6. Ginomai « devenir, « faire, se produire ».

« Afin que vous soyez (ginomai) fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).

Ginomai est employé dans 584 versets du NT. Il signifie « être, devenir, faire, arriver, s’élever ». Le don de Conseil est le maitre du mouvement et des processus de croissance et de maturation. Tout développement est le résultat d’une interaction de deux principes, ce qu’illustre la mention des deux couples de ce verset : les méchants et les bons, et les justes et les injustes. Les uns et les autres contribuent au progrès du Royaume de Dieu, car Dieu sait tirer le bien du mal. Les hommes ne doivent pas s’inquiéter de voir grandir l’ivraie au milieu du bon grain. Dans l’ancienne création, qui notre milieu de vie actuel, le pour et le contre sont indissociables. Le mal – ce qui s’oppose à Dieu et à son œuvre – ne sera éradiqué qu’au huitième jour, dans la nouvelle création. Les fanatiques sont ceux qui ne tolèrent pas le péché qu’ils voient ou croient voir chez les autres, et qui préfèrent sacrifier les hommes au nom de l’idée qu’ils se font de la justice. Ils veulent se faire juges à la place de Dieu. Or la justice de Dieu n’est pas celle des hommes et notre Dieu est miséricordieux. Ce chapitre 5 révèle la force de Dieu qui apporte malédiction et bénédiction, comme le soleil et la pluie, toute deux puissances de vie et de mort. Le thème qui nous intéresse ici est celui du mouvement qui nous fait « devenir fils de notre Père ». La Tradition appelle ce devenir la sanctification. Les saints sont les hommes qui font la volonté de Dieu. Mt 6, 10 : « Que ton règne vienne ; que ta volonté soit faite (ginomai) sur la terre comme au ciel ». Ce faisant, ils font des miracles, car que sont les miracles sinon les signes de l’action du Dieu invisible et transcendant dans le monde des hommes ? Mt 11, 20 : « Alors il se mit à faire des reproches aux villes dans lesquelles avaient eu lieu (ginomai) la plupart des miracles, parce qu’elles ne s’étaient pas repenties ». Les miracles révèlent le Père tout-puissant. Les saints sont les hommes devenus fils du Père, à la suite du Fils éternel Jésus-Christ, et révélant par leur vie entière – leurs « faits et gestes », ou encore leurs « œuvres » – la grandeur du Père. Ils sont la gloire ou manifestation de Dieu. Aux saints, le Fils a révélé le Père. Mt 11, 27 : « Toutes choses m’ont été données par mon Père, et personne ne connait le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler ».

Arrêtons-nous ici sur le grec huios, « fils », employé dans 348 versets du NT. Il est lié au Conseil tout autant qu’à la Connaissance. Alors que Jésus-Christ est Fils de Dieu par nature, les saints le sont par un mélange de grâce et de mérite. Il faut travailler à développer la sainteté que Dieu nous donne par le don de la foi, germe de la plénitude. Le don de Conseil unit les opposés dans un mouvement dynamique d’alternance propre à tous les processus de croissance. Le Fils est sans cesse lié au Père, et les deux œuvrent ensemble. Il en est de même des saints, œuvrant avec Dieu. Jésus est Fils de Dieu mais aussi Fils de l’homme, c’est-à-dire descendant de David, par son « père » de la terre Joseph. Le deuxième emploi de huios est en Mt 1, 20 : « Comme il y pensait, voici, un ange du Seigneur lui apparut en songe, et dit : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ta femme, car l’enfant qu’elle a conçu vient du Saint-Esprit ». En Mt 8, 20, Jésus nous présente la figure de l’homme condamné à errer en exil sur la terre, loin de sa patrie d’origine, en route vers une nouvelle terre : « Jésus lui répondit : les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête ». Les saints exercent sur la terre le pouvoir que leur confère leur grand frère adoptif Jésus-Christ. Mt 9, 6 : « Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés : lève-toi, dit-il au paralytique, prends ton lit, et va dans ta maison ». En Mt 9, 27, les deux aveugles voient avec les yeux de l’âme la vraie nature de Jésus : « Etant parti de là, Jésus fut suivi par deux aveugles, qui criaient : Aie pitié de nous, Fils de David ! ». Cette vision est l’œuvre de la Connaissance.

Les saints sont constamment entourés des anges de Dieu, qui les protègent et les guident à chaque pas de leur vie. C’est l’œuvre du Conseil, la main cachée de Dieu, l’instrument de la providence divine. Mt 4, 6 : « Et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : il donnera des ordres à ses anges à ton sujet ; et ils te porteront sur les mains, de peur que ton pied ne heurte contre une pierre », la pierre d’achoppement (skandalon). Ces thèmes sont repris de façon encore plus concise en Mt 13, 41: « Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui arracheront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l’iniquité ». Un peu plus loin, Jésus pose à ses apôtres la grande question de son identité véritable, au-delà de sa filiation naturelle de descendant de David. Mt 16, 13 : « Jésus, étant arrivé dans le territoire de Césarée de Philippe, demanda à ses disciples : Qui dit-on que je suis, moi le Fils de l’homme ? ». La réponse de Pierre pointe vers Jésus Fils de Dieu, que la Connaissance nous révèle. Elle se trouve au verset 16 : « Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Ce chapitre 16 est tout centré sur la révélation de l’identité de Jésus.

La profession de foi en la divinité de Jésus est insérée dans la formule qui désigne son humanité, introduite au verset 13 et rappelée au verset 27 : « Car le Fils de l’homme doit venir dans la gloire de son Père, avec ses anges ; et alors il rendra chacun selon ses œuvres ». C’est le jugement particulier lié au Conseil. Ce jugement est suivi du jugement dernier, lié à la Sagesse, qui aura lieu avec le retour en gloire du Christ-Roi, annoncé au verset 28 : « Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme venir dans son règne ». Tout se passe comme si la vision de Pierre, œuvre fulgurante du don de Connaissance, était un aperçu momentané de la nature divine du Christ, qui laisse place ensuite à la vision naturelle. Il faudra sans doute l’effusion de l’Esprit-Saint à la Pentecôte pour que les apôtres voient cette divinité de façon permanente, car dès la Pentecôte, l’Esprit-Saint vient reposer sur la tête des disciples et l’œuvre du Saint-Esprit peut s’ancrer (Force) et se développer (Conseil) dans la vie des saints et par eux dans le dynamisme de la Création tout entière. Le levain de l’Esprit est entré dans la pâte de la nature comme une nouvelle physis, c’est-à-dire, pour reprendre la définition d’Aristote dans la Physis, un nouveau principe interne de mouvement. Le Conseil a pour effet de faire cohabiter en nous les opposés. De même que les deux physis (naturelle et divine) cohabitent sans confusion dans la personne du Christ, par la personne de chaque Saint, Dieu agit dans la Création et le conduit à son développement parfait. Dieu devient la nouvelle nature (phusis) de la Création, la travaillant de l’intérieur.

Il y a dans le NT un merveilleux septénaire, celui des ‘Je suis’ que Jésus prononce. Ces paroles pointent chacune vers un aspect de l’action sanctifiante de Dieu dans la Création. Dieu ‘sort’ de lui par les deux personnes qu’Il envoie en mission, le Fils et l’Esprit. Le Fils ne fait rien sans l’Esprit ni l’Esprit sans le Fils. Aussi, leur œuvre est toujours aussi l’œuvre du Père dont ils sont inséparables. Il nous est néanmoins offert de penser la distinction des trois personnes de la Trinité afin de mieux voir comment le Dieu d’amour agit. Il ne faut donc pas s’étonner de déceler un septénaire dans la façon dont Jésus présente son action auprès des hommes. Jésus est Dieu venu à notre rencontre pour marcher (Conseil) parmi nous. Ces sept ‘Je suis’ se trouvent dans l’Evangile de Jean. Prenons-les dans l’ordre d’énonciation et montrons-en le lien avec chaque don.

Jn 6, 35: « Jésus leur dit : c’est moi qui suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n’aura pas faim ; celui qui croit en moi jamais n’aura soif ». La Crainte nous fait compter sur Dieu pour notre subsistance. Elle nous le révèle comme le Père qui donne à ses enfants ce dont ils ont besoin pour vivre. Le travail, œuvre de la Crainte dans la Culture, est la réponse à l’angoisse permanente de savoir de quoi on va vivre. Les Anges mangent le ‘pain du Ciel’, et, par Jésus-Christ, nous pouvons cheminer dans la confiance que Dieu nous fournira ce dont nous avons besoin.

Jn 8, 12 : « Jésus, à nouveau, leur adressa la parole : Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie ». Jésus est venu nous apporter la connaissance du Père, qui doit dominer et éclairer toutes les autres connaissances dont notre esprit est formé. Cette connaissance a pour nom la Foi. La tradition parle de la lumière de la foi, lumen fidei en latin. Dans sa première Encyclique, Lumen Fidei, le pape François décrit un des rôles de la Foi pour les pèlerins de la terre que nous sommes : « Dans la foi, vertu surnaturelle donnée par Dieu, nous reconnaissons qu’un grand Amour nous a été offert, qu’une bonne Parole nous a été adressée et que, en accueillant cette Parole, qui est Jésus-Christ, Parole incarnée, l’Esprit Saint nous transforme, éclaire le chemin de l’avenir et fait grandir en nous les ailes de l’Esperance pour le parcourir avec joie ». Le IXe arcane du Tarot est l’Hermite, personnage imposant portant devant lui la lanterne qui éclaire son chemin. Il est « la figure vénérable et mystérieuse de l’itinérant solitaire », « passé par la porte étroite et qui marche sur le chemin resserré»[1]. Jésus est notre éclaireur sur le chemin de retour vers Dieu.

Le troisième « Je suis » est en Jn 10, 9 : « Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir ». La Piété est la porte du Ciel, ce ciel que Jacob a vu en haut de l’échelle. Elle rouvre le puits fermé de notre cœur, celui dans lequel Alice tombe pour entrer dans le monde merveilleux et inverse des ‘merveilles’, ou miracles de Dieu, de même que la Piété conduit à l’Intelligence chrétienne, entièrement faite de paradoxes. Le quatrième « Je suis » est en Jn 10, 11 : « Je suis le bon berger : le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis ». L’Intelligence nous fait tout quitter pour suivre le Christ, comme nous l’avons déjà dit. Le cinquième « Je suis » est en Jn 11, 25 : « Jésus lui dit : Je suis la Résurrection et la Vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ». La Force vainc la mort et nous rend à la vie. Rappelons simplement que Pâques est la cinquième période de l’Année Liturgique. Le sixième « Je suis » est en Jn 14, 6 : « Jésus lui dit : Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est pas moi ». Le Conseil nous fait cheminer avec Jésus tout au long de notre vie, pas après pas, jour après jour. Enfin, le septième « Je suis » est en Jn 15, 1 : « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron ». La Sagesse nous fait goûter le vin que le Père fait avec les grappes de l’expérience chrétienne, cette vie des hommes greffés sur le Christ et vivant de sa vie. Comme toutes les correspondances que nous présentons dans ce livre, celle-ci est personnelle, et invite chacun à développer sa propre intelligence de la Tradition. Chaque septénaire pourrait faire l’objet d’une somme théologique, car chaque point particulier de la Tradition est l’occasion d’entrer dans l’intelligence de l’ensemble de la Tradition.

Arretons là notre considération sur les emplois de huios et revenons à ginomai. La Tradition est le fruit de la collaboration entre les hommes et Dieu, gouvernée par le Conseil. Elle est l’œuvre humano-divine comme nous l’avons dit dans l’Introduction. Tous les monuments de la Tradition nous permettent de progresser sur la voie de la sainteté. Nos œuvres manifestent la grâce d’adoption filiale, car sans elle nous ne pourrions pas les accomplir. De même, ces œuvres sont l’occasion de devenir toujours plus fils adoptifs de Dieu, car sans un travail à faire, nous ne prenons pas conscience de nos capacités. Nos talents doivent être mis à profit, comme nous le montrent les paraboles du royaume du chapitre 13 de Matthieu. En Mc 2, 27, Jésus rappelle l’ordre de priorité entre la Tradition et l’homme : « Puis il leur dit : le sabbat a été fait (ginomai) pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ». On peut étendre cette parole à toute la Tradition, instrument au service de la sanctification de l’homme. De même, le mariage, sixième sacrement, doit être au service des personnes, et non l’inverse. Il y a des unions qui doivent prendre fin, pour le bien de tous (1 Co 7, 15). La tentation totalitaire est de faire de l’homme un instrument au service d’idées qui seraient plus importantes que lui, les idéologies. C’est une contrefaçon de l’intelligence, par laquelle l’homme, effectivement, consacre sa vie à une cause qui le dépasse. La seule cause capable de préserver la liberté et la dignité humaines est la cause de Dieu que l’Intelligence nous révèle. Toutes celles qui ne sont pas directement ou indirectement au service de cette cause risquent de conduire à l’asservissement de l’homme.

Seule la vérité nous rend libre. Cette grande vérité est défendue par les monuments de la Tradition liés à l’Intelligence : les Docteurs de l’Eglise, la Messe, les Instituts de Vie Consacrée, les Sacrements et la Curie en particulier. Les hommes arrivent à cette réalisation le plus souvent par le chemin d’expériences collectives douloureuses, comme ce fut le cas au XXe siècle, siècle des totalitarismes. En effet, le Conseil est au service de l’Intelligence, sur lequel il est fondé. L’Intelligence fournit à l’homme ses principes d’action et le Conseil nous aide à les mettre en pratique dans les circonstances variées de la vie humaine. Ginomai désigne aussi le fait de « venir », « advenir », « arriver », « se produire », mais la place nous manque dans ce livre pour développer cette méditation. Dieu est sans cesse en train de faire se produire des évènements dans notre vie auxquels nous devons réagir, et qui nous font progresser vers lui. Il teste nos vertus afin de nous permettre de les exercer, par des tribulations et des tentations diverses. Il n’y a pas de croissance spirituelle sans ces passages plus ardus. La morte plaine de la routine confortable est un temps de stagnation spirituelle. La vie chrétienne n’est pas toujours une croisière, ni un long fleuve tranquille. Il faut accepter l’alternance de l’effort et du repos, de la guerre et de la paix.

NOTES

[1] Méditations sur les 22 arcanes majeurs du Tarot. Aubier, 1992.

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