommet de la virtuosité (vir désigne la force en latin, ainsi que la masculinité). Dans le pianoforte, ancêtre du piano, prédominent les nuances piano – forte, que les anglo-saxons appellent très bien les « dynamics ». L’imposition des mains est le rite fondateur du Sacerdoce. Il transmet la grâce, la bénédiction de Dieu. La main exécute le dessin que l’on a conçu dans l’esprit. Citons Mc 1, 41 : « Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha. Il lui dit : ‘Je le veux, sois purifié’ » ou encore Ac 19, 11 : « Dieu accomplissait par les mains de Paul des miracles peu banals ».

Le Sacerdoce exerce une fonction d’exorcisme. Il désenvoûte. Ce mot fait peur, car nous ne sommes plus habitués à la réalité des forces invisibles du mal. Cette réalité est terrifiante pour qui a perdu le sens du Sacerdoce et du pouvoir qu’il nous transmet. L’exorcisme, en chassant des mauvais esprits, libère des envoûtements et ensorcèlements divers. Exorciser, c’est délier, délivrer. Si nous ne renonçons pas nous-mêmes, dans la lumière de l’Intelligence, à l’esclavage du péché dont les démons sont les exécuteurs (comme une sentence est exécutée), alors la libération que Jésus a obtenue pour nous sur la Croix est sans effet. Il faut user de cette liberté que Jésus-Christ nous a acquise. Le don de Force rend cela possible. Mc 1, 26 : « L’esprit impur le secoua avec violence et il sortit de lui en poussant un grand cri». C’est le tout premier miracle de Jésus dans l’Evangile de Marc. Et un peu plus loin, en Mc 1, 40 : « Un lépreux s’approche de lui : Il le supplie et tombe à genoux en lui disant : Si tu le veux, tu peux me purifier ». Terminons avec Mt 12, 26, placé deux fois sous le signe de la Force : « Si donc Satan expulse Satan, il est divisé contre lui-même : comment alors son royaume se maintiendra-t-il ? ».

NOTES

[1] Iain Mackenzie. The Obscurism of Light. Canterbury Press, 2012.
[2] Ivan GOBRY. Le sens de la beauté. Ed. de la Table Ronde, 2003.

Légende : Des pèlerins entourent le Curé d’Ars