6. Dioko « poursuivre ». Le Magistère

« Je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ » (Ph 3, 14).

Saint Paul nous décrit ici ce qui le fait ‘courir’ : le trophée de la victoire sur la mort et l’entrée dans la vie éternelle. Après quoi les gens courent-ils dans la vie ? Que recherchent-ils ? Dioko est employé dans 43 versets et signifie « courir après », « poursuivre », mais aussi « persécuter ». Une fois le but en vue (Intelligence), et le corps libre de ses mouvements (Force), le chrétien peut se mettre au travail. Paul utilise ici la métaphore de la course, c’est-à-dire du chemin parcouru avec zèle et empressement. Paul l’ancien persécuteur de l’Eglise met toute sa nouvelle énergie de chrétien à parcourir la terre pour prêcher la bonne nouvelle, comme il la parcourait jusqu’alors pour empêcher les chrétiens de le faire. Il est animé de la même urgence et il doit être plus rapide que les ennemis de la foi. Dioko désigne le fait de pourchasser et de forcer à la fuite ceux que l’on ne tue pas. Ga 1, 13 : « Vous avez su, en effet, quelle était autrefois ma conduite dans le judaïsme, comme je persécutais (dioko) à outrance et ravageais l’Eglise de Dieu ». Paul se décrit lui-même en Ph 3, 6 : « Quant au zèle persécuteur de l’Eglise ; irréprochable, à l’égard de la justice et de la loi ». La vie du chrétien doit être une patiente culture des vertus, les qualités de l’âme, dont la croissance est l’œuvre du Conseil. 1 Tm 6, 11 : « Pour toi, homme de Dieu, fuis ces choses, et recherche (dioko) la justice, la piété, la foi, la charité, la patience, la douceur ». Nos efforts doivent porter sur le développement des vertus et ces efforts doivent être ‘poursuivis’. Il faut persévérer jusqu’au bout, où le « prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ » nous sera décerné. Nous ne devons pas oublier que, sur terre, nous serons toujours poursuivis par des prédateurs qui cherchent à faire échouer notre entreprise de sanctification. La bataille ne sera terminée qu’à l’avènement de Jésus-Christ. Nous sommes tous des créatures poursuivies par des êtres hostiles, à l’image de Marie, la femme de l’Apocalypse poursuivie par le Dragon. Ap 12, 13 : « Quand le dragon vit qu’il avait été précipité sur terre, il poursuivit (dioko) la femme qui avait l’enfant mâle ».

L’Eglise-Magistère est cette femme poursuivie par les faux-prophètes et qui doit sans cesse lutter contre les attaques du mensonge et de l’erreur. Les « renards de l’hérésie », selon la formule de saint Bernard de Clairvaux, ne cessent de pénétrer dans le jardin de l’Eglise afin d’en pervertir la doctrine. L’Eglise a pour rôle de tenir à l’écart les idées fausses et séduisantes et de nous préserver des mauvaises influences. Le Code de Droit Canon nous dit : « On doit croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition, c’est-à-dire dans l’unique dépôt de la foi confié à l’Eglise, et qui est en même temps proposé comme divinement révélé par le Magistère solennel de l’Eglise ou par son Magistère ordinaire et universel, à savoir ce qui est manifesté par la commune adhésion des fidèles sous la conduite du Magistère sacre ; tous sont donc tenus d’éviter toute doctrine contraire »[1].

Le Magistère est l’œuvre du don de Conseil et le sixième domaine de la Tradition. Il est l’humanité en charge de cultiver le jardin de la Tradition. 1 Tm 6, 20 : « O Timothée, garde le dépôt, évite les bavardages impies et les objections d’une pseudoscience ». Garder le dépôt de la Foi est le rôle de l’Eglise-Magistère. Le don de Conseil est le gardien de toute croissance authentique, c’est-à-dire conforme à la nature (phusis) de la chose qui croît : il permet de se développer tout en restant soi-même, de subir une transformation sans déformation. Il est le tuteur qui accompagne et guide l’humanité sur le chemin vers Dieu. Par l’Esprit de Conseil qui l’anime, le Magistère est la voix de la conscience de l’humanité pérégrinante. Comme l’Apostolat et le Sacerdoce, le Magistère désigne l’Eglise dans sa totalité, mais considérée d’un point de vue diffèrent et remplissant une fonction particulière. Nous avons besoin d’être guidés dans la myriade de décisions, petites et grandes, qui accompagnent le déroulement de notre vie. Ceci s’applique aussi à l’échelle de l’Eglise entière. Par nos décisions, nous traçons notre chemin. Celui-ci est plus ou moins droit ou tortueux, plus ou moins facile ou difficile. La docilité à l’Esprit de Conseil rend nos voies droites et douces, tel un chemin parsemé de roses. Cette droiture du chemin est ce qu’on appelle l’orthodoxie (orthos signifie ‘droit’).

La dichotomie entre les conservateurs et les progressistes doit être dépassée : la Tradition est tout autant l’œuvre du progrès que de la conservation. Elle consiste dans un progrès qui conserve les œuvres du passé tout en les débarrassant des développements inutiles ou nuisibles. Le discernement du bon grain et de l’ivraie ne peut s’opérer que dans la lumière du Conseil, véritable tribunal permanent au service des chrétiens. La réforme constante dont l’Eglise est l’objet prend l’apparence d’un nettoyage de printemps et non d’une reconstruction des œuvres de la Tradition. L’Eglise progresse en recevant, de façon inévitable, des influences de son environnement. Le Magistère discerne les développements légitimes des développements illégitimes dans la vie théorique et pratique du peuple de Dieu en marche. Cet office est décrit ainsi dans Donum Veritatis, l’instruction sur la Vocation ecclésiale du théologien, paragraphe 14 : « La mission du Magistère est d’affirmer, d’une manière cohérente avec la nature « eschatologique » propre à l’événement de Jésus-Christ, le caractère définitif de l’Alliance instaurée par Dieu dans le Christ avec son Peuple; il doit le protéger des déviations et des défaillances, et lui garantir la possibilité objective de professer sans erreurs la foi authentique, en tout temps et dans les diverses situations. Il en découle que la signification du Magistère et sa valeur ne sont compréhensibles que par rapport à la vérité de la doctrine chrétienne et à la prédication de la Parole véritable. La fonction du Magistère n’est donc pas quelque chose d’extrinsèque à la vérité chrétienne ni de superposé à la foi; elle émerge directement de l’économie de la foi elle-même parce que le Magistère est, au service de la Parole de Dieu, une institution voulue positivement par le Christ comme élément constitutif de l’Église. Le service rendu à la vérité chrétienne par le Magistère s’exerce donc en faveur de tout le Peuple de Dieu, appelé à être introduit dans la liberté de la vérité que Dieu a révélée dans le Christ ».

Le Magistère est dans une relation particulière avec la Foi, tout comme le Conseil l’est de la Connaissance. La Foi est la norme du Magistère et le Magistère est le gardien de la Foi. Il ne peut la garder que parce que d’abord il l’écoute et la reçoit. Le Magistère est l’Eglise qui fait le canon par le canon. Il y a un mouvement constant de va et vient entre la Foi et le Magistère, comme entre la Culture et la Civilisation, et la Prière et le Sacerdoce. 2 Co 13, 5 (extrait): « Faites-vous-mêmes votre propre critique, voyez si vous êtes dans la foi, éprouvez-vous ».  He 13, 9 (extrait) : « Ne vous laissez pas égarer par toutes sortes de doctrines étrangères ».

L’Eglise-Magistère est l’arche qui nous transporte en sécurité sur les eaux tumultueuses du déluge, vers la terre ferme. Toutes les métaphores du bateau dans la Bible peuvent être liées au don de Conseil. Illustrons rapidement cela avec deux passages : l’histoire de Noé dans la Genèse, et l’histoire de la tempête apaisée dans les Evangiles.

Le cœur du récit du déluge et de la construction de l’arche occupe le chapitre 6 de la Genèse. Voyant que « la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre » (Gn 6, 5), le Seigneur s’exclame dans le verset 3 : « Mon Esprit ne dirigera pas toujours l’homme, étant donne ses erreurs : il n’est que chair et ses jours seront de cent vingt ans ». L’Esprit qui dirige l’homme n’est autre que le Conseil. La chair est l’homme capable de Dieu, c’est à dire capacité de recevoir l’habitation de Dieu, ce qui est l’œuvre du don de Piété. Les jours de l’homme sont la durée de sa vie sur terre, cette période de temps qui lui est donnée afin de parcourir le chemin du retour vers Dieu. Au verset 18, Dieu renouvelle son alliance avec Noé : « J’établirai mon alliance avec toi. Entre dans l’arche, toi, et avec toi, tes fils, ta femme, et les femmes de tes fils ». A la lumière de l’Intelligence, tout le projet divin pour l’homme est ici réaffirmé. L’être humain est la plus belle œuvre de la création, le fruit du grand dessein d’amour de Dieu. L’entrée dans l’arche protègera de la fureur des flots lorsque le fléau du Déluge se déversera sur toute la terre. On peut en dire de même de l’entrée dans l’Eglise-Magistère, qui préserve l’humanité de la noyade et de sa perte. A la fin du récit, la ‘terre ferme’ est rendue à Noé et les siens, dans le verset 13 : « Or, en l’an six cent un au premier jour du premier mois, les eaux découvrirent la terre ferme. Noé retira le toit de l’arche et vit alors que la surface du sol était ferme ». Le premier jour du premier mois, en ce chapitre 8 (Crainte) rappelle le premier jour de la création. Une nouvelle vie commence pour l’humanité.

En Mt 8, 27, les disciples « s’émerveillèrent, et ils disaient : Quel est-il, celui-ci, pour que même les vents et la mer lui obéissent ! ». Le Conseil, comme Jésus, calme les tempêtes, afin que la barque de l’humanité ne soit pas recouverte par les vagues. Dans Marc, la même exclamation est narrée au verset 41 (Conseil) : « Ils furent saisis d’un grande crainte, et ils se disaient entre eux : Qui donc est-il, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » (Mc 4, 41). Dans Luc, elle est relatée au verset 25 du chapitre 8, ce qui donne à penser que l’insistance est davantage sur la royauté (Intelligence) de Jésus sur toute la création. Ces deux histoires pointent vers l’importance du Magistère pour faire traverser au peuple de Dieu les mers dangereuses de la vie, avec ses hauts et ses bas. La vie chrétienne n’est pas toujours un ‘fleuve tranquille’, une ‘croisière qui s’amuse’. Elle est un combat, et deux dons sont particulièrement nécessaires à la victoire finale, la Force et le Conseil. On pourrait aussi commenter le chapitre 27 des Actes des Apôtres où saint Paul traverse périlleusement la Méditerranée, en chemin vers Rome.

Le Magistère est le berger de l’humanité. Il guide et protège l’homme comme le berger guide et protège ses moutons des attaques des loups. Par les offices du Magistère, l’Eglise nous guide en un seul troupeau uni sur le chemin de la Jérusalem céleste, en nous protégeant du nombreux danger de la route. Une brebis isolée du troupeau est sans défense. Ez 34, 6: « Mon troupeau s’est éparpillé par toutes les montagnes, sur toutes les hauteurs ; mon troupeau s’est dispersé sur toute la surface du pays sans personne pour le chercher, personne qui aille à sa recherche ». Le thème du berger dans les Psaumes se retrouve en Ps 77, 21 : « Tu as guidé ton peuple comme un troupeau, par la main de Moïse et d’Aaron ». Du NT, citons deux versets placés deux fois sous le signe du don de Conseil, Mc 6, 34 : « En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut pris de pitié pour eux parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger, et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses » et He 13, 20: « Que le Dieu de la paix qui a fait remonter d’entre les morts, par le sang d’une alliance éternelle, le grand pasteur des brebis »[1].

NOTES

[1] Code de Droit Canonique. Can. 750.

[2] Autres thèmes liant le Magistère au Conseil : authenticité, autorité, catholicité, circonstances, combat, confusion, conscience, continuité, contrôle, convenance, coopération, coutume, critique, croissance, développement, discernement, documents, dogmes, droite et gauche, durée, éducation, enseignement, erreur, égarement, expérience, fidélité, flambeau, gouvernement, hérésie, jardin, Jourdain, jugement, lois humaines, maitre, Messie, ministres et ministères, modernité, morale, murs, office et charge, pastorale, St Paul, prophète, réception, reforme, royauté, scandale, trésor, tribunal, Vatican I, veille, etc.

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