7. Teleios (parfait). Les Afflictions

« Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).

Teleios, « amené à ses fins », « accompli », « devenu parfait », est utilisé dans 17 versets du NT. Il vient de telos, employé dans 40 versets. La Sagesse nous fait voir l’œuvre accomplie mais cette vision est toujours temporaire, car l’abîme qui sépare l’homme de Dieu est infini, et, par conséquent, le mouvement de sanctification qui nous rapproche du Père céleste n’est jamais achevé. Nous allons de gloires en gloires comme le dit saint Paul, et nous continuons de croître en sainteté bien après notre vie sur terre. La Sagesse gouverne notre jugement : elle nous permet d’évaluer, comme Dieu lui-même le ferait, ce qui est parfait, ou non, c’est-à-dire ce qui est bien fait, et pas seulement ce qui est terminé. Notons la proximité des mots grecs telo, « la fin », et thelo, « la volonté » : la volonté de Dieu sera accomplie à la fin des temps. Le don de Sagesse nous fait faire une pause afin de juger un développement en cours. He 5, 14 : « Mais la nourriture solide est pour les hommes faits (teleios), pour ceux dont le jugement est exercé par l’usage à discerner (diakrisis) ce qui est bien (kalou) et de ce qui est mal (kakou) ». Il fait s’arrêter momentanément l’alpiniste afin de contempler le chemin parcouru, à partir d’un point de vue diffèrent à chaque fois sur une même réalité.

En Mt 19, 21, où se trouve le deuxième emploi de teleios, Jésus nous donne les six étapes de l’itinéraire vers la perfection : « Jésus lui dit : Si tu veux être parfait (teleios), va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi ». Mettons en évidence ces six étapes et leur lien avec les six premiers dons en commentant successivement les verbes suivants : aller (Crainte), vendre (Connaissance), donner (Piété), posséder un trésor (Intelligence), venir (Force) et suivre (Conseil).

La Crainte nous fait tout quitter pour suivre le Christ. On retrouve hupago, « aller », en Jn 13, 36 : « Simon Pierre lui dit : Seigneur, où vas-tu ? Jésus répondit : tu ne peux pas maintenant me suivre où je vais, mais tu me suivras plus tard ». Ce plus tard se réfère à l’après Pentecôte, car la Pentecôte répand en nous l’Esprit Saint qui seul peut nous faire suivre le Christ jusqu’au bout, c’est-à-dire au Ciel. En Jn 8, 22, les Juifs pressentent que le seul endroit où Jésus va sans qu’ils puissent y aller est la mort, et, en effet, c’est par la mort sur la Croix que l’on entre dans le royaume des cieux : « Sur quoi les Juifs dirent : se tuera-t-il lui-même, puisqu’il dit : Vous ne pouvez venir où je vais ? ». Les Anges sont les créatures qui sans cesse vont et viennent entre le Ciel et la Terre, parce qu’elles sont envoyées en mission auprès des hommes. Ap 16, 1 : « Et j’entendis une voix forte qui venait du temple, et qui disait aux sept anges : allez, et versez sur la terre le sept coupes de la colère de Dieu ».

La Connaissance nous fait nous attacher au seul trésor véritable : la Foi. Poleo, « vendre », est employé dans 20 versets du NT. Son deuxième emploi est en Mt 13, 44 : « Le royaume des cieux est encore semblable à un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le cache ; et, dans sa joie, il va vendre (poleo) tout ce qu’il a, et achète ce champ ». On croit pouvoir se débarrasser de l’or des païens quand on à découvert le Christ, mais c’est une tentation dont il faut se méfier, car la Culture sous-tend la Foi et le chrétien doit être cultivé. Certes, même si cet or brille encore, son éclat est sans commune mesure avec la lumière du Christ qui inonde notre esprit. Quel est le champ dans lequel nous trouvons et cachons le trésor de la Foi ? C’est l’Eglise, œuvre de la Connaissance dans l’Apostolat. « Acheter le champ » de l’Eglise, c’est lui apporter les richesses du monde en échange des richesses de Dieu qu’elle nous transmet. On retrouve ce geste en Ac 4, 37 : « (Barnabas) vendit un champ qu’il possédait, apporta l’argent, et le déposa aux pieds des apôtres ». Ce Barnabas ne travaillera plus dans son champ, mais dans le nouveau champ d’action qu’est l’Eglise, cette paroisse qui prend les dimensions du monde entier et dans laquelle croissent les œuvres de la Foi. Cette métaphore nous aide à comprendre que le royaume des cieux n’est pas l’Eglise elle-même, mais la vie divine qu’elle porte, comme Marie enceinte porte Jésus. Le champ ‘porte’ le trésor qu’il cache. Ce trésor va y grandir. L’Eglise est le creuset alchimique dans lequel se produit la transformation de la culture païenne en culture chrétienne. La chimie est l’art de faire interagir des éléments afin d’en produire des nouveaux. L’Eglise a toujours fait feu de tout bois : toutes les traditions sont entrées dans la composition de la Tradition, par un processus de purification dont la Connaissance a le secret. Ce processus se poursuit pour les hommes dans l’état du Purgatoire, œuvre de la Connaissance dans le Sacerdoce. Vendre, c’est transformer toute matière en métal, plus ou moins précieux : l’or, l’argent, le bronze, etc. L’or est un étalon, de même que la Foi est le canon de la Tradition chrétienne, une règle de mesure. De même, la doctrine des sept dons est l’outil qui permet de juger du caractère traditionnel, c’est-à-dire inspiré par l’Esprit Saint, d’une production humaine. Tous les éléments de la Tradition portent la marque ou motif septénaire de l’Esprit-Saint.

On retrouve poleo à l’occasion de l’épisode des vendeurs du temple, en Jn 2, 16 : « Et il dit aux vendeurs de pigeons : Otez cela d’ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic ». L’Eglise est la maison du Père. Que représentent les pigeons ? Peristera, employé dans 10 versets du NT, désigne également la colombe, symbole du Saint-Esprit. En Jn 2, 14 se trouve la trilogie des bœufs, brebis et pigeons : « Il trouva dans le temple les vendeurs de bœuf, brebis et pigeons et les changeurs assis ». Le Saint-Esprit ne peut pas être l’objet d’un commerce. C’est le grand péché de simonisme dans l’Eglise.

Au paragraphe 31 du chapitre 2, nous avons montré le lien entre didomi, « donner » et la Piété.

Montrons maintenant le lien entre thesauros, le lieu dans lequel des choses précieuses sont conservées ainsi que ces choses, et l’Intelligence. Ce mot est employé dans 16 versets du NT et a des affinités aussi avec le Conseil. Il vient du verbe tithemi, qui signifie « poser, placer, mettre ». Ce qui est précieux est déposé précautionneusement dans un endroit particulier, où l’on sait qu’on le retrouvera. Le lieu du trésor est marqué sur la carte par une croix. De la même manière, les adultes qui viennent demander le baptême, premier des sacrements, sont appelés « le trésor de l’Eglise ». Ils vont être marqués de la croix du Christ, et contenir le plus grand des trésors : le Dieu Trinité en personne. Ils deviennent des étoiles dans le ciel, porteurs de la lumière du Christ. Chaque étoile a sa place attitrée dans la carte du Ciel. En Mt 12, 18 est exprimé le lien entre l’Apostolat et le don de l’Esprit venu se poser sur les hommes par les sacrements: « Voici mon serviteur que j’ai choisi, Mon bien-aimé en qui mon âme a pris plaisir. Je mettrai mon Esprit sur lui, et il annoncera la justice aux nations ». Les chrétiens marqués du sceau de la croix sont les lampes placées partout dans le monde pour l’éclairer de la lumière divine. Mc 4, 21 : « Il leur dit encore : apporte-t-on la lampe pour la mettre sous le boisseau, ou sous le lit ? N’est-ce pas pour la mettre sur le chandelier ? ». Il s’agit du chandelier à sept branches symbole de l’Esprit septiforme que l’on retrouve dans les cierges des les Basiliques.

Ainsi, les chrétiens sont les membres du corps placés en bon ordre par Dieu. 1 Co 12, 18 : « Maintenant, Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il l’a voulu ». Ils sont établis dans l’Apostolat par Dieu lui-même, le Roi des armées du Ciel et de la Terre. 2 Tm 1, 11 : « C’est pour l’Evangile que j’ai été établi prédicateur et apôtre, chargé d’instruire les païens ». Les chrétiens sont les coffres forts dans lesquels est conservé le trésor de l’Evangile, la plus grande richesse qui soit. Le « trésor dans le ciel » est la vie trinitaire commencée dès ici-bas par le don de l’Esprit. Les sacrements médiatisent ce don, mais ils n’en sont pas les canaux exclusifs. On ne doit pas enfermer Dieu dans les moyens qu’Il a établis.

Deuro, « viens, sors, va », est employé dans 9 versets du NT et nous pouvons en montrer rapidement le lien avec la Force. Les trois premiers emplois sont dans des versets identiques à celui qui nous occupe : Mt 19, 21, Mc 10, 21 et Lc 18, 22. Cette action de venir est en réalité une sortie d’un état antérieur, comme le quatrième emploi nous l’exprime très clairement, en Jn 11, 43 : « Ayant dit cela, il cria d’une voix forte : Lazare, sors (deuro exo) ! », c’est-à-dire viens (deuro) dehors (exo), hors de toi et vers moi, qui suis la Vie. C’est avec ce mot puissant que Jésus ressuscite Lazare. Il l’attire à lui. En effet, l’emploi au verset 43 pointe également vers Crainte, le don par lequel Dieu nous attire à lui. La Force opère cette même attraction, mais comme de l’intérieur cette fois-ci, par l’Esprit Saint venu reposer en nous. Venir vers Jésus, c’est laisser derrière soi la mort et entrer dans la vie. Pâques célèbre la sortie du Christ ressuscité du tombeau et anticipe la résurrection générale de tous les membres du Corps du Christ.

Akoloutheo, « suivre, accompagner, venir après, se joindre à » est employé dans 88 versets du NT. Le premier emploi, en Mt 4, 20, est limpidee et pointe vers le Conseil: « Aussitôt, ils laissèrent les filets, et le suivirent ». En Mt 19, 27, on remarque le lien entre le courage que la Force nous donne pour partir, et le Conseil qu’il nous faut pour suivre le Christ avec fidélité, de façon authentique : « Pierre, prenant alors la parole, lui dit : Voici, nous avons tout quitté, et nous t’avons suivi : qu’en sera-t-il pour nous ? ». Les miracles opèrent une guérison spirituelle : ils nous remettent en présence de Dieu, source de toute santé véritable, par le rétablissement de la justice originelle que la foi en Jésus-Christ opère. Jésus est la présence de Dieu faite homme. Suivre Jésus, c’est suivre Dieu lui-même et marcher avec lui. Mt 20, 34 : « Emu de compassion, Jésus toucha leurs yeux ; et aussitôt ils recouvrèrent la vue, et le suivirent ». En Mt 27, 55, autre verset lié deux fois au Conseil, on retrouve ce thème de la vie à la suite du Christ : « Il y avait la plusieurs femmes qui regardaient de loin ; qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée, pour le servir ». Ces femmes sont les modèles de l’Eglise, épouse et servante du Christ. Comment dire les choses plus succinctement qu’en Mc 6, 1 : « Jésus partit de la, et se rendit dans sa patrie. Ses disciples le suivirent » ? Le Conseil nous fait marcher à la suite du Christ en chemin de retour vers son Père, sa patrie. En Mc 8, 34, le thème de notre verset Mt 19, 21 est repris, mais sans le septénaire que nous sommes en train de commenter : « Puis, ayant appelé la foule avec ses disciples, il leur dit : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive ». On retrouve ce thème dans les œuvres de la Tradition liées au Conseil : on suit les lois de son pays, on suit le modèle des saints, on suit le calendrier de l’année liturgique, un peuple marche en campagne à la suite de son roi, on suit les pratiques de dévotions populaires, on marche à la suite de Marie[1], on suit une voie religieuse qui nous mène à Dieu.

Nous avons commenté ce verset important car il nous a donné l’occasion de montrer que le septénaire se retrouve à l’intérieur même des versets. Il nous donne également la clef de la perfection chrétienne : tout donner aux pauvres et suivre Jésus. Les pauvres sont les affligés et nous pensons que les Afflictions sont l’œuvre de la Sagesse dans la Civilisation. Elles sont le chemin vers la perfection chrétienne. Elles terminent de nous préparer à entrer en présence de Dieu, dépouillés de ce qui nous encombre. Col 1, 28 : « C’est lui que nous annonçons, exhortant tout homme, et instruisant tout homme en toute sagesse, afin de présenter à Dieu tout homme, devenu parfait en Christ ».

La Samarie est liée au don de Sagesse[2]. Les chrétiens doivent être de « bons samaritains » et s’occuper du trésor de l’Eglise, c’est-à-dire des pauvres. Saint Laurent, martyr romain brûlé vif sur le gril en 258, à la suite du pape Sixte II dont il était diacre, apporta à ses persécuteurs le trésor de l’Eglise que sont les pauvres, nourris et vêtus aux frais de l’Eglise, les malades, les aveugles, les boiteux. Les afflictions constituent des marqueurs identitaires utilisés pour distinguer plusieurs groupes humains. Chaque malade sait combien l’annonce d’une maladie fait soudainement basculer dans un groupe bien à part des biens portants, qui semblent continuer leur vie sans se rendre compte du privilège dont ils bénéficient. On retrouve en 2 Ch 28, 15 le lien entre les bonnes actions envers les malheureux et la Samarie : « Et les hommes dont les noms viennent d’être mentionnés se levèrent et prirent les captifs ; ils employèrent le butin à vêtir tous ceux qui étaient nus, ils leur donnèrent des habits et des chaussures, ils les firent manger et boire, ils les oignirent, ils conduisirent sur des ânes tous ceux qui étaient fatigués, et ils les menèrent à Jéricho, la ville des palmiers, auprès de leurs frères. Puis ils retournèrent à Samarie (Shomerown) ».

Les affligés se sentent broyés, écrasés, comme des grains de blé sous la meule. Mulos, « meule de moulin », « pierre de meule », est employée dans 4 versets du NT. Il provient probablement de molis, « avec difficulté », « non sans peine », employé dans six versets du NT. Ac 27, 7 : « Pendant plusieurs jours nous naviguâmes lentement, et ce ne fut pas sans difficulté (molis) que nous atteignîmes la hauteur de Cnide, où le vent ne nous permit pas d’aborder. Nous passâmes au-dessous de l’ile de Crète, du côté de Salmone ». Les affligés avancent dans la vie avec difficulté. Ils ressentent sur leurs épaules le poids du monde. Mulos désigne la lourde pierre attachée au cou des méchants pour les faire descendre au fond de l’eau (Ap 18, 21). L’affliction fait ressentir à l’homme la force gravitationnelle terrestre. Mais cette même peine le fait aussi s’élever vers le ciel, comme les mystiques en lévitation. Nous pensons en effet que les mystiques sont l’œuvre de la Sagesse dans le Magistère. Il est amusant d’apprendre que le saint de la lévitation, le franciscain saint Joseph de Cupertino, était gardien de la mule du couvent, cet animal bâté chargé de lourds fardeaux. Il est mort en 1663 à l’âge de 63 ans et canonisé en 2003 par Jean-Paul II, au début du XXIe siècle. Il se trouve qu’il est né dans une étable dans laquelle sa mère s’était réfugiée, poursuivie par la police pour quelques dettes que son mari avait contractées. La Civilisation de l’amour ne peut advenir que si les hommes se pardonnent leurs dettes comme Dieu le fera au jour du jugement dernier (cf. le paragraphe sur le Droit et le verset Lc 7, 42, ou encore sur le Jubilée). Par ailleurs, sur le modèle de la grange grenier du monde, la terre doit devenir un lieu de refuge pour tous les affligés de la terre. On appelait saint Joseph « frère âne », le même âne, ou ânon, qui porta le Christ-Roi le dimanche des Rameaux. Lors de l’examen de saint Joseph pour l’ordination, on lui demande d’expliquer le verset « Bienheureux le sein qui vous a porté ! ». C’était le seul verset qu’il avait étudié et il réussit son examen, ce qui a fait de lui le saint patron des étudiants. Nous verrons que les Béatitudes sont étroitement associées au don de Sagesse. Elles sont également des consolations pour tous les affligés du monde que le Seigneur a conduits à faire de lui leur unique bien. On attribue à ce saint Joseph la prière suivante : « Me voici, Seigneur, seul, privé de tout, complètement pauvre, soyez mon unique bien. Toute autre richesse m’est péril et ruine, écueil et naufrage ».

Un autre saint lévitateur fut saint Joseph-Benoit Cottolengo, mort en 1842 dont la charité rappelle celle de saint Vincent de Paul. Jeune prêtre à Turin, il assista impuissant à la mort d’Anne Marie Gonnet, une femme enceinte entourée de ses enfants en pleurs. Très malade et très pauvre, elle aussi était en train de donner naissance dans l’étable d’une auberge, mais elle mourut en couches, dans les bras du bon prêtre qui lui donna les derniers sacrements et baptisa le nouveau-né avant sa mort. Bouleversé, il fonda aussitôt une maison de la Providence dans laquelle il accueillit sa première occupante, une vieille femme paralytique, le 17 janvier 1828. Cette maison devint un hôpital des pauvres. On retrouve dans sa vie la figure de l’âne lorsqu’il dut mettre toutes ses possessions et quitter Turin pour trouver un autre lieu d’asile. Dans la banlieue de Turin, il trouva une étable abandonnée sur laquelle était accroché un écriteau  avec les paroles de saint Paul : « Caritas Christi urget nos ! », la charité du Christ nous presse. Le saint appela l’ensemble des maisons qu’il ouvrit des arches de Noé. Un écrivain français appela ce réseau de maisons « l’université de la charité chrétienne ». Sa foi en la divine providence était sans limite. Il a dit : « Dieu répond avec de l’aide ordinaire déjà ceux qui ont une confiance ordinaire en lui, mais il répond avec des aides extraordinaires à ceux qui ont une confiance extraordinaire ». A 56 ans, il dit sur son lit de mort : « L’âne ne veut plus avancer ».

C’est dans la maison de la Divine Providence fondée à Turin par saint Cottolengo que le Père Nicolas Buttet vécut sa conversion foudroyante. Les foyers Eucharistein que celui-ci a fondés attirent les personnes en difficulté vers le Saint Sacrement, source de toute guérison spirituelle et physique. Les bienfaiteurs sont des ânes qui apportent le Christ au monde. Ils prennent une partie du poids de la souffrance des autres et rendent leur vie plus légère. Notre septième chapitre s’appelle oikia, maison. La maison du Seigneur est notre refuge ultime. Les basiliques de la terre, œuvre de la Sagesse dans la Foi, sont la figure de la maison du ciel, le palais du Christ-Roi dans lequel nous sommes invités à un repas de noces éternel. Les derniers mots du saint furent extraits du psaume 122 : « Quelle joie quand on m’a dit nous allons à la maison du Seigneur ! ». Le Pape Pie XI qui le canonisa le 19 mars 1934 l’appela le « génie du bien ».

Comment ne pas parler aussi de cette grande sainte de la charité chrétienne que fut Madeleine Delbrel, mystique et assistante sociale à Ivry sur Seine, banlieue populaire de Paris et capitale du communisme français ? A Ivry se trouve le Moulin de la Tour, monument historique depuis 1979. « Il ne nous est pas demandé d’être forts aux moments de la souffrance. On ne demande pas au blé d’être fort quand on le broie mais de laisser le moulin en faire de la farine »[3]. Madeleine s’installa en avril 1935 au 11 rue Raspail à Ivry, où sa maison se trouve toujours. Elle y accueillait tout le monde avec gaieté. Par ailleurs, elle a beaucoup écrit sur la bonté. Joie et bonté sont parmi les douze fruits du Saint-Esprit. On les reçoit en abondance lorsque l’on partage la souffrance du Christ, car Dieu n’abandonne pas ses enfants démunis aux yeux du monde. Il les soutient par des grâces particulières que seuls les affligés connaissent. Ga 5, 22-23 : « Mais le fruit de l’Esprit, c’est l’amour (agape), la joie (chara), la paix (eirene), la patience (makrothumia), la bonté (chrestotes), la bénignité (agathosune), la fidélité (pistis), (23) la douceur (praotes), la tempérance (egkrateia) ». Dépouillés des biens de la terre, les pauvres trouvent sur la Croix le bien du ciel, Dieu. La misère matérielle prive les hommes du nécessaire pour vivre sur terre. La misère spirituelle prive les hommes du nécessaire pour vivre dans le ciel, le Saint Esprit. En 1963 et 1964, Madeleine écrivit sur l’athéisme. « famine de vérité dont souffrent des multitudes »[4]. Au cœur de la souffrance et du manque, le besoin le plus grand est celui de l’amour. La charité, premier des fruits, les contient tous en germe. « Les fruits de l’Esprit sont des perfections que forment en nous le Saint-Esprit comme des prémices de la gloire éternelle. La tradition de l’Eglise en énumère douze : ‘charité, joie, paix, patience, longanimité, bonté, bénignité, mansuétude, fidélité, modestie, continence, chasteté’ (Ga 5, 22-23) »[5].

Karpos, « fruit », est employé dans 56 versets du NT. Les fruits mûrs sont l’image de l’achèvement et de l’œuvre parfaite. Ils sont aussi gratuits et goûteux. Ils sont plein de soleil. La Sagesse nous fait goûter le fruit de notre travail. Karpos est utilisé sept fois en Mt 7. Citons par exemple Mt 7, 20 : « C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaitrez ». On peut en dire de même de la Sainte Trinité. On reconnait sa présence par les fruits qu’elle nous fait expérimenter, et que nous venons de lister. Ces fruits ne peuvent pas être produits par les mauvais esprits ; ils sont donc les critères traditionnels du discernement des esprits, œuvre par excellence du don de Sagesse. Karpos est également lié à la Piété, qui inspire la direction spirituelle, lieu privilegié de l’exercice du discernement. Karpos est employé cinq fois en Mt 21. En Lc 1, 42, il décrit le fruit le plus parfait que la Création ait jamais porté, Jésus-Christ : « Elle s’écria d’une voix forte : tu es bénie entre les femmes, et le fruit de ton sein est béni ». La Civilisation, icône du Christ-Roi, est le fruit du travail des hommes. Ce fruit pousse sur la terre, et il faut croire à l’avènement de la paix sur terre. Jc 5, 7 : « Soyez donc patients, frères jusqu’à l’avènement du Seigneur. Voici, le laboureur attend le précieux fruit de la terre, prenant patience à son égard, jusqu’à ce qu’il ait reçu les pluies de la première et de l’arrière-saison ». Jésus-Christ revenu en gloire sur terre est l’arbre de vie produisant les douze fruits de l’Esprit-Saint. Ap 22, 2 : « Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, il y avait un arbre de vie, produisant douze fois des fruits, rendant son fruit chaque mois, et dont les feuilles servaient à la guérison des nations ». La Civilisation est l’humanité guérie de ses guerres incessantes, l’ensemble des nations vivant en harmonie en compagnie de l’empereur du ciel.

Les affligés ont de nombreux points communs avec les mystiques, dans la vie desquels les fruits spirituels jouent un très grand rôle. Le don de Sagesse apporte la guerre et la paix, les deux étant inextricables sur terre. La guerre est fomentée en temps de paix, et la paix se prépare en temps de guerre. La guerre, comme la paix, sont avant tout des réalités intérieures au cœur humain. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’elles s’extériorisent dans la vie des hommes. La rose mystique pousse sur la croix comme les fruits du Saint-Esprit dans le combat chrétien. Vivre ses souffrances en chrétiens attire les grâces du ciel. Quand l’homme fait de Dieu son seul nécessaire, il obtient tout ce dont il a réellement besoin. Anagke, « nécessité, détresse, tribulations, contrainte », est employée dans 18 versets du NT. 1 Th 3, 7 : « En conséquence, frères, au milieu de toutes nos calamités et de nos tribulations, nous avons été consolés à votre sujet, à cause de votre foi ». Saint Paul trouve sa consolation dans la foi que les chrétiens reçoivent par sa prédication. La nécessite de l’évangélisation s’est imposée à lui comme les afflictions s’imposent aux hommes. L’évangélisation est une source de souffrance physique pour les apôtres persécutés, mais cette souffrance allège la souffrance spirituelle des hommes, misère bien plus grande. Les fruits de l’Esprit qui l’accompagnent nous font connaitre le trésor reçu par la souffrance des apôtres : l’habitation du Dieu trinitaire lui-même. Madeleine Delbrel nous rappelle que la vie chrétienne normale est un combat. Le témoignage des mystiques nous le rappelle aussi. Anagke vient de ana, « chacun, parmi » et agkale « pli du bras », utilisé une fois dans le NT en Lc 2, 28 : « Il le reçut dans ses bras (agkale), bénit Dieu, et dit ». C’est ainsi que Siméon prend Jésus dans ses bras lors de la présentation au temple. De même, les affligés, au cœur de la souffrance, peuvent serrer dans leurs mains un crucifix ou un rosaire, matérialisation de leur bien le plus précieux, leur foi, véritable radeau des naufragés. Les pauvres saisissent Celui qui les a saisis en premier et qui leur fait goûter le Ciel.

Le Psaume 56 est une prière de confiance en Dieu dans la souffrance. Ps 56 2, 4 : « Pitié, Dieu ! aie pitié de moi, car je t’ai pris pour refuge ; et je me refugie à l’ombre de tes ailes, tant que dure le malheur. Je fais appel à Dieu, le Très-Haut, au Dieu qui fera tout pour moi : que, des cieux, il m’envoie le salut ! Celui qui me harcèle a blasphémé, que Dieu envoie sa fidélité et sa vérité ! ». Le magazine Magnificat introduit ainsi ce Psaume: « C’est dans l’épreuve que nous faisons l’expérience du salut et que nous en goûtons la joie. Chanter ce psaume est un acte de foi qui nous unit au Christ Sauveur ». Les tribulations nous apprennent à chercher notre consolation dans le Seigneur, et c’est la consolation véritable que nous trouvons alors. La consolation contient « sol », le mot latin pour le soleil : Jésus-Christ est notre Soleil de Justice. Le Saint-Esprit est le Paraclet, ou consolateur. Paraklesis, « consolation », « encouragement », est employé dans 28 versets du NT. 2 Co 1, 7 : « Et notre espérance à votre égard est ferme, parce que nous savons que si vous avez part aux souffrances, vous avez aussi part à la consolation ». Les souffrances sont toujours accompagnées de consolations. Mais les consolations, fruits de l’Esprit, sont spirituelles avant d’être matérielles. On retrouve le verbe parakaleo, « consoler », dans le verset 1 Th 3, 7 cité plus haut au sujet des fruits du Saint-Esprit. Dieu nous rend victorieux dans le combat spirituel, et la paix obtenue, pour nous-mêmes et pour les autres, fait notre consolation à tous. Ph 1, 7 : « J’ai, en effet, éprouvé beaucoup de consolation au sujet de ta charité ; car par toi, frère, le cœur des saints a été tranquillisé (anapauo) ». La charité apporte la paix dans les cœurs, et, de là, elle pacifie le monde. La souffrance a toujours une fin et la tempête finit par se calmer. Anapauo, « se reposer, cesser de travailler, tranquilliser », est employé dans 12 versets du NT. Mt 11, 28 : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos ». Nous nous reposons dans l’Esprit de Dieu car il repose sur nous. 1 P 4, 14 : « Si vous êtes outragés pour le nom de Christ, vous êtes heureux, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu repose (anapauo) sur vous ». Les fruits du Saint-Esprit sont le signe de l’habitation divine en nous.

Pour terminer, évoquons rapidement le grand sujet du bonheur[6], ce bien final que tous les hommes recherchent, et que l’on trouve par excellence et facon paradoxale dans la souffrance. Makarios, « heureux, bienheureux, bonheur », est employé dans 49 versets du NT. Le véritable bonheur vient du soin que nous apportons aux malheureux. Ac 20, 35 : « Je vous l’ai toujours montré, c’est en peinant de la sorte qu’il faut venir en aide aux faibles et se souvenir de ces mots que le Seigneur Jésus lui-même a prononcés : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » Le bonheur est la gloire de la foi. Il est la sérénité qui donne à voir la puissance de la foi, cette assurance qui nous rend inébranlables dans l’épreuve. 1 P 3, 14 : « Bien plus, au cas où vous auriez à souffrir pour la justice, heureux êtes-vous. N’ayez aucune crainte et ne soyez pas troublés ». Jésus nous a prévenus qu’il serait toujours à nos côtés, et en particulier aux heures de grand vent. 1 P 4, 14 : « Si l’on vous outrage pour le nom du Christ, heureux êtes-vous, car l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous ». Le bonheur est une conséquence de la pratique, comme la Sagesse suit le Conseil. Jn 13, 17 : « Sachant cela, vous serez heureux si du moins vous le mettez en pratique ».  Après le travail des six jours vient le repos du septième. Ap 14, 13 : « Et j’entendis une voix qui, du ciel, disait : Ecris : Heureux dès à présent ceux qui sont morts dans le Seigneur ! Oui, dit l’Esprit, qu’ils se reposent de leurs labeurs, car leurs œuvres les suivent ». Le Ciel est le lieu du repos définitif. Ap 22, 14 : « Heureux ceux qui lavent leurs robes, afin d’avoir droit à l’arbre de vie, et d’entrer, par les portes, dans la cité ».

Nous avons trouvé dans la tradition musulmane le septenaire suivant des Afflictions, que nous citons dans l’ordre qui nous semble correspondre aux dons : la pauvreté, la prospérité, la maladie, la sénilité (la folie), la mort subite, les faux-prophètes, l’anti-christ.

NOTES

[1] A Fatima au Portugal, tous les soirs, les pèlerins marchent en procession avec Marie Reine du Ciel, dans l’armée des faibles aux yeux de la terre, mais des puissants aux yeux du ciel.
[2] Cf le chapitre 1.
[3] Madeleine DELBREL. Indivisible Amour. Centurion, 1992. P. 66
[4] Madeleine DELBREL. Athéisme et Evangélisation. Nouvelle Cité, 2010.
[5] Catéchisme de l’Eglise Catholique, article 1832.
[6] Allemand Gluck, anglais gladness, latin Gaudium, trois mots commençant par la septième lettre de l’alphabet.

Légende : Job et ses amis, Gustave Doré