6. Gune « femme ». Marie

« Jeanne, femme de Chuza, intendant d’Hérode, Susanne, et plusieurs autres, qui l’assistaient de leurs biens » (Lc 8,3).

La féminité est l’œuvre du Conseil en nous, comme la masculinité (ou virilité) celle de la Force. Gune est utilisé dans 198 versets. Il a donné le mot français gynécologie. Il désigne une femme, de n’importe quel âge ou état, vierge, mariée, veuve, ainsi qu’une épouse ou une fiancée. Le premier emploi se trouve en Mt 1, 20 : « Comme il y pensait, voici, un ange du Seigneur lui apparut en songe, et dit : Joseph, fils de David, en crains pas de prendre avec toi Marie, ta femme, car l’enfant qu’elle a conçu vient du Saint-Esprit ». La femme elle-même est ces « trois mesures de farine » dans lequel le levain de l’Esprit a été déposé, et à ce titre, elle représente dans l’être humain – homme et femme – la bonne terre qui porte la semence et la fait fructifier. Mt 13, 33 : « Il leur dit cette autre parabole : le royaume des cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que la pâte soit toute levée ». On retrouve cette métaphore dans Lc 13, 21. Dans le très court verset de Mt 22, 27, l’action est centrée sur la femme : « Après eux tous, la femme mourut aussi ». Cette femme a eu sept maris, tous frères. A la suite du passage de ces sept hommes sur terre, symboles des sept grands âges de l’histoire sainte, la terre, dont la femme est le symbole, passe elle aussi. La première création dure sept périodes de temps. Le temps linéaire qui s’écoule tel un fleuve est un thème lié au Conseil. Le huitième jour (chapitre 22), elle meurt elle aussi, pour laisser advenir la nouvelle création.

La femme a une relation particulière à la durée. Mieux que l’homme, elle accepte la lenteur inévitable des processus de croissance. L’homme est plus impatient et sa force est concentrée. Il s’épuise plus vite et la femme lui survit. Quelqu’un a dit que l’homme était le temps de la femme, ce que ce verset montre bien : la vie de cette femme a été rythmée par ses différents mariages. Le travail de l’homme ‘façonne’ la vie de la femme en plusieurs époques comme Dieu façonne l’histoire humaine, à commencer par ce travail de la maternité qu’il initie en elle : le temps de l’attente de l’homme, le temps des fiançailles, le temps des épousailles, le temps de la maternité, le temps de la grand-maternité, le temps du veuvage etc. Les bons féministes voient et chantent la spécificité féminine. Les mauvais l’ignorent. La différence sexuelle est le sacrement de la différence entre Dieu et sa création. Chaque pôle de la relation homme-femme a son rôle à jouer et ses méthodes. Les voies du Seigneur ne sont pas celles des hommes. Seule une cohabitation prolongée permet d’apprendre à connaitre les façons de vivre de l’autre. C’est l’expérience religieuse au sens des auteurs du moyen-âge, celle qui s’acquiert par la pratique, et non au sens de perception immédiate de Dieu, œuvre de la Connaissance de façon partielle, de l’Intelligence de façon anticipée et de la Sagesse de façon parfaite. C’est l’œuvre du Conseil, le don de toute coopération.

L’idéal féminin est celui de la coopération. L’épouse doit travailler en synergie avec l’homme en marchant à ses côtés, et le mariage, œuvre du Conseil, est le signe visible de la providence de Dieu qui veille à chacun de nos pas. Dans le confucianisme, la sixième grande religion, le yin (féminin) et le yang (masculin) œuvrent de concert. Marie est l’épouse du Christ, préfigurée dans l’Ancien Testament par plusieurs épouses. Judith, dans le sixième livre de la sixième série des livres de l’AT, est une parfaite préfiguration de Marie. Esther est le sixième livre de la cinquième série, Ruth le second de la cinquième. « Marie, mère de Jésus, a été appelée à aimer son fils – le Fils – d’un amour maternel, et donc à jouer le rôle de l’Esprit-Saint dans la manifestation de Dieu au monde. Marie ne peut jouer ce rôle inouï qu’en se laissant épouser par l’Esprit Saint, devenant ainsi sa pure transparence. Epouser signifie adapter à la forme avec souplesse ; par exemple, un vêtement convient bien lorsqu’il épouse parfaitement la forme de la personne » (Victor Sion).

Joseph a pris Marie chez lui. Mt 1, 20 : « Ne crains point de prendre chez toi Marie, ton épouse, car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint ». Marie est notre mère du ciel. Elle nourrit notre croissance, prenant soin de nous et surveillant notre développement. Elle est notre éducatrice dans la vie de la grâce, la vie de notre âme. Sur terre, nous sommes dans la ‘matrice’ qu’est Marie, que nous le sachions ou non. La création tout entière est devenue un immense utérus d’où sortent les enfants de Dieu. On peut dire que Marie est cet utérus. De même qu’un enfant devient de plus en plus conscient de sa maman, de même nous devenons de plus en plus conscients de Marie dans nos vies de chrétiens. Saint Ambroise a établi la formule ‘Mère de l’Eglise’, titre donné ultérieurement à Marie par Paul VI le 21 novembre 1964 lors du concile de Vatican II. C’est la maternité spirituelle de Marie qui nous révèle le mystère de la féminité. La femme est la gardienne des évolutions, elle qui voit dans les choses ce qu’elles ne sont pas encore[1]. Les femmes ont une mission qu’elles seules peuvent remplir[2]. Elles doivent être conscientes que les hommes leur ont été confiés d’une façon particulière depuis le début. « Homme et femme il les créa » (Gn 1, 27). Marie est la nouvelle Eve. Gn 3, 20 : « L’homme appela sa femme du nom d’Eve – c’est-à-dire la Vivante, car c’est elle qui a été la mère de tout vivant ». Ceci est encore plus vrai dans l’ordre spirituel.

La tristesse est un thème lié au Conseil, et aux tribulations qui lui sont associées, comme la joie est liée à la Piété et à la Sagesse. Jn 16, 20 : « En vérité, en vérité, je vous le dis : vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira ; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie ». En Jn 20, 13, Marie de Madeleine est appellée simplement « femme », gune, par les anges, puis par Jésus ressuscité, qu’elle voit sans le reconnaitre : « ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis ». Les femmes pleurent plus facilement que les hommes. Par les larmes, les femmes attendrissent l’homme, usant de ce qui est bien souvent leur seule arme, surtout dans des situations violentes ou leur infériorité physique est manifestée. Comme on le voit dans cette scène, ces larmes émeuvent les anges et Jésus aussi, que l’on pense aux lamentations de Jérémie, le treizième livre de l’AT. Klaio, « pleurer », est employé dans 34 versets du NT. On le trouve en Lc 6, 21 : « Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés ! Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie ! ». Citons également Lc 7, 13 : « Le Seigneur, l’ayant vue, fut ému de compassion pour elle, et lui dit : Ne pleure pas ! ». On voit Jésus pleurer en Lc 19, 41 : « Comme il approchait de la ville, Jésus, en la voyant, pleura sur elle ». Et ce verset encore plus concentré de Lc 22, 62: « Et étant sorti, il pleura amèrement ».

La terre est une « vallée de larmes ». Saint Paul le courageux reproche à ses amis de pleurer sur lui. Ac 21, 13 : « Alors il répondit : que faites-vous, en pleurant et en me brisant le cœur ? Je suis prêt, non seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus ». Cette scène évoque Job. Les larmes sont le signe de notre impuissance. On pleure quand tout semble perdu et c’est alors que la puissance de Dieu se manifeste. Telle la fée de Cendrillon, le Consolateur sèche nos larmes. « Et l’heureux jour arriva. Cendrillon, qui avait beaucoup de goût, aida ses sœurs à s’habiller et à se coiffer, mais après leur départ elle s’assit près du feu, cacha sa figure dans ses mains et pleura. Tout à coup, elle entendit une voix très douce qui disait : ‘Pourquoi pleures-tu mon enfant ?’. Cendrillon leva la tête et vit sa marraine qui était fée. ‘Je voudrais…je voudrais…’ dit-elle, mais elle ne put pas continuer, les larmes l’étouffaient’. ‘Tu voudrais aller au bal dit sa marraine ; eh bien, ne pleure plus, tu iras’. La bonne fée essuya les larmes de Cendrillon et dit : ‘Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille »[1]. La fée est le Saint-Esprit et Cendrillon est une figure de Marie pleurant sur une humanité pècheresse qui ne l’accueille pas dans sa vie. Aller au bal sans Cendrillon-Marie, comme la marâtre et les sœurs, c’est aller faire la fête sans Dieu. L’année liturgique est l’œuvre du Conseil dans la Prière et elle christianise les fêtes et festivals païens.

Le clergé et les laïcs forment l’Eglise-peuple de Dieu, dont nous parlons dans le paragraphe sur les églises locales, en relation avec la Connaissance et dans celui sur les associations de fidèles, en relation avec la Force. A double titre, cette scène nous évoque Notre-Dame de la Salette pleurant abondamment devant deux petits bergers, Maximin et Mélanie, un garçon et une fille. Le garçon n’est-il pas la figure du clergé et la fille celle des laïcs ? Marie apparait à la Salette le 19 septembre 1846, jour de la Force (19) dans la Connaissance (neuvième mois de l’année), à quelques kilomètres du village de Corps. Le message de La Salette évoque la déchéance de la pratique religieuse populaire, cause spirituelle de la famine que connait la région cette année-là. Ecoutons Marie : « Faites-vous bien votre prière, mes enfants ? Pas guère Madame. Ah ! Mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin, ne diriez-vous seulement qu’un ‘Notre Père’ et un ‘Je vous salue’. Et quand vous pourrez mieux faire, dites-en davantage. L’été, il ne va que quelques femmes un peu âgées à la Messe. Les autres travaillent le dimanche tout l’été, et l’hiver, quand ils ne savent que faire, ils ne vont à la Messe que pour se moquer de la religion. Le Carême, ils vont à la boucherie, comme des chiens. N’avez-vous point vu de blé gâté mes enfants ? ». Puis Marie rappelle à Maximin la fois où son père s’était lamenté sur la mauvaise récolte. « Le maitre du champ dit à votre père de venir voir son blé gâté. Vous y êtes allés. Votre père a pris deux ou trois épis dans sa main, les froissa, et ils tombèrent tous en poussière. En vous en retournant, quand vous n’étiez plus qu’à une demi-heure de Corps, votre père vous donna un morceau de pain en vous disant : Tiens, mon petit, mange encore du pain cette année, car je ne sais pas qui va en manger l’an qui vient si le blé continue comme ça ».

Les Apparitions mariales sont le fondement de tout le Magistère. Dans un autre paragraphe, nous en montrons le lien avec la Crainte. Ici, nous voulons en relever les traits liés au Conseil qui en font une facette du Magistère. Marie, comme dans toutes les apparitions, nous enjoint à prier. Dans son apparition à la Salette, Notre-Dame fait le lien entre l’impiété et la famine, une vérité que tous les peuples de la terre connaissent depuis les temps immémoriaux, car elle est au cœur des religions naturelles, la famine étant vécue comme un châtiment divin. Les dévotions populaires et l’année Liturgique sont l’œuvre du Conseil et élèvent les colonnes du temple de la nature devenue lieu saint. Ces colonnes ‘soutiennent’ le ciel et l’empêchent de nous tomber sur la tête. Marie dit au début de l’apparition que les prières du peuple, ses enfants, peuvent seules retenir le bras de son Fils de s’abattre sur les hommes. « Il est si fort et si pesant que je ne puis plus le maintenir. Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! Si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse ». Marie intercède sans arrêt pour nous, alors que nous passons notre vie à nous faire beaux pour danser au bal, la laissant seule. Marie est humble et ne nous apparait pas dans toute sa gloire, de même que la beauté de Cendrillon est cachée sous ses haillons. Lors des apparitions, elle se révèle à nous pour ce qu’elle est : l’épouse du Christ, qui ouvre le bal.

Marie est le principe d’unité de l’Eglise. Si nous cheminons avec Marie, nous resterons unis en un même troupeau, comme des poussins sous les ailes de leur mère. Les apparitions mariales sont la premiere forme que prend le Magistère. Elles nous révèlent, en ces derniers temps, que Marie n’a cessé de nous guider depuis qu’elle est allée demeurer chez Jean. Marie au calvaire devient la Mère de notre unité dans le Christ, de notre catholicité. Marie est cachée et secrète. Elle est l‘alma mater’. Elle opère dans le secret mais se montre quand elle le juge nécessaire. De même, le Magistère est plus caché et donc moins connu que le Sacerdoce. Il est plus féminin que masculin, alors que le Sacerdoce est plus masculin que féminin. Lumen Gentium établit une distinction claire entre le ministère de Jésus le sauveur, et l’office de Marie son associée. Cette distinction est celle du Sacerdoce et du Magistère, respectivement moyen du salut et moyen de la sanctification. Marie est le modèle de notre coopération avec Dieu. Tous les médiateurs de l’action de Dieu sont des créatures. Dieu veut utiliser les hommes pour sauver les hommes. Par le don de Conseil, il permet que cette ‘utilisation’ soit pleinement libre, et non nécessaire comme dans l’usage qu’il fait de la nature, le règne des causes secondes. La prise de conscience d’être la servante de Dieu est exprimée par Marie dans l’une de ses sept paroles : « Je suis la servante du Seigneur ».

Le Conseil est le don qui permet à l’homme de coopérer librement à l’œuvre de rédemption, en guidant les hommes à agir avec rectitude dans toutes les situations de la vie au cours de leur voyage sur terre. Le rôle des femmes dans le Magistère est caché, comme celui des mères au foyer et, de même que la vie sociale s’ancre dans la vie familiale, le Magistère prend ses racines dans la personne même de Marie qui se montre à ses enfants depuis le départ de son Fils au Ciel. Le Conseil agit mystérieusement, comme de nuit, de même que les femmes influencent leur mari dans le secret. La croissance se fait dans l’obscurité. Il en est de même de la croissance du Royaume de Dieu. Les paraboles du Royaume sont énumérées au chapitre 13 de Matthieu. A Fatima, Marie apparait le 13 de six mois consécutifs, dans toute sa gloire de Reine du Ciel. Mais elle est aussi bergère, une autre métaphore du Christ liée au Conseil. Dans de nombreuses apparitions, elle apparait comme une bergère parmi les bergères. Elle est notre bergère du ciel, qui vient visiter son troupeau sur terre. Les bergers ont une foi simple et forte. Ils sont courageux et généreux, humbles et loyaux. Ils vivent dans le désert non corrompu par le ‘monde’ des villes. Ils vivent la nuit et connaissent tout du ciel étoilé qu’ils observent longuement. Ils sont souvent ignorants aux yeux du monde, mais leur esprit est ouvert à  la réception de la doctrine de l’Eglise.

Le poète français Léon Bloy rapproche les Larmes de Marie d’avec le Sang précieux du Christ, et nous voyons dans ces deux effusions le couple Force-Conseil, qui agit de façon très étroite. « Quant aux larmes qui coulèrent en cette occasion, les pâtres ont raconté qu’elles coulèrent sans interruption, et voilà, je pense, tout ce qu’on en peut dire. Il existe parmi les choses humaines deux choses parfaitement humaines et parfaitement ineffables : le sang de Jésus-Christ et les Larmes de Sa mère. Ce que doivent être ces deux effusions douloureuses, nul être créé ne le pourrait dire. Elles retentissent éternellement l’une à l’autre par-dessus tous les accidents du temps et de l’espace et correspondent ensemble à un ordre de réalités substantielles absolument supérieures aux pensées de l’homme. Les Larmes de Marie, ces véritables ‘eaux de la contradiction’ à la Salette comme partout ailleurs, inondèrent autrefois Jérusalem et le désert, au jour de la Purification, pendant les sept années de la Fuite, pendant les trois terribles jours de l’absence de Dieu et pendant les trois autres jours à peine plus terribles ou il lui fallut payer onze fois Son Immaculée Conception, sur le chemin de la Croix, depuis la Rencontre jusqu’au Sépulcre. Les larmes de la Mère des Douleurs coulèrent réellement sans interruption tant qu’Elle demeura sur la terre et jaillirent comme l’eau des fontaines par les sept blessures effroyables qui représentent les sept époques de Sa Genèse spirituelle. Aujourd’hui qu’Elle est dans les Cieux et qu’Elle règne sur tout ce qui est créé, Elle rachète les hommes avec cette immensité de larmes qui submergent le monde comme un océan débordé et dont le Déluge universel n’est qu’une très faible figure. Les Larmes de Notre-Dame de la Transfixion roulent du Calvaire et tombent en cataractes sur tous les cœurs vivants. Nous y sommes tous noyés, engloutis, et quelques’uns d’entre nous, les plus heureux assurément, le sont à des profondeurs incommensurables »[4].

On pourrait sans doute imaginer un septénaire des dévotions populaires en méditant sur une correspondance avec les Sept Douleurs de Marie, tant les deux thèmes sont profondément liés. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort a sous-titré son Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge de ‘préparation au règne de Jésus-Christ’. Marie nous conduit à Jésus, et c’est cela suffit sans doute à placer son rôle au sein du Magistère en relation avec le don de Conseil, bien que Marie, la pleine d’Esprit, nous manifeste tous les dons de façon la plus parfaite. Notre copie de ce Traité est éditée par les Editions du Seuil, au 27, rue Jacob, Paris VI. Rien n’échappe à la providence divine et nous aimerions poursuivre cette piste en méditant sur le grec threskeia, « adoration religieuse », employé dans 4 versets du NT. En effet, ce mot nous est proche de l’anglais threshold, le seuil, ou parvis. La religion est le chemin vers le palais du Christ-Roi. Ce chemin est celui de la charité, comme nous le dit Jc 1, 27 : « La religion (threskeia) pure et sans tâche, devant Dieu notre Père, consiste à visiter les orphelins et les veuves dans leurs afflictions, et à se préserver des souillures du monde ». Voilà ce que fait Marie depuis deux mille ans en visitant des âmes choisies, afin qu’elles témoignent à leur tour.

L’humanité entière, depuis sa chute, est orpheline et veuve, orpheline du Père, et veuve du Fils. L’Esprit vient rétablir ces deux relations. Marie l’aide dans cette entreprise. Tous deux nous visitent par petites ‘touches’, comme des peintres impressionnistes. Ils créent tous deux de fortes impressions au fond de notre âme. Le Père René Laurentin, spécialiste des apparitions mariales, a dirigé la publication d’un monumental Dictionnaire des Apparitions de la Vierge Marie. Dans sa préface, le Cardinal Roger Etchegaray cite les mots de cet infatigable compilateur : « Dieu a délégué Marie auprès des hommes pour les familiariser avec Lui. Elle est délégation privilégiée de la Miséricorde de Dieu parmi les hommes. Ecoutons-la nous répéter inlassablement ce que nous oublions de lire dans l’Evangile : faites tout ce qu’il vous dira »[5]. Visiter les affligés en se préservant des souillures du monde, c’est l’œuvre de Marie auprès des hommes. Elle est notre modèle de piété et nous rappelle à la prière, le message contenu dans toutes les Apparitions. Placer Marie au sein du Magistère pourrait surprendre, et pourtant elle est le Magistère du Magistère, le Conseil dans le Conseil. Si les théologiens (Force) nous expliquent les lois de la rigueur de Dieu, Marie (Conseil) nous en révèle la clémence, pourvu que nous ne péchions pas contre l’Esprit au point de l’attrister. Il ne peut y avoir pour l’homme d’entrée dans la communion trinitaire sans l’inhabitation de l’Esprit Saint.

Nous rencontrons Marie au seuil du palais. Plus nous approchons du Christ, et plus nous entrons dans le domaine de Marie, sur le parvis de la cathédrale. Saint Louis-Marie de Monfort utilise pour nous parler d’elle l’image de l’arbre de vie[6]. La désobéissance a privé l’homme de la Connaissance, que les dons du Saint-Esprit viennent restaurer. Dieu a chassé l’homme du jardin d’Eden afin qu’il ne puisse pas s’emparer de l’autre arbre, l’arbre de vie, planté à côté de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, comme la Piété est ‘à côté’ de la Connaissance. Gn 3, 22 : « L’Eternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer la main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement ». Si la consommation du premier arbre a provoqué l’ignorance de Dieu, on peut imaginer que la consommation du deuxième arbre, bien plus grave encore, aurait provoqué la mort spirituelle dont l’homme n’aurait peut-être pas été conscient, c’est-à-dire d’une coupure éternelle d’avec Dieu, une vie sans dieu semblable à la ‘connaissance sans dieu’ qu’est la connaissance naturelle. Or la mort charnelle rappelle à l’homme que la vie charnelle n’est pas la vie éternelle. Le vieillissement physique est un parcours éducatif durant lequel nous nous tournons, par la Piété, vers la source de la vie qui ne faiblit pas. Le Saint-Esprit nous apporte la vie de Dieu et fait de sa demeure un arbre de vie. Sa demeure la plus parfaite est la Vierge Marie, la nouvelle Eve[7]. C’est en cela qu’elle est l’arbre de vie de la Création, ‘reflet’ de l’arbre de vie de la Genèse. En elle nous trouverons la vie éternelle, car en elle habite l’Esprit de vie et son fruit Jésus-Christ.

Le don de l’Esprit et du Fils coïncident, car l’un ne va pas sans l’autre. « Marie seule est l’arbre de vie, et Jésus seul en est le fruit. Quiconque donc veut avoir ce fruit admirable dans son cœur doit avoir l’arbre qui le produit : qui veut avoir Jésus doit avoir Marie »[8]. Cet arbre est d’abord caché, comme toutes les œuvres, intimes, de la Piété. Puis il est rendu visible par les œuvres extérieures que le Conseil fait croitre. Jésus confie sa Mère à l’apôtre Jean, fêté le 27 décembre, et il confie Jean à Marie[9]. Marie va demeurer chez Jean comme un arbre est planté dans un beau jardin, celui de l’humanité pieuse. Jean, le disciple bien-aimé, est le plus ‘dévoué’ des disciples. La dévotion au Sacré-Cœur, couronnement de toutes les dévotions, prend naissance dans son repos sur le cœur de Jésus lors de la dernière Cène. « Si Marie, qui est l’arbre de vie, est bien cultivée en votre âme par la fidélité aux pratiques de cette dévotion, elle portera son fruit en son temps ; et ce fruit n’est autre que Jésus-Christ »[10]. L’arbre de vie est aussi une métaphore de la Tradition. On voit comment la Tradition prend ses racines dans chez Marie. Car sans Marie et les dévotions par lesquelles nous l’imitons, le jardin de notre âme se couvre progressivement de ronces et les œuvres de la Tradition ne peuvent pas grandir dans la perfection que Dieu leur a réservée.

Marie a choisi de se faire connaitre au monde entier à l’époque des temps modernes, sixième époque de l’histoire. Louis-Marie Grignon de Montfort pense que le règne de Marie est réservé pour les derniers temps du monde. Le grand saint Augustin lui-même se lamente de l’avoir connue tard. « Tard je t’ai aimée, beauté si ancienne et si nouvelle, tard de t’ai aimée ! »[11]. Mais lui-même n’avait pas cessé d’être connu et aimé de sa maman de la terre, la grande saint Monique, fêtée le 27 août, un jour avant lui, le 28 août. Cette sainte du Conseil a conduit son fils à la Sagesse, puis l’y a rejoint. Marie est la juive : tels les prêtres d’Israël, elle attend au milieu du Jourdain que tout le peuple d’Israël soit passé. Jos 3, 17 : « Et les prêtres qui portaient l’arche de l’alliance du Seigneur s’arrêtèrent sur la terre sèche, au milieu du Jourdain, immobiles, tandis que tout Israël traversait à pied sec jusqu’à ce que toute la nation eut achevé de traverser le Jourdain ». Grace à Marie, les eaux ne nous n’engloutissent pas. Elle est Notre Dame de la bonne mort. La dévotion à la Vierge Marie fait de notre parcours un chemin de roses, comme celui de saint Jean qui n’a pas souffert de persécution. Il est mort paisiblement à un âge avancé. Cette traversée à pied sec nous évoqué l’arche Noé, un des nombreux titre de Marie. Les thèmes de la mer et du bateau sont liés au Conseil. Marie est le bois avec lequel le bateau de l’Eglise est construit. Sg 14, 5-6 : « Tu ne veux pas que les œuvres de ta Sagesse demeurent improductives, c’est pourquoi les hommes confient leurs vies à un bois infime et ont pu traverser la mer houleuse sur un radeau en échappant à tout danger (verset 5). Ainsi, aux origines, lorsque périssaient les géants orgueilleux, l’espoir du monde se réfugia sur un radeau et, dirigé par ta main, conserva pour l’avenir une semence de génération  (verset 6) ». Marie contient cette ‘semence de génération’. Elle est le radeau en apparence fragile sur lequel nous pouvons traverser en toute confiance les mers déchainées.

Marie est l’Etoile de la mer (Stella Maris). L’eau est sous l’influence de la lune. La lettre M est le symbole de l’eau. Moïse est le fils de Myriam, sauvé des eaux. Bouddha est le fils de Maya. Mout en égyptien signifie mère. Marie nous permet de vaincre les deux bêtes du chapitre 13 (Conseil) de l’Apocalypse. La première bête sort de la mer. Elle a reçu l’autorité du dragon pour quarante-deux mois (sept fois six). C’est une bête blasphématoire. La deuxième sort de la terre et reçoit son autorité de la première bête. Personne ne peut acheter ou vendre s’il n’a pas la marque de cette bête. On retrouve les trois ennemis de l’homme : Satan et le dragon (Intelligence), la chair et la première bête (Force), le monde et la deuxième bête (Conseil). Chacune procède de l’autre. Le mal croit en trois temps, d’où le triple six qui est le nombre de la bête. Le chiffre treize est très présent dans l’histoire de Marie. Le Mem est la treizième lettre de l’alphabet hébreu. C’est dans le treizième chapitre du live de Judith que la victoire de celle-ci est relatée. La reine Esther veut sauver son peuple le treize du mois d’Adar (Esther 3, 13). Esther veut dire étoile, cette étoile visible sur le manteau de Marie à Fatima, où toutes les apparitions se sont déroulées le treize du mois comme nous l’avons dit. Marie est la treizième étoile après les douze (Force) apôtres. Dans le livre de Tobie, l’hymne de Sion (allégorie de Marie) est l’objet du treizième chapitre. En 1573, deux ans après la victoire miraculeuse de Lépante, Grégoire XIII introduit la fête de Notre Dame du Rosaire. Léon XIII lui-même a publié de nombreuses encycliques sur le Rosaire. Pie XII, qui dut affronter le plus terrible assaut des forces du mal de l’histoire humaine, devint évêque le 13 Mai 1917, le jour même de l’apparition de Marie à Fatima. C’est lui qui reconnut officiellement cette série d’apparitions. Le XIIIe siècle fut le siècle marial par excellence comme en témoignent les nombreuses cathédrales dédiées à Marie, et leurs rosaces. Le Roi Louis XIII fut le premier Roi à consacrer son royaume à la Reine du Ciel. Marie est évoquée dans le 27e chapitre de Verbum Domini. Cette liste est sans fin. On pourrait de même montrer l’importance de Marie au VI siècle, ainsi qu’au XXe, autres chiffres du Conseil. Il y eut au XX siècle une multiplication sans précèdent des apparitions de Marie, ainsi que de nombreuses déclarations mariales.

En attendant le retour du Christ dans sa gloire, Marie vient se montrer aux hommes. Voici les premiers mots du traité des Gloires de Marie, d’Alphonse de Liguori, docteur de l’Eglise des temps modernes : « Mon très aimant Rédempteur et Seigneur Jésus-Christ, je sais quel plaisir vous procure celui qui cherche à glorifier votre très sainte Mère, que vous aimez tant et que vous désirez si ardemment voir aimée et honorée de tout le monde. Voilà pourquoi, moi, votre indigne serviteur, j’ai eu la pensée de publier ce livre qui traite de ses gloires »[12]. Doxa, « gloire », est employé dans 150 versets du NT. Nous n’allons pas ici développer un commentaire de ses usages en relation avec le Conseil, mais citons simplement le court verset de Jn 5, 41 : « Je ne tire pas ma gloire des hommes ». Les apparitions de Marie nous donnent un avant-goût de la grandeur de Dieu telles qu’on la verra au ciel. La gloire du Christ lui vient du Père, de même que la gloire de Marie lui vient de son Fils. Mt 6, 13 : « Ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles le règne, la puissance et la gloire ». Donnons au grand saint le dernier mot : « Je me suis appliqué sans cesse et partout, en public et en particulier, à parler de vous et à communiquer à toutes les âmes votre douce et salutaire dévotion. Je compte bien continuer à le faire le reste de ma vie et jusqu’à mon dernier soupir ; mais mon âge avancé et ma santé chancelante m’avertissent que mon pèlerinage touche à sa fin, et que mon entrée dans l’éternité est prochaine. C’est pourquoi j’ai voulu composer ce livre, le laisser en ce monde après moi, afin qu’il continue, à ma place, de publier vos louanges et d’exciter aussi les autres à proclamer vos gloires et votre grande bonté envers vos dévoués serviteurs »[13].

NOTES

[1] Madeleine DANIELOU. Ecrits I. Action et inspiration. L’éducation selon l’Esprit. Quand vous priez. Cerf. 2011. Une autre source d’inspiration est Alice von HILDEBRAND. The privilege of being a woman. Saint Austin Press, 2002.

[2] La lettre apostolique de Jean-Paul II Mulieris dignitatem, 1988, est le premier document du Magistère entièrement consacré à la femme.

[3] Charles PERRAULT. Cendrillon.

[4] Leon BLOY. Le symbolisme de l’Apparition. Rivages porche / Petite bibliothèque, 2008.

[5] René LAURENTIN. Patrick SBALCHIERO. Dictionnaire des Apparitions de la Vierge Marie. Fayard, 2007.

[6] Françoise BREYNAERT. L’Arbre de Vie, symbole central de la théologie de Saint Louis-Marie de Montfort. Parole et Silence, 2005.

[7] Pierre-Thomas DEHAU, op. Eve et Marie. Monastère du cœur immaculé de Marie, Bouvines. 1950.

[8] Louis-Marie GRIGNION DE MONTFORT. Amour de la Sagesse Eternelle. 204.

[9] Marie-Van MEURICE. Voici Ta Mère. Itinéraire théologique et spirituel avec Jean-Paul II. Ad Solem. 2010.

[10] Louis-Marie GRIGNION DE MONTFORT. Amour de la Sagesse Eternelle. Vraie Dévotion, 218.

[11] St AUGUSTIN, Confessions. 10, 27.

[12] Alphonse de LIGUORI. Les Gloires de Marie. Intro du P. Théodule Rey-Mermet. Saint Paul. Page IX.

[13] Id. page X

Légende photo : Marie Myriam. L’Oiseau et l’Enfant, Eurovision 1977