7. Apo « abandon ». L’Ascèse

« En abandonnant (apo) les idoles pour servir le Dieu (theos) vivant et vrai » (1 Th 1, 9).

Le don de Sagesse nous fait juger de tout comme Dieu lui-même le fait, en voyant ce qu’il est bon de garder et ce qui doit être jeté, et ce de façon définitive. Le caractère définitif est la marque de la Sagesse, qui perfectionne les œuvre humano-divines, et met fin, pour toujours, à tout ce qui s’oppose au plan de Dieu. Le Conseil aussi est un don qui forme notre jugement, mais c’est un jugement circonstanciel et temporaire, qui peut encore être reconsidéré. C’est toute la différence entre la mort individuelle et la mort définitive. Il y a deux tribunaux, l’un étant plus élevé que l’autre, et servant de chambre d’appel si l’on peut dire. Tout comme le Conseil, la Sagesse nous apprend à dire non quand il le faut. Ce « non » éloigne le mal, c’est-à-dire ce qui nuit au bien. On comprend que l’abandon soit un acte produit par la Sagesse. Ici, le mot grec utilisé est apo qui signifie « de », « depuis ». L’homme doit se tourner vers (pros), depuis (apo) les idoles qu’il servait jusque-là. On retrouve cette racine dans le mot apostasie (grec apostasia) qui est un renoncement, une défection, comme dans Ac 21, 21: « Or, ils ont appris que tu enseignes à tous les Juifs qui sont parmi les païens à renoncer à Moise, leur disant de ne pas circoncire les enfants et de ne pas se conformer aux coutumes ». Le septième livre du NT[1], est le livre de l’Apocalypse, qui décrit les évènements conduisant à fin générale et définitive du règne du mal dans la création.

[1] Si l’on considère les vingt et une épitres comme formant un tout cohérent

Apo est employé dans 594 versets du NT. C’est une particule primaire qui signifie « tour à tour, depuis, de, loin de ». Mc 1, 42 : « Aussitôt la lèpre sortit de (apo) lui, et il fut purifié ». Le livre de l’Apo-calypse nous décrit le combat des derniers temps, à l’issue duquel le mal sera chassé du (apo) monde comme la lèpre du corps du lépreux. Le salut de la création tout entière consiste en cela. Il s’opèrera un grand nettoyage, une grande purification. Le don de Crainte met en nous la haine du mal, que nous prenons en horreur. Cette haine de tout ce qui s’oppose à l’amour de Dieu culmine avec le don de Sagesse, qui englobe tous les dons dans un grand feu d’artifices coloré, un feu purificateur. La Sagesse opère le salut, c’est-à-dire la sortie définitive du mal. Lc 4, 35 : « Jésus le menaça, disant : Tais-toi, et sors de cet homme. Et le démon le jeta au milieu de l’assemblée, et sortit de (apo) lui, sans lui faire aucun mal ». Ainsi, le monde entier sera guéri de ses maux. Lc 7, 21: « A l’heure même, Jésus guérit plusieurs personnes de (apo) maladies, d’infirmités, et d’esprits malins, et il rendit la vue à plusieurs aveugles ». Une fois ce grand nettoyage opéré, il ne reste plus que le nécessaire, ce qui ne nous sera jamais enlevé. Lc 10, 42 : « Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui (apo) sera point ôtée ». Dieu nous donne tout ce dont nous avons besoin pour vivre de la vie éternelle, dès ici-bas. Il est le riche qui dispense ses dons avec générosité, et nous sommes les pauvres assis par terre et récoltant ce qui, aux yeux du monde, apparait comme des miettes, mais est suffisant pour nous rassasier, et même nous combler au-delà de toute attente. Lc 16, 21 : « Et désireux de se rassasier des (apo) miettes qui tombaient de (apo) la table du riche ; et même les chiens venaient encore lécher ses ulcères ».

Chortazo, « rassasier, nourrir d’herbe », est employé dans 15 versets du NT. Mc 6, 42 : « Tous mangèrent et furent rassasiés », après la multiplication des cinq pains et des deux poissons. Seul Dieu peut nous rassasier. Jésus a fait s’asseoir la foule sur l’herbe verte, le gazon qui fait les vaches grasses. Chortos, « l’herbe », est lié à la Piété, de même que la chair. 1 P 1, 24 : « Car toute chair est comme l’herbe (chortos), et toute sa gloire comme la fleur de l’herbe (chortos). L’herbe (chortos) sèche, et la fleur tombe ». L’herbe est entretenue par notre Piété, de même que notre chair est vivante par la joie que la prière lui communique. La Piété est la clef de la Sagesse, car elle ouvre la porte de notre cœur à la connaissance savoureuse de Dieu qu’expérimentent les mystiques. La fleur est une image de la Sagesse, « gloire » de l’herbe, c’est-à-dire manifestation pleinement réalisée de l’œuvre secrète accomplie par la Piété. Les fleurs poussent dans l’herbe de même que la Sagesse présuppose le milieu de la Piété. Anthos, « fleur », est utilisé dans trois versets du NT. Il a donné l’anthologie, c’est à dire des morceaux choisis, cueillis comme des fleurs. Jc 1, 11, verset d’Intelligence, nous prédit la fin des temps et le lever du soleil de justice, qui mettra fin aux œuvres vaines, c’est-à-dire non conformes au dessein de Dieu: « Le soleil s’est levé avec sa chaleur ardente, il a desséché l’herbe, sa fleur est tombée, et la beauté de son aspect a disparu : ainsi le riche se flétrira dans ses entreprises ».

Le livre de l’Apocalypse nous décrit le retour du Christ-Roi, qui vient reprendre possession de sa création et en chasser les habitants indésirables. La gloire de Dieu éclipse la gloire du monde : ce qui est beau aux yeux du monde ne l’est pas nécessairement aux yeux de Dieu. La septième période de l’histoire humaine est l’époque du jugement, un jugement de puissance qui brûle le mal. La part que Marie a choisie et qui ne lui sera pas ôtée, c’est la contemplation amoureuse du Christ. L’ascétisme est l’œuvre de la Sagesse dans le Sacerdoce, car il nous prépare à ne vivre que de l’essentiel, du nécessaire, la présence rassasiante de Dieu. L’ascète est assis sur l’herbe verte de la Piété et reçoit de Dieu lui-même la nourriture de la Sagesse, don gratuit de Dieu. Ce faisant, il participe déjà au combat final entre le bien et le mal. En lui se joue une apocalypse, qui lui révèle que Dieu veut et peut être « tout en tous ». La Crainte est entièrement vaincue par la Sagesse qui nous soutient et nous fait entrer dans la vie divine de façon expérimentale. L’expérience mystique s’appuie sur l’expérience ascétique. On parle de théologie « ascétique et mystique ». L’ascèse est un ensemble d’exercices et de pratiques appartenant au Sacerdoce, et la mystique un office au sein du Magistère, qui transmet aux hommes de chaque époque des conseils précieux sur la vie chrétienne.

L’ascèse est une facette du Sacerdoce car elle est la preuve que Dieu pourvoit à nos besoins véritables, en nous soutenant dans les exercices corporels qui sans l’aide de la grâce seraient au-delà de nos capacités. Par ailleurs, ces pratiques sont des rites de puissance par lesquels les légions de Satan sont vaincues. Elles font partie à part entière du Sacerdoce, et nous allons en montrer le lien avec la Force. Par le pouvoir qu’ils retrouvent sur le corps, les moines deviennent maitres de la prière contemplative. Ils travaillent à atteindre la pureté de cœur, en chassant les mauvais esprits. Plus ils luttent et plus ils font l’expérience de leur faiblesse sans Dieu, ainsi que de la puissance de Dieu. Jl 2, 12 : « Dès maintenant, oracle du Seigneur, revenez à moi de toute votre cœur avec des jeunes, des pleurs, des lamentations ». Le paragraphe 12 de Sacrosanctum Concilium fait allusion à la prière solitaire comme expression de la vie spirituelle, et donc sacerdotale : « Cependant, la vie spirituelle n’est pas enfermée dans la participation à la seule liturgie. Car le chrétien est appelé à prier en commun : néanmoins, il doit aussi entrer dans sa chambre pour prier le Père dans le secret, et, même, enseigne l’Apôtre, il doit prier sans relâche. Et l’Apôtre nous enseigne aussi a toujours porter dans notre corps la mortification de Jésus, pour que la vie de Jésus se manifeste, elle aussi, dans notre chair mortelle. C’est pourquoi dans le sacrifice de la messe nous demandons au Seigneur ‘qu’ayant agréé l’oblation du sacrifice spirituel, il fasse pour lui ‘de nous-mêmes une éternelle offrande’ ».

Illustrons maintenant le lien entre l’ascèse et la Sagesse. L’ascèse est un ensemble de pratiques qui font vivre du nécessaire. Chreia, « besoin, nécessité », est employé dans 47 versets du NT. Dans son premier emploi, en Mt 3, 14, Jean Baptiste exprime la nécessité dans laquelle il est d’être baptisé par le Christ, c’est-à-dire de recevoir le seul bien indispensable à notre vie éternelle, l’Esprit-Saint. : « Mais Jean s’y opposait, en disant : C’est moi qui ai besoin (chreia) d’être baptisé par toi, et tu viens à moi ! ». Le regard le plus perçant que l’homme peut avoir sur lui-même le conduit à la réalisation qu’il n’est rien sans Dieu et qu’il doit tout recevoir de lui. La Crainte opère déjà en nous cette prise de conscience, mais la Sagesse la parfait. La finalité de la voie chrétienne consiste dans un plus grand dépouillement de tout ce qui n’est pas de Dieu et pour Dieu. L’homme est un fruit mûr lorsqu’il atteint cette vision sur lui-même. Opora, les « fruits mûrs », est employé dans un seul verset, en Ap 18, 14 : « Les fruits (opora) que désirait ton âme sont allés loin de toi ; et toutes les choses délicates et magnifiques sont perdues pour toi, et tu ne les retrouveras plus ». Les fruits sont patiemment mûris. Opora contient opse, qui signifie « tard dans le jour », ou « le soir ». La Sagesse est donnée à la fin des temps, au ‘soir de notre vie’. Mt 13, 35 : « Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maitre de la maison, ou le soir (opse), ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin ». La veille est un des exercices ascétiques et les ascètes sont des veilleurs de nuit. Ils se tiennent prêt pour la vision béatifique que Dieu nous accordera à la fin des temps, et que les mystiques reçoivent déjà par grâces extraordinaires lors de révélations particulières.

Dans la vision de Dieu face à face, chaque homme devient témoin oculaire de Dieu et n’a plus besoin d’entendre le témoignage des autres. Tout le monde communie dans un même spectacle grandiose. Mc 14, 63 : « Alors le souverain sacrificateur déchira ses vêtements, et dit : Qu’avons-nous encore besoin (chreia) de témoins ? ». Au ciel, nous possèderons l’essentiel, dans une appréhension immédiate de Jésus-Christ icône de Dieu. Là, il continuera à nous révéler le Père, non plus seulement dans la faiblesse de sa condition de Fils d’homme, mais également dans la gloire de son état de Fils de Dieu. L’ascèse est un avant-goût de notre état à venir, lorsque nous serons dans la contemplation de Dieu et y trouverons tout ce qui nous fait vivre pour l’éternité. On retrouve chreia dans le verset Lc 10, 42 cité plus haut : « Une seule chose est nécessaire (chreia). Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée ». Après avoir travaillé pendant six jours comme Marthe, l’humanité entre dans le repos contemplatif de Marie. Elle baigne dans la lumière du Christ-Roi. Ap 21, 23 : « La ville n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour l’éclairer ; car la gloire de Dieu l’éclaire, et l’agneau est son flambeau ». La lumière du Christ remplit tout l’univers comme Dieu comble tous nos besoins.

Gemizo, « remplir », « être rempli », « rassasier », est employé dans huit versets du NT. La fin des temps est une période de miséricorde où Dieu fait entrer les pécheurs dans sa maison après les avoir pardonnés. Il ouvre les portes du Ciel aux ouvriers de la onzième heure. De la même façon, lors de l’extrême onction, le septième sacrement, le Seigneur peut accorder le pardon in extremis aux pécheurs fraichement repentis, malgré une vie entière passée loin de lui. Dieu entend les gémissements de l’humanité et envoie une abondance de grâces extraordinaires de conversion et de consolation. Il juge qu’il est temps de remplir sa maison. Mc 14, 23 : « Et le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et ceux que tu trouveras, contrains-les d’entrer, afin que ma maison soit remplie (gemizo) ». Gemizo vient de gemo, « remplir, plein », employé dans 11 versets du NT dont 7 dans le livre de l’Apocalypse, et souvent associé à des mots à connotation négative : la rapine, l’intempérance, les ossements de morts, les impuretés, la malédiction et l’amertume, les noms de blasphèmes, l’abomination et les impuretés de la prostitution, etc. Le bon grain et l’ivraie croissent ensemble et la fin des temps est un temps de grâces extraordinaires mais aussi de malheurs sans précédents. La coupe de la colère de Dieu est remplie (Ap 15, 7), ainsi que les sept coupes remplies des sept derniers fléaux (Ap 21, 9). Les ascètes de tous les temps retiennent la colère de Dieu en élevant vers lui le parfum de leurs prières. Ap 5, 8 : « Quand il eut pris le livre, les quatre être vivants (zoon) et les vingt-quatre vieillards se prosternèrent devant l’agneau, tenant chacun une harpe et des coupes d’or remplies (gemo) de parfums, qui sont les prières des saints ».

L’ascétisme est une proposition que Dieu nous fait, de même que le célibat. Il n’est pas imposé à tous, même si, dans sa forme modérée, il fait partie de la vie de tout chrétien. Dans sa forme extraordinaire, il est le chemin du petit nombre, comme l’expérience mystique lorsqu’elle est vécue ‘jusqu’au bout’, de façon totale. On peut voir de grandes ressemblances entre l’ascétisme et la vieillesse, à commencer par le fait que tout le monde n’atteint pas l’extrême vieillesse. Les personnes âgées sont ascétiques par la force des choses. Dans cet ascétisme propre à la vieillesse, on se détache graduellement de ce qui nous nourrissait jusqu’alors. Les personnes âgées disent qu’elles ont ‘besoin de très peu’. Par exemple, elles dorment beaucoup moins que les plus jeunes. Les vieillards sont des veilleurs. Gerasko, « vieux », est employé dans 2 versets du NT. Jn 21, 18 : « En vérité, en vérité, je te le dis : quand tu étais plus jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais ou tu voulais ; mais quand tu seras vieux (gerasko), tu étendras tes mains, et un autre te ceindras, et te mènera où tu ne voudras pas ». L’ascète porte à l’extrême le don de soi. Dans cet état de total abandon à Dieu, il se laisse conduire comme l’ânon du dimanche des Rameaux. La maturité chrétienne consiste dans la docilité parfaite à Dieu, dans le lâcher prise. Ce lâcher-prise commence lors de la « crise du milieu de vie », ou « crise de la quarantaine ». La « quarantaine » est dominée par le don d’Intelligence, quatrième don, et nous fait faire le même constat que le roi juif Salomon, auteur de l’Ecclésiaste ou Koheleth.

Koheleth est dérivé de qahal, « l’assemblée ». Nous avons plus haut médité sur le lien entre l’Eglise et l’Intelligence. L’Intelligence ordonne notre vie à la volonté de Dieu. Par elle, nous nous résolvons à voir la réalité en face et cette résolution résout nos problèmes existentiels. La réalité est celle de notre condition d’être dépendants de Dieu. Nous sommes créatures, et cette condition nous impose des contraintes. Il n’y a pas de résolution de la crise de la quarantaine en dehors d’une prise de conscience de notre relation fondamentale avec Dieu, relation dans laquelle notre relation aux autres prend place. L’Intelligence rappelle à l’homme sa nature essentiellement religieuse. Dans son ouvrage Le Long chemin vers la sérénité, le père André Daigneault cite à propos de la crise du milieu de vie ces mots éclairants de C G Jung : « Durant les trente dernières années, des gens appartenant à tous les pays civilisés de la terre sont venus me consulter. J’ai traité plusieurs centaines de patients. Parmi tous mes malades ayant dépassé trente-cinq ans, il n’y en a pas eu un seul dont le problème, en dernier ressort, n’était pas de trouver une perspective religieuse de la vie. Il est juste de dire que chacun d’eux se sentait malade parce qu’il avait perdu ce que les religions de tous les âges ont donné à leurs adeptes, et aucun n’a été réellement guéri qui n’ait retrouvé sa croyances religieuse »[1]. L’Intelligence guérit le monde, c’est-à-dire le réseau de relations humaines dans lequel nous vivons, en nous faisant comprendre la finalité même de notre être dans le dessein de Dieu. Citons le verset de Qoheleth lié trois fois avec l’Intelligence, Qo 4, 4: « Je vois, moi, que tout le travail, tout le succès d’une œuvre, c’est jalousie des uns envers les autres, cela est aussi vanité et poursuite de vent ».

Le monde comme ennemi de Dieu et de l’homme est le lieu de la compétition sociale, où chacun est un loup pour l’autre, car tous se comparent et s’envient les uns les autres. Dans cette vision corrompue de la société, le « succès » est défini en fonction des autres. Le point de départ de l’Intelligence est de comprendre que cette compétition ne mène à rien de bon pour l’homme. La crise de la quarantaine est une grâce de Dieu pour offrir aux hommes une deuxième chance de consacrer leur vie et leurs efforts à ce qui importe véritablement. Comme lors de la Confession ou pendant le Carême, l’homme est invité à se retourner sur sa vie et à la considérer à la lumière de l’Evangile, c’est-à-dire à la lumière du dessein d’amour et d’unité de tous les hommes en Dieu. Qo 1, 11 : « Mais je me suis tourné vers toutes les œuvres qu’avaient faites mes mains et vers le travail que j’avais eu tant de mal à faire. Eh bien ! Tout cela est vanité et poursuivre de vent, on n’en a aucun profit sous le soleil ». C’est l’heure du bilan et mais aussi une heure de grand danger, où la pulsion destructrice de l’homme risque de l’emporter si le vide existentiel créé par l’Intelligence n’est pas rempli par un donné positif qui vient poser les fondements d’une vie nouvelle, ce que fait l’Evangile.

Les ascètes sont souvent nus, comme les gymnastes. Le mot grec gumnasia est employé une fois dans le NT et désigne l’exercice corporel. Il vient du verbe gumnazo (4 emplois) qui signifie « s’exercer nu », de gumnos, « nu, simple », employé dans 15 versets. 1 Tm 4, 8 : « Car l’exercice (gumnasia) corporel est utile à peu de chose, tandis que la piété est utile à tout, ayant la promesse de la vie présente et de celle qui est à venir ». Les œuvres premières de la Piété sont intimes et cachées, tandis que les œuvres de la Sagesse sont visibles à tous, comme les basiliques construites en hauteur. Les exercices ascétiques sont la manifestation extérieure de la vie intérieure entretenue par la Piété. 1 Tm 4, 7 : « Repousse les contes profanes et absurdes. Exerce (gumnazo)-toi à la piété ». Le deuxième emploi de gumnazo s’applique à notre jugement, œuvre de la Sagesse, en He 5, 14 : « Mais la nourriture solide est pour les hommes faits, pour ceux dont le jugement est exercé par l’usage à discerner ce qui est bien et ce qui est mal ». L’ascèse purifie le cœur et donc le jugement, c’est-à-dire le regard tout entier. En He 12, 11, gumnasia est associé à l’idée de châtiments, ceux que s’infligent les ascètes, et aux fruits qu’ils produisent : « Il est vrai que tout châtiment semble d’abord un sujet de tristesse, et non de joie ; mais il produit plus tard pour ceux qui ont ainsi été exercés un fruit paisible de justice ». Nous parlons des fruits du Saint-Esprit dans notre méditation sur les afflictions. Châtiment traduit ici le grec paideia, employé dans 6 versets du NT, dont quatre dans l’épitre aux Hébreux, épitre placée sous le signe de la Sagesse. Relevons par exemple particulier He 12, 7 : « Supportez le châtiment (paideia) : c’est comme des fils que Dieu vous traite ; car quel est le fils qu’un père ne châtie pas ? ». Paideia est la correction que les parents infligent à leurs enfants pour les faire mûrir, pour les parfaire. On peut en dire de même des afflictions, œuvre de la Sagesse dans la Civilisation.

Revenons à gumnos. Face au Christ-Roi, nous nous retrouverons nus de tout ce qui n’est pas utile à la vie éternelle et Dieu ne verra que le vêtement de vertus que nous aurons tissé avec lui – lui avec nous – au cours de notre vie. Face au Christ ressuscité, Pierre se retrouve tout nu en Jn 21, 7 : « Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : c’est le Seigneur ! Et Simon Pierre, dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, mit son vêtement et sa ceinture, car il est était nu et se jeta dans la mer ». On pourrait voir la nudité de Pierre comme une nudité spirituelle. En effet, Pierre a encore un long chemin à faire avant de supporter de se trouver face au Christ glorieux. On connait sa faiblesse à Rome alors qu’il allait fuir les persécutions. Jésus dût lui apparaitre à nouveau sur la Via Appia. Il se jette dans la mer pour fuir ce regard perçant, ce qui nous rappelle, toutes proportions gardées, les démons en fuite devant Jésus qui demandent à se réfugier dans un troupeau des pourceaux qui se jette lui aussi à l’eau. Dans les deux cas, un jugement s’opère. La Sagesse nous fait partager le regard de Dieu sur nous-mêmes et sur nos frères. C’est en ce sens qu’il fait la Civilisation, dans laquelle le regard d’amour règne. C’est un idéal. Les ascètes ont un regard perçant, et c’est pour cela qu’on aime aller les retrouver, afin de mieux se connaitre soi-même. Voir la vérité en face est une expérience difficile. L’ascète est celui qui « garde ses vêtements ». Ap 16, 15 : ‘Voici, je viens comme un voleur. Heureux celui qui veille, et qui garde ses vêtements, afin qu’il ne marche pas nu et qu’on ne voie pas sa honte ! ». Ces vêtements sont ceux de la vertu, que l’on emporte au ciel à sa mort. La vie ascétique de Cendrillon lui vaut d’aller au bal dans une robe bien plus magnifique que celle de ses sœurs. Dans les Trois Ages de la Vie Spirituelle, le père Garrigou-Lagrange nous décrit la structure thomiste de cet organisme spirituel, composé des vertus et des dons.

Le grand ascète St Isaac le Syrien ou Isaac de Ninive est fêté le 28 janvier. Pendant cinq mois, en 660, il fut évêque nestorien de Ninive au VIIe siècle, dans l’actuel Iraq, puis il partit vivre en anachorète au mont Matout, dans l’Iran actuel. Rendu aveugle par la lecture assidue des Saintes Ecritures, il se retira au monastère de Raban Shabbour ou Saint-Sapor, la saveur que nous donne la Sagesse. Ninive est la ville vers laquelle l’Eternel envoie le prophète Jonas. Jon 1, 2 : « lève-toi ! va à Ninive la grande ville et profère contre elle un oracle parce que la méchanceté de ses habitants et montée jusqu’à moi ». Jonas est une préfiguration du Christ, qui quitte son Père pour entrer dans la Création. Le verset Jonas 1, 3 nous décrit l’Incarnation du Fils de Dieu, « hors de la présence du Seigneur ». Au verset 4, Dieu déclenche la tempête contre le navire dans lequel il se trouve. La vie chrétienne est un chemin de croix. En réaction (verset 5), les marins, figures du peuple de Dieu, appellent au secours et allègent le bateau. Le Sacerdoce, œuvre de la Force, culmine dans l’ascèse par laquelle les hommes se dépouillent, à l’heure du danger, de ce qui les encombre. Pendant ce temps, Jonas « retiré au fond du vaisseau, s’était couché et dormait profondément » (Jonas 1, 5). La Force donne aux chrétiens un calme imperturbable dans le tumulte de l’épreuve. Au verset 6 (Conseil), les marins demandent à Jonas de prier son dieu, de même que, par la prière, nous implorons le Christ d’obtenir pour nous les grâces du Père.

Au verset 7 (Sagesse), Jonas est désigné comme le responsable du malheur qui les frappe. Voici le « feu » que Jésus est venu répandre sur la terre, intensifiant et précipitant le combat entre les forces du bien et les forces du mal. Ce combat est le passage obligé pour sortir de la fausse paix de l’esclavage et entrer dans la vraie paix des enfants de Dieu. Au verset 8, Jonas est questionné sur son origine, thème lié à la Crainte. Au verset 9, Jonas-Jésus professe sa foi dans son Père, le « Seigneur Dieu du ciel que je vénère, celui qui a fait la mer et les continents ». On retrouve au verset 10 (Piété), une mention de l’Incarnation, c’est-à-dire de la « fuite hors de la présence du Seigneur », qui provoque chez les marins une grande crainte. Jonas-Jésus est de Dieu, et les marins prennent conscience de l’adoration qui lui est due. Rappelons qu’en hébreu, le même mot yare désigne la piété et la crainte.

Parmi les exercices ascétiques, notons la solitude, le silence, la sècheresse spirituelle, le jeun, l’aumône, la continence et la veille.

Au verset 11 se retrouve le thème de la tempête déchainée, « car la mer était de plus en plus démontée » et on voit la nécessité de prendre une décision importante sur la marche à suivre, décision que l’Intelligence éclaire. Au verset 12, Jonas lui-même dit aux marins de le jeter à la mer, « pour qu’elle cesse d’être contre vous ». La Pentecôte jette sur la terre l’Esprit du Fils et du Père qui vient la sauver de l’intérieur, de telle sorte qu’elle ne soit plus aux mains des forces démoniaques, mais aux mains des forces chrétiennes. Jeter Jonas à la mer est un acte puissant de bénédiction. Il rappelle le plongeon de Jésus dans l’eau du Jourdain lors de son baptême. Au verset 13, il nous est dit que « cependant, les hommes ramaient pour rejoindre la terre ferme », ce qui est une belle description de la nature des œuvres produits par le don de Conseil. La grâce de Dieu est donnée soudainement par le don de Force, mais son emprise sur toute la création ne croît que par les efforts des hommes – les œuvres – que le don de Conseil guide. Les efforts des hommes ne mettent pas fin aux épreuves, car seul Dieu peut établir sa paix. Du travail (Conseil) au repos (Sagesse), il y a un saut que seul Dieu peut nous permettre de faire, pourvu que nous l’en implorions. Au verset 14, les marins pensent que Jonas est mort, comme les apôtres après la crucifixion. Ils prient alors pour que la faute qui valut à Jonas un tel châtiment ne leur soit pas imputée. Cette faute n’est autre que le péché originel, la « fuite loin de Dieu ». Jonas-Jésus est ici le nouvel Adam. Le thème du pardon définitif est associé au don de Sagesse. Nous en parlons à l’ occasion des années saintes, œuvre de la Sagesse dans la Prière.

Le chant de Jonas dans le ventre du grand poisson est le chant de tous les ascètes, enfermés dans un coin de la création – le poisson -, la mer étant tour à tour calme et déchainée, comme tout ce qu’opère la Sagesse, qui apporte un mélange de guerre et de paix. L’ascète est « jeté dans le gouffre au cœur des mers » (Jonas 2, 4). Il est « descendu jusqu’à la matrice des montagnes ; à jamais les verrous du pays – de la Mort – sont tirés sur moi. Mais de la fosse tu m’as fait remonter vivant, oh ! Seigneur, mon Dieu ! » (Jon 2, 7). Ce septième verset rappelle Daniel dans la fosse au lion, septième livre de la cinquième série des livres de l’AT. Il rappelle également Jesus descendu aux enfers, le Samedi Saint, septieme jour de la semaine juive. Les ascètes, comme les mystiques, font l’expérience douloureuse d’être enfermé dans un corps trop étroit pour la présence glorieuse du Christ. Ils aspirent à la nouvelle création.

Jonas libéré de la baleine se met en route pour Ninive. Dans la séquence du septénaire, nous sommes au niveau de la Force, c’est-à-dire de la Pâques, cinquième temps de l’année liturgique, qui marque le retour glorieux du Christ après les trois jours passés aux enfers. On nous dit que déjà la ville est en pénitence. Le roi lui-même est converti et invite tout son peuple à faire de même. Jonas 3, 8 : « Hommes et bêtes se couvriront de sacs et ils invoqueront Dieu avec force. Chacun se convertira de son mauvais chemin et de la violence qui reste attachée à ses mains ». Le livre de Jonas est placé sous le signe de la Force, étant le cinquième livre de sa série, la troisième de l’AT. Cette histoire décrit la puissance divine que l’ascétisme, comme point culminant du Sacerdoce, fait descendre sur la terre. Cette puissance n’est autre que la puissance de la miséricorde, qui envoie aux pécheurs l’Esprit Saint, sans laquelle la vie chrétienne est impossible. Jonas 3, 5 : « Que déjà ses habitants croyants en Dieu. Ils proclamèrent un jeune et se revêtirent de sacs, des grands jusqu’aux petits ». C’est dans ce verset que la mission de Jonas est accomplie. Il s’attendait à marcher « quarante jours » (Jon 3, 4), mais la miséricorde de Dieu a accéléré le salut des habitants de Ninive, figure du monde entier. « Jonas avait à peine marché une journée en proférant cet oracle » (Jonas 3, 4), que déjà le cœur du peuple est retourné, converti. Jon 3, 10 : « Dieu vit leur réaction : ils revenaient de leur mauvais chemin. Aussi revint-il sur sa décision de leur faire le mal qu’il avait annoncé. Il ne le fit pas ». La conversion du cœur des hommes conduit au changement du plan de Dieu. Les prières des saints adoucissent la colère divine, elles retiennent le bras vengeur de Dieu. A l’heure des grands combats apocalyptiques, l’ascèse est plus que jamais nécessaire et saint Isaac de Ninive, nouveau Jonas, en reste le maitre par excellence.

NOTES

[1] André DAIGNEAULT. Le long chemin vers la sérénité. Editions de l’Emmanuel, 2005. P 193.

Légende photo : Asian Art Museum of San Francisco