6. Hagios « saints ». Les Saints

« Et celui qui sonde les cœurs connait quelle est la pensée de l’Esprit, parce que c’est selon Dieu qu’il intercède en faveur des saints » (Rm 8, 27).

En Mc 6, 20, Jean le Baptiste est loué par le roi Hérode pour sa sainteté : « Car Hérode craignait Jean, le connaissant pour un homme juste et saint ; il le protégeait et, après l’avoir entendu, il était souvent perplexe, et l’écoutait avec plaisir ». Dans les Ac des Apôtres, nous voyons saint Paul protégé de la persécution des Juifs par une succession de souverains (consuls, gouverneurs, etc.). Ac 9, 13 : « Ananias répondit : Seigneur, j’ai appris de plusieurs personnes tous les maux que cet homme a faits à tes saints dans Jérusalem ». Hagios est utilisé pour désigner les premiers chrétiens. Cet usage a tristement disparu et les chrétiens ne s’appellent plus « saints » les uns les autres. Il est même mal vu de se déclarer tel soi-même. Ac 9, 41 : « Il lui donna la main, et la fit lever. Il appela ensuite les saints et les veuves, et la leur présenta vivante ». La formule est encore plus directe en Rm 12, 13 : « Pourvoyez aux besoins des saints. Exercez l’hospitalité » ou encore 2 Co 13, 13 : « Tous les saints vous saluent ». Le cœur des saints doit être irréprochable. 1 Th 3, 13 : « Afin d’affermir vos cœurs pour qu’ils soient irréprochables dans la sainteté devant Dieu notre Père, lors que l’avènement de notre Seigneur Jésus avec tous ses saints ». L’Apocalypse décrit la guerre qui est faite aux saints, c’est-à-dire aux chrétiens. Ap 13, 7 : « Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation ». Tout au long de l’histoire, le sang des chrétiens a été versé. Ap 16, 6 : « Car ils ont versé le sang des saints et des prophètes, et tu leur as donné du sang à boire : ils en sont dignes ».

L’Apocalypse (Sagesse) nous décrit la première résurrection. Au huitième (Crainte) jour aura le lieu la deuxième résurrection. Les chrétiens qui ont persévéré dans la foi prendront part à la première résurrection. Ap 20, 6 : « Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection ! La seconde mort n’a point de pouvoir sur eux ; mais ils seront sacrificateurs de Dieu et de Christ, et ils règneront avec lui pendant mille ans ». Nous voyons dans ce verset une description des âmes du ciel, œuvre de la Crainte dans le Sacerdoce. Cent (hekaton) est un chiffre associé à la Sagesse, et mille (murias, qui a donné myriades, le nombre des Anges, dans He 12, 22) à la Crainte qui fait entrer dans une nouvelle création, œuvre conjointe de Dieu et de l’homme. Dans la Tradition chrétienne, les récits hagiographiques, ou vies des saints, forment un ensemble cohérent que nous considérons comme l’œuvre du Conseil dans la Foi. En effet, les saints sont les chrétiens qui ont manifesté leur Foi dans le concret de leur vie terrestre, cette traversée plus ou moins longue et pénible vers la terre promise de la Sagesse. Ils ont mis en œuvre leur Foi, ce que le don de Conseil accompagne de « touches » subtiles le long du chemin, afin que notre travail ne soit pas seulement humain, mais humano-divin. Les saints sont les ouvriers du Seigneur, les acolytes de Dieu, dociles à la motion de l’Esprit. Tous les thèmes que nous allons utiliser pour décrire cette réalité sont liés au sixième don. En effet, c’est par le Conseil que nous mettons en pratique ce que l’Intelligence nous fait voir en principe.

Les saints nous font mieux connaitre Jésus-Christ et les hagiographies font partie de l’édifice de la Foi, œuvre de la Connaissance. Les saints sont une image du Christ. Devant le curé d’Ars comme devant tous les saints, on peut dire : « J’ai vu Dieu dans un homme ». Nous devons nous faire les imitateurs des saints, comme ils sont eux-mêmes des imitateurs de Jésus-Christ. Ils doivent être pour nous une source constante d’inspiration. La Tradition conserve les récits hagiographiques des faits et gestes des bien-aimés du Christ et les montre en exemple à tous. En effet, les commandements du Seigneur sont exemplifiés dans leur vie. Le témoignage ne consiste pas à donner tous les détails de sa vie, mais à les présenter de façon à mettre en évidence l’œuvre constante et constructive de la providence en elle. Tout ne doit pas être dit, mais ce qui peut édifier nos frères. Les martyrs ont ensemencé le monde. Ils ont rendu la Foi contagieuse. Au nom de quoi, ou de qui, accomplissent-ils de tels miracles d’intégrité et de courage ? Ce nom, c’est le Nom du Seigneur, Jésus-Christ. Toutes les vies chrétiennes mériteraient d’être écrites, mais la Foi, qui est constituée de ‘canons’, ne peut toutes les contenir, de même qu’elle ne saurait contenir tous les faits et gestes de Jésus-Christ lui-même. Qui tient pieusement un journal des grâces que Dieu lui fait jour après jour est forcé de selectionner ce qu’il va écrire car ces grâces sont trop abondantes. Il y a une multitude de saints, la plupart anonymes. L’Eglise en a officiellement reconnu quelques milliers, qu’elle offre à la mémoire de tous afin de nourrir notre foi.

Le martyre de saint Polycarpe, texte faisant partie de la compilation des Pères apostoliques, est le premier document à présenter la vénération des martyrs. Martus, « témoin », est employé dans 34 versets du NT. Le verbe est martureo et le nom marturia. Montrons-en d’abord le lien avec la Connaissance. Le premier emploi est en Mt 18, 16 : « Mais, s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute l’affaire se règle sur la déclaration de deux ou trois témoins ». Voilà une très belle annonce trinitaire. En effet, le Père, s’il n’est pas entendu par l’humanité, envoie dans le monde ‘une’ ou ‘deux’ personnes, c’est-à-dire le Fils et l’Esprit, qui parlerons en son nom et en sont en quelque sorte les témoins. Les églises particulières, œuvre de la Connaissance dans l’Apostolat, sont témoins du Christ. Elles continuent dans le temps et l’espace le témoignage des témoins oculaires de la vie de Jésus. La Foi est le témoignage des églises. Elles ont à leur tête des évêques, l’équivalent des souverains sacrificateurs du NT. Le deuxième emploi de martus est en Mt 26, 65 : « Alors le souverain sacrificateur déchira ses vêtements, disant : il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Voici, vous venez d’entendre son blasphème ».

Les Juifs sont scandalisés qu’un homme puisse se laisser appeler « Fils de Dieu » et annoncer son ascension « à la droite de la puissance de Dieu » (Mt 26, 64), au Ciel. Cette réaction révèle un mépris de l’homme semblable à celui de Satan, l’ennemi antique. Sans cesse, l’accusateur souffle à l’oreille de l’homme un « pour qui te prends-tu donc, créature misérable ? ». Toute la Foi montre l’œuvre que Dieu accomplit par l’intermédiaire des hommes pécheurs et faibles, les enfants de Dieu, objets de tous ses soins. Les saints sont autant de fils de Dieu adoptifs, de même que Jésus-Christ est Fils de Dieu par nature. Les églises sont faites des témoins qui ne cessent de ‘marteler’ le message chrétien à l’esprit des hommes, ce que saint Paul n’a cessé de faire après sa conversion. Ac 26, 16 : « Mais lève-toi, et tiens-toi sur tes pieds : car je te suis apparu pour t’établir ministre et témoin des choses que tu as vues et de celles pour lesquelles je t’apparaitrai ». En 2 Tm 2, 2, St Paul nous donne la méthode de transmission de la Foi au sein des églises : « Et ce que tu as entendu de moi en présence de beaucoup de témoins, confie-le à des hommes fidèles, qui soient capables de l’enseigner aussi à d’autres ».

La multitude des saints est l’écho du Saint ou témoin du Père par excellence, Jésus-Christ. Les saints imitent le Christ et leur vie devient elle aussi une révélation du Père. Montrons maintenant le lien entre martus et le Conseil. Le Conseil fait se démultiplier la semence que la Connaissance nous transmet. En effet, on connait mieux quelque chose ou quelqu’un quand il est « devenu ce qu’il était », c’est-à-dire quand il a réalisé le potentiel que sa personne contenait en germe. Cette démultiplication du Christ au cours des siècles s’est produite par le don de Conseil qui conduit les hommes sur le chemin étroit du Christ, pas après pas. Ce don est celui de la fécondité, de la croissance, de l’abondance, etc. Il est le don de la sanctification, comme la Force est celui du salut et l’Intelligence celui de la justification. Lc 24, 48 : « Vous êtes témoins de ces choses ». Pourrait-on être plus concis ? Ce qui avait été annoncé par l’Intelligence se manifeste par le Conseil qui fait agir les hommes en conformité avec l’intelligence reçue. Les choses dont les chrétiens sont témoins sont exposées en Lc 24, 46 : « Et il leur dit : Ainsi il est écrit que le Christ souffrirait, et qu’il ressusciterait des morts le troisième jour ». Le témoignage chrétien est un combat permanent car le terrain d’action du bien est également le terrain d’action du mal et les faux-témoins s’immiscent dans la prédication des témoins de Dieu, cherchant à semer la confusion dans l’esprit des hommes. Ac 6, 13 : « Ils produisirent de faux témoins qui dirent : Cet homme ne cesse de proférer des paroles contre le lieu saint et contre la loi ».

La calomnie est inévitable dans la vie publique tout comme la persécution dans la vie des saints. Dans les tribulations, les saints s’appuient sur le rocher de la foi c’est-à-dire dans l’expérience de leur rencontre avec la personne vivante du Christ. Plus les saints témoignent, et plus cette expérience s’intensifie et se clarifie. Le Conseil gouverne le passage à l’acte de la foi, qui à son tour fait grandir celle-ci. Notre foi grandit d’être proclamée. On fait l’expérience de sa puissance dans l’épreuve. Paul est le modèle de cette divine alchimie. Dans le creuset de la souffrance, la foi se transforme en or. Elle devient notre bien le plus précieux et le plus inoxydable. Dimanche après dimanche, au cours de l’année liturgique, les hommes vont manger et boire avec le Christ ressuscité et approfondissent ainsi leur relation avec le Seigneur. Ils peuvent alors témoigner en hommes d’expérience chrétienne[1]. Les saints ont l’expérience du Christ qui s’acquiert par une fréquentation prolongée des mystères chrétiens. Plus nous le fréquentons, et plus il nous apparait dans toute sa gloire, car « Dieu l’a ressuscité le troisième jour, et il a permis qu’il apparut » (Ac 10, 40), « Non à tout le peuple, mais aux témoins choisis d’avance par Dieu, à nous qui avons mangé et bu avec lui, après qu’il fut ressuscité des morts » (Ac 10, 41). Ce verset ne signifie pas que seule une petite partie des hommes soient appelés à la sainteté. Cet appel est universel. Il nous éclaire plutôt sur le fait que la sainteté suppose une pratique de la foi, ou pratique religieuse. Sans cette mise en pratique, les vertus ne se développent pas. La paresse est le sixième péché capital. Les saints sont ceux qui ont entendu et mis en pratique la parole de Dieu. Lc 6, 47 « Je vous montrerai à qui est semblable tout homme qui vient à moi, entend mes paroles, et les met en pratique ».

Poieo, « faire, produire, pratiquer, observer, travailler », est employé dans 515 versets du NT. Les anglais, peuple placé sous le signe du Conseil, sont les champions du pragmatisme et ils ont donné de nombreux saints, souvent méconnus des étrangers. Ce verbe poieo est lié au Conseil, don de la mise en œuvre des directives divines reçues par l’Intelligence. La Force nous en donne l’énergie et le courage, mais le Conseil nous en donne la méthode, si importante pour persévérer et achever notre travail, car sans la bonne méthode, nos travaux peuvent ne pas porter de fruits, ce qui risque de nous conduire au découragement et à l’abandon. Les saints pratiquent la justice de Dieu. Mt 6, 1 : « Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus ; autrement, vous n’aurez point de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux ». Les saints ne recherchent que la gloire de Dieu et non la gloire des hommes, même s’ils se mettent à leur service. La discrétion est une grande vertu. Le travail de l’homme doit glorifier, c’est-à-dire manifester, le travail de Dieu en lui. Le saint attribue ses réussites à la puissance de Dieu, dont il se fait une « cause seconde ». Il sait mieux que personne qu’il ne peut rien sans Dieu et c’est par la puissance ou autorité (exousia) de Dieu qu’ils accomplissent le bien. Mt 21, 27 : « Alors ils répondirent à Jésus : Nous ne savons. Et il leur dit à son tour : Moi non plus, je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais ces choses ». Jésus venait de poser la question aux principaux sacrificateurs et aux anciens du peuple du fondement ou de la source du baptême de Jean-Baptiste. Cette question se trouve au verset Mt 21, 25, placé sous le signe de l’Intelligence. Celle-ci nous fait comprendre que toute autorité vient de Dieu et que l’homme ne peut pas retourner à Dieu sans l’aide de Dieu.

Les miracles des saints sont l’œuvre de l’Intelligence comme signes annonciateurs d’une vie supérieure, de la Force comme signes de la puissance supérieure de Dieu sur les forces du mal et du Conseil comme signes que la vie éternelle est déjà commencée sur terre par les œuvres humaines accomplies au nom du Christ. La question de Jésus vise à ancrer l’action humaine dans le ciel et non dans les efforts purement humains. Le Conseil fait coopérer le ‘ciel’ et les ‘hommes’, et il est difficile de discerner ce qui provient de l’un de ce qui provient de l’autre dans la mise en œuvre des desseins de Dieu. Ceci explique l’ingratitude des hommes à l’égard des anges qui les guident et les protègent sans cesse. Ils sont discrets et n’attirent pas l’attention sur eux. Les saints détestent la publicité qui est faite d’eux et, comme Jésus dans l’Evangile de Marc, ils cherchent à se cacher du regard des hommes. C’est souvent après leur passage sur terre qu’ils deviennent illustres auprès d’un grand nombre de personnes. Mt 26, 13 : « Je vous le dis en vérité, partout où cette bonne nouvelle sera prêchée, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu’elle a fait (poieo) ». Le nombre d’autobiographies est très faible par rapport à l’ensemble des récits hagiographiques. Ceux-ci sont la plupart du temps écrits après la mort du saint et contiennent la litanie de ses hauts-faits, vertueux et miraculeux, qui ont « fait du bien » à leurs frères. Terminons avec le très beau verset de Lc 6, 27 : « Mais je vous dis, a vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faite (poieo) du bien à ceux qui vous haïssent ». N’est-ce pas là l’essence de la sainteté ?

Poieo a donné poiema, les « œuvres ». La foi invisible des Saints est rendue visible par leurs œuvres. Le second usage de poiema se trouve dans Ep 2, 10 et décrit exactement en quoi la sainte consiste, la mise en pratique des bonnes œuvres : « Car nous sommes son ouvrage (poiema), ayant été créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres, que Dieu a préparées d’avance, afin que nous les pratiquions ». Les saints, illuminés par l’Intelligence, prennent conscience de leur vocation, c’est-à-dire du travail que Dieu voudrait leur voir accomplir. Nous avons longtemps lié dans notre esprit la sainteté à l’Intelligence, à cause de cet évènement fondateur qu’est la révélation de la volonté de Dieu pour nous. Mais sans la mise en pratique dans nos vies de cette volonté, nous ne grandissons pas en sainteté et nos vies n’ont pas servi à révéler la gloire de Dieu. Le Conseil est le don de la croissance et on parle de la « floraison des saints ». Ce sont eux qui font grandir l’Eglise par leurs œuvres, ce que reflète la formule de canonisation : « Pour l’honneur de la Sainte et Indivisible Trinité, pour l’exaltation de la foi catholique, et l’accroissement de la vie chrétienne, par l’autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et la Notre, (le Pape), après une mure délibération et après avoir imploré souvent l’aide divine, et après le conseil de plusieurs de Nos Frères, Nous décrétons et définissions que le bienheureux N…est saint et que nous l’inscrivons au catalogue des saints, et Nous statuons qu’il doit être honoré avec une pieuse dévotion dans l’Eglise universelle »[2].

Cette croissance de l’Eglise est le reflet visible de la croissance invisible des vertus en eux. La vertu est le deuxième thème important que l’on associe traditionnellement aux saints. L’espérance dont parle Paul en Rm 15, 13 est la deuxième vertu théologale, entre la foi et la charité. Seule la puissance (dunamis) de Dieu peut faire croître nos vertus. Chez Aristote, la phusis est le principe interne de croissance, et c’est la méditation sur ce mot qui nous a révélé que l’expérience naturelle de la croissance était l’une des facettes de l’idée de nature, omniprésente dans la Physis d’Aristote. Le Conseil est dans la Tradition le maître de tous les processus de croissance. Citons ce verset : « Que le Dieu d’espérance vous remplisse de toute joie et de toute paix dans la foi, pour que vous abondiez en espérance, par la puissance (dunamis) du Saint-Esprit ! ». Quel beau résumé de l’œuvre du Conseil ! Abonder se dit ici perisseuo, aussi traduit par « surpasser », « exceller ». Les saints sont les chrétiens qui, avec l’aide de Dieu, se surpassent et visent l’excellence. Ce mouvement vers la plénitude dont ils sont les emblèmes font d’eux des modèles pour tous. Terminons avec ce verset bien concentré de 1 Co 4, 20 : « Car le royaume de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en puissance (dunamis) ». La foi n’est pas suffisante : il nous faut la traduire dans les œuvres pour avancer sur l’itinéraire du retour vers Dieu. Cette mention de l’effort requis de ‘traduction’ (anglais translation) nous fait penser à la première forme historique de la canonisation des saints qu’étaient les translations, c’est-à-dire les transferts (ou exhumations) du corps du saint du lieu où il se trouve quand sa sainteté est reconnue, vers le lieu où il sera vénéré. Cette cérémonie a tenu lieu de procès de canonisation pendant tout le premier millénaire.

Il n’y a pas de sainteté sans les miracles qui en sont la manifestation principale. Le livre L’Eglise face aux miracles de Patrick Sbalchiero[3] est une histoire de la sainteté, car les deux phénomènes n’en forment qu’un. Dunamis, « puissance », « miracle », « capacité », « moyens », est employé dans 116 versets du NT. Le premier emploi est en Mt 6, 13 : « Ne nous induits pas en tentation, mais délivre-nous du mal. Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance (dunamis) et la gloire ». En Mc 6 se trouvent trois emplois de dunamis, en particulier Mc 6, 14, qui nous éclaire sur le fait que les saints sont l’instrument par lequel Dieu agit et produit des œuvres de puissance : « Le roi Hérode entendit parler de Jésus, dont le nom était devenu célèbre, et il dit : Jean Baptiste est ressuscité des morts, et c’est pour cela qu’il se fait par lui des miracles ». Le roi Hérode, persécuteur du Christ, est pourtant celui qui reçoit la compréhension intuitive de la mission entière de Jésus : la mort et la résurrection d’un homme peut être le moyen par lequel des phénomènes surnaturels se produisent. Les saints ne sont-ils pas des hommes morts et nés à nouveau dans le Christ par les sacrements et qui consacrent toute leur vie à la cause de Dieu? Alors seulement Dieu leur donne-t-il les moyens d’accomplir cette œuvre, par la Force et le Conseil. A ces deux dons est attachée l’idée de puissance, une puissance cachée dans le don de Force : le sang qui coule dans nos veines et nous vivifie. Cette puissance est manifestée à tous dans le don de Conseil : c’est le sang des martyrs qui coule et se répand sur la terre entière, l’irrigue et la féconde, afin que croisse sur cette terre le royaume de Dieu. La femme, réalité profondément liée au Conseil comme l’homme l’est à la Force, est la créature qui perd son sang à intervalles réguliers. Les miracles sont le signe de la nouvelle vie que la Croix nous communique, vie que l’on appelle chrétienne (cf. seimon et Intelligence), cachée en Christ, puis rendue manifeste, glorieuse.

Par ailleurs, Jésus est reçu par Hérode comme un « saint Jean-Baptiste réincarné » et le moyen par lequel les miracles s’accomplissent. En effet, les saints sont les instruments de la puissance divine. Les rois eux-mêmes ne sont-ils pas les instruments temporels du pouvoir divin, des intendants ? Le verset Mc 10, 13 nous invite à une méditation sur le lien entre les miracles (Conseil) et la conversion (Piété) : « Malheur à toi, Chorazin ! malheur à toi, Bethsaida ! car, si les miracles (dunamis) qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient repenties, en prenant le sac et la cendre ». Les miracles, qui s’offrent à la vue de tous (Connaissance), ne sont pas reçus (Piété) par tous. C’est le mystère du cœur humain, travaillé, ou non, par la Piété. Le cœur est le siège de la croyance, qui fait conserver précieusement le trésor de la Foi. Combien de chrétiens croient véritablement aux miracles ? L’Eglise comporte de nombreux membres qui ne sont que des chrétiens nominaux, des « pharisiens », qui savent mais ne croient pas au point de laisser la Foi transformer leur vie, c’est-à-dire les mener à l’Intelligence par laquelle ils orientent toute leur vie à l’annonce de l’Evangile et avancent sur le chemin de la sainteté, manifestée dans la durée de notre existence par notre compagnon de route le don de Conseil.

Après la Pentecôte et le don de l’Esprit Saint, les Apôtres font miracle sur miracle, à la suite du Christ dont ils partagent le même sang, le Sang Précieux. Ac 8, 13 : « Simon lui-même crut, et, après avoir été baptisé, il ne quittait plus Philippe, et il voyait avec étonnement les miracles (dunamis) et les grands prodiges qui s’opéraient ». Les miracles, comme les saints, doivent continuer à nous étonner (existemi), car ils sont le signe de l’irruption du surnaturel, c’est-à-dire de ‘Dieu’ et de ‘ce qui vient’ de Dieu. La vie des saints nous donne le sens du surnaturel. En Rm 1, 20, St Paul nous revele l’une des operations du Conseil, qui est de manifester l’invisible : « En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance (dunamis) éternelle et sa divinité, se voient comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages. Ils sont donc inexcusables ».

Toute la Création, en effet, bénéficie du travail des saints. La Tradition est pleine d’histoires de saints vivant avec des animaux sauvages que leur sainteté a domptés. La terre est comme « sanctifiée » par la vie des saints. Les chrétiens, à la suite de Josué et à l’image des rois chrétiens, ont pour mission de conquérir la terre promise et le culte des saints nous amène en pèlerinage dans les lieux qu’ils ont foulés. Les saints, dont Paul est l’un des plus grands, sont souvent de grands marcheurs et ils laissent leur empreinte partout où ils passent. Ils tracent pour nous des chemins de vie, que nous empruntons fidèlement, jusqu’à ce que nous tracions notre propre chemin et sanctifions d’autres lieux. Les saints, donc, sont vénérés dans des lieux saints, leur tombe ou le lieu où repose leurs restes ou des objets leur ayant appartenus, leurs reliques[4]. Saint Grégoire de Tours au VIe siècle affirme : « Le pouvoir qui sort de sa tombe le proclame vivant dans le paradis ». En effet, les saints sont canonisés après leur mort, une fois que la volonté de Dieu pour eux a été pleinement manifestée dans le cours de leur vie terrestre. « Si le défunt, en effet, a vécu, corps et âme, d’une vie agréable à Dieu, son corps méritera d’être associé aux honneurs de l’âme sainte dont il a partagé le combat et les sueurs sacrées. C’est pourquoi la Justice divine associe le corps à l’âme lorsqu’elle octroie à cette dernière le salaire ultime qu’elle a mérité, car lui aussi a partagé au cours du même pèlerinage la sainteté ou l’impiété d’une même vie » (Saint Denys l’Aréopagite).

L’âme est un thème étroitement lié au Conseil, comme le corps l’est à la Force, et l’esprit à la Sagesse. Mais la chair est également liée au Conseil, car par elle l’âme est manifestée. Le don de Piété nous invite à une méditation sur la chair comme vase ou réceptacle du don de Dieu. Le Conseil nous éclaire une autre facette de la chair, qui est d’être le miroir de l’âme qui la façonne et se donne à voir à travers sa transparence toujours plus parfaite. La chair doit être travaillée et transformée par l’âme comme la terre l’est par l’homme. « Chair » en grec se dit sarx. Citons simplement ce verset de Jn 6, 55 dans lequel Jésus décrit le rôle de sa propre chair : « Car ma chair (sarx) est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage ». Un peu plus loin, Jésus nous rappelle que la chair, image de l’âme, ne peut rien par elle-même, elle doit être vivifiée par l’esprit, qui est en comme le levain. Jn 6, 63 : « C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ». Par leurs progrès sur le chemin de la sanctification et à travers leurs œuvres, les saints ont obtenu la ‘vivification’ de leur chair par l’esprit (pneuma) et cet esprit demeure dans la chair avec laquelle il s’est mélangé durant la vie terrestre. La coopération entre la chair et l’esprit n’est pas interrompue par la mort car Jésus-Christ a vaincu la mort. La Mort est le treizième arcane du Tarot. Elle est représentée par une faux qui tranche l’esprit de la chair. Mais la mort est devenue impuissante depuis la mort de Jésus la Croix et les saints en sont le témoignage. L’esprit de vie n’est plus séparable de leur chair. Les hommes ont conquis la chair – terre et y demeurent, comme dans leur nouvelle patrie. La mort des saints est toujours décrite en détail, mais ils ne la craignent plus. Chez ces familiers du ciel dans lequel ils entrent, eux qui ont vécu ‘sur la terre comme au ciel’, le mur de la mort a été comme aminci et leur dernier voyage est facile. Ce thème de la mort nous évoque saint Raban Maur, théoricien des saints, qui en distingue quatre, correspondants aux quatre parties du monde : les apôtres (Orient), les martyrs (Midi), les confesseurs (Nord) et les vierges (Occident).

NOTES

[1] Jean MOUROUX. L’expérience chrétienne. Aubier, 2008.
[2] Rituel de béatification et de canonisation.
[3] Patrick SBALCHIERO. L’Eglise face aux miracles. De l’Evangile à nos jours. Fayard. 2007.
[4] Philippe GEORGE. Reliques, le Quatrième Pouvoir. Les Editions Romaines, 2013.