6. Diarpazô « piller, enlever ». Les Dévotions populaires

« Alors il pillera sa maison (oikia) » (Mc 3, 27).

L’œuvre du Conseil est ce combat de l’homme pour la récupération de son dû, que le voleur antique, le serpent, lui a volé par sa ruse. Diarpazô, « piller, enlever », est utilisé dans deux versets. Il vient de dia, plus le verbe harpazô, « enlever, arracher, ravir, s’emparer ». Tout le livre de Josué, sixième livre de l’AT, consiste dans la reprise de la Terre promise par le peuple d’Israël. Israël vient reprendre, de force, la terre que Dieu lui a destinée. Ceci explique la parole bien mystérieuse de Jésus le pacifique dans Mt 11, 12 : « Depuis le temps de Jean Baptiste jusqu’à présent, le royaume des cieux est force, et ce sont les violents qui s’en emparent ». Piller la maison de l’homme fort devrait être le travail incessant des chrétiens : nous devons aider le Seigneur à arracher les âmes aux griffes de Satan. Nous devons être des pêcheurs d’hommes, les harponner, afin de les sauver de la mort spirituelle. La Mort est le treizième Arcane du Tarot. Elle fond souvent sur les hommes et les ravit de ce qui leur apparaît comme leur bien le plus précieux, leur vie terrestre. Or, Jésus nous dit de ne pas craindre ceux qui tuent le corps, car la mort véritable est spirituelle. Elle est coupure de Dieu et nous plonge dans un état de léthargie ou coma spirituel. Mt 10, 28 : « Ne craignez pas ceux qui tuent (apokteinô) le corps et qui ne peuvent tuer (apokteinô) l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne ». On pourrait montrer qu’apokteinô, « tuer, mettre à mort, faire périr » est lié au Conseil. Ce fut le sort des martyrs chrétiens, et des prophètes juifs avant eux. Mt 23, 34 : « C’est pourquoi, voici, je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes. Vous tuerez et crucifierez les uns, vous battrez de verges les autres dans vos synagogues, et vous les persécuterez de ville en ville ». Ce fut le sort de Jésus-Christ lui-même, le Vendredi Saint, sixième jour de la semaine juive. Mc 10, 34 : « Qui se moqueront de lui, cracheront sur lui, le battront de verges, et le feront mourir ; et, trois jours après, il ressuscitera ». Les persécutions arrivent comme des vagues qui sèment la terreur et la mort sur leur passage. Mais le sang des martyrs irrigue la terre et fait croître le Royaume de Dieu. Le XXe siècle, en particulier, a produit une merveilleuse floraison de saints. Les Dévotions populaires sont les armes que doivent utiliser les chrétiens afin de poursuivre l’œuvre des martyrs et de travailler à la croissance de l’Église. En effet, elles sont ancrées dans la vie des saints et poursuivent leur activité sanctificatrice dans la mise en œuvre de la puissance qu’ils ont obtenue par leur mort. Par ailleurs, en nous mettant ainsi en présence des saints, le Dévotions populaires nous préparent à la mort. Elles nous font cheminer et coopérer des ici-bas avec le Ciel. Comme dans la Piété, dont le Conseil est le déploiement visible, la Terre et le Ciel se joignent afin d’œuvrer ensemble à la sanctification de la Création tout entière.

Les Dévotions sont une expression du Sacerdoce universel des laïcs et sont des canaux de grâce divinement institués. « Le Seigneur Jésus fait participer tout son corps mystique à l’onction qu’il a reçue : en lui, tous les chrétiens deviennent un sacerdoce saint et royal »[1]. Elles sont l’œuvre du Conseil dans le Sacerdoce : elles sont le Sacerdoce de l’Église tout entière comme Royaume de Dieu. « Voulant poursuivre également, par le moyen des laïcs, son témoignage et son service, le Christ Jésus, prêtre suprême et éternel, leur apporte la vie par son Esprit, et les pousse inlassablement à réaliser tout bien et toute perfection. À ceux qu’il s’unit intimement dans sa vie et dans sa mission, il accorde, en outre, une part dans sa charge sacerdotale par l’exercice du culte spirituel en vue de la glorification de Dieu et du salut des hommes. C’est pourquoi les laïcs reçoivent, en vertu de leur consécration au Christ et de l’onction de l’Esprit Saint, la vocation admirable et les moyens qui permettent à l’Esprit de produire en eux des fruits toujours plus abondants. En effet, toutes leurs activités, leurs prières et leurs entreprises apostoliques, leur vie conjugale et familiale, leurs labeurs quotidiens, leurs détentes d’esprit et de corps, s’ils sont vécus dans l’Esprit de Dieu, et même les épreuves de la vie, pourvu qu’elles soient patiemment supportées, tout cela devient ‘offrandes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus-Christ’ (1 P 2, 5) ; et dans la célébration eucharistique ces offrandes rejoignent l’oblation du Corps du Seigneur pour être offertes en toute piété au Père. C’est ainsi que les laïcs consacrent à Dieu le monde lui-même, rendant partout à Dieu dans la sainteté de leur vie un culte d’adoration »[2]. On y trouve les pratiques suivantes : retraites, prières, litanies, neuvaines, dévotion au Sacré Cœur, Rosaire, processions, pèlerinages, etc. Ces pratiques entretiennent la ferveur religieuse, c’est-à-dire le grand feu purificateur que Jésus est venu allumer sur la terre et qui en chasse les hôtes indésirables.

Thermê, « chaleur » n’est employé que dans un verset du NT, en Ac 28, 3 : « Paul ayant ramassé un tas de broussailles et l’ayant mis au feu, une vipère en sortit par l’effet de la chaleur et s’attacha à sa main ». Voilà une parfaite description de l’effet sanctificateur et pur-ificateur des Dévotions populaires. Pura, « feu », employé deux fois, vient de pur, « feu, ardent », employé 71 fois. L’Ascèse, œuvre de la Sagesse dans le Sacerdoce, intensifie encore le feu entretenu par les Dévotions populaires, et on peut également montrer le lien entre pura et la Sagesse. 25 des 71 emplois de pura se trouvent dans l’Apocalypse et c’est en Lc 12, 49 que Jésus nous annonce la descente du feu purificateur, c’est-à-dire de l’Esprit Saint : « Je suis venu jeter un feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer, s’il est déjà allumé ? ». Montrons ici le lien entre pura et le Conseil. Lc 22, 55 nous semble parfaitement décrire le cœur des Dévotions populaires ou exercices de Piété : « Ils allumèrent du feu au milieu de la cour, et ils s’assirent. Pierre s’assit parmi eux ». Cette scène de l’arrestation de Jésus illustre bien le fait que les Dévotions populaires se déroulent non plus seulement dans les limites des églises, mais dans les lieux non encore évangélisés, les territoires à conquérir. Elles sont des manifestations de la foi en dehors des lieux sacrés : dans la maison, les lieux de travail, les rues, les places publiques, etc. Pendant que Jésus comparaît dans la maison du souverain sacrificateur, Pierre est dans la « cour » (aulê). La terre est le parvis du ciel. L’Église épouse du Christ plaide pour son salut depuis la terre, tandis que Jésus intercède pour nous depuis le ciel où il se trouve.

Les Dévotions populaires sont des prières d’intercession, thème que nous développerons un peu plus loin. Elles entretiennent le feu de la piété. Toute la nuit, jusqu’au chant du coq, Pierre reste près du feu. Il n’a pas encore reçu l’Esprit de Pentecôte qui fait de nous des sacrificateurs à la suite du Christ. Il n’a pas le courage de manifester son amour du Christ devant tous les hommes et laisse la foule se réchauffer à la chaleur du feu de la religion païenne, au lieu de rajouter dans ce feu la confession de son appartenance au Christ. Les Dévotions populaires sont les prières de la nuit, thème lié au Conseil. Pierre semble traverser une période de doute, une nuit de la foi, dans laquelle Jésus a perdu pour lui son éclat. Il partage l’expérience du monde privé de la lumière de la foi. Les exercices de Piété nous font tenir dans l’épreuve de la tentation, thème également lié au Conseil. Les tentations sont l’épreuve du feu, c’est-à-dire de la présence du Saint-Esprit en nous, notre feu intérieur, sans qui nous ne pouvons pas résister aux persécutions. 1 Co 3, 13 : « L’œuvre de chacun sera manifestée ; car le jour la fera connaitre, parce qu’elle se révèlera dans le feu, et le feu éprouvera ce qu’est l’œuvre de chacun ». L’amour est l’œuvre de la Piété. Le témoignage de l’amour qui fait les Saints est l’œuvre du Conseil, qui fait grandir la présence de l’Esprit Saint en nous jusqu’à déborder hors de nous et devenir visible dans nos œuvres extérieures. L’incendie que Dieu a allumé dans nos cœurs (verticalité de la Piété) se répand, par nous, aux cœurs des hommes (horizontalité du Conseil). ‘L’œuvre de chacun’ (Piété) devient ‘l’œuvre de tous’ (Conseil et Sagesse).

Comme tous les rites du Sacerdoce, les Dévotions sont des « sacrifices pour les péchés » (He 10, 26), et les prêtres y puisent les pénitences que nous devons faire après la confession pour nous réconcilier avec Dieu et éviter de tomber dans le feu de la Justice de Dieu. He 10, 27 : « Mais une attente terrible du jugement et l’ardeur d’un feu qui dévorera les rebelles ». L’effet purificateur de ces pratiques est décrit au verset He 11, 34 : « Éteignirent la puissance du feu, échappèrent au tranchant de l’épée guérirent de leurs maladies, furent vaillants à la guerre, mirent en fuite les armées étrangères ». Tout ceci, les Juges le firent, par la foi. Le combat que le Conseil soutient manifeste publiquement le trésor de la foi que la Connaissance nous donne. He 11, 27 : « C’est par la foi qu’il quitta l’Égypte, sans être effrayé de la colère du roi ; car il se montra ferme, comme voyant ce qui est invisible ». L’épreuve purifie notre regard et nous fait voir la providence divine à l’œuvre. Il faut vivre la foi pour découvrir la grandeur de Dieu dans toute sa dimension. Il nous guide et nous soutient à chaque pas, à tous les instants de notre vie. Ce travail minutieux de Dieu est l’œuvre du Conseil. Il condescend à nous aider dans les affaires les plus banales de notre vie, car il fait ‘feu de tout bois’. Par les exercices de piété, nous faisons nous aussi descendre notre foi dans le concret de nos vies, faisant de tous les aspects de notre vie des témoignages de foi.

Par les Dévotions, nous marchons sur terre avec le ciel (la Trinité, les saints et les Anges), et nous éloignons de la terre les mauvaises influences. Nous « mettons en fuite les armées étrangères », par la puissance que ces rites sacerdotaux contiennent. Nous contribuons, exercice par exercice, à mettre fin à l’emprise de la séduction du mal déguisée en « ange de lumière ». Nous chassons les bêtes et les faux-prophètes de notre esprit par la répétition répétée des formules contenues dans les prières dévotionnelles. Ap 19, 20 : « Et la bête fut prise, et avec elle le faux prophète, qui avait fait devant elle les prodiges par lesquels il avait séduit ceux qui avaient pris la marque de la bête et adore son image. Ils furent tous les deux jetés vivants dans l’étang ardent de feu et de soufre ». Ce verset contient des thèmes étroitement liés au Conseil et éclairant l’essence des Dévotions populaires. La marque de la bête est posée sur le front des hommes : c’est l’ignorance de Dieu provoquée par la chute et à laquelle la Connaissance vient mettre fin. Notre esprit doit être transformé graduellement par la fréquentation assidue des mystères et une ‘consommation’ constante des fruits de l’arbre de la Tradition. La Tradition est l’objet des Dévotions populaires. Celles-ci se multiplient sans cesse, afin de mettre en pratique les vérités lentement révélées au cours des siècles d’expérience chrétienne, c’est-à-dire de marche à la suite du Christ. Cet ancrage des pratiques de religiosité populaire dans la Foi peut seul les prémunir contre la tentation permanente de verser dans des pratiques superstitieuses et magiques. Aucun domaine de la Tradition n’échappe aux tentatives de déformation et de récupération des esprits du mal. À l’heure des tempêtes, Dieu envoie son Esprit de façon plus puissante, tel un grand vent du ciel qui alimente toujours plus intensément le feu des Dévotions populaires. La ferveur religieuse s’accroît aux heures difficiles.

Pneuma, « esprit », est employé dans 344 versets du NT. Nous avons médité sur son lien avec la Connaissance à l’occasion de la lectio divina, et avec la Force à l’occasion de la Doctrine. Montrons-en maintenant le lien avec le Conseil. Le « combat de la foi » se joue d’abord dans l’esprit de l’homme et le don de Conseil transforme notre esprit de telle sorte qu’il soit tourné vers le Christ, ‘bien disposé’. Mt 26, 41 : « Veillez et priez, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation ; l’esprit est bien-disposé (prothumos), mais la chair est faible ». Prothumos, « bien disposé, dévoué », est employé dans trois versets du NT. Les Dévotions sont des pratiques pratiques religieuses qui forment notre esprit. On peut dire qu’elles sont des écoles d’apprentissage chrétien. Elles ont été pendant des siècles le moyen principal de formation chrétienne. Le Rosaire, par exemple, est un manuel scolaire. Il contient les principaux mystères ou évènements de la vie de Jésus. Le Sacerdoce dans son ensemble est un outil éducatif, une synthèse doctrinale rendue efficace par les gestes de puissances dans lesquels elle est incorporée. Par les exercices de piété, nous occupons notre esprit des vérités chrétiennes et nous tenons bon comme un phare dans la tempête. Mc 14, 38 : « Veillez et priez, afin que vous ne tombiez as en tentation ; l’esprit est bien disposé (prothumos), mais la chair est faible ». L’esprit éclairé par la lumière de la foi possède une stabilité qu’il transmet à la chair. Satan s’attaque d’abord à l’esprit de l’homme. S’il n’arrive pas à le faire vaciller, il s’en prend alors à sa chair, comme la vie des Saints nous le montre. Le combat spirituel s’intensifie et s’étend à tous les aspects de la personne humaine, mais l’Esprit (Pneuma) de Dieu renforce lui aussi sa présence et contre-attaque en nous, par nous, pour nous.

Prothumos vient de pro, « avant, devant », et thumos, « fureur, passion, chaleur, irritation », employé dans 18 versets du NT. Thumos vient de thuô, « tuer, immoler, sacrificier », employé dans 13 versets du NT. Dans le Phèdre, Platon développe une vision tripartie de l’ « âme » (psuchê) : le nous « esprit » est la partie raisonnable, immortelle, et divine ; le thumos est la partie de l’âme susceptible d’emportement et de colère, son ‘cœur’ et élément irascible; l’épithumia est l’ « appétit concupiscible », le siège du désir, des passions. La vie bonne est menée lorsque le nous (Sagesse) gouverne le thumos (Conseil) qui gouverne à son tour l’épithumos (Force). Platon utilise la métaphore d’un attelage. Le nous-cochet doit maîtriser le thumos ou cheval blanc ainsi que l’epithumos ou cheval noir. Epithumia, « convoitise, passion, désir », est employé dans 37 versets du NT. Citons simplement Rm 6, 12 : « Que le péché ne règne donc point dans votre corps mortel, et n’obéissez pas à ses convoitises ». Thumos n’est pas le désir physique d’epithumia, mais le « désir psychologique », qui vient s’élever dans l’âme comme une vague de fond, du centre même de notre être. Les mouvements de colère prennent leur source dans des blessures très anciennes. Ils sont comme des tsunamis provoqués par des mouvements de plaques tectoniques au fond de l’océan de notre âme. Ces blessures nous montent les uns contre les autres. La colère, deuxième péché capital, est également liée à la Connaissance. Les plus grandes colères de Jésus sont contre les pharisiens, c’est-à-dire ceux qui prennent en otage la parole de Dieu. Rm 2, 8 : « mais l’irritation (thumos) et la colère à ceux qui, par esprit de dispute, sont rebelles à la vérité et obéissent à l’injustice ».

Dans le septénaire des dons, il y a plusieurs façons de lier les dons entre eux. L’une consiste à relier la Crainte à la Force, la Connaissance au Conseil et la Piété à la Sagesse, l’Intelligence restant seule au milieu. Dans cette façon de voir le septénaire, les dons à la droite de l’Intelligence poursuivent et renforcent leur don correspondant placés à la gauche de l’Intelligence. Ainsi, la Force décuple la Crainte, le Conseil la Connaissance et la Sagesse la Piété. Les dons à gauche de l’Intelligence ont un caractère privé, tandis que les dons à droite ont un caractère public. Ainsi, le règne du péché est planté par la rébellion à la parole de Dieu (Connaissance) et cette rébellion est rendue manifeste aux yeux de tous par les animosités entre les hommes, car la vie intérieure rejaillit sur la vie sociale. Voici comment Paul liste en Ga 5, 20 les œuvres de la chair, c’est-à-dire de l’homme non travaillé de l’intérieur par l’esprit-pneuma : « l’idolâtrie, la magie, les inimités, les querelles, les jalousies, les animosités (thumos), les disputes, les divisions, les sectes ». Lorsque l’esprit n’est pas bien ‘disposé’ par l’Esprit Saint, il produit ces manifestations de haine. Car ce qui ne fait pas les œuvres de Dieu fait les œuvres de Satan. Cette liste contient précisément les pratiques qui menacent depuis toujours l’expression de la dévotion populaire, les travers dans lesquels risquent de tomber les pratiquants. Ce qui empêche ces formes dégénérées de religiosité est l’Esprit sanctificateur qui transforme notre esprit-pneuma. Celui devient prothumos, c’est-à-dire guidé par le vent de l’Esprit et non par les vents contraires des influences spirituelles néfastes.

Pro, « avant, devant, précéder », de prothumos est employé dans 48 versets du NT. La colonne de nuée précède le peuple d’Israël dans sa traversée du désert. Elle symbolise le Saint-Esprit marchant en éclaireur à l’avant du cortège. On retrouve cette image dans toutes les pro-cessions solennelles. À Fatima, tous les soirs, les fidèles, après avoir prié ensemble le chapelet, défilent en procession à la suite de la statue de Marie couronnée, en tenant des cierges. Cette armée est faible aux yeux des hommes, car il y a beaucoup de femmes, de malades et de personnes âgées, mais elle est terrifiante aux yeux des démons. Elle les met littéralement en déroute. Jean-Baptiste est le précurseur. Comme tous les Jean de la Tradition, on peut le lier à la Piété comme au Conseil. Dans les deux cas, il prépare les hommes à entrer dans la chambre ou « maison » (oikia) de l’époux, comme la Piété nous prépare à recevoir l’Intelligence et le Conseil à recevoir la Sagesse. Lc 1, 76 : « Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; car tu marcheras devant (pro) la face du Seigneur, pour préparer ses voies ». Il marché « à la face du Seigneur », car le Seigneur nous attend à la porte de son palais et nous accueille comme le Père accueille son Fils prodigue.

Le Christ-Roi sculpté sur le tympan des cathédrales scrute le retour de ses bien-aimés. Il les attend et les accueille. Il envoie son Esprit pour partir à leur rencontre et les ramener à lui sains et saufs. Les Dévotions populaires, dont les processions sont une des pratiques les plus visibles, nous rappellent que la vie humaine est un voyage de retour vers Dieu, avec Dieu. St Luc, Évangile de la Piété, se répète en Lc 7, 27, et on peut entendre dans ces mots une allusion à l’Esprit Saint de Piété et de Conseil tout autant qu’à Jean-Baptiste : « C’est celui dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager devant (pro) ta face, pour préparer ton chemin devant toi ». On comprend alors que le même symbolisme soit associé aux autres messagers envoyés par Dieu : les anges, les prophètes et saints, dont on pourrait montrer le lien avec la Piété et le Conseil, mais la place nous manque. Tous veulent cheminer avec nous et les Dévotions populaires les invitent, par les cultes que nous leur rendons, à le faire. Contrairement aux présences maléfiques, ils attendent d’être invités pour s’approcher de nous, bien qu’ils le fassent aussi sans l’être, mais de façon plus exceptionnelle.

Le chemin que nous faisons sur terre avec le ciel, par les exercices de piété, est celui de la prière. L’esprit ‘bien-disposé’ est celui qui « prie en esprit et en vérité » (Jn 4, 23) car il suit les motions de l’Esprit. Jn 16, 13 : « Quand le consolateur sera venu, l’Esprit (Pneuma) de vérité, il vous conduira dans toute la vérité ; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il aura entendu, et vous annoncera les choses à venir ». Les pratiquants savent les consolations que l’on retire des dévotions. Ces motions ont pris forme dans les pratiques dévotionnelles que nous considérons ici. Le préfixe pro dans proseuchomai, « prier », est employé dans 82 versets du NT. Nous en avons montré le lien avec la Connaissance au chapitre 2. Ici, nous allons montrer son lien avec le Conseil. Par la prière, nous coopérons à l’œuvre de Dieu. Dans le paragraphe sur les Religions, nous montrons le lien de la Piété et du Conseil. Mt 6, 6 : « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra ». Le premier Évangile nous rappelle que le Père est caché, mais qu’il est bien présent auprès de nous. Les Dévotions sont à la fois privées et publiques. Jude 1, 20 : « Pour vous, bien-aimés, vous édifiant vous-mêmes sur votre très sainte foi, et priant par le Saint-Esprit ». Elles édifient ceux qui prient, mais leur effet les dépasse et les dévotions sont aussi des prières d’intercession.

Proseuchomai vient de euchomai, « prier Dieu avec impatience, souhaiter, demander, implorer ». Les exercices de piété sont des prières que nous répétons à Dieu, avec instance. Les dévotions aiment les répétitions, ce qui se manifeste dans les litanies, les neuvaines, le chapelet, les processions, etc. Ceci est propre à tous les actes du Sacerdoce, qu’il faut sans cesse refaire, car les attaques ne cesseront qu’à la venue en gloire du Christ. Il faut prier sans relâche, sans se décourager. La conquête de Jéricho par les troupes du prophète Josué est une illustration de la puissance de la prière collective répétée. Elle est rapportée au sixième chapitre du sixième livre de l’AT. Jos 6, 1 : « Jéricho était fermée et barricadée devant les enfants d’Israël. Personne ne sortait, et personne n’entrait ». Voici une description de l’humanité non croyante, fermée à la Parole de Dieu. Sainte Monique, la sainte de la patience, a prié dix-neuf ans pour la conversion de son mari et de sa belle-mère. Elle a prié neuf ans pour la conversion de son fils Augustin, devenu un des plus grands saints de l’histoire, évêque, théologien, docteur de l’Église, fondateur de communauté religieuse, etc. La foi, comme le mariage, est testée dans la patience et le temps de Dieu n’est pas le temps des hommes. Jos 6, 3 : « Et vous, tous les hommes de guerre, vous tournerez autour de la ville, faisant le tour de la ville une fois ; ainsi feras-tu six jours durant ». On retrouve dans ce verset de la Piété l’image de la roue de prière, qui trace un cercle protecteur autour de la ville, comme le chapelet est une ronde de garde sur les créneaux de notre forteresse intérieure, afin de la préserver des envahisseurs. En Jos 6, 6, le prophète transmet à ses hommes les directives de la procession qu’ils doivent faire autour de la ville : « Josué, fils de Noun, appela les prêtres et leur dit : Portez l’arche de l’alliance et que sept prêtres portent sept cors de bélier devant l’arche du Seigneur ». La victoire est obtenue en Jos 6, 20 (triple Conseil) : « Le peuple poussa la clameur et on sonna du cor. Lorsque le peuple entendit le son du cor, il poussa une grande clameur et le rempart s’écroula sur place ; le peuple monta vers la ville, chacun droit devant soi, et ils s’emparèrent de la ville ». Un lien existe entre l’avant-garde et les Anges (les prêtres aux sept cors en cornes de bélier) et l’arche d’alliance et Marie, la pleine de grâce. Aucun de nos combats ne devrait être mené sans notre générale des armées du Ciel et de la terre, unis par les prières d’intercession[3].

Les prières d’intercession sont faites par les hommes sur la brèche, à mi-chemin entre le ciel et la terre. Phulax, « gardes, sentinelles », est employé dans trois versets dut NT. Ac 12, 6 : « La nuit qui précéda le jour où Hérode allait le faire comparaitre, Pierre, lié de deux chaines, dormait entre deux soldats ; et des sentinelles (phulax) devant la porte gardaient la prison ». Le Magistère, œuvre du Conseil, est le gardien de la tradition. Chaque office du Magistère reçoit la garde d’une partie du jardin de la Tradition. En anglais, to guard et garden ont sans doute une origine commune. Les hommes construisent des murs autour des jardins pour les protéger des ‘petits renards’ des hérésies, comme disait saint Bernard. Le garde doit discerner ceux qu’il peut laisser entrer, de même que je jardinier doit trier les bonnes des mauvaises plantes. Phulax vient de phulassô, « garder, surveiller, observer », employé dans 30 versets du NT. 1 Tim 6, 20 : « Ô Timothée, garde (phulassô) le dépôt, en évitant les discours vains et profanes, et les disputes de la fausse science ». Phulassô vient probablement de phulê, la « tribu ». En effet, les tribus d’Israël sont des groupes humains chargés de cultiver la terre qu’ils reçoivent en partage, après le combat de la conquête. Ils doivent la garder et la faire fructifier. La bête d’Ap 13, reçoit la puissance d’assujettir toutes les tribus et de se faire adorer par elles. Ap 13, 7 : « Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation ».

L’affaiblissement des Dévotions populaires, particulièrement dans le pays du Conseil et de Marie, l’Angleterre[4], renforce l’emprise démoniaque sur les esprits, et conduit à la dégénérescence morale que nous constatons dans de nombreux pays. Mais Dieu n’abandonne pas son peuple, et le XXIe siècle (Sagesse) pourrait être le siècle de la victoire de Dieu, si les hommes font ce que Marie leur demande dans toutes ses Apparitions : prier, le chapelet à la main. Au chapitre Ap 14, la situation se retourne et Dieu envoie à ces mêmes tribus, au nom de « l’agneau sur la montagne de Sion » (Ap 14, 1), de nouveaux évangélisateurs. Ap 14, 6 : « Je vis un autre ange qui volait par le milieu du ciel, ayant un Evangile éternel, pour l’annoncer aux habitants de la terre, à toute nation, à toute tribu, à toute langue, et à tout peuple ». Les chrétiens ne peuvent garder la Tradition que par la Tradition. Cette garde est un service auquel tous doivent participer. Douléô, « servir », est employé dans 23 versets du NT. La Tradition distingue différents types de culte : le culte de latrie rendu à Dieu seul, le culte de dulie dû à ses saints et le culte d’hyperdulie dû à Marie. Le premier emploi de douleô est en Mt 6, 24 : « Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l’un, et aimera l’autre ; ou il s’attachera à l’un, et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon ». Ce verset nous fait entrer un peu plus loin dans le mystère des Dévotions : elles sont des actes par lesquels nous rendons hommage au Roi de l’univers, joints en cela par les rois de la terre.

Saint Grégoire le Grand, évêque, docteur de l’Église, est mort le 12 mars 604. Il fut pape treize ans, six mois et dix jours. Il a joué un rôle immense dans l’élaboration de la Liturgie, et des Dévotions populaires en particulier. Voici ce que nous trouvons dans l’office des lectures de sa fête, sous la plume de dom Guéranger : « Assis sur le siège apostolique, Grégoire y parut l’héritier des Apôtres, non seulement comme dépositaire de leur autorité, mais comme associé à leur mission d’appeler à la foi des peuples entiers. L’Angleterre est là pour attester que si elle connait Jésus-Christ, si elle a mérité durant tant de siècles d’être appelée l’Île des Saints, elle le doit à Grégoire qui, touché de compassion pour ces Angles, dont il voulait, disait-il, faire des Anges, envoya dans leur île le saint moine Augustin avec ses quarante compagnons, tous enfants de saint Benoît, comme Grégoire lui-même. Le saint Pontife vécut encore assez longtemps pour recueillir la moisson évangélique, qui crût et mûrit en quelques jours sur ce sol où la foi, semée dès les premiers temps et germée à peine, avait presque été submergée sous l’invasion d’une race conquérante et infidèle. Qu’on aime à voir l’enthousiasme du saint vieillard, quand il emprunte le langage de la poésie, et nous montre « l’Alléluia et les Hymnes romaines répétés dans une langue accoutumée aux chants barbares, l’Océan aplani sous les pas des saints, des flots de peuples indomptés tombant calmés à la voix des prêtres (Morales de Job 27, 11) » ! ». Voilà ce que font les Dévotions populaires : elles pacifient les peuples du monde et conduisent à la paix.

En ce début du XXIe siècle, l’Angleterre a un rôle très important à jouer pour la paix dans le monde. Elle doit resacraliser ses lieux de cultes et faire renaitre sa longue tradition de Dévotions populaires. L’Angleterre est un pays placé sous le signe du Conseil. Cette petite île a conquis le monde entier et créé l’Empire le plus vaste de l’histoire humaine. Les Anglais ont une grande tradition de missionnaires, de pèlerins et de moines. L’Angleterre est la dot de Marie, ou l’île de Marie c’est-à-dire qu’elle lui est toute consacrée. Elle fut une réalité spirituelle avant d’être une réalité temporelle. Au Synode d’Hertford en 672-673, l’archevêque de Cantorbéry rassembla les évêques des royaumes anglo-saxons et l’on peut dire que l’Église d’Angleterre a précédé le Royaume d’Angleterre de trois siècles. L’Angleterre, pays du Conseil, défend la liberté de conscience. Le pape Léon XIII prophétisa que le jour où l’Angleterre retournera à Notre-Dame de Walsingham, Notre-Dame retourna en Angleterre. Le sanctuaire fut restauré par Aldred Hope Patten, ordonné diacre de l’église de la Sainte-Croix près de Saint-Pancras à Londres en 1913. La Sainte Maison, réplique de la maison de Nazareth, fut reconstruite en 1931, puis en 1938 pour accueillir plus de visiteurs. Ce sanctuaire est œcuménique (on retrouve le grec oikia, « maison »). Il ramené tous les chrétiens vers la maison de Marie[5]. L’Angleterre contenait avant la Réforme un grand nombre de sanctuaires mariaux. En septembre 1538, Thomas Cromwell alluma un grand feu dans lequel une multitude d’objets de piété furent brûlés, sur ordre du roi Henri VIII. Les statues de Notre-Dame de Walsingham et de Willesden furent brûlées. Une statue survécut, celle de Notre-Dame de Grâce, à Ipswich. Cette vielle du Suffolk est sans doute la plus ancienne ville anglaise, fondée au VIe siècle. La légende raconte que la statue de Notre-Dame d’Ipswich fut mise en sûreté en Italie et se trouve désormais dans la basilique de la ville de Nettuno, entre Rome et Naples. La statue fit la traversée par bateau et une tempête la fit arriver dans cette ville. Cette basilique est également le sanctuaire dans lequel repose sainte Maria Goretti, une vierge Marie des temps modernes, morte poignardée quatorze fois en sauvant sa virginité, le 6 juillet 1902. De même, Marie a été poignardée en Angleterre quand ses statues et images saintes furent détruites. Mais elle a pardonné à ses assassins, et elle continue de bénir l’Angleterre et de la guider. L’Angleterre, comme le monde entier, sera rendue à Marie et donc à Dieu par le renouveau des Dévotions populaires.

NOTES

[1] Presbyterorum ordinis, 1965.
[2] Lumen Gentium 34.
[3] John CYRIL, La prière d’intercession. Et Alan Vincent The good fight of faith, Destiny image, 2008.
[4] DUFFY, Stripping of the altars.
[5] Aidan NICHOLS, op. Catholics of the Anglican patrimony, the Personal Ordinariate of Our Lady of Walsingham, Gracewing, 2013.

Légende : http://www.rosary-world.com/comment-prier-le-chapelet/