8. Ouranos « cieux ». Le Ciel

« Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus ; autrement, vous n’aurez point de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux » (Mt 6, 1).

Ouranos est employé dans 259 versets du NT. Il est lié à la Crainte. Le ciel est le lieu du Père et on n’y entre qu’en faisant sa volonté, en lui plaisant. Mt 12, 50 : « Car, quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère ». Il est un lieu d’origine, et les hommes en attendent des messages. La bonne nouvelle elle-même est un message du Ciel et Jésus-Christ est par excellence « le signe venant du ciel » de Mt 16, 1 : « Les pharisiens et les sadducéens abordèrent Jésus et, pour l’éprouver, lui demandèrent de leur faire voir un signe venant du ciel ». Le Ciel est le royaume du Père, dans lequel Jésus est venu prendre place lors de son Ascension. Mt 23, 29 : « Et celui qui jure par le ciel jure par le trône de Dieu et par celui qui y est assis ». Le ciel est une source de grandes frayeurs pour l’homme, à commencer par la terreur du tonnerre. Les hommes ont peur que le ciel leur « tombe sur la tête ». Mt 24, 29 : « Aussitôt après ces jours de détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées ». Jésus nous décrit l’avènement du nouveau ciel en Mt 26, 64 : « Jésus lui répondit : Tu l’as dit. De plus, je vous le déclare, vous verrez désormais le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel ». Le ciel est le domaine des anges, œuvre de la Crainte dans l’Apostolat. Lc 2, 15 : « Lorsque les anges les eurent quittés pour retourner au ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : Allons jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaitre ». Ou encore, en Lc 22, 43: « Alors un ange apparut dans le ciel pour le fortifier ». Jésus le Christ-Roi est « assis à la droite du trône de la majesté divine dans les cieux » (He 8, 1). Ap 7, 15 : « C’est pourquoi ils se tiennent devant le trône de Dieu, et lui rendent un culte jour et nuit dans son temple. Et celui qui siège sur le trône les abritera sous sa tente ». Ap 12, 8 : « Mais il (le dragon) n’eut pas le dessus : il ne se trouva plus de place pour eux (le dragon et ses anges) dans le ciel ». Ap 21, 22 : « Mais de temps, je n’en vis point dans la cité, car son temple, c’est le Seigneur, le Dieu Tout-Puissant ainsi que l’agneau ».

Le paradis est la maison de Dieu. Mt 5, 34 : « Mais moi, je vous dis de ne jurer aucunement, ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu ». Le Ciel, nom chrétien du paradis, est la première forme que prend le Sacerdoce. Tous les habitants du ciel intercèdent pour nous : le Christ ressuscité, Marie, les anges et tous les saints. Le ciel est un lieu où réside Dieu corporellement, car la Trinité a pris corps par l’Incarnation, et elle continue à demeurer dans la création. La y réside le Grand Prêtre de la lettre aux Hébreux. En « montant » à l’Ascension auprès du Père, notre Seigneur a inauguré le ciel. Là où est notre Seigneur, Satan ne peut pas entrer : le ciel est l’espace purifié de toute présence étrangère à Dieu, c’est-à-dire un espace sacré. C’est l’endroit que Jésus est allé nous préparer. Il faut aimer le lieu où le Seigneur réside. Greffés à ce corps qu’est le corps du Christ, les créatures, hommes et anges, l’étendent dans l’espace et le temps. Si l’Eglise-Sacerdoce est le Corps du Christ, le ciel en est la tête. Il est fait des corps glorieux, subtils, agiles, lumineux, impassibles. A la fin des temps, il sera rempli des corps ressuscités. Avant le Jour du Jugement, seuls Jésus-Christ et Marie sont montés au Ciel avec leurs corps. Cette grâce sera étendue à tous les saints le jour venu. Les reliques des saints sont imprégnées de la puissance de Dieu. Par leur corps, leur présence au Ciel est rendue efficace sur terre comme instrument du salut. Il semble que Dieu ait voulu laisser sur terre les corps de saints qui soient pour nous une médiation de Sa puissance. Les âmes du ciel nous aident par la puissance divine que Dieu leur confère, pour le bien de tous. Dieu veut que les hommes s’entraident les uns les autres et il médiatise sa grâce. Le Ciel est la source de tout le Sacerdoce.

Mesites, « médiateur », est employé 6 fois dans le NT, dont trois fois dans l’Epitre aux Hébreux. 1 Tm 2, 5 : « Car il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme ». Ce verset important pour notre sujet précise que c’est dans son humanité que Jésus est Grand Prêtre, par sa Résurrection et son Ascension. Il ne faut pas perdre de vue le caractère corporel du ciel. Il est la Nouvelle Création. Jésus est médiateur par le don de l’Esprit Saint purificateur. Le sang versé du Christ met fin à l’ancienne alliance, cette alliance que Moïse avait instaurée avec le sang « des veaux et des boucs » (He 9, 19). Il fait entrer le chrétien dans le « service du Dieu vivant » (He 9, 14) en « purifiant sa conscience des œuvres mortes » (He 9, 14). L’ancienne alliance n’a pas préservé les hommes des transgressions et Dieu a envoyé son Fils établir avec les hommes une nouvelle alliance, fondée sur le don de l’Esprit Saint en personne. L’entrée dans cette nouvelle vie passe par la mort à l’ancienne. He 5, 15 : « Et c’est pour cela qu’il est le médiateur d’une nouvelle alliance, afin que, par la mort étant intervenue pour le rachat des transgressions commises sous la première alliance, ceux qui ont été appelés reçoivent l’héritage éternel qui leur aura été promis ».

Meses vient de mesos, « au milieu, parmi », employé dans 58 versets du NT. Jean nous décrit le Ciel en Jn 1, 26 : « Jean leur répondit : Moi, je baptise d’eau, mais au milieu de vous il y a quelqu’un que vous ne connaissez pas ». Jésus le Grand Prêtre du ciel « se cache » derrière chaque prêtre de la terre. A chaque messe, Jésus revient au milieu de son Eglise rassemblée et lui apporte la paix du Ciel. Jn 20, 19 : « Le soir de ce jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étant fermées, à cause de la crainte qu’ils avaient des Juifs, Jésus vint, se présenta au milieu d’eux, et leur dit : La paix soit avec vous ! ». Jésus apparait huit jour après, c’est-à-dire à la messe du dimanche suivant, et cette apparition est évoquée huit versets plus loin, en Jn 20, 26. Ce verset est quasiment identique au premier. Par ailleurs, ces versets sont au Chapitre 20 du Conseil, le don qui forme l’année liturgique dans l’édifice de la Prière. Au ciel, tous les hommes sont frères, car « issus d’un seul » (He 2, 11). Le Sacerdoce est fondé sur l’Emmanuel, c’est-à-dire Dieu parmi nous. He 2, 12 : « lorsqu’il (celui qui sanctifie) dit : j’annoncerai ton nom à mes frères, je te célèbrerai au milieu de l’assemblée ». Emmanouel, «  Emmanuel », est un autre nom de Jésus et on le trouve dans le seul verset, lié à la Connaissance, de Mt 1, 23 : « Voici, la vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous ». Ce verset fait écho premier des deux emplois du mot hébreu Immanuwel dans l’AT, tous deux dans le livre d’Esaïe, en Es 7, 14 : « C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe. Voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils. Et elle lui donnera le nom d’Emmanuel ». En Es 8, 8, le prophète nous fait une description du Ciel, rempli de la présence du Fils : « Il pénètrera dans Juda, il débordera et inondera. Il atteindra jusqu’au cou. Le déploiement de ses ailes remplira l’étendue de ton pays, ô Emmanuel ! ».

Kleros, « héritage, part, sort », est employé dans 11 versets du NT. L’Esprit Saint nous sanctifie, c’est-à-dire qu’il nous purifie de telle sorte que nous soyons admis dans la compagnie de Dieu au ciel. Col 1, 12 : « Rendez grâces au Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière ». Kleros vient probablement de klao, « rompre ». Mt 15, 36 : « Prit les sept pains et les poissons, et, après avoir rendu grâces, il les rompit et les donna à ses disciples, qui les distribuèrent à la foule ». Les sept pains représentent l’Esprit septiforme que Jésus nous transmet et que nous nous partageons. Le Père Ventura commente ainsi ce miracle : « Dans le premier miracle (de la multiplication des pains) il y avait cinq pains, pour nous indiquer, dit saint Augustin, les rites, les cérémonies de l’ancienne loi, contenue dans les cinq livres de Moise, où le peuple juif puisait son aliment spirituel. Au second miracle, il y avait sept pains ; ils étaient, dit Bede, une admirable figure du mystère de la loi évangélique, dans laquelle la grâce septiforme de l’Esprit-Saint est dispensée avec abondance à tous les fidèles par la prédication et les sacrements qu’ils reçoivent »[1]. « Notre divin Sauveur multiplia, de plus, et conjointement avec les pains – deux petits poissons. Or, le poisson         passé par le feu dit saint Augustin, c’est Jésus-Christ depuis sa passion : Piscis assus est Christus passus. Il y a deux poissons, pour nous indiquer, je pense, les deux caractères de victime et de prêtre que Jésus-Christ réunit dans sa personne et avec lesquels il subit la mort. Le poisson qui fut distribué avec le pain, qui le rendit plus suave et qui concourut à rassasier le peuple, signifie le mérite infini de la passion de Jésus-Christ, d’où les cinq pains d’orge, c’est-à-dire les rites et les sacrifices de la loi mosaïque, et les sept pains de froment, ou les sacrements de la loi évangélique, tirent leur efficacité pour nourrir les âmes »[2]. Le ciel est la continuation de la Passion du Christ. C’est crucifié que Jésus-Christ est Grand-Prêtre, et c’est de la plaie de son Sacré Cœur que l’Esprit Saint sort et remplit le cœur des hommes. On entre au Ciel par notre participation à la Passion du Christ. Le partage ou héritage de la grâce de Dieu passe par la participation à ses souffrances, chacun à la mesure de grâce que Dieu lui a donnée. Rm 12, 3 : « Par la grâce (charis) qui m’a été donnée (didomi), je dis à chacun de vous ne n’avoir pas de lui-même une trop haute opinion, mais de revêtir des sentiments modestes, selon la mesure de foi que Dieu a départie (merizo) à chacun ».

Le ciel, notre héritage, est donc le don que le Père nous fait par le don de Son Fils et de Son Esprit. Didomi, « donner », est employé dans 377 versets du NT. Le Père est le donateur par excellence, source de tout don. On retrouve didomi dans Mt 15, 36 cité plus haut. Comme l’ancienne création, la nouvelle est un don de Dieu. Nous ne pouvons pas nous emparer de la vie éternelle par nos propres forces. Le ciel est le lieu dans lequel nous prenons conscience que tout vient du Père et l’entrée au Ciel de chaque homme renouvelle le retour du fils prodigue. Lc 15, 22 : « Mais le père dit à ses serviteurs : apportez vite la plus belle robe, et l’en revêtez ; mettez (didomi)-lui un anneau au doigt, et des souliers aux pieds ». Au ciel, les hommes savent qu’ils sont la propriété du Père. Ils entrent dans la possession de leur héritage tout autant que le Père reprend possession de ses créatures, les brebis de Jn 10, 29 : « Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tous ; et personne ne peut les ravir de la main de mon Père ». Le ciel est la récompense de la victoire sur le mal obtenue par la croix, croix du Christ et croix des hommes à sa suite. Cette victoire est la victoire du Père, par le Fils et l’Esprit-Saint. Jn 17, 22 : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un ». Le ciel est la victoire de l’unité sur les forces de divisions. 1 Cor 15, 57 : « Mais grâces soient rendues à Dieu, qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ ! ». Dieu attire tous les hommes à lui par le don de l’Esprit d’unité. Ac 15, 8 : « Et Dieu, qui connait les cœurs, leur a rendu témoignage, en leur donnant le Saint-Esprit comme à nous ». Le Saint-Esprit est le canal de tous les dons que Dieu nous faits. 1 Co 12, 8 : « En effet, à l’un est donnée par l’Esprit-Saint une parole de sagesse ; à un autre, une parole de connaissance, selon le même Esprit ». La foi nous ouvre les portes du ciel. A L’église de Philadelphie, l’ange parle ainsi, en Ap 3, 8 : « Je connais tes œuvres. Voici, parce que tu as peu de puissance, et que tu as gardé ma parole, et que tu n’as pas renié mon nom, j’ai mis devant toi une porte ouverte, que personne ne peut fermer ».

Tout ce que le Père a donné au Fils, il l’a donné par l’Esprit, et chacun des grands mystères de la vie de Jésus est un don du Père au Fils par l’Esprit. Ceci est particulièrement visible dans les deux grands mystères qui font le ciel, la Résurrection et l’Ascension. « Par sa mort et sa Résurrection Jésus-Christ nous a ‘ouvert’ le ciel. La vie des bienheureux consiste dans la possession en plénitude des fruits de la rédemption opérée par le Christ qui associe à sa glorification céleste ceux qui ont cru en Lui et qui sont demeurés fidèles à sa volonté. Le ciel est la communauté bienheureuse de tous ceux qui sont parfaitement incorporés à Lui »[3]. La ‘glorification céleste’ est l’Ascension du Christ. Le premier mystère glorieux du Rosaire est la Résurrection, par laquelle le Père reprend son Fils des mains de Satan et manifeste la puissance de la vie sur la mort. Le deuxième mystère glorieux du Rosaire est l’Ascension, par laquelle le Père reprend son Fils du deuxième ennemi, le monde et ‘crée’ un monde nouveau ancré dans la personne du Dieu fait homme, Jésus-Christ. Ce monde est le ciel. Le troisième mystère glorieux du Rosaire est la Pentecôte, par quelle le Père reprend ses enfants adoptifs du troisième ennemi, la chair corrompue, de telle sorte qu’ils puissent vivre dès ici-bas de la vie de l’Esprit. La Pentecôte fait descendre le ciel sur la terre. Elle intériorise en chaque homme la vie du royaume de Dieu, dont l’âme est l’Esprit Saint, sur la terre comme au ciel.

En effet, le don de Piété rend la chair accueillante à la vie de l’Esprit. Les chrétiens sont déjà incorporés, par l’Esprit, au corps dont le Christ est la tête, le Corps du Christ, union de la terre et du ciel. Le 29 juin 1943 a été est publiée l’encyclique de Pie XII Mystici Corporis Christi. « C’est par cette même communication de l’Esprit du Christ qu’il se fait que l’Eglise est comme la plénitude et le complément du Rédempteur ; car tous les dons, toutes les vertus, tous les charismes qui se trouvent éminemment, abondamment et efficacement dans le Chef dérivent dans tous les membres de l’Eglise  s’y perfectionnent de jour en jour selon la place de chacun dans le Corps mystique de Jésus-Christ: ainsi peut-on dire d’une certaine façon que le Christ se complète à tous égards dans l’Eglise (160). Et par ces mots nous touchons la raison même pour laquelle, selon la pensée déjà brièvement indiquée de saint Augustin, le Chef mystique qu’est le Christ, et l’Eglise, qui sur terre est comme un autre Christ et en tient la place, constituent un homme nouveau unique dans lequel le ciel et la terre s’allient pour perpétuer l’œuvre de salut de la Croix: à savoir le Christ, Tête et Corps; le Christ total »[4]. Le Corps du Christ est l’unité du Ciel (l’Eglise glorieuse), du Purgatoire (Eglise souffrante) et des Eglises de la terre (Eglise militante).

Le ciel est l’Eglise glorieuse. Doxa, « gloire », est employé dans 150 versets du NT. Le Ciel donne à voir le Père. Tout ce que les habitants du Ciel sont, ils le sont par le don de Dieu, pour refléter la grandeur de Dieu. Doxa vient de dokeo, « penser, prétendre, sembler, paraitre ». La gloire est ce qui nous parait bon. Act 15, 22 : « Alors il parut bon (dokeo) aux apôtres et aux anciens, et à toute l’Eglise, de choisir parmi eux et d’envoyer à Antioche, avec Paul et Barnabas, Jude appelé Barsabas et Silas, homme considérés entre les frères » ou encore Ac 15, 28 : « Car il a paru bon (dokeo) au Saint-Esprit et à nous de ne vous imposer d’autre charge que ce qui est nécessaire ». La gloire est ce qui parait bon aux yeux de Dieu, et aux yeux des hommes. La lumière de la foi, c’est-à-dire de la Crainte, nous permet d’aller au-delà des apparences sensibles pour deviner la grandeur dans l’humilité. En particulier, les hommes n’auraient jamais crucifié Jésus s’ils l’avaient contemplé dans sa gloire, cette gloire qu’il tient du Père. 1 Co 2, 8 : « Sagesse qu’aucun des chefs de ce siècle n’a connue, car, s’ils l’eussent connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire ». Au ciel, l’homme entre dans la pleine possession de l’Esprit-Saint, ce qui lui donne un regard de sagesse et lui fait contempler la gloire de Dieu. « A cause de sa transcendance, Dieu ne peut être vu tel qu’Il est que lorsqu’Il ouvre Lui-même son mystère à la contemplation immédiate de l’homme et qu’Il lui en donne la capacité. Cette contemplation de Dieu dans la sa gloire céleste est appelée par l’Eglise la ‘vision béatifique’ »[5].

Dieu est amour, et c’est l’amour qui manifeste le plus parfaitement la gloire de Dieu. Au Ciel, l’unité entre Dieu et sa création, ainsi que l’unité des hommes entre eux qui lui est inséparable, sont réalisées sans les taches qu’apporte le péché. Le péché qui attriste l’Esprit d’amour n’y règne pas. Rm 15, 7 : « Accueillez-vous donc les uns les autres, comme Christ vous a accueillis, pour la gloire de Dieu ». La Résurrection fait entrer Jésus dans la gloire. Il en sera de même pour tous les hommes lorsqu’ils entreront au ciel. 1 Co 15, 43 : « Il est semé méprisable, il ressuscite glorieux; il est semé infirme, il ressuscite plein de force ». Le ciel est la manifestation de la gloire de Dieu. Cette gloire est déjà visible sur terre dans la personne des saints, avant leur départ pour la résidence céleste. Hagios, « saint », est employé dans 213 versets du NT. Le ciel est le « lieu saint » de Mt 24, 15 : « C’est pourquoi, lorsque vous verrez l’abomination de la désolation, dont a parlé le prophète Daniel, établie en lieu saint – que celui qui lit fasse attention ! ».

Le ciel est la demeure du Saint-Esprit, et notre baptême est une entrée dans la compagnie des saints, dans la maison du Seigneur. Mc 1, 8 : « Moi, je vous ai baptisé d’eau ; lui, il vous baptisera du Saint-Esprit ». Se couper du Saint-Esprit, c’est se couper du ciel, car on ne rentre pas au Ciel sans l’Esprit de Dieu. Mc 3, 29 : « Mais quiconque blasphèmera contre le Saint-Esprit n’obtiendra jamais de pardon : il est coupable d’un péché éternel ». Le ciel est là où la gloire du Père est manifeste à tous et où la honte a disparu. Mc 8, 38 : « Car quiconque aura honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et perverse, le Fils de l’homme aura aussi honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père, avec les saints anges ». La honte nous fait nous recroqueviller sur nous-mêmes et cacher notre visage à Dieu et aux hommes. Le verbe aischuno désigne également la « laideur ». On couvre son visage défiguré par le péché, qui devient graduellement plus visible sur notre chair au fur et à mesure que nous persistons dans le péché. On cache ce dont on a honte. Avoir honte du Christ et de ses paroles, c’est le cacher, ce qui est tout l’opposé de ce que le chrétien doit faire. La Tradition nous dit que l’endroit dans lequel le Fils de l’homme cachera ceux qui auront rejeté l’Esprit-Saint est le cachot de l’enfer. L’enfer est la partie de la Création que le Saint-Esprit ne remplit pas. Le ciel est la partie entièrement envahie par la présence de Dieu. Saint Jean-Baptiste est la figure du juste de l’Ancien Testament, rempli de l’Esprit Saint. Il est le précurseur du Christ, comme tout le peuple d’Israël. Lc 1, 15 : « Car il sera grand devant le Seigneur, il ne boira ni vin, ni liqueur enivrante, et il sera rempli de l’Esprit-Saint dès le sein de sa mère ». Les anges ne cessent de chanter la sainteté de Dieu. Ap 4, 8 : « Les quatre êtres vivants ont chacun six ailes, et ils sont remplis d’yeux tout autour et au-dedans. Ils ne cessent de dire jour et nuit : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu, le Tout-Puissant, qui était, qui est, et qui vient ! ».

Le ciel est le lieu de la pureté, c’est-à-dire dans lequel le péché n’a plus de place. Le péché nous coupe du Ciel et il ne subsistera pas. Marie est l’Immaculée, elle qui n’a jamais porté les marques du péché originel. Hagnos, « pur », est employé dans 8 versets du NT. Il vient du même mot qu’hagios. En Ph 4, 8 sont listés les attributs que produit la Crainte de Dieu en nous. Ph 4, 8 : « Au reste, frères, que tout ce qui est vrai tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l’approbation, ce qui est vertueux, et digne de louange, soit l’objet de vos pensées ». On peut dire que le cœur de l’action de la Crainte de Dieu en nous est de nous faire désirer l’approbation de Dieu, afin de lui plaire. Le ciel est la demeure des êtres qui possèdent toutes ces qualités. En attendant d’entrer au ciel, nous devons nous occuper de ce qui dans la Création possède ces vertus. C’est ce qui nous rapprochera de Dieu. Qu’est-ce que la pureté ? C’est l’état de l’homme qui laisse Dieu rayonner et agir en lui. L’homme pur est un petit ouranos (ciel) : il n’y a pas en lui de péché, c’est-à-dire de zone d’ombre, où Dieu ne pénètre pas. Tout en lui appartient à Dieu et Dieu y fait sa demeure. Le ciel est la maison (oikos) de Dieu. Nous devons devenir micro-oikos, c’est-à-dire des petits ciels, des chambres à l’intérieur du macro-oikos, le ciel lui-même. Notre maison doit être nettoyée de tout ce qui n’est pas Dieu. C’est en cela que consiste la nouvelle création, caractérisée par la fin du règne du péché, dont l’anéantissement est gagné sur la Croix, et accompli par les efforts humains. Le ciel est l’œuvre de Dieu. Il n’y a pas de continuité entre les efforts de l’homme et cette nouvelle création. Il y a un saut quantique entre le septième et le huitième jour. Quelque chose de nouveau commence. Mais l’homme doit néanmoins travailler à préparer cet avènement, en s’exerçant à la charité. 1 Tm 5, 22 : « N’impose les mains à personne avec précipitation, et ne participe pas aux péchés d’autrui ; toi-même, conserve-toi pur ».

Dieu est amour, et le ciel est le règne de l’amour à l’état pur. Jésus est la première pierre du Ciel, la pierre d’angle. Marie Immaculée en est la deuxième. Jésus est le pur, l’Agneau (hagios / hagnos) de Dieu et le ciel est le lieu où siège l’Agneau de Dieu, entouré de la cour céleste. Marie est la bergère de l’agneau. Elle nous le garde et nous le donne. Elle nous le fait connaitre. Dans le Ciel, il y a Jésus, puis il y a Marie. Amnos, « agneau », est employé dans 4 versets du NT. Le premier est Jn 1, 29 : « Le lendemain, il vit Jésus venant à lui, et il dit : Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde », auquel Jn 1, 36, sept versets plus loin, fait écho : « et, ayant regardé Jésus qui passait, il dit : Voilà l’Agneau de Dieu ». D’entrée est posé le lien entre l’agneau et le péché. La Crainte nous fait haïr et fuir le péché. Elle fait de nous d’autres agneaux, les petits sans taches du Père. Le passage que l’eunuque de Ac 8, 32 lit concerne le sacrifice (verset 32 et Intelligence) de l’agneau (Crainte du chapitre 8) : « Le passage de l’Ecriture qu’il lisait était celui-ci : il a été mené comme une brebis à la boucherie ; et, comme un agneau muet devant celui qui le tond, il n’a point ouvert la bouche ». Tout le Sacerdoce est fondé sur le petit agneau qu’est Jésus-Christ et dont le sang coule et irrigue toute l’Eglise de la vie surnaturelle. 1 P 1, 19 : « Mais par le sang précieux de Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache ».

Agneau se dit également arnion, utilisé dans 28 versets du NT. Le premier est en Jn 21, 15 : « Après qu’ils eurent mangé, Jésus dit à Simon Pierre : Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu plus que m’aiment ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. Jésus lui dit : pais mes agneaux ». On retrouve ici la mission du pape, œuvre de la Crainte dans le Magistère, et figure de notre Père du ciel. Tous les hommes, aux yeux de Dieu, furent crées ‘agneaux’, c’est-à-dire purs. C’était l’état de justice originelle. Puis les hommes se sont transformés en boucs et ont cessé d’obéir humblement. Aren, « agneau », est utilisé une fois dans le NT, et provient sans doute d’arrhen, les « hommes » (mâles). Les agneaux sont les enfants de Dieu avant la chute. Le Père continue à nous aimer comme ses petits, malgré nos péchés. Il n’a pas cessé de nous aimer et de se soucier de nous. Le pape aime l’humanité entière, malgré ses fautes. Il aime du même amour que le Père. Tous les autres emplois d’arnion sont dans l’Apocalypse. La grande vision de l’agneau entouré des élus commence en Ap 14, 1 : « Je regardai, et voici, l’agneau se tenait sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille personnes, qui avaient son nom et le nom de son Père écrits sur leurs fronts ». L’agneau dans l’Apocalypse est un chef d’armée qui s’apprête à achever la guerre contre les forces du mal, une bonne fois pour toutes. Sainte Thérèse de Lisieux, dont la grandeur n’a été visible qu’après sa mort, a dit cette phrase célèbre : « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre ». Cette grande sainte de la Crainte, fêtée le 1er octobre, a écrit poème suivant en l’honneur du ciel.

« Mon Ciel à moi !

Pour supporter l’exil de la vallée des larmes
Il me faut le regard de mon Divin Sauveur
Ce regard plein d’amour m’a dévoilé ses charmes
Il m’a fait pressentir le Céleste bonheur
Mon Jésus me sourit quand vers Lui je soupire
Alors je ne sens plus l’épreuve de la foi
Le Regard de mon Dieu, son ravissant Sourire,
Voilà mon Ciel à moi !…

Mon Ciel est de pouvoir attirer sur les âmes
Sur l’Eglise ma mère et sur toutes mes sœurs
Les grâces de Jésus et ses Divines flammes
Qui savent embraser et réjouir les cœurs.
Je puis tout obtenir lorsque dans le mystère
Je parle cœur à cœur avec mon Divin Roi
Cette douce Oraison tout près du Sanctuaire
Voilà mon Ciel à moi !…

Mon Ciel, il est caché dans la petite Hostie
Où Jésus, mon Epoux, se voile par amour
A ce Foyer Divin je vais puiser la vie
Et là mon Doux Sauveur m’écoute nuit et jour
 » Oh ! quel heureux instant lorsque dans la tendresse
Tu viens, mon Bien-Aimé, me transformer en toi
Cette union d’amour, cette ineffable ivresse
Voilà mon Ciel à moi !… « 

Mon Ciel est de sentir en moi la ressemblance
Du Dieu qui me créa de son Souffle Puissant
Mon Ciel est de rester toujours en sa présence
De l’appeler mon Père et d’être son enfant
Entre ses bras Divins, je ne crains pas l’orage
Le total abandon voilà ma seule loi.
Sommeiller sur son Cœur, tout près de son Visage
Voilà mon Ciel à moi !…

Mon Ciel, je l’ai trouvé dans la Trinité Sainte
Qui réside en mon cœur, prisonnière d’amour
Là, contemplant mon Dieu, je lui redis sans crainte
Que je veux le servir et l’aimer sans retour.
Mon Ciel est de sourire à ce Dieu que j’adore
Lorsqu’Il veut se cacher pour éprouver ma foi
Souffrir en attendant qu’Il me regarde encore
Voilà mon Ciel à moi !… »

NOTES

[1] Père VENTURA. Homélie sur la Multiplication des Pains. Dans Tome II de L’Ecole des Miracles ou les œuvres de puissance et de la grâce de Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur du Monde. Ed. Louis-Vives, 1857.
[2] Op. cit.
[3] CEC 1026.
[4] Pie XII. Mystici Corporis Christi.
[5] CEC 1028.

Légende : Dôme de la Basilique Saint Marc de Venise