5. Entole « commandement ». La Doctrine

« Et le commandement (entole) est saint (hagios), juste (dikaia) et bon (agathe) » (Rm 7, 12).<br />

Entole, « commandement », « précepte » est employé dans 62 versets du NT. La première occurrence se trouve en Mt 5, 19 : « Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les observera, et qui enseignera à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux ». Dieu a donné aux hommes des lois par lesquelles ils doivent vivre en l’absence en eux du Saint-Esprit. Lorsque l’Esprit nous est donné, il devient notre nouvelle loi et nous fait agir de façon surnaturelle. Il nous fait par exemple aimer nos ennemis et nous réjouir dans l’épreuve, ce qui n’est pas naturel. Dans l’Epitre aux Romains, Paul contraste le régime ancien de la loi au régime nouveau de l’Esprit, la grâce. Tous les commandements anciens avaient pour objectif de faire marcher l’homme dans la droiture. Jésus est venu nous révéler que tous les commandements de l’ancienne alliance avaient pour finalité de nous entrainer à l’amour de Dieu qui se manifeste dans l’amour du prochain. L’amour résume tous les préceptes. Mt 22, 40 : « De ces deux commandements dépendent toute la loi et les prophètes ». Ou encore Jn 15, 12 : « Ceci est mon commandement : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ». Toutes les lois particulières sont des applications de la loi unique de l’amour et nous exprimons notre amour de Dieu par l’observance des commandements. 1 Jn 5, 3 : « Car l’amour de Dieu consiste à garder ses commandements. Et ses commandements ne sont pas pénibles ». Si son cœur est ouvert à la motion de l’Esprit Saint, l’homme n’a pas besoin qu’on lui édicte des préceptes, car l’Esprit est l’âme de toute la loi. « Aime et fais ce que tu veux » nous dit Augustin. Mc 10, 5 : « Et Jésus leur dit : c’est à cause de la dureté de votre cœur que Moise vous a donné ce précepte ».

Les préceptes œuvrent alors comme des garde-fous extérieurs à l’homme, des contraintes auxquelles il doit se plier pour son bien. Dieu est l’auteur des préceptes. Jn 12, 49 : « Car je n’ai point parle de moi-même ; mais le Père, qui m’a envoyé, m’a prescrit (entole) lui-même ce que je dois dire et annoncer ». L’ensemble des préceptes constituent la loi divine. He 9, 19 : « Moïse, après avoir prononcé devant tout le peuple tous les commandements (entole) de la loi (nomos), prit le sang des veaux et des boucs, avec de l’eau, de la laine écarlate, et de l’hysope ; et il fit l’aspersion sur le livre lui-même et sur tout le peuple ». Le Deutéronome est le cinquième livre de l’Ancien Testament. Il contient un rappel et un résumé de la loi donnée aux hébreux par l’intermédiaire du prophète. Le lien entre les commandements et la Force est aussi très clair dans l’AT. L’hébreu Mitsvah, « commandement », est employé dans 177 versets de l’AT, dont 42 fois dans le Deutéronome. Le premier emploi est en Gn 26, 5 : « Parce qu’Abraham a obéi à ma voix, et qu’il a observé mes ordres, mes commandements (mitsvah), mes statuts et mes lois ». Dans le deuxième emploi en Ex 15, 26, le lien entre la désobéissance et la punition divine est très clairement exprimé : « Il dit : si tu écoutes attentivement la voix de l’Eternel, ton Dieu, si tu fais ce qui est droit à ses yeux, si tu prêtes l’oreille à ses commandements (mitsvah), et si tu observes toutes ses lois, je ne te frapperai d’aucune maladie dont j’ai frappé les Egyptiens ; car je suis l’Eternel, qui te guérit ». Inversement, l’observance des prescriptions divine est source de bénédiction. Dt 4, 40 : « Et observe ses lois et ses commandements (mitsvah) que je te prescris aujourd’hui, afin que tu sois heureux, toi et tes enfants après toi, et que tu prolonges désormais tes jours dans le pays que l’Eternel, ton Dieu, te donne ».

La Crainte, étroitement liée à la Force, est le don qui nous fait vouloir plaire à Dieu. La Force rend possible ce qui est impossible à l’homme livré à lui-même : la droiture. Dt 5, 29 : « Oh ! S’ils avaient toujours ce même cœur pour me craindre et pour observer tous mes commandements (mitsvah), afin qu’ils fussent heureux à jamais, eux et leurs enfants ! ». Par l’humble obéissance aux prescriptions divines, l’homme obtient un surcroit de grâces et accomplit de grandes choses. Dt 11, 8 : « Ainsi, vous observerez tous les commandements (mitsvah) que je vous prescris aujourd’hui, afin que vous ayez la force de vous emparer du pays ou vous allez passer pour en prendre possession ». Les commandements sont des prescriptions.

Entole vient d’entellomai, « ordonner, commander de faire, enjoindre ». Il est formé de en et telos (fin). Les commandements nous ordonnent à la fin pour laquelle nous avons été faits. La vie des êtres naturels est ordonnée par les lois naturelles qu’ils observent aveuglement. Créés à l’image de Dieu, les hommes n’ordonnent pas naturellement leur vie à la fin pour laquelle ils ont été créés, mais il leur faut l’intermédiaire de la loi divine, c’est-à-dire de l’ensemble des directives par lesquelles leurs actes recouvrent la justice perdue. La loi (nomos) se diffracte en une multiplicité de commandements (entole), de même que la doctrine est faite de nombreux articles. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique en contient 2865. Tous ces articles sont articulés les uns aux autres, comme les membres d’un même corps. La doctrine est un ensemble d’exercices de l’esprit par lesquels l’homme apprend à se mouvoir dans le Royaume de Dieu, c’est-à-dire dans le royaume de l’amour. L’Esprit saint est kinésithérapeute. Il apprend aux hommes les mouvements de l’amour et on peut concevoir la Doctrine comme un manuel de gymnastique spirituelle. Ainsi, entole nous conduit à parler de la doctrine, œuvre de la Force dans la Foi.

La doctrine est comme la quintessence de la Foi. Elle en est une version abrégée. Il ne faut pas limiter la doctrine chrétienne à la forme qu’elle prend dans le Catéchisme. Toute la Liturgie est doctrinale. On parle de « doxologie ». « Lex orandi, lex credendi » : l’Eglise prie comme elle croit, et elle croit comme elle prie. Le Credo et le Notre Père sont des prières. Nous mettons dans le corpus de la doctrine les livres suivants : les Pères apostoliques, le Catéchisme, le Bréviaire, le Pontifical Romain, le Rituel Romain, le Missel, le code Droit canonique. C’est à la Renaissance, cinquième période de l’histoire humaine, qu’ont été publiés les livres principaux qui constituent la doctrine. Le Concile de Trente, cinquième de la série des Conciles de Temps modernes, et 19e Concile œcuménique de l’histoire, a été l’occasion de façonner ces livres. C’est aussi l’époque de la cinquième phase de l’histoire de la théologie, que l’on peut appeler dogmatique.

L’unique Saint-Esprit est l’auteur de l’unique doctrine. Le cœur de la doctrine réside dans l’affirmation que Jésus-Christ seul est notre Sauveur et qu’il a les paroles de la vie éternelle. Pneuma, « esprit », est employé dans 344 versets du NT. Dans le premier chapitre, nous avons montré son lien avec la Connaissance, à l’occasion d’une méditation sur la lectio divina. Montrons-en ici le lien avec la Force, en particulier lorsque pneuma porte une majuscule et désigne l’Esprit Saint. En Mt 12, 18, Jésus cite la prophétie (Intelligence) d’Esaïe (Force) et annonce la Pentecôte: « Voici mon serviteur que j’ai choisi, mon bien-aimé en qui mon âme a pris plaisir. Je mettrai mon Esprit sur lui. Et il annoncera la justice aux nations ». Par la descente de l’Esprit à la Pentecôte, le royaume de Dieu est déjà commencé, car les lois du Christ-Roi sont imprimées à l’agir humain. Mt 12, 28 : « Mais, si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons, le royaume de Dieu est donc venu vers vous ». La doctrine, comme l’Esprit, a pour effet de diriger notre vie. Mc 1, 12 : « Aussitôt, l’Esprit poussa Jésus dans le désert ». L’Esprit souffle à notre oreille ce qu’il faut dire ou faire dans une situation particulière. Lc 12, 12 : « Car le Saint-Esprit vous enseignera à l’heure même ce qu’il faudra (dei) dire ». Plus on est obéissant aux impulsions de l’Esprit et plus elles se font claires et nombreuses. On vit alors déjà la vie du Ressuscité. La doctrine est un enseignement transmis par l’Esprit. Jn 14, 26 : « Mais le consolateur, l’Esprit -Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit ». Jésus-Christ est au cœur de cet enseignement. L’Esprit nous conduit au Fils, qui nous conduit au Père. Ce retour est collectif et la doctrine doit être vécue et partagée dans l’Eglise

La doctrine nous fait connaitre l’ensemble des devoirs du peuple de Dieu, c’est-à-dire de ce qu’il faut faire pour plaire à Dieu et obtenir le salut. Dei, « devoir, falloir », est employé dans 103 versets du NT. On l’a rencontré en Lc 12, 12. On reproche aux Lumières d’avoir éloigné les hommes de la conscience de leurs devoirs et d’avoir préoccupé leurs esprits, à la place, par leurs droits. Les droits présupposent des devoirs. Les uns ne vont pas sans les autres. Les quatre grandes parties du Catéchisme nous transmettent nos devoirs envers le Christ: ce que nous devons croire le concernant (le Symbole des Apôtres), comment nous devons le célébrer (les Sacrements), comment nous devons nous conformer à lui (la Vie dans le Christ), et comment nous devons le prier (le Notre Père). Tous ces actes permettent à Jésus de demeurer en nous. Lc 19, 5 : « Lorsque Jésus fut arrivé à cet endroit, il leva les yeux et lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre ; car il faut (dei) que je demeure aujourd’hui dans ta maison ». L’humilité est le fondement nécessaire de toute l’attitude chrétienne. Elle est le devoir des devoirs, le passage obligé vers la vie nouvelle. Jésus, le Dieu de l’univers, s’est abaissé en venant habiter parmi nous et nous ne le rencontrons que si nous nous abaissons nous-mêmes humblement. Il est allé jusqu’à mourir sur la croix mais cet abaissement apparent a été en réalité son élévation. Lc 24, 26 : « Ne fallait-il (dei) pas que le Christ souffrit ces choses, et qu’il entrât dans sa gloire ? ». Le Père a établi les modalités – ou économie – du salut, qui salut passe par la foi en Jésus-Christ, sur terre ou dans l’autre monde. Actes 4, 12 : « Il n’y a de salut en aucun autre ; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions (dei) être sauvés ».

Les épreuves de la vie font peser sur nous le poids de la nécessité. Il nous arrive toujours ce qu’il ‘devait arriver’, pour le plus grand bien de chacun d’entre nous. Accepter tout ce que Dieu envoie est un acte d’obéissance à la volonté de Dieu même si nous ne comprenons pas toujours le sens de ce qu’il nous donne de vivre. L’obéissance doit être offerte dans un esprit de confiance, comme sainte Faustine, apôtre de la Divine Miséricorde, nous le rappelle : « Jésus, j’ai confiance en toi ! ». Ac 5, 29 : « Pierre et les apôtres répondirent : il faut (dei) obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ». Les chemins de la vie sont souvent tortueux et douloureux et la Force nous soutient à chaque pas. L’Intelligence est elle aussi un grand soutien, par la vision générale de la finalité qu’elle nous communique. Ac 27, 25 : « C’est pourquoi, ô hommes, rassurez-vous, car j’ai cette confiance en Dieu qu’il en sera comme il m’a été dit ». A cette confiance dans l’annonce d’une issue favorable se joint l’acceptation des moyens que Dieu a choisis. Ac 27, 26 : « Mais nous devons échouer sur une ile ». Les difficultés de la vie sont toujours l’occasion de mettre notre humilité à l’épreuve tout en faisant l’expérience de la puissance de Dieu. Elles nous rendent toujours plus dociles aux motions de l’Esprit. L’Esprit est salvifique et la doctrine est notre manuel sur le chemin du salut.

Doctrine en grec se dit didache, aussi traduit par « enseignement » et utilisé dans 29 versets du NT. Mt 22, 33 : « La foule, qui écoutait, fut frappée de l’enseignement (didache) de Jésus ». Le verset Jn 18, 19 est entièrement centré sur la doctrine de Jésus : « Le souverain sacrificateur interrogea Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine ». La doctrine est une puissance de salut, et c’est pour l’empêcher de se répandre que les ennemis du Christ persécutent les apôtres dans les Actes, et tout au long de l’histoire chrétienne. Ac 5, 28 : « Ne vous avons-nous pas défendu expressément d’enseigner en ce nom-là ? Et voici, vous avez rempli Jérusalem de votre enseignement (didache), et vous voulez faire retomber sur nous le sang de cet homme ! ». La doctrine doit être transmise à tous comme le Précieux Sang de Jésus doit couler dans l’ensemble de l’Eglise Corps du Christ afin de lui infuser une vie nouvelle. En Ac 13, 12, nous voyons un représentant du pouvoir temporel (chapitre 13 et Conseil) s’étonner lui aussi de la doctrine des apôtres : « Alors le proconsul, voyant ce qui était arrivé, crut, étant frappé de la doctrine (didache) du Seigneur ». La doctrine a le pouvoir de convaincre, c’est-à-dire de vaincre (Force) l’incrédulité. Il faut pour cela qu’elle soit prêchée (Intelligence). Il faut laisser la doctrine agir dans l’esprit et le cœur des hommes. Elle seule a le pouvoir de vaincre toutes nos résistances à la réception de la parole de Dieu.

Ac 17,19 : « Alors ils le prirent, et le menèrent à l’Aréopage, en disant : Pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine (didache) que tu enseignes ? ». Le verbe correspondant à didache est didasko, employé dans 91 versets du NT. Le troisième emploi est en Mt 5, 19, dans lequel l’on retrouve entole : « Celui donc qui supprimera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera (didasko) aux hommes à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui les observera, et qui enseignera (didasko) à les observer, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux ». Ce verset montre l’importance de conserver à la doctrine son intégrité et de ne pas la disséquer comme un corps mort.

En effet, la doctrine est vivante et tous ses membres (articles) ont leur rôle à jouer. Saint Thomas d’Aquin, le cinquième docteur de l’Eglise dans la chronologie des proclamations, a expliqué et défendu la structure hiérarchique et organique des articles de foi. Mc 12, 14 fait référence à Jésus comme le Maitre qui « enseigne la voie de Dieu selon la vérité ». Voilà une définition parfaite de la doctrine, arme par laquelle on défend la Foi sous les attaques des ennemis de la vérité. La théologie nait comme apologie, c’est-à-dire ‘défense’ de la Foi, auprès des scribes (les lettrés Juifs) et des païens (les ‘intellectuels’ de tous les temps). 1 Tm 2, 12 explique sans doute pourquoi les femmes sont si peu représentées dans l’entreprise théologique : « Je ne permets pas la femme d’enseigner, ni de prendre l’autorité sur l’homme ; mais elle doit demeurer dans le silence ». Les femmes ont la chance d’être invitées à faire mûrir le bébé de la Foi qu’elles portent en leur sein avant qu’il ne soit soumis aux attaques ‘extérieures’. Les théologiens prennent en charge la Foi à ‘douze (Force) ans’, l’âge auquel Jésus est retrouvé dans le temple en train d’enseigner aux scribes, parce qu’il est assez fort pour sortir seul dans le monde et prendre sa défense lui-même, loin de sa maman. D’une certaine façon, les laics peuvent aller plus ‘loin’ que les hommes d’Eglise dans leur compréhension du mystère chrétien, car ils ne sont pas limités par les objections que le monde fait à la foi. Leur écriture est plus libre et leur docilité à l’esprit plus grande. Ils n’ont pas à se soucier de ce que dira le monde de leurs écrits, car ils sont les ‘caisses de résonnance’ de l’Esprit qui leur livre ses secrets. Ils sont l’ami du Christ qui repose sa tête sur le Sacré-Cœur et en reçoit toute la Sagesse. Les théologiens ‘autorisés’ ont pour devoir d’être en dialogue permanent avec les incroyants et leurs œuvres sont pour beaucoup des œuvres de controverse. Ils vont dans le monde et instaurent un dialogue avec les opposants de la parole de Dieu.

La doctrine est le corps de la Foi. En elle la Foi prend chair et l’on parle de ‘corpus doctrinal’. L’équivalent grec de ces deux mots que nous allons méditer maintenant est sarx, « chair », « corps », employé dans 126 versets du NT. Le deuxième emploi de sarx est en Mt 19, 5 : « Et qu’il dit : c’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair? ». La doctrine est le fruit des épousailles entre la parole de Dieu et les concepts humains, entre le Verbe divin et le verbe humain. L’histoire du développement doctrinal est l’histoire de la christianisation de la logique humaine. Cette descente de l’Esprit dans la chair de la doctrine rappelle la transsubstantiation des espèces du pain et du vin dans le sacrement de l’Eucharistie. La doctrine doit être assimilée comme la chair du Christ. Jn 6, 54 : « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour ». Elle opère la libération de l’esprit humain de même que la résurrection effectue la libération du corps humain et son entrée dans la vie du corps glorieux. Les deux sont une sortie de l’esclavage. Dans la doctrine, la parole de Dieu se met à la portée des hommes, de la même façon que le Fils de Dieu a pris chair afin de partager nos faiblesses humaines, jusqu’à la mort. Rm 6, 19 (extrait) : « Je parle à la manière des hommes, à cause de la faiblesse de votre chair ». On pourrait paraphraser ainsi ce verset : la doctrine parle à la manière des hommes, à cause de la faiblesse de notre esprit. Elle se revêt de nos faibles mots, afin de leur faire porter les paroles, logos, de Dieu. De même que le corps glorieux laisse transparaitre la puissance de l’Esprit qui l’habite et le meut, de même la doctrine laisse transparaitre la puissance de l’Esprit qui la façonne et la soutient.

Celle-ci est vivante et ne cesse de se développer. De nouveaux dogmes sont formulés et s’ajoutent aux vérités existantes. Le contraste entre la chair (sarx) et l’esprit (pneuma) est développé par Paul dans plusieurs versets de Galates 5. La doctrine est la pensée humaine surélevée par l’Esprit de vérité. La chair n’est pas notre ennemie, de même que la raison n’est pas l’ennemie de la Foi. La raison doit être éclairée et fortifiée par les paroles de Dieu dont la doctrine est un abrégé. Nous retrouvons dans cette idée la nouvelle chair que forment l’homme et la femme. Prévenant de douze siècles l’hérésie cathare, Paul nous dit en Ep 6, 12 : « Car nous n’avons pas à lutter contre la chair (sarx) et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes ». Unies dans la même chair de la doctrine, les vérités naturelles et les vérités révélées doivent lutter contre les attaques hérétiques qui déforment la parole de Dieu. On peut même dire que la doctrine est l’enfant de l’union entre ces deux ordres de vérité. Elle est le fruit de la raison éclairée par la foi. Comme la Femme de l’Apocalypse aux douze étoiles qui écrase de son talon le serpent de l’hérésie, la doctrine est une œuvre de puissance qui subsistera aussi longtemps que l’homme sera dans la faiblesse de la chair, sous la loi du péché.

La doctrine prend corps dans plusieurs livres, souvent sous la forme de compilations. Ce sont des ‘text-books’, des livres de référence. Ils sont voulus comme des instruments de la communion ecclésiale, des outils dans les mains des différents membres des Eglises. Les premiers livres manuscrits d’enseignement religieux furent composés à l’intention des curés peu ou pas instruits pour leur fournir l’essentiel de ce qu’ils avaient à transmettre aux fidèles. Ils sont au service du clergé en général. Biblion, « petit livre », est utilisé dans 28 versets du NT. Il est le livre aux sept sceaux du chapitre 5 de l’Apocalypse, que seul le « lion de Juda » est digne d’ouvrir. Ap 5, 5 : « Et l’un des vieillards me dit : ne pleure point ; voici, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, a vaincu pour ouvrir le livre et ses sept sceaux ». Dans son commentaire de l’évangile de Jean, Origène commente ainsi ce passage : « C’est toute l’Ecriture qui est manifestée par ce livre : écrite au verso, à cause de son sens obvie, et au recto, à cause du sens secret et spirituel ». La doctrine ‘sort’ de la Bible. Elle se développe à partir d’elle comme un arbre à partir de son tronc. Les racines de la doctrine plongent dans l’Ancien Testament et se solidifient dans le bois du tronc du Nouveau Testament. Dans le tronc (gazophulakion) est gardé (phulake) le trésor (gaza). C’est le tronc dans lequel on vient mettre ses offrandes, en Lc 21, 1 : « Jésus, ayant levé les yeux, vit les riches qui mettaient leurs offrandes dans le tronc ». Le Nouveau Testament est le tronc dans lequel est gardé le trésor de la Foi. Ce petit livre (bibliaridion) devient grand comme le corpus de la doctrine (bliblion) par les œuvres de maturation accomplies par toute l’Eglise. Il devient un arbre puissant et solide. On peut dire de la doctrine qu’elle est, comme le Corps du Christ, l’arbre (xulon) de la vie, car il nous donne la connaissance qui sauve. Ap 22, 19 : « Et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre ». Par l’union de nos esprits en une même doctrine[1], nous sommes tous greffés à l’Eglise Corps du Christ et Arbre de vie. Ep 4, 5 : « Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ». Les erreurs des hérétiques les coupent de l’unité ecclésiale. Leur persistance dans l’erreur conduit à leur excommunication (« Dieu retranchera sa part de l’arbre de vie » d’Ap 22, 19). L’acte par lequel la doctrine est conçue est la théologie, œuvre de la Force dans le Magistère. Nous poursuivons cette méditation sur le livre aux sept sceaux dans le paragraphe sur la théologie, qui développe la méthode par laquelle la doctrine est assimilée et vécue par l’homme avec l’aide de l’Esprit septiforme.

Le NT associe à la doctrine l’idée d’autorité (exousia), qui contient celle de force et de puissance. L’étonnement (exeplessonto) de l’enseignement de Jésus, un enseignement plein de force, est exprimé dans le verset Mc 1, 22 : « Ils étaient frappés de sa doctrine ; car il enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes ». La doctrine est une arme dans les attaques contre la vérité révélée, l’outil qui met fin aux controverses interminables. Comme un couteau, elle sert à trancher. De même, la Torah aux cinq livres est une arme au service du peuple de Dieu. Lors du Concile de Nicée, quelques philosophes se mêlèrent dans ces conférences, par curiosité et aussi par malveillance, usant de subtilités et d’artifices. Un vieillard répondit à un philosophe agressif et rusé par le Credo : « Nous croyons simplement toutes ces choses. N’entreprenez point inutilement de combattre les vérités qui ne peuvent être comprises que par la foi, et ne vous informez point de la manière dont elles ont pu être accomplies. Répondez-moi seulement, si vous croyez. Le philosophe surpris de ce discours répondit : ‘Je crois’ et remercia le vieillard de l’avoir vaincu. Il conseilla à ses disciples de suivre son exemple, protestant qu’il avait été excité par une inspiration divine à embrasser la foi de Jesus-Christ »[2].

La doctrine prend la forme de manuels, c’est-à-dire des livres de taille reduite que l’on emporte partout avec soi et que l’on tient dans la main comme une arme : le Breviaire, le Missel, le Catechisme, le Rituel romain, etc. Le grec hoplon est utilisé dans 5 versets du NT, et a donné le français « panoplie ». En Rm 13, 12, Paul nous offre une formule applicable à la doctrine : « La nuit est avancée, le jour approche. Dépouillons-nous donc des œuvres des ténèbres, et revêtons les armes (hoplon) de la lumière ». La doctrine est l’arme de la lumière qui met fin aux ténèbres de l’ignorance. Le grec skeuos est employé dans 22 versets du NT et signifie « objet, instrument, ustensile, vase ». Notre chair (sarx) est le vase dans lequel est reçu le Saint-Esprit en personne. Elle est le ‘saint Graal’, la coupe qui recueille le précieux sang, le ciboire qui contient l’hostie. 2 Co 4, 7 : « Nous portons ce trésor dans des vases (skeuos) de terre, afin que cette grande puissance soit attribuée à Dieu, et non pas à nous ». La Force nous est donnée dans la mesure où, éclairés par l’Intelligence, nous reconnaissons notre grande faiblesse et la grandeur de Dieu. La doctrine est un vase d’argile, fait de mains d’hommes sous l’inspiration du Saint-Esprit, afin de contenir le bien le plus précieux : la Foi, parole de Dieu. Skeuos désigne également un bien, un objet, que l’on garde précieusement, car il nous est utile. Ap 18, 12 : « Cargaison d’or d’argent, de pierres précieuses, de perles, de fin lin, de pourpre de soie, d’écarlate de toute espèce de bois de senteur, de toute espèce d’objets (skeuos) d’ivoire, de toute espèce d’objets (skeuos) en bois très précieux, en airain, en fer et en marbre ». De la matière ou masse des connaissances humaines, l’homme artisan façonne, sous la motion de l’Esprit Saint, l’outil de la doctrine, corps (sarx) et vase (skeuos) de la Foi.

Poursuivons notre méditation avec la métaphore de l’épée, car si la doctrine est une arme, elle est une épée, du grec machairia, employé dans 26 versets du NT, et qui a donné le français « machette ». La proximité de ce mot avec le verbe français « mâcher » nous rappelle que la doctrine doit être patiemment ruminée afin d’être comprise. Jésus n’est pas venu apporter la paix, mais l’épée (Mt 10, 34). L’arrestation de Jésus décrite au chapitre 26 (Force) de Matthieu nous montre toute la violence que la vérité fait se déverser sur Jésus. Depuis, la vérité n’a pas cessé d’être persécutée, et la doctrine attaquée, défigurée, découpée. En Mt 26, 55, Jésus nous offre une très belle occasion de montrer ce que nous devons faire de la doctrine, à l’aide du don de Force : « En ce moment, Jésus dit à la foule : vous êtes venus, comme après un brigand, avec des épées et des bâtons pour vous emparer de moi. J’étais tous les jours assis parmi vous, enseignant dans le temple, et vous ne m’avez pas saisi ». Par la force physique naturelle, rendue plus efficace par l’épée, nous nous attaquons les uns les autres. Hors le véritable combat est contre les puissances du mal qui nous empêchent d’accueillir la parole de Dieu, car il faut chasser les mauvais esprits de notre être tout entier (corps, âme et esprit) afin d’y laisser entrer le Saint-Esprit qui nous fera « saisir », nous « emparer » de Jésus-Christ. Lorsque Jésus enseignait dans le temple, l’esprit obscurci des hommes ne le ‘saisissait’ pas. Dans ce verset, le verbe « saisir » traduit le grec sullambano, de sun « avec » et lambano « prendre ».

Il faut prendre Jésus avec soi. On le fait dans l’adoration et les sacramentaux, mais aussi dans l’exercice théologique qui nous fait assimiler la doctrine. On s’empare aussi des païens par la puissance de la doctrine, et les peuples sont ‘pris’ comme des poissons dans un filet. Lc 5, 9 : « Car l’épouvante l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu’ils avaient faite (sullambano) ». On retrouve ce verbe en Ac 26, 21 à propos des arrestations de Paul: « Voilà pourquoi les Juifs se sont saisis (sullambano) de moi dans le temple, et ont taché de me faire périr ». On se saisit (Force) pour tuer ensuite (Conseil). Terminons cette courte méditation par ce verset bien mystérieux de Mt 11, 12 : « Depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu’à présent, le royaume des cieux est forcé, et ce sont les violents qui s’en emparent ». Le grec utilisé ici pour s’emparer est harpazo, proche du français « harpon ». Il ne faut pas laisser la doctrine, porte du Royaume de Dieu, nous passer sous le nez comme un poisson, symbole ancien du Christ. Il faut la harponner avec la ‘violence’ et la ‘force’ véritables que le don de Force nous donne. Cette Force, éminemment puissante dans le domaine spirituel car elle est la Force même de Dieu, a l’aspect de la faiblesse au regard terrestre de l’homme. La Force est nécessaire pour accueillir la doctrine, car il faut du courage pour vivre en chrétiens, c’est-à-dire mourir et renaitre à la suite du Christ. Cette mort commence par celle de nos vieilles idées et de nos vieilles habitudes. La vérité chrétienne est profondément paradoxale, une caractéristique sur laquelle nous méditons dans le paragraphe sur la théologie. Le grec utilisé en Mt 11, 12 pour désigner les violents est biastes, dont c’est le seul usage dans le NT. Il vient de biazo, lui-même un dérivé de bios, la vie. La Force nous transmet la vie de l’Esprit saint, déjà commencée en nous ici-bas.

La doctrine est également un outil d’édification ou encore d’éducation. Elle est le roc sur lequel on bâtit sa maison, c’est-à-dire son corps glorieux, membre du Corps du Christ. Le roc a une solidité que le sable d’a pas. Oikodome, « édifice, édification », est employé dans 18 versets du Nt. Il est forme d’oikos, la « maison », et de doma, le « toit », qui a donné le « dôme ». Tout édifice spirituel est l’œuvre du Saint-Esprit et est donc septénaire. La représentation la plus classique d’une maison est un carré surmonté d’un triangle. Oikos est ce carré, l’Eglise quadriforme qui informe le monde, et doma est ce triangle, le Dieu trinitaire qui vient reposr ‘sur’ et ‘dans’ l’Eglise et en achever la construction. La grâce trinitaire vient élever la nature quaternaire. Doma est employé dans 7 versets du NT, et leur numérotation pointe clairement vers la Piété. La pyramide des Egyptiens ne donne à voir que le toit de la maison. Les dômes omniprésents des églises orthodoxes nous rappellent sans cesse l’inhabitation de l’Esprit Saint que cette famille chrétienne a pour vocation de rappeler à tous. Les clochers et les tours de nos églises occidentales remplissent cet office. Mt 24, 17 : « Que celui qui sera sur le toit (doma) ne descende pas pour prendre ce qui est dans sa maison ». Le chrétien est celui qui est ‘sur’ le toit, c’est à dire celui qui a laissé Dieu édifier en lui le toit de la grâce qui s’est ajoutée à sa nature-maison. Ce ‘toit de la grâce’ est l’organisme spirituel que décrit la théologie spirituelle lorsqu’elle parle des vertus et des dons qui viennent se surajouter à sa nature humaine[3]. Sans cet ‘organisme’, l’homme ne peut pas se mouvoir dans le ciel, et ne survivra pas à la grande désolation qui transformera la terre, c’est-à-dire notre maison ‘naturelle’ qu’annonce la petite apocalypse de Mt 24. Ce passage se retrouve en Lc 17, 31. Monter sur le toit pour prêcher, c’est s’appuyer sur la présence du Dieu trinitaire que nous communique la Pentecôte, et le Sacerdoce à sa suite.

On retrouve la combinaison de la Piété et de la Force en Lc 12, 3 : « C’est pourquoi tout ce que vous aurez dit dans les ténèbres sera entendu dans la lumière et ce que vous aurez dit à l’oreille dans les chambres sera prêché sur les toits ». Jésus met bien en garde ses apôtres de ne pas aller prêcher ce qu’ils ont entendu de sa bouche dans le secret de leurs conversations particulières avant d’avoir reçu l’Esprit de Pentecôte qui édifie en nous le toit plein de puissance qui nous fera résister à toutes les persécutions. Ce toit est le Dieu trinitaire qui nous fait dire « tu » à Dieu, car le Saint-Esprit vient prier en nous et nous introduit dans le sein de la vie trinitaire. Par ce toit de notre organisme spirituel, le Saint-Esprit descend dans notre maison, et de là dans toute la Création ainsi libérée du mal. C’est en Lc 5, 19 que ceci nous est exprimé : « Comme ils ne savaient pas par où l’introduire, à cause de la foule, ils montèrent sur le toit (doma), et ils le descendirent par une ouverture, avec son lit, au milieu de l’assemblée, devant Jésus ». Le paralytique représente le Christ incarné, son « lit », qui a assumé la chair dans sa faiblesse, et que nous devons accueillir dans notre maison, comme tous les affligés de la terre. Après sa présentation des charismes en 1 Co 12, Paul nous en rappelle la finalité, en 1 Co 14, 26, écho de 1 Co 14, 5 : « Que faire donc, frères ? Lorsque vous vous assemblez, les uns ou les autres parmi vous ont-ils un cantique, une instruction, une révélation, une langue, une interprétation, que tout se fasse pour l’édification ». En Ep 4, 12, le terme oikodome, « édification », est bien associé au corps du Christ qu’il s’agit d’édifier : « Pour le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère et de l’édification du corps du Christ ». L’Apostolat est ‘l’œuvre du ministère’ par laquelle est dite (laleo) la doctrine chrétienne, en paroles et en actes. Le Sacerdoce est « l’édification du corps du Christ ». La doctrine est cette « bonne parole, qui serve à l’édification et communique une grâce à ceux qui l’entendent » (Ep 4, 29). Il faut dire la doctrine pour contribuer à l’édification spirituelle des hommes. 2 Co 12, 19 (extrait) : « C’est devant Dieu, en Christ, que nous parlons ; et tout cela, bien-aimés, nous le disons pour votre édification ».

NOTES

[1] Charles MOREROD. Tradition et unité des chrétiens. Le dogme comme condition de possibilité de l’œcuménisme. Parole et Silence, 2005.
[2] http://www.clerus.org/bibliaclerusonline/pt/fuj.htm
[3] Garrigou-Lagrange. The three ages of spiritual life. Herder Book co, 1955.