7. Men « partie, semence ». La Civilisation

« Une autre partie tomba sur le roc : quand elle fut levée, elle sécha, parce qu’elle n’avait point d’humidité » (Lc 8, 6).

Le mot grec sur lequel heteros porte dans ce verset est men, qui signifie les « uns et les autres ». Il désigne les hommes en anglais. Il est employé dans 163 versets du NT. Nous devons vivre les uns avec les autres, et accepter les différences. Il faut tolérer que les hommes forment des groupes identitaires séparés. La diversité est inévitable et même souhaitable. La Civilisation est l’œuvre du don de Sagesse, qui nous fait voir l’unité du genre humain dans sa grande diversité. C’est bien ce que l’Esprit Saint opère en nous. Elle nous fait juger l’homme à la lumière de l’amour que Dieu lui porte. Chaque homme est une partie de la grande mosaïque que forme l’humanité. Cette mosaïque représente le visage du Christ, tel qu’il est représenté dans les icones byzantines. Le septième Concile Œcuménique, Nicée II en 773, a eu pour mission de défendre les images. Chaque image particulière prend place dans une image plus grande, de même que les hommes sont membres du Christ. La Civilisation est la famille humaine réunie autour du Père. Elle est faite de différents groupes sociaux qui cohabitent en paix dans la tolérance réciproque. C’est un idéal. On peut imaginer un septénaire de ces marqueurs identitaires : la continentalité (ou race), le sexe, l’âge, la place dans la société, la nationalité, la religion, et les afflictions que l’on subit.

Il ne faut pas attendre que tous les hommes soient les mêmes. Il faut vivre avec la diversité et ne pas en faire une source de divisions. 1 Co 7, 7: « Je voudrais que tous les hommes soient comme moi ; mais chacun tient de Dieu un don particulier, l’un (men) d’une manière, l’autre d’une autre ». La situation des hommes sera toujours variée. 1 Co 11, 21 : « Car, quand on se met à table, chacun commence par prendre son propre repas, et l’un (men) a faim tandis que l’autre est ivre ». La diversité des dons est exposée par Paul en 1 Co 12, 28 : « Et Dieu a établi (men) dans l’Eglise premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisième des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont les dons de guérir, de secourir, de gouverner, de parler diverses langues ». Ces charismes sont nécessaires pour l’édification des communautés ecclésiales. Ph 1, 28 exprime la diversité des situations humaines : « Sans vous laisser aucunement effrayer par les adversaires, ce qui est pour eux (men) une preuve de perdition, mais pour vous de salut ». Eux, ce sont les ‘autres’. Dieu est l’autre, et les hommes sont des ‘autres’ également. Nous sommes tous l’autre de quelqu’un. Les différences entre les hommes sont voulues par Dieu. Cette différence se poursuivra au ciel dans la maison du Père, qui est faite de nombreuses demeures.

La Civilisation est l’œuvre du don de Sagesse et la septième œuvre de la Tradition. C’est la Sagesse qui nous fait partager la vision que Dieu lui-même a sur chaque homme. Cette vision est un jugement, que l’on pourrait l’appeler le jugement de l’amour. Il inclut tous les hommes dans une humanité commune, tout en acceptant de voir la réalité et la beauté des différents groupes auxquels ils appartiennent. Voilà l’essence de la Civilisation : un certain regard que les hommes se portent les uns sur les autres, qui doit s’approcher autant que possible du regard que Dieu porte sur l’humanité qu’il a créé et fait grandir. Nous devons transcender les appartenances, qui nous divisent. Il n’y a qu’un seul remède : un regard nouveau sur notre prochain. Ce regard est celui de l’amour que la Sagesse nous communique. Pour aller vers l’autre, il faut faire tomber les barrières de la crainte et le septième don achève le processus commencé par premier. La Civilisation est l’œuvre des six jours, que le septième jour accomplit, à un niveau supérieur, par un saut quantique. Voici le passage traditionnellement cité pour décrire l’unité des hommes auteur de lui que le Seigneur a en vue depuis la création du monde, en Ga 3, 28 : « Car vous êtes tous fils de Dieu par la foi au Christ Jésus. Vous tous, en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a ni Juif, ni Grec, ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car vous ne faites qu’un dans le Christ ». L’unité dans le Christ met tous les humains sur pied d’égalité. « Pour Dieu, il n’y a pas acception de personnes ». Il ne s’agit pas pour autant de nier les différences évidentes entre les personnes, mais de les voir comme une expression de la diversité propre aux œuvres de Dieu. La Sagesse nous donne de voir l’unité dans la diversité, et c’est dans le domaine de la Civilisation que cela est le plus visible.

Les caractères identitaires ne doivent être ni gommés, ni utilisés pour diviser les hommes et provoquer des conflits incessants. La Civilisation est le résultat d’un regard inclusif sur l’humanité entière, dans les différences qui donnent à la vie ses couleurs. Elle est le fruit d’un long développement jamais achevé au cours duquel les hommes apprennent à vivre ensemble en paix. Pour ce faire, ils doivent se voir comme des frères issus du même Père et, après un long exil, de retour dans la maison familale. La vision idéalisée de la Civilisation que nous proposons ici est celle d’une réunion de famille après des années de séparations et de disputes. Cette famille réunie est l’Eglise une dont parle le Credo catholique. L’Eglise apostolique est l’Apostolat, l’Eglise sainte est le Sacerdoce, l’Eglise catholique est le Magistère, et l’Eglise une est la Civilisation, œuvres respectives de l’Intelligence, de la Force, du Conseil et de la Sagesse. L’historien et sociologue Raymond Aron a souligné la nécessité de passer des civilisations à la Civilisation. Les premières sont dépassées, la deuxième, en ce XXIe siècle, ne semble faire que commencer. En effet, les hommes deviennent conscients d’une réalité lorsqu’elle est attaquée. Au malade, la sante apparait comme le bien le plus précieux, alors que les bien portants n’y pensent même pas. De même, en ce jeune siècle chaotique et plein de conflits apparemment insolubles, les hommes prendront toujours mieux conscience de l’idéal civilisationnel.

De même que la Crainte est le commencement de la Sagesse, la Culture est le commencement de la Civilisation. Tout commence avec le développement des valeurs morales contenues dans le premier domaine de la Tradition qu’est la Culture. Le Magistère est le tuteur de la Civilisation. L’homme civilisé est civil, c’est-à-dire poli. Il fait un effort constant pour contrer ses premières inclinations, c’est-à-dire ses instincts. Il se trouve que les instincts humains sont contraires à la paix sociale, ce qui est l’effet du péché originel. L’homme doit être ‘raffiné’, c’est-à-dire travaillé par les vertus (le Conseil conduit à la Sagesse) dans un lent processus de transformation qui s’appelle la ‘civilisation’. Les lois, qui sont faites dans les villes, sont le mécanisme civilisateur par excellence. Cela est bien visible dans le domaine de la politesse, les codes de bonne conduite et les manières dans lesquelles les gens font attention les uns aux autres. La Civilisation est le grand miroir formé par l’humanité « polie » et dans lequel se reflète le visage du Christ. Elle est une mosaïque de petits miroirs tenus ensemble. La progression le long des sept dons est un cheminement de l’obscurité vers la source de toute lumière, le Christ ressuscité assis à la droite du Père et que saint Jean l’apôtre, et d’autres privilégiés, ont vu.

La Civilisation est l’humanité guérie de ses divisions. C’est le propre de la Sagesse de mettre fin au péché, de façon dramatique et définitive. On voit cela par exemple dans l’histoire de Noé, au chapitre 7 de la Genèse. Il y a de nos jours un regain de la pensée apocalyptique et millénariste, un climat de « fin des temps ». Le livre de l’Apocalypse est le septième livre du Nouveau Testament. Le Chapitre 28 d’Ezéchiel est une petite Apocalypse. La Civilisation est une image du Royaume de Dieu ‘arrivé’. Lc 21, 32 : « En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout n’arrive (ginomai) ». Ginomai, « devenir, être fait, terminé », est employé dans 584 versets du NT. Il y a dans ce verbe l’idée d’achèvement. Nous avons montré ailleurs son lien avec le Conseil. Montrons-en ici le lien avec la Sagesse. Mt 21, 42 : « Jésus leur dit : N’avez-vous jamais lu dans l’Ecriture : la pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue (ginomai) la principale de l’angle ; c’est du (ginomai) Seigneur que cela est venu, et c’est un prodige à nos yeux ? ». La Civilisation de l’amour ne peut être construite que sur la pierre d’angle qu’est le Christ. Elle est l’accomplissement terrestre de la sanctification du monde et nous révèle la gloire de Dieu. Les grandes choses qui arrivent et arriveront dans les derniers temps nous révèlent également cette gloire. Mc 5, 14 : « Ceux qui les faisaient paitre s’enfuirent, et répandre la nouvelle dans la ville et dans les campagnes. Les gens allèrent voir ce qui était arrivé (ginomai) ». Dans les derniers temps, les œuvres humaines qui ne sont pas fondées dans le Christ seront détruites. Lc 6, 49 : « Mais celui qui entend, et ne met pas en pratique, est semblable à un homme qui a bâti une maison sur la terre, sans fondement. Le torrent s’est jeté contre elle : aussitôt elle est tombée, et la ruine de cette maison a été (ginomai) grande ».

La Civilisation de l’amour est la maison de Dieu, plantée sur le rocher du Christ, et elle perdurera éternellement. Toutes les gestes de tolérance et de charité contribuent à l’édification de cette maison. Ils sont ce qui arrive de mieux dans le monde, et nos média devraient en faire plus souvent l’écho, au lieu de nous offrir le spectacle des œuvres de la « culture de mort ». La Civilisation est la réalisation du dessein de Dieu. Lc 14, 22 : « Le serviteur dit : Maitre, ce que tu as ordonné a été fait (ginomai), et il y a encore de la place ». Terminons avec Lc 21, 7: « Ils lui demandèrent : Maitre, quand donc cela arrivera-t-il, et à quel signe connaitra-t-on que ces choses vont arriver (ginomai) ? ».

La Civilisation est l’humanité entière cohabitant harmonieusement sur une même planète, de même que l’humanité au Ciel cohabite dans la maison du Père. Elle réalise l’idéal de la communion. 1 Jn 5, 7 : « Mais si nous marchons dans la lumière comme lui-même est dans la lumière, nous sommes en communion les uns avec les autres, et le sang de Jésus, son Fils, nous purifie de tout péché ». 2 Co 13, 14 : « La grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu, et la communion du Saint Esprit soient avec vous tous ». L’unité est réalisée dans le Christ. Gaudium et Spes parle ainsi de cette unité : « L’union de la famille humaine trouve une grande vigueur et son achèvement dans l’unité de la famille des fils de Dieu, fondée dans le Christ. Certes, la mission propre que le Christ a confiée à son Eglise n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social : le but qu’il lui a assigné est d’ordre religieux. Mais, précisément, de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine. De même, lorsqu’il le faut et compte tenu des circonstances de temps et de lieu, l’Eglise peut elle-même, et elle le doit susciter des œuvres destinées au service de tous, notamment des indigents, comme les œuvres charitables et autres du même genre. L’Eglise reconnait aussi tout ce qui est bon dans le dynamisme social d’aujourd’hui, en particulier le mouvement vers l’unité, le progrès d’une saine socialisation et de la solidarité au plan civique et économique. En effet, promouvoir l’unité s’harmonise avec la mission profonde de l’Eglise, puisqu’elle est ‘dans le Christ, comme le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu, et de l’unité de tout le genre humain’. Sa propre réalité manifeste ainsi au monde qu’une véritable union sociale visible découle de l’union des esprits et des cœurs, à savoir de cette foi et de cette charité, sur lesquelles, dans l’Esprit-Saint, son unité est indissolublement fondée. Car l’énergie que l’Eglise est capable d’insuffler à la société moderne se trouve dans cette foi et dans cette charité effectivement vécues et ne s’appuie pas sur une souveraineté extérieure qui s’exercerait par des moyens purement humains »[1].

L’unité de l’humanité est une œuvre spirituelle : par la Sagesse, nos esprits sont unis dans le regard que Dieu porte sur nous, et que nous pouvons alors porter les uns sur les autres afin de dépasser les préjudices, discriminations, intolérances et haines multiples. La Sagesse nous fait non seulement accepter, mais aimer la diversité des hommes. La civilisation est l’éloge permanent de la diversité de l’expérience humaine. La Sagesse nous fait transcender la peur naturelle de la différence, en nous faisant voir chaque homme comme enfant adoptif de Dieu. Notre esprit passe alors d’une diversité subie à une diversité comprise et appréciée. La civilisation est une étreinte collective dans les bras grand ouverts du Christ. En 2014, la coupe du monde de football eut lieu à Rio, ville dominée par le Christ qui étend les bras et accueille tous les hommes. C’est parce que nous baignons dans le regard d’amour de Dieu pour nous que nous pouvons et que nous devons nous aimer les uns les autres. Le face à face avec Jésus, essence de la vision béatifique selon St Thomas d’Aquin, est médiatisé et diffracté dans les multiples face à face avec nos prochains.

La civilisation est la famille humaine diversifiée en plusieurs sous-familles d’appartenance. Elle est faite de gens, regroupés selon des marqueurs identitaires. Genos, « race, espèce, sorte, nation, origine », est employé dans 21 versets du NT. Ce terme désigne un groupe dans une classification. « Les textes chrétiens anciens utilisaient, pour rendre compte des différences entre les humains, des modes de compréhension disponibles dans leur culture, lesquels peuvent être analysés aujourd’hui au moyen des concepts d’ethnicité, de race et de religion »[2]. Il est également traduit par famille. Ac 7, 13 : « Et la seconde fois, Joseph fut reconnu par ses frères, et Pharaon sut de quelle famille (genos) il était ». Un comportement chrétiennement ‘civilisé’ – inclusif, compatissant, généreux, etc.- manifeste que nous appartenons à la famille de Dieu. Le travail de l’Esprit est de faire de nous la ‘race’ du Christ, un ‘genre’ d’hommes nouveaux, parmi lesquels la charité du Christ est manifestée. Ac 17, 28 : « Car en lui nous avons la vie, le mouvement, et l’être. C’est ce qu’on dit aussi quelques-uns de vos poètes : de lui nous sommes la race (genos) ». Dans ce grand idéal, tous les hommes, juifs et gentils, sont inclus dans la fraternité des enfants de Dieu. Saint Paul, l’apôtre des Gentils, nous montre comment dépasser l’esprit de clocher de notre maison d’origine. Ga 1, 14 : « Et comme j’étais plus avancé dans le judaïsme que beaucoup de ceux de mon âge et de ma maison (genos), étant animé d’un zèle excessif pour les traditions de mes pères ». La Sagesse nous fait contempler l’ensemble des œuvres humaines comme unifiées par l’inspiration d’un même Esprit, c’est-à-dire comme faisant partie de ce que l’on appelle la Tradition, et nous pourrions paraphraser saint Paul et dire que nous devenons alors animés d’un zèle excessif pour la Tradition de notre Père. La civilisation est le fruit d’un certain regard, non seulement sur les hommes, mais aussi sur ses productions culturelles. Ces deux regards se nourrissent et se renforcent l’un l’autre. Elle est l’œuvre des juifs et des gentils. Elle est le règne de la gentillesse et de la générosité[3].

NOTES

[1] Gaudium et Spes 42

[2] Denise KIMBER BUELL. Pourquoi cette race nouvelle ? Cerf, 2012.

[3] Quelques autres thèmes liés à la Sagesse et associés à l’idée de civilisation : partage, totalité, unité, vision, esprit (nous), jugement, préjuges, goût, visage, identité, générosité, société, délivrance, amour, hospitalité, paix, derniers temps, gouvernement, achèvement, noces, résurrection, nouveauté, Christ, grandeur, gloire, etc.