9. Sperma « semence, postérité ». Les Couples

« Une autre partie tomba dans la bonne terre : quand elle fut levée, elle donna du fruit au centuple. Après avoir ainsi parlé, Jésus dit à haute voix : Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ! » ( Lc 8, 8).

La graine est la structure qui contient et protège l’embryon végétal. Elle est elle-même contenue dans un fruit qui permet sa dissémination. La création du Père est le fruit dans lequel se trouve Jésus, la graine du Père, sa postérité, et qui contient elle-même l’Esprit-Saint, puissance de vie. Jésus a du mourir pour relâcher l’Esprit dans la Création entière, par l’homme. Sperma, « semence, postérité, enfants » est employé dans 41 versets du NT. Mt 13, 37 : « Il leur répondit : Celui qui semé la bonne semence, c’est le Fils de l’homme ». La bonne terre est l’acte de foi, œuvre de la Crainte, qui nous ouvre à Dieu et nous prépare à le recevoir. La semence est la vérité révélée par l’homme Jésus-Christ, le Dieu fait homme, qui a marché parmi nous et se tient désormais au sommet de la Création, dans l’endroit qu’il nous a préparé et dans lequel nous partagerons la vie intra-divine, participant à la nature de Dieu. La semence n’est autre que la Foi, le trésor enfoui dans le champ de notre âme et qui doit porter les fruits de nos bonnes œuvres. La parole de Dieu est le gland qui produit le grand chêne de la Tradition, cet arbre qui nourrit notre âme d’une nourriture spirituelle que la terre ne produit pas et que nous devons recevoir de Dieu lui-même.

La parole de Dieu est la manne dans le désert de notre traversée terrestre. Cette parole doit pénétrer dans notre esprit et y prendre racine (rhiza). Dans la lectio divina, œuvre de la Connaissance dans la Prière, nous plantons cette parole en nous. Les églises, œuvre de la Connaissance dans l’Apostolat, sont les pépinières de la Tradition et nous en dispensent la semence. Elles sont les gardiennes de la Foi. Enracinés dans cette Foi, nous devenons, à la suite de Jésus-Christ Fils de Dieu, les fils adoptifs du Père, et prenons place parmi les descendants d’Abraham, le père de la foi. Jn 8, 37 : « Je sais que vous êtes la postérité (sperma) d’Abraham ; mais vous cherchez à me faire mourir, parce que ma parole ne pénètre par en vous ». Les Juifs qui persécutent Jésus ne sont de la postérité d’Abraham qu’extérieurement, et non en esprit. Par l’accueil que nous faisons de la parole de Dieu, nous devenons les enfants du Père, en imitation de Jésus. L’héritage le plus précieux que nos pères puissent nous transmettre est le trésor de la Foi.

Notre prospérité spirituelle est fondée sur la postérité spirituelle établie par la foi, l’espérance et la charité, les trois vertus théologales. Rm 4, 16 décrit la nature de cet héritage : « C’est pourquoi les héritiers le sont par la foi, pour que ce soit par grâce, afin que la promesse soit assurée à toute la postérité (sperma), non seulement à celle qui est sous la loi, mais aussi à celle qui a la foi d’Abraham, notre père à tous ». Les hommes de l’esperance sont préfigurés par Isaac, fils d’Abraham, le fils de la promesse. Gn 17, 16 : « Je la (Sara) bénirai et même je te donnerai par elle un fils. Je la bénirai, elle donnera naissance à des nations ; des rois de peuples sortiront d’elle ». Dieu a promis à l’homme une nouvelle alliance, dans laquelle tout ce qu’il a sera partagé avec ses enfants. Hors, ce que Dieu a de plus précieux, c’est son Fils. Dieu nous donne son Fils, comme Abraham avait accepté de sacrifier Isaac en obéissance à l’ordre de Dieu. En nous « attachant aux choses que nous avons entendues » (He 2, 1), nous faisons en sorte que le Fils « n’a pas honte de nous appeler frères » (He 2, 11), « car assurément, ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais c’est à la postérité (sperma) d’Abraham » (He 2, 16). L’homme Abraham ne peut assurer seul cette postérité : il a besoin d’une femme. Ce thème de la semence et de la postérité nous conduit à méditer sur le mystère du Couple, que nous pensons étroitement lié à la Connaissance.

Les êtres humains forment des groupes humains que l’on appelle des couples. Cela est également vrai de certains animaux, comme la colombe, symbole du Saint-Esprit, est une tourterelle blanche. Peristera, « colombe, pigeon », est employé dans 10 versets du NT. Le premier emploi se trouve lors du baptême de Christ, auquel succède immédiatement sa confirmation, en Mt 3, 16 : « Dès que Jésus eu été baptisé, il sortit de l’eau. Et voici, les cieux s’ouvrirent, et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe (peristera) et venir sur lui ». L’Esprit du Père, vrai Dieu, repose sur l’esprit humain de Jésus, et s’unissent dans l’âme du Christ comme deux oiseaux amoureux sur la branche. Ils roucoulent ensemble (c’est la Prière)[1]. Le Saint-Esprit forme un couple avec l’esprit humain et les deux habitent ensemble dans la personne humaine. Lors de l’Incarnation, Dieu a assumé la nature humaine de l’homme Jésus. Lors de la Pentecôte, Il vient assumer la nature humaine des hommes. Assumer, c’est prendre et recevoir ce que l’on a pris, l’accepter. Dans un couple, les deux membres s’assument l’un l’autre. On assume la charge que devient l’autre pour nous, ainsi que les tâches associées à la vie à deux. La force interne de cohésion du couple n’est autre que l’Esprit Saint, force magnétique entre les deux amants. Toute la vie de Jésus-Christ nous révèle l’amour réciproque entre le Père et le Fils. Elle nous révèle la Trinité elle-même, car comment penser le Fils sans le Père, et les deux sans la troisième personne qui les unit ? Cette troisième personne est invisible en elle-même, mais visible par ses œuvres, qui sont toutes des œuvres d’unité. Le couple est donc le signe visible de l’Esprit-Saint lui-même, par l’union qui y règne. « Le couple doit exister dans la communion du Saint-Esprit »[2].

Scott Peck, dans son best-seller Le chemin le moins fréquenté, définit l’amour durable comme « la volonté de contribuer au développement spirituel de l’autre »[3]. Revenons sur le verbe assumer. Lambano signifie « prendre » et « recevoir », mais aussi « épouser ». Il est employé dans 243 versets. En Lc 9, 16, lambano décrit l’action de prendre pour sanctifier : « Jésus prit (lambano) les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux vers le ciel, il les bénit. Puis, il les rompit, et les donna aux disciples, afin qu’ils les distribuassent à la foule ». Que veut-on faire de la personne que l’on ‘prend’ avec soi ? On prend et reçoit pour rendre meilleur. Dans le chapitre Jn 16, Jésus nous décrit le mécanisme même de la révélation : le Saint-Esprit prend les fruits qu’Il trouve sur l’arbre de vie, Notre Seigneur, et nous les distribue généreusement. Ces fruits sont ceux du Père, car tout ce que le Père possède est au Christ. Le Père a donné au Fils ce que l’Esprit, le prenant du Fils, va donner aux hommes. Jn 16, 14 : « Il me glorifiera, parce qu’il prendra (lambano) de ce qui est à moi, et vous l’annoncera ». Notre prière ouvre les portes du Ciel, car l’Esprit nous inonde des grâces dans la mesure où nous l’en prions. Jn 16, 24 : « Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez (lambano), afin que votre joie soit parfaite ». Dans ce verset 24 (Piété), Jésus nous invite à la prière. Ce double mouvement de prendre et de donner n’est autre que celui de la Tradition (paradosis). Il faut d’abord recevoir ce que l’on va ensuite transmettre. Les époux se reçoivent l’un l’autre, et transmettent au monde le fruit de leur vie à deux. Ils ‘reçoivent’ l’esprit de l’autre comme les chrétiens ‘reçoivent’ le Saint-Esprit à la Confirmation. Ac 19, 2 : « Il leur dit : Avez-vous reçu (lambano) le Saint-Esprit, quand vous avez cru ? Ils lui répondirent : nous n’avons même pas entendu dire qu’il y ait un Saint-Esprit ». Chaque couple est la rencontre de deux esprits.

Il ne faut pas limiter le couple au mariage, ni le fruit du couple aux enfants. Nous méditons ici sur le couple dans son sens le plus large. Certaines amitiés expriment le mystère du couple, même si les deux personnes ne vivent pas sous le même toit. « Dans toute la tradition philosophique et spirituelle, l’amitié est la pierre d’angle de tout l’édifice moral : non seulement elle exprime une affection, une entraide, une écoute, mais elle s’affirme comme une recherche du bien, de la sagesse, et pour les chrétiens et elle est une manifestation de l’amour divin. Ainsi, pratiquer l’amitié s’avère une haute exigence parce qu’il s’agit d’une voie de perfection : c’est une école de vertu, d’accomplissement moral et spirituel »[4]. L’amitié est une vertu, et « ne peut exister que chez les hommes de bien » (Cicéron). Le couple est une école sur le chemin de la vertu. On retrouve dans l’amitié les trois degrés traditionnels de tout parcours spirituel. « Aristote le premier décrit dans l’Ethique à Nicomaque les différents degrés de l’amitié : l’utilité, le service rendu, puis l’agrément, le plaisir d’être ensemble, enfin le chemin de perfectionnement et d’abnégation qu’elle représente »[5]. De l’amour de convoitise à l’amour d’amitié, distinction de saint Thomas d’Aquin, la bienveillance remplace la concupiscence comme moteur de la relation humaine. Le couple est alors un vrai reflet du Dieu Trinitaire.

L’ami est celui qui nous reçoit sans sa maison. Philos, « ami », est employé dans 27 versets du NT. Jc 2, 23 : « Ainsi s’accomplit ce que dit l’Ecriture : Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice ; et il fut appelé ami (philos) de Dieu ». L’ami de Dieu sera reçu dans la maison de Dieu. Lc 16, s’ouvre avec la parabole de l’économe infidèle. Convaincu de la mauvaise gestion des biens de son maitre, l’économe se soucie de son avenir et de ce qu’il fera lorsqu’il ne pourra plus travailler. Qui donc l’accueillera dans sa maison ? Lc 16, 4 : « Je sais ce que je ferai, pour qu’il y ait des gens qui me reçoivent dans leur maison quand je serai destitué de mon emploi ». Remarquons que ce plan est conçu dans la lumière de l’Intelligence (verset 4) qui anticipe l’inévitable futur de tout homme : la mort. Le purgatoire est lié à la Connaissance, et cette parabole nous fait penser au sort des âmes des défunts, privées de la possibilité d’œuvrer pour leur propre salut. Lc 16, 3 : « L’économe se dit en lui-même : Que ferais-je, puisque mon maitre m’ôte l’administration de ses biens ? Travailler à la terre ? Je ne le puis. Mendier ? J’en ai honte ». En préparation de la mort, l’économe infidèle, image de l’humanité déchue entière, remets leurs dettes à ses frères – les « hommes de ce siècle » (Lc 16, 8), au nom du maitre lui-même. Par ces gestes de bienveillance, il se fait des amis, c’est-à-dire des gens qui l’accueilleront chez eux lorsqu’il sera mort.

Skene de Lc 16, 4, traduit par « maison », signifie la « tente ». Accueillir dans la tente de sa chair, c’est garder dans ses prières. Nos bonnes œuvres nous gagnent les suffrages des hommes après notre mort, afin que nous ne soyons pas abandonnés impuissants au purgatoire. L’économe remet leurs dettes aux hommes parce qu’il a lui-même la foi que son maitre le pardonnera. Il faut pardonner pour être pardonné. Il faut donner aux hommes les biens de la terre pour recevoir de Dieu les biens du ciel. Il ne faut pas négliger la médiation que les biens de la terre opèrent dans le salut. L’Eglise a gagné sa prospérité par les dons matériels que les économes infidèles ont faits à leurs semblables avant de mourir. Les riches de la terre ont alors quitté le purgatoire par les suffrages que les bénéficiaires de ces dons ont offerts pour eux. On ne convertit que par la bonté, œuvre de la foi. L’économe infidèle est le modèle de tous les hommes non croyants qui font des œuvres de charité chrétienne. Ces œuvres ne les transforment pas intérieurement comme la grâce de Dieu seule peut le faire, mais elles leur obtiennent néanmoins cette grâce, par les prières des amis qu’ils se font. On retrouve le lien entre l’amitié et le salut spirituel, bien véritable que les amis se souhaitent les uns les autres, et pour lesquels ils s’entraident, devenant l’un pour l’autre médiateur de la grâce, comme notre meilleur ami Jésus-Christ.

Le couple nous rapproche de notre prochain par une personne particulière qui devient pour nous le plus proche prochain. Plesion, « prochain, près », est employé dans 17 versets du NT. En Rm 13, 9, la loi (Conseil du chapitre 13) ancienne est résumée par cette parole : « Tu aimeras ton prochain (pleision) comme toi-même ». La proximité phonétique du grec pleision et du français plaisir est intéressante. Dans un couple malade, on ne prend plus plaisir à la compagnie du prochain. Le Saint-Esprit seul peut nous donner le regard profond qui nous fait voir l’autre comme Dieu le voit et donc l’aimer comme Dieu l’aime. « Seul l’amour charismatique de Dieu découvre la réalité de l’autre, son hypostase véritable[6] ». Par la Connaissance, on accède à la connaissance profonde : « On se découvre dans le regard amoureux de l’autre »[7]. Rm 15, 2 : « Que chacun de nous complaise (aresko) au prochain pour ce qui est bien en vue de l’édification ». Aresko, « plaire à », « se complaire », a la même racine que arete, la « vertu ». Le couple doit être bâti sur des valeurs et des vertus communes. On édifie son prochain par le bon exemple qu’on lui donne. Le dernier emploi de pleision est en Jc 2, 8 : « Si vous accomplissez la loi royale, selon l’Ecriture : Tu aimeras ton prochain (plesion) comme toi-même, vous faites bien ». Le couple est la relation humaine dans laquelle nous apprenons à aimer notre prochain. Les couples se font et se défont, car la loi royale n’est pas facile à suivre par ses propres moyens. Aussi, ce chemin n’est pas celui de tous, même s’il est celui que la majorité des êtres humains empruntent. Certains préfèrent marcher seuls, et plus ouverts, d’une certaine façon, à tous les prochains qu’ils rencontrent.

La finalité du couple semble être le fait même de vivre ensemble, d’être ‘avec’ l’autre. Meta, « avec, après », est employé dans 444 versets. Le deuxième emploi est en Mt 1, 23 : « Voici, la vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec (meta) nous ». Ce simple verset résume toute la vie de Jésus-Christ. Il est fils de Marie et Fils de Dieu. Il est venu parmi nous, pour marcher avec nous. Il nous appelle chacun d’entre nous à marcher avec lui, et à former ainsi un couple de maitre à disciple, dans lequel il nous aime et nous lui obéissons, les deux obligations que saint Paul attache au mariage. L’homme, image de Dieu, doit aimer sa femme, image de la création, qui doit en retour lui obéir. Les commandements dans la Bible portent sur des points du comportement humains qui les requièrent. S’il est demandé à l’homme d’aimer sa femme, c’est que celui-ci ne le fait pas facilement, toujours prompt à se détourner d’elle pour en suivre une autre. La fidélité n’est pas un attribut masculin et l’homme doit remédier à cette faiblesse. S’il est demandé à la femme d’obéir à son mari, c’est qu’elle ne le fait pas naturellement, toujours portée à imposer ses désirs propres. Ceux-ci prennent une très grande importance chez elle, par une disposition proprement féminine qu’Eve près de l’arbre interdit nous montre. L’homme imite Dieu en aimant sa femme comme Dieu aime sa créature, et la femme imite la création dans son état de justice originelle en obéissant à l’homme qui a reçu la charge de la dominer afin de la rendre féconde. La soumission féminine devant l’homme fait écho à la soumission de toute créature devant Dieu. Cette idée est choquante pour une mentalité moderne émancipée de Dieu, mais elle fait indéniablement partie de notre patrimoine traditionnel et peut contribuer à remettre de l’ordre dans les affaires humaines désordonnées

Les chrétiens sont appelés « amis de l’époux » en Mt 9, 15. « Jésus leur répondit : les amis de l’époux peuvent-ils s’affliger pendant que l’époux est avec (meta) eux ? Les jours viendront ou l’époux leur sera enlevé, et alors ils jeuneront ». Le mot grec traduit ici par « ami » est huios, qui signifie en vérité « fils », et est employé dans 348 versets du NT. On retrouve le thème de la postérité et de la paternité. L’époux, Jésus-Christ, est à la fois mari et père de l’Eglise qu’il féconde par sa parole. Plusieurs métaphores sont utilisées dans la Tradition pour décrire la nature de l’Eglise et sa relation à Dieu. L’Eglise est à la fois fille de Dieu le Père et épouse de Dieu le Fils. La conjonction de la Crainte (verset 15) et de la Connaissance (chapitre 9) fait se rassembler dans une même formule les deux images de l’Eglise, fille et épouse de Dieu. Chaque époux sait que l’un des deux partira avant lui (ou elle), mais vit dans l’esperance que cette séparation ne sera qu’apparente et momentanée comme celle de l’Eglise et du Christ. L’Esprit-Saint est le lien entre le Père et le Fils, entre Dieu et sa création, et entre les deux personnes du couple. Il est le troisième terme qui tient les deux ensembles. Ce lien est indestructible, car il est Dieu lui-même, même si sa manifestation n’est pas toujours visible. Le couple est le sacrement de l’amour, qu’il donne à voir, comme le Fils donne à voir le lien d’amour qui le relie au Père, et qui n’est autre que l’Esprit-Saint. Le couple humain donne à voir son principe de cohésion, l’Esprit de Connaissance, de même que Jésus-Christ nous révèle la Connaissance qu’il a du Père, et que nous aurons aussi un jour, dans la vision béatifique.

Laissons ici meta pour nous pencher sur le grec ginosko, « savoir, comprendre, « apercevoir, sentir », employé dans 208 versets du NT. Le premier emploi est en Mt 1, 25 et désigne l’acte sexuel qui assure la postérité de l’homme : « Mais il ne la connut (ginosko) point jusqu’à ce qu’elle eut enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus ». Nous sommes d’entrée au cœur de notre sujet. La Connaissance nous fait pénétrer dans le dessein secret de Dieu en nous révélant la nature secrète, cachée, de Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, nature qu’il enjoint ses disciples à maintes reprises de ne pas encore dévoiler. Mt 9, 30: « Et leurs (les aveugles) yeux s’ouvrirent. Jésus leur fit cette recommandation sévère : prenez garde que personne ne le sache (ginosko) » La Connaissance nous ouvre les yeux sur la nature véritable de l’homme Jésus, qui est divine. Elle nous fait voir la personne du Fils, la deuxième de la Trinité. De même, le couple « idéal » est celui fondé sur une perception clairvoyante de la véritable personnalité de l’autre, au travers de ses faits et gestes, et de ses paroles. Il se passe un moment où l’on semble voir quelque chose dans la personne que l’on ne voyait pas avant, et qui nous touche au point de vouloir la suivre. Ce quelque chose nous la rend unique à nos yeux. Cette expérience peut être trompeuse, comme tout ce qui est attaché à la Connaissance, car c’est sur le terrain de notre esprit que Satan démarre et poursuit son combat contre le dessein de Dieu pour l’homme. Dès le départ, Satan cherche à nous tenir éloigné de la connaissance de Dieu, source de notre vie en Dieu et de la ruine de ses entreprises mauvaises. Notre esprit accueille aussi bien le mensonge que la vérité et de nombreux couples sont fondés sur une connaissance fausse l’un de l’autre. L’illusion est la maladie des couples. Chacun croit connaitre l’autre et bâtit un édifice sur des sables mouvants, et non sur la base solide de la vérité, c’est-à-dire de la connaissance juste.

Jésus annonce à Pierre qu’il bâtira son Eglise sur la foi que celui-ci vient de professer, c’est-à-dire sur la reconnaissance qu’il vient d’avoir, par l’Esprit de Connaissance, de la divinité du Christ. La profession de foi de Pierre l’évêque, base de toutes les églises locales du monde et de l’Eglise elle-même comme gardienne de la Foi, se trouve dans Mt 16, 16: « Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Voici notre Foi exprimée dans de la façon la plus condensée possible, comme en germe (sperma). Tout la Tradition chrétienne est sortie de ce court verset, le roc de l’Eglise quadriforme, apostolique, sainte, catholique et une. La Connaissance nous sert à poser les fondations profondes et solides de toutes nos constructions, à commencer par le couple humain. Sans cette base, nos édifices s’effondrent, comme nous le montre le XVIe arcane majeure du Tarot, la Maison-Dieu. Laissons ici le riche mot ginosko pour passer au thème de la chute et de la ruine que cet arcane nous évoque, très présent dans toutes les histoires d’amour. Ne parle-t-on pas de « tomber amoureux » (‘fall in love’) comme de l’expérience la plus intense qui soit et espérée de tous ? Il y a une bonne et une mauvaise façon de le faire.

Pipto, « se prosterner, tomber, se jeter, s’écrouler », est employé dans 85 versets du NT. Les amants se jettent au pied l’un de l’autre et s’adorent. Aux pieds de qui nous jetons-nous ? Le premier emploi de pipto est en Mt 2, 11 : « Entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ». Voici la bonne adoration. Mais au deuxième emploi, on entend Satan réclamer de Jésus qu’il l’adore. Mt 4, 9 : « Et il lui dit : tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m’adores ». On juge l’arbre à ses fruits, et l’adoration que certaines personnes se portent est en réalité une prison, un profond cachot, dans laquelle ils sont tombés. En croyant se jeter aux pieds d’une femme (ou d’un homme), ils se sont prosternés devant Satan qui se cachait derrière elle est ont perdu leur liberté et leur santé mentale, leur ‘tête’[8]. La Tradition nous transmet de la femme une double image : la sainte et la tentatrice. Elle peut être pour l’homme ce qui lui arrive de meilleur ou de pire. Elle peut le conduire à son salut comme à sa perte. Carmen l’espagnole est l’archétype de la tentatrice qui conduit Don José, l’amoureux éperdu et perdu, à sa ruine. La gitane danse les pieds nus, et toute sa personnalité semble concentrée dans ses pieds, ces pieds qui impriment à la personne son allure générale et laisse leur empreinte dans les chaussures longuement portées. Les femmes séductrices accordent une très grande importance à leurs chaussures et attirent l’attention des hommes sur leurs pieds.

Il faut chuter aux pieds de Jésus et non de Satan et des figures envoûtantes qu’il envoie pour nous tenter. Ptosis, « ruine », est un dérivé de pipto. Employé dans deux versets du NT. Mt 7, 27 : « La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et ont battu cette maison : elle est tombée, et sa ruine (ptosis) a été grande ». Lc 2, 34 : « Siméon les bénit, et dit à Marie, sa mère : Voici, cet enfant est destiné à amener la chute et le relèvement de plusieurs en Israël, et à devenir un signe qui provoquera la contradiction ». Maison se dit ici oikia, thème lié à la Connaissance également. Le couple fonde une maison, la famille, et les Eglises locales sont la maison de Dieu dans une ville donnée. Oikia est employé dans 85 versets du NT. On le retrouve en Mt 9, 23: « Lorsque Jésus fut arrivé à la maison (oikia) du chef, et qu’il vit les joueurs de flûte et la foule bruyante ». Jésus arrive dans une ville (Connaissance) et transforme les jeux en liturgie (Prière) et la foule bruyante une armée d’apôtres à son service (Apostolat). La Connaissance est la Sagesse en germe. Il y a un lien profond entre ces deux dons. Avoir la Foi (Connaissance), c’est être déjà arrivé à la Maison du Père (Sagesse). Mt 9, 28 : « Lorsqu’il fut arrivé à la maison (oikia), les aveugles s’approchèrent de lui, et Jésus leur dit : croyez-vous que je puisse faire cela ? Oui, Seigneur, lui répondirent-ils » dans un témoignage de foi. Les Eglises sont les « maisons des veuves », c’est-à-dire les lieux dans lesquels l’humaine épouse du Christ garde le souvenir de son époux parti avant elle et entretient le foyer de son espérance dans leurs retrouvailles. Mt 23, 14 : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous dévorez les maisons (oikia) des veuves, et que vous faites pour l’apparence de longues prières ; à cause de cela vous serez jugés plus sévèrement ».

On reconnait la sévérité du jugement lié à la Sagesse de ce verset 14. « Dévorer les maisons des veuves », c’est pervertir le trésor de la Foi qui seul peut soutenir les veuves dans leur deuil. Les scribes et les pharisiens sont l’image des mauvais clercs qui privent le peuple de la puissance de la parole de Dieu. Que nous dit l’arcane XVI, la Maison-Dieu sur la chute et le couple ? La chute hors du paradis est une conséquence de la connaissance illicite, celle qui n’est pas donnée par Dieu, mais prise de force par l’homme. La Connaissance de Dieu est l’œuvre de l’Esprit Saint, dans sa deuxième facette, et ne peut qu’être offerte. On ne peut pas saisir le vent et le prendre de force. On prie pour recevoir l’Esprit, dans un esprit d’humilité et de douceur, en réponse aux deux premiers péchés capitaux, l’orgueil et la colère. Le colérique veut s’emparer de force de ce que son orgueil lui présente comme lui étant dû. L’humble sait que rien ne lui est dû et que Dieu donne quand bon lui semble. La bonté de Dieu ne peut pas être contrainte. Eve a saisi la pomme empoisonnée de la connaissance acquise, qui ne peut être que la connaissance du bien et du mal, car le bien est ce qui est donné par Dieu, le mal est ce que l’homme produit quand il se détourne de Dieu. En désobéissant à Dieu, l’homme lui a tourné le dos, et est parti explorer par lui-même la création. Il y a trouvé un mélange de bien et de mal. Le bien d’après la chute est le signe de la promesse maintenue par Dieu de ramener tous les hommes à lui. Le mal est le signe que l’homme n’est plus en relation parfaite avec Dieu. Il a perdu celui qui établissait cette relation vivante entre Dieu et sa création, l’Esprit-Saint lui-même. A la Confirmation, l’Esprit-Saint septiforme est rendu à l’homme, et la vie humaine consiste alors à ne pas attrister l’Esprit afin qu’il continue à demeurer et agir en nous. La chute est la conséquence de la révolte de l’homme, de l’esprit de rébellion. Elle marque l’entrée dans le règne du péché, qui signifie l’absence de Dieu. En anglais, péché se dit sin, qui veut dire « sans » en Latin. Comme nous l’expose l’auteur des Méditations, la progression dans le péché, commencée par la sortie hors du Paradis, se poursuit par le fratricide de Caïn, la génération des Géants et la construction de la Tour de Babel.

Le coup de foudre détruit les foyers. Des hommes et des femmes perdent la tête et laissent la vie qu’ils ont construite pour en commencer une autre, bien souvent précaire. La foudre symbolise le Dieu transcendant faisant irruption soudainement sur la terre, dans la subjectivité humaine, et détruisnat les prisons mentales dans lesquelles nous nous sommes enfermés nous-mêmes. Elle met fin aux constructions humaines faites « dans son dos », et contraire à notre bien. Le bien ne réside véritablement que dans notre coopération avec Dieu. Il est ce que Dieu veut. Dans le film de Woody Allen Blue Jasmine, nous voyons la ruine d’une femme riche tombée amoureuse d’un escroc sur fond de la chanson ‘Blue Moon’ qui lui fait perdre la tête. Le bleu et la lune sont deux thèmes liés à la Connaissance. Ce couple fondé sur des bases malsaines se défait et la femme perd sa maison. Ruinée, elle vient se réfugier chez sa sœur. Elle est libérée d’une vie fausse et doit reconstruire sur des bases plus solides, celles de la vérité. La prospérité (la deuxième forme que prennent les afflictions) est souvent, spirituellement, une prison. De nombreux couples sont vécus comme des prisons, et la rupture apparait alors comme la rupture nécessaire de chaines. Un mur de séparation s’élève graduellement, avec les briques de nos préjugés, ces fausses vérités sur l’autre qu’on empile les unes sur les autres et qu’on laisse les mauvaises habitudes cimenter.

Dans le paragraphe sur le purgatoire, nous commentons le grec pur, « feu ». Le couple est un foyer dans lequel brûle le feu du Saint-Esprit, la force d’attraction qui maintient la cohésion du couple. Ce foyer est l’atmosphère de lumière et d’amour la plus propice à l’éducation des enfants. Mais le temps du couple est inévitablement un temps de purgatoire dans lequel nous nous purifions de nos défauts, ces défauts destructeurs du couple. Nos péchés attristent l’Esprit et fragilisent le couple. Seul le pardon peut refaire partir ce feu. Phulake, « prison », est employé dans 45 versets du NT. Mt 18, 30 : « Mais l’autre ne voulut pas, et il alla le jeter en prison, jusqu’à ce qu’il eut payé ce qu’il devait » ou Ac 16, 23: « Après qu’on les eut chargés de coups, ils les jetèrent en prison (phulake), en recommandant au geôlier de les garder surement ». Phulake vient de phulasso, « garder, surveiller », employé dans 30 versets du NT. Les deux membres du couple doivent se surveiller l’un l’autre sans cesse. Ils se corrigent. Lorsque cette conception du couple est partagée, les remarques peuvent être prises avec humilité et devenir profitables. Lorsque l’orgueil prédomine, elles sont vécues comme des reproches et finissent par éroder le couple. Le couple est bien une école, et beaucoup la quittent avant la fin de la formation (ou transformation) car elle est très exigeante. Chacun est le berger de l’autre. Lc 2, 8 : « Il y avait, dans cette même contrée, des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder (phulasso) leurs troupeaux ».

Phulasso s’applique également aux commandements. Un couple est uni dans la même observance des commandements. Une homogénéité morale est nécessaire au sein d’un couple. Elle forme le socle de la vie en commun, ce dont on s’aperçoit vite. Phulasso viendrait de phule, « tribu, race, peuple ». Les couples forment des tribus en miniatures. Phule vient de phuo, « engendrer », « lever », « croitre » (cf. phusis). Phullon, « feuille », vient aussi de phule. Les douze tribus d’Israël sont les rejetons de Jacob la racine, comme Jésus est le rameau ou rejeton de la souche de Jesse (Isaïe 11, 1), sur lequel repose l’Esprit septiforme. De même, les douze apôtres sont les rejetons de Jésus, qu’il a engendrés par sa Parole. Par la Foi, nous devenons à notre tour les rejetons de Marie, notre Mère spirituelle. Unis dans les mêmes commandements, les croyants forment une grande tribu, l’Eglise. Dans cette tribu, chacun doit s’observer les uns les autres, car, oui, nous sommes les gardiens de nos frères. Gn 4, 9 : « Le Seigneur dit à Caïn : Ou et ton frère Abel ? Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ? ». On voit comment la tribu peut vite devenir pour certains une prison. Ici se trouve sans doute la source de l’anticléricalisme et des rejets violents de l’Eglise ‘donneuse de leçons’ que l’on observe chez certains jeunes. Le même mécanisme fait rejeter la vie en couple dès qu’elle est vécue comme une autre forme de contrainte. Eglise, couples (ou Famille) et Foi sont sur la même ligne de pensée, celle de la Connaissance. Elles se fortifient et s’affaiblissent ensemble.

La famille nous apprend à aimer. Le couple nous oblige à aimer. Terminons cette courte méditation sur le couple par une méditation sur le lien entre agape, l’amour, et la Connaissance. Agape est employé dans 106 versets du NT. Agape est lié à tous les dons, car il est un autre nom de l’Esprit. En Jn 15, 9, l’amour agape est relié par Jésus avec sa source, le Père : « Comme le Père m’a aimé, je vous ai aussi aimés. Demeurez dans mon amour ». On manifeste son amour par des prières d’intercession. Agape est la force même de la prière, appelé « amour de l’Esprit » en Rm 15, 30 : « Je vous exhorte, frères, par notre Seigneur Jésus-Christ et par l’amour (agape) de l’Esprit, à combattre avec moi, en adressant à Dieu des prières en ma faveur ». En 1 Co 13, 2, Paul nous rappelle toute l’importance de la charité (agape), l’amour surnaturel à l’œuvre en nous. Le don de l’Esprit est distingué des autres dons, les charismes de la Tradition : « Et quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien ». Sans l’Esprit, l’homme est vide et ne peut pas entrer dans la plénitude de la vie trinitaire. La charité doit être le moteur de nos actions. Toutes, elles doivent être les signes de la présence active de l’Esprit Saint en nous. 1 Co 16, 14 : « Que tout ce que vous faites se fasse avec charité ». Se supporter l’un l’autre avec charité est bien au cœur de la vie du couple. Ep 4, 2 : « en toute humilité et douceur, avec patience, vous supportant les uns les autres avec charité ». La finalité du couple, comme des églises, est de s’édifier dans la charité (Ep 4, 16).

Ep 6, 23 est une invocation de l’Esprit Saint, car ce verset cite trois des fruits de l’Esprit : « Que la paix et la charité avec la foi soient données aux frères de la part de Dieu le Père et du Seigneur Jésus-Christ ! ». Voilà donc la paix dont parle saint Paul à propos de la finalité de la vie à deux, lorsqu’il énonce la nécessité pour les croyants, parfois, de laisser partir les incroyants avec qui ils vivent (1 Co 15, 7). L’absence de foi partagée peut nuire à l’union amoureuse véritable, que Paul décrit ainsi, en Ph 2, 2: « Rendez ma joie parfaite, ayant un même sentiment, un même amour, une même âme, une même pensée ». On voit combien le couple est une petite église. La même force de cohésion, l’Esprit-Saint, y est à l’œuvre. Col 2, 2 fait écho à ce verset : « Afin qu’ils aient le cœur rempli de consolation, qu’ils soient unis dans la charité, et enrichis d’une pleine intelligence pour connaitre le mystère de Dieu, savoir Christ ». 2 Tm 2, 22 distingue la charité, amour surnaturel, des passions naturelles, propres à la jeunesse : « Fuis les passions de la jeunesse, et recherche la justice, la foi, la charité, la paix, avec ceux qui invoquent le Seigneur d’un cœur pur ». Ce passage nous rappelle qu’après le couple, et la famille qui en est issue, l’église est le lieu privilégié de l’apprentissage de l’amour. L’église, placée dans le monde, mais non du monde, s’édifie par des actes de charité, en imitatrice de Jésus-Christ. 1 Jn 2, 15 : « N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui ». Comme cette parole est sévère !

NOTES

[1] L’une des premières hérésies christologiques, l’apollinarisme, niait que Jésus possédât un esprit humain (le nous, la partie supérieure de l’âme). Elle fut condamnée au deuxième Concile Œcuménique, à Constantinople en 381.

[2] Michel LAROCHE. Une seule chair. Cerf, 1998.

[3] Scott PECK. Le chemin le moins fréquenté. Robert Laffont, 2008.

[4] Jacqueline KELEN. Les amitiés célestes. Albin Michel, 2010.

[5] Op. cit. Page 15.

[6] Michel LAROCHE. Une seule chair.

[7] Id.

[8] Ecouter la poignante chanson ‘Losing my mind’ de Steven Sondheim, de la comédie musicale Follies.

Légende photo : Michael Fabiano en Rodolfo et Angela Gheorghiu en Mimì dans La Bohème de Puccini. Met 2014-2015. archives.metoperafamily.org/Imgs/boheme1415-2.htm