9. Lanthanô « rester caché ». Les Apocryphes

« Jésus, étant parti de là, s’en alla dans le territoire de Tyr et de Sidon. Il entra dans une maison, désirant que personne ne le sut ; mais il ne peut rester caché (lanthanô) » (Mc 7, 24).

Lanthanô, « cacher, ignorer », est employé dans 6 versets du NT. Notre verset en contient le premier emploi. Lanthanô a donné lêthê, l’ « oubli ». La privation de l’oubli, a-lêthéia, est la « connaissance » ou encore la « vérité ». Le Léthé est le fleuve qui coule au séjour des morts et éloigne ceux-ci de la connaissance de Dieu, vers les ténèbres de l’oubli. Le chemin vers Dieu est une progression à contre-courant de l’oubli. Le chrétien-saumon doit remonter le cours d’eau. La foi est la lanterne de l’ermite (arcane IX du Tarot). Pendant trente (Connaissance) ans, Jésus a mené une vie cachée. Dans le deuxième Evangile, il enjoint très souvent ses disciples à ne pas encore révéler ce qu’ils ont vu. Par ailleurs, il aime se retirer dans la solitude. Le thème de la cachette est également lie à la Crainte (le Dieu caché, Deus absconditus) et à la Piété (la cachette de la colombe dans le rocher du Cantique des cantiques). Le secret est un acte qui renforce une relation humaine. En effet, confier un secret à quelqu’un est un acte de foi dans la capacité de l’autre à garder sa parole. Dieu se révèle à nous car il croit en nous, tout autant qu’il attend que nous croyions en Lui. Par le secret partagé, deux personnes sont unies dans une connaissance qu’elles seules possèdent.

Ce ciment du secret a formé au cours de l’histoire de nombreux groupes humains, les ‘sociétés secrètes’, prétendument détentrices d’une connaissance cachée. L’ésotérisme est séduisant, du fait même qu’il se présente comme secret. Il flatte l’orgueil. Un secret semble élever ses détenteurs au-dessus de ceux qui ne le connaissent pas. Le christianisme n’est pas un ésotérisme : il doit être publié à tous, mais pas n’importe quand ni n’importe comment. En particulier, on ne doit parler que de ce que l’on ne connait vraiment, parce qu’on l’a pratiqué. La Piété concourt à l’approfondissement de la Foi, de même qu’il faut réfléchir sur ce que l’on entend. Il faut mettre en pratique la Foi avant de s’engager à la propager. Alors nous faisons connaitre non seulement la Bonne Nouvelle, mais également les fruits qu’elle porte. Seuls ces témoignages personnels peuvent conduire à la conversion des hommes. La Foi ‘sèche’ et livresque n’y arrive pas. L’Esprit Saint est un feu qui se propage de cœur à cœur. La Foi doit être passée au crible de l’expérience chrétienne, dont l’essence est la Prière, ‘tribunal’ de la Foi, dans laquelle les fruits de l’Esprit se font goûter. Un discernement des esprits s’opère par la Prière. L’Opus Dei est le nom traditionnel de la Prière du Temps présent. Clément d’Alexandrie nous éclaire sur les critères permettant de distinguer la vraie de la fausse gnose ou connaissance. La Tradition nous a légué trois œuvres majeures de ce Père de l’Eglise, qui chacune est placée sous un des trois premiers dons. Dans le Propeptique (Crainte), il fait œuvre d’apologiste et montre l’unité de la Culture et de la Foi. Dans le Pédagogue (Connaissance), il propose un parcours de formation chrétienne à la lumière de la Révélation du Fils. Dans les Stromates (Piété), il réfute les hérésies et expose la ‘vraie gnose’. Mentionnons au passage qu’il est le seul à faire allusion à l’Evangile secret de Marc (Connaissance), un évangile apocryphe.

Un ensemble de textes chrétiens anciens sont marqués du qualificatif d’apocryphes, c’est-à-dire de cachés. Ceci fait écho aux admonitions de Jésus à ses disciples sur toutes les choses qu’il est trop tôt pour faire connaitre. Il faut attendre la Pentecôte pour révéler certaines informations sur lui. On s’aperçoit que les textes apocryphes, gardés précieusement par le peuple de Dieu pendant des siècles comme des éléments à part entière de la bibliothèque de la Foi, ont été publiés au grand jour à la Renaissance, cinquième période de l’histoire. Les protestants donnent à ces écrits le nom de pseudépigraphes, ‘écrits sous un faux nom’. Ils réservent le terme d’Apocryphes aux textes de l’Ancien Testament que les catholiques appellent ‘Deutérocanoniques’. Cette appellation est trompeuse. Les livres du Nouveau Testament aussi sont attribués à des auteurs inconnus. Pseudomai, « mentir, dire des choses fausses de façon délibérée », est employé dans 12 versets du NT. Le troisième emploi est en Rm 9, 1 : « Je dis la vérité en Christ, je ne mens (pseudomai) point, ma conscience m’en rend témoignage par le Saint-Esprit ! ». Arrêtons-nous sur ce verset très riche. Il nous montre que la vérité nous est transmise par le témoignage de l’Esprit-Saint formant notre conscience. Summartureô, « rendre témoignage », est employé dans 4 versets du NT. Il est formé de sun, « avec », et martuerô, « témoigner », de martus, « témoin ». Dans deux versets, le sujet de ce verbe est l’Esprit Saint, qui vient témoigner lui-même en nous, face au tribunal de notre conscience. Le préfixe sun révèle le fait que ce témoignage est l’œuvre conjointe de l’homme et de Dieu dans une conscience unifiée. Comme le disent les Anglais, les témoignages semblent d’additionner (to add up) et pointer vers la vérité de la chose considérée. Le Saint-Esprit nous apporte la vérité, mais elle doit être reçue par notre raison, ou « conscience » (suneidesis).

La foi est la ‘somme’ de deux témoignages en nous : celui de l’Esprit Saint et celui de notre conscience. Rm 2, 15 : « Ils montrent que l’œuvre de la loi est écrite dans leurs cœurs, leur conscience en rendant témoignage, et leurs pensées s’accusant ou se défendant tour à tour ». L’Esprit Saint est cet écrivain divin en nous, écrivant dans nos cœurs la nouvelle loi que saint Paul contraste avec l’ancienne, la loi de l’amour. Rm 8, 16 : « L’Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu ». Cette vérité de notre filiation divine adoptive est une vérité de foi que seul l’Esprit (de Connaissance) peut venir nous enseigner. Le Saint-Esprit poursuit dans le monde l’œuvre de témoignage que Jésus Christ est venu entamer. Jn 18, 37 : « Pilate lui dit : Tu es donc roi ? Jésus répondit : Tu le dis, je suis roi. Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix ». Être de la vérité, c’est avoir recu l’Esprit de vérité qui rend témoignage de la vérité en nous. Tout se passe comme si l’Esprit faisait la ‘moitié’ du chemin vers nous, et notre esprit en faisait l’autre. La foi est le fruit de la rencontre de deux amants sur le pont qu’est l’Esprit lui-même. Méditons sur le lien entre Venise et la Connaissance. Venise n’est-elle pas la ville de saint Marc, auteur du deuxième évangile? Le Veni Creator, grand hymne à l’Esprit Saint, fut écrit au IXe siècle par saint Raban Maur[1]. Il nous apporte ce « plus » qui seul nous permet de vivre dans la vérité du Christ, par la foi. Venise est la ville des amoureux (Couples et Connaissance). Elle est aussi la ville des bals masqués (personne et Connaissance), des gondoles (barques et Connaissance) et des riches palais (prospérité et Connaissance). Le fameux Pont des Soupirs relie les anciennes prisons aux cellules d’interrogatoires du Palais des Doges, deux thèmes très clairement liés à la Connaissance[2]. Le Palais des Doges peut être vu comme une figure du Purgatoire lui-même et du jugement privé qui s’y déroule. Notre « conscience » (suneideisis) est notre tribunal intérieur.

Suneideisis est employé dans 30 versets du NT. Son premier emploi est en Jn 8, 9 : « Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience (suneidesis), ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu’aux derniers ; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu ». La prédication s’adresse à la conscience des hommes. 2 Co 4, 2 : « Nous rejetons les choses honteuses qui se font en secret, nous n’avons point une conduite astucieuse, et nous l’altérons point la parole de Dieu. Mais, en publiant la vérité, nous nous recommandons à toute conscience d’homme devant Dieu ». La Foi nous place devant Dieu. Elle provoque notre conscience à prendre parti. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas, qu’on n’avait pas été prévenu. La prédication de la Parole de Dieu jusqu’aux extrémités de la terre place la conscience humaine au pied du mur, ce mur de la prison de notre esprit enténébré qui fait écran à la lumière divine. Ce mur de séparation est dissous à l’heure de notre mort. Par la Connaissance, il est comme dissous dès ici-bas et l’homme peut pérégriner dans la lumière de la foi, dans le soleil du matin. La Connaissance nous apporte ce soleil matinal. Les auteurs des textes Apocryphes ne sont pas menteurs

Au IIe siècle, saint Irénée, évêque de Lyon, fut un grand défenseur de la Parole de Dieu contre toutes les fausses vérités qui pullulaient et risquaient de déformer le message chrétien. Son œuvre maitresse, Contre les hérésies, porte le sous-titre suivant : ‘Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur’. Saint Irénée arrive à Lyon en 177, juste après la persécution sanglante contre la communauté chrétienne de cette ville. Il succède à saint Photin, évêque de Lyon. L’animal de saint Marc est le lion, représenté avec deux attributs lies à la Connaissance, l’épée (de la guerre) et le livre (de la paix). Une tradition apocryphe rapporte le voyage de Marc à Venise, et l’apparition d’un ange qui lui dit : « Que la paix soit avec toi, Marc, mon évangéliste. Ici, ton corps va reposer ». Les reliques de l’évangeliste furent volées et rapportées à Venise au IXe siècle et leur présence dans cette ville justifiés par cette légende. Saint Irénée est le modèle d’un grand évêque défenseur de la foi. Il a posé les bases de la lutte contre la grande vague du gnosticisme des IIe et IIIe siècles qui allait noyer la vérité chrétienne. L’ésotérisme est l’idéologie selon laquelle il existe une connaissance (science) secrète réservée à des élus et transmise en marge de la tradition publique offerte à tous. Il est une hérésie portant sur le mystère même de la Tradition. La Bonne nouvelle que la Tradition porte et transporte est universelle. Le gnosticisme proprement dit est l’idéologie selon laquelle le salut de l’homme passe uniquement par la connaissance, c’est-à-dire par l’illumination de sa conscience, et non par son corps de chair, mauvais par nature. Il est un obstacle intellectuel au mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire à l’essence elle-même du christianisme. Dans les systèmes gnostiques, Jésus est pensé comme le dieu Hermès c’est-à-dire un messager du ciel descendu apporter un souvenir de l’au-delà aux étincelles endormies dans la prison de la chair. Le gnosticisme est un blasphème contre le Dieu créateur, car il dénigre son œuvre la Création, et il est un blasphème contre le Dieu sauveur, car il dénigre son œuvre de Rédemption par l’Incarnation.

On doit à saint Irénée la formule « règle de vérité » que résume le mot canon. Elle apparaît au chapitre IX de son premier livre du Traité contre les Hérésies, au paragraphe 4 : « Ainsi en va-t-il de celui qui garde en soi, sans l’infléchir, la règle de vérité qu’il a reçue par son baptême : il pourra reconnaitre les noms, les phrases et les paraboles provenant des Ecritures, il ne reconnaitra pas le système blasphématoire inventé par ces gens-là. Il reconnaitra les pierres de la mosaïque, mais il ne prendra pas la silhouette du renard pour le portrait du Roi. En replaçant chacun des paroles dans son contexte et en l’ajustant au corps de la vérité, il mettra à nu leur fiction et en démontrera l’inconsistance »[3]. La Foi, œuvre de la Connaissance, est toute marquée de cette règle de vérité reçue à notre Baptême et à notre Confirmation. Nous sommes revenus au témoignage de vérité que l’Esprit Saint opère au sein de notre conscience. La littérature apocryphe n’est pas à replacer par opposition aux Écritures canoniques, mais au milieu d’elles. Elle est appelle littérature ‘intertestamentaire’, c’est-à-dire placée entre l’Ancien et le Nouveau testament. Elle est un ensemble de textes d’origines diverses sélectionnés parmi le foisonnement immense d’écrits suscités par l’évènement historique unique que fut la vie de l’homme-Dieu Jésus-Christ. Cette sélection est l’œuvre du don de Connaissance qui place dans la conscience humaine la règle de vérité dont parle saint Irénée. C’est avec les écrits gnostiques et hérétiques que les écrits apocryphes doivent être contrastés. Les premiers sont plein d’erreurs, les seconds sont conformes à la Parole de Dieu. Ils font partie à part entière de la Foi. Kanon, « limite, règle, un pas », est employé dans 5 versets du NT. Ga 6, 16 : « Paix et miséricorde sur tous ceux qui suivront cette règle (kanon), et sur l’Israël de Dieu ! » et aussi Phil 3, 16 : « Seulement, au point où nous sommes parvenus, marchons d’un même pas (kanon) ». Ils sont des récits merveilleux du mystère de l’homme Jésus-Christ. En ce sens, ils font partie de la Foi. Eux aussi ont été compilés et conservés. Eux aussi racontent des histoires sur Jésus et ses disciples.

Jn 20, 30 : « Jésus a encore fait beaucoup d’autres choses ; si on les rapportait en détail, je ne pense pas que le monde entier puisse contenir les livres qu’il faudrait écrire ». La différence entre les deux ‘bibliothèques’ que sont les écrits Intertestamentaires et le NT réside dans le fait que la première est ouverte tandis que la deuxième est fermée[4]. Nous parlons du caractère ‘fermé’ du NT dans le paragraphe qui lui est consacré, et de l’importance de saint Eusèbe (Piété) de Césarée dans cette fermeture. La question que l’on se pose est celle des frontières du champ apocryphes, qui forment un corpus d’écrits très disparates. Anoigo, « ouvrir », est employé dans 75 versets du NT. Dans son deuxième emploi, on voit les cieux s’ouvrir, comme la Connaissance ouvre notre esprit à la connaissance de Dieu. Mt 3, 16 : « Dès que Jésus eut été baptisé, il sortit de l’eau. Et voici, les cieux s’ouvrirent, et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui ». Les Apocryphes contiennent un grand nombre de « paroles », ou logia, attribuées à Jésus. Mt 5, 2 : « Puis, ayant ouvert la bouche, il les enseigna et dit ». Graduellement, par la Connaissance, nos yeux s’ouvrent à la vision des choses invisibles. Mt 9, 30 : « Et leurs yeux s’ouvrirent. Jésus leur fit cette recommandation sévère : prenez garde que personne ne le sache ». Les hommes d’Eglise qui ont voulu cacher au plus grand nombre les récits et légendes contenues dans les Apocryphes semblent avoir entendu cette recommandation du Christ. On retrouve l’action d’ouvrir les yeux dans plusieurs autres versets liés à la Connaissance, en particulier en Jn 9. Jn 9, 30 : « Cet homme leur répondit : il est étonnant que vous ne sachiez d’où il est ; et cependant il m’a ouvert les yeux ». Quelle belle description de l’action de la Connaissance !

La qualification d’apocryphe donnée à certains écrits non inclus dans le canon du NT se forge au IIIe siècle avec Origène et saint Eusèbe de Césarée, c’est-à-dire au moment où l’on prend conscience du NT comme un ensemble organique à part et constitué. La vocation du NT étant d’être utilisé dans le culte public, donc connu de tous, les autres écrits s’en distinguent par leur caractère privé, au même titre que les révélations privées des mystiques de tous les temps. Les Apocryphes ne sont pas plus nécessaires au salut que les révélations privées[5]. Et pourtant ils fournissent une figure concrète à tout le christianisme, et le peuple n’a cessé de puiser dedans pour se familiariser avec le personnage historique de Jésus ainsi que tous les personnages bibliques. « Toujours obnubilés par la Bible, les savants pensent trop souvent selon un schéma binaire : canonique-apocryphe. Or il semble bien que jusqu’au IVe siècle les livres aient souvent été classés en trois catégories : ceux à lire à l’Église, ceux à rejeter et ceux que l’on peut lire pour sa piété personnelle »[6].

Apokruphos signifie « secret, caché ». Il traduirait dans le NT ce que nous entendons de nos jours par privé. Il est employé dans trois versets du NT. Mc 4, 22 : « Car il n’est rien de caché qui ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être mis au jour », que l’on retrouve en Lc 8, 17. Col 2, 3 : « Mystère dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science ». Il vient verbe apokruptô, « cacher, dissimuler ». On voit souvent Jésus se cacher de la foule, ou encore demander à ses disciples de ne pas révéler certaines choses. 1 Co 2, 7 : « Nous prêchons la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu, avant les siècles, avait destinée pour notre gloire ». Jésus-Christ est lui-même ce mystère caché. Ep 3, 9 : « Et de mettre en lumière quelle est la dispensation du mystère caché, de tout temps en Dieu qui a créé toutes choses ». Kruptô est employé dans 16 versets du NT, dont le fameux Lc 12, 2 : « Il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu ». Au Purgatoire, les actions secrètes des hommes seront visibles à tous. Rm 2, 16 : « C’est ce qui paraitra au jour où, selon mon Evangile, Dieu jugera par Jésus-Christ les actions secrètes des hommes ». Secret est ici synonyme de privé, opposé au public, également un thème lié à la Connaissance (cf. Telônes, paragraphe 2 de ce chapitre).

L’Apostolat est la publication de la vérité. Ce faisant, les apôtres mènent une vie publique, et ils témoignent du Christ par leur vie entière. 2 Co 4, 2 : « Nous rejetons les choses honteuses qui se font en secret, nous n’avons pas une conduite astucieuse, et nous n’altérons point la parole de Dieu. Mais, en publiant la vérité, nous nous recommandons à toute conscience d’homme devant Dieu ». Nous sommes ici au cœur de l’articulation entre la vie publique et la vie privée. L’homme vertueux n’a rien à cacher. La vie intime des chrétiens a toujours été rendue publique dans les innombrables récits hagiographiques relatant non seulement leurs exploits, mais leurs pensées et sentiments personnels. Leur vie transfigurée par l’imitation du Christ devient un livre ouvert à la gloire de Dieu dans lequel chacun peut y lire l’histoire sacrée que la providence divine y a écrite. Les hommes les plus ordinaires deviennent des hommes illustres, par leur foi et les œuvres de leur foi. Ils sont des modèles d’excellence, de vertu.

La vertu (Crainte) se manifeste par nos actes (Connaissance). Arétê, « vertu », est employé dans 4 versets du NT. 2 P 1, 5 : « A cause de cela même, faites tous vos efforts pour joindre votre foi à la vertu (arétê), à la vertu (arétê) la science (gnôsis) ». Toute la Foi témoigne de la vertu surnaturelle de Dieu et des hommes qui s’efforcent d’en imiter l’excellence, et notre esprit doit se nourrir du témoignage de la ‘noblesse’ chrétienne. La Foi fait sans cesse l’éloge de la vertu chrétienne à travers les histoires qu’elle conserve et transmet. Ph 4, 8 : « Au reste, frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l’approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l’objet de vos pensées ». La Foi est la publication des vertus chrétiennes. Celles-ci se manifestent dans des actes et, en effet, ces textes sont les plus factuels de tout l’édifice de la Foi, comme l’Evangile de Marc est le plus factuel des livres du NT. Le don de Connaissance nous fait voir les faits ou évènements dans le Tout. On retrouve arétê en 1 P 2, 9 : « Mais vous, vous êtes la race (genos) élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis, pour que vous proclamiez les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière ». Exaggellô, « annoncer, faire connaitre par la louange », est employé dans ce seul verset. Il vient de ek, « de », et aggelos, « ange ». Annoncer les hauts faits de quelqu’un c’est en faire l’éloge, ce qui ne se fait pas sans quelqu’exagération. Panégyrique  vient du paneguris, « assemblée de tout le peuple », devant laquelle on fait un discours public à la louange d’un personnage illustre, d’une nation ou d’une chose. Les textes apocryphes sont orientés vers le peuple, qui raffole des détails extraordinaires.

Les Apocryphes satisfont la curiosité naturelle du peuple pour tous les personnages bibliques, les témoins oculaires de la vie de Jésus. « La curiosité touchante de ces masses des premiers fidèles qui, sur ce qui leur tenait le plus à cœur, voulaient savoir le plus possible, connaître tous les détails, et très spécialement quant aux passage de la vie du Seigneur sur lesquels les textes officiels étaient muets »[7]. Ils sont les textes du peuple, alors que le NT est le texte du clergé. « Les chefs de l’Eglise eux-mêmes, tout en étant fixés sur leur valeur, n’interdisaient point à leurs fidèles d’y prendre intérêt. Ils ont été très populaires. L’Évangile de Pierre peut avoir été perdu pour nous, mais il fut largement consulté durant les premiers siècles chrétiens, et il continua à l’être dans certaines fractions de l’Église jusqu’au début du Moyen Âge. Des traditions populaires ont peu gardé le souvenir plus ou moins déformé de certaines vérités historiques et doctrinales qui n’avaient pas trouvé place dans l’Écriture Sainte, mais qu’elle avait gardées dans son sein. Les données que fournissaient les Apocryphes alimentèrent un trésor populaire auquel on ne se refusa pas de puiser. Ces textes ont nourri le folklore. Un folklore sacré auquel chacun puisa et ajouta longtemps »[8]. Idiotes, « homme du peuple, sans instruction, ignorant », est employé dans 5 versets du NT. Les Apôtres eux-mêmes sont perçus par les autorités comme des hommes sans instruction, bien qu’ils soient possesseur de la science la plus importante, la connaissance du Christ. Ac 4, 13 : « Lorsqu’ils virent l’assurance de Pierre et de Jean, ils furent étonnés, sachant que c’étaient des hommes du peuple sans instruction ; et ils le reconnurent pour avoir été avec Jésus ».

Le Nouveau Testament est une petite sélection de ces textes mis dans un petit livre et utilisé dans la Liturgie. Voilà deux critères qui distinguent ces deux bibliothèques. La première est foisonnante et a été attaquée par le clergé, mais défendue par les laïcs, ce qui explique son caractère parcellaire. Il ne nous en reste plus que des bribes, car ils n’ont pas reçu le soin des 27 écrits canoniques. Les Apocryphes sont souvent sous la forme de bribes ou morceaux de récits. Les Apocryphes ont été écrits sur des rouleaux de papier (papyrus), alors que le NT a été conservé sur des parchemins (cuir de chèvre).

Autres thèmes liant les Apocryphes à la Connaissance : ces écrits contiennent les récits de l’enfance de Jésus, de 7 à 14 ans ; ils sont aussi les récits de l’enfance du christianisme, le trésor des contes où puisèrent les premiers croyants ; ils sont souvent perçus comme enfantins ; ils furent écrits en diverses langues ; Marie y est très présente. L’historien chrétien Daniel-Rops les nomme les ‘Evangiles de Marie’.

NOTES

[1] Raniero CANTALAMESSA, ofm., Viens Esprit Créateur. Méditations sur le Veni Creator, Éd. des Béatitudes, 2013.
[2] Praitôrion, « prétoire », est employé dans 7 versets du NT. Citons simplement Jn 19, 9 : « Il rentra dans le prétoire, et il dit à Jésus : D’où es-tu ? Mais Jésus ne lui donna point de réponse ». Le deuxième mystère douloureux est la Flagellation, qui est une séance de torture pour faire parler Jésus.
[3] IRÉNÉE DE LYON (saint), Contre les hérésies, Paris, Cerf. 2001, p. = ?
[4] André GAGNE & Jean-François RACINE, En marge du canon. Études sur les écrits apocryphes juifs et chrétiens, Paris, Cerf, 2012.
[5] Les révélations privées portant sur des scènes bibliques sont nombreuses. Que l’on pense à Anne Catherine Emmerich, Maria d’Agreda, Maria Valtorta, etc.
[6] François BOVON cité par Paul-Hubert POIRIER dans En Marge du Canon, page 95.
[7] François AMIOT, Les Évangiles apocryphes, Arthème Fayard, 1952.
[8] Op. cit.

Légende : Les manuscrits de la Mer Morte, Qumrân