9. Rhiza « racine ». Les Langues

« et si la racine est sainte, les branches le sont aussi » (Rm 11, 16).

Les racines plongent dans la terre et s’en nourrissent. L’homme de foi fait le poirier : il plonge les racines de sa tête dans le sol de la Foi, ce nouveau terreau que Dieu est venu répandre sur le sol rocailleux de la Création. Il est semblable au Pendu du Tarot, l’Arcane douze. Il ne marche déjà plus sur la terre, mais déjà au ciel. Il a été converti, renversé, retourné. Il chemine en compagnie des habitants du ciel. Saint Pierre, modèle de foi et fondement de toute l’Eglise hiérarchique et visible, a été crucifie la tête en bas. La Connaissance est un miroir qui renverse notre image de haut en bas. Elle nous fait nous voir nous-mêmes comme des habitants du Ciel, et donc les pieds en haut et la tête en bas. Elle rend le Ciel solide. Les nuages nous portent. Ce qui n’a pas de consistance en prend. Le chrétien marche déjà dans le paradis, où se trouve l’Arbre de Vie. Chaque chrétien est une branche de cet arbre, auquel il a été greffé par son baptême. On peut résumer cette métaphore en disant que la Connaissance plante notre tête dans le sol de la Foi dont elle se nourrit. De cette sainte racine poussent les saintes branches que sont nos membres. Tout notre corps est sanctifié par notre regard, car tout notre être est transformé par la transformation de notre esprit. Mt 6, 23 : « Mais si ton œil (ophtalmos) est en mauvais état, tout ton corps sera dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes ces ténèbres ! ». Cette métaphore végétale sous-tend le Lignum Vitae de saint Bonaventure, texte invitant le lecteur à « entreprendre un voyage mystique vers Dieu en réfléchissant sur les origines, la Passion et la glorification du Christ », dans une Lectio Divina qui le fera approcher du centre de la Création qu’est Jésus-Christ, l’Arbre de Vie. Ce voyage se déroule en douze étapes pendant lesquelles un fruit particulier est cueilli et goûté. Il rappelle le chemin de Croix, avec ses sept couples de mystères offerts à notre imagination. Ici, le chiffre clé est le 6, comme souvent chez Bonaventure (cf. L’Hexameron). Le chemin est marqué par ce chiffre six, mais également par la dualité de l’expérience humaine placée entre le ciel et la terre.

L’imagination nous aide à nous rapprocher de Dieu. Elle est la faculté de l’âme correspondant à la Connaissance dont elle reçoit sa lumière. L’imagination, dans son fonctionnement naturel, nous fait voir au-delà de ce que nos yeux perçoivent. Dans son fonctionnement surnaturel, elle nous fait « regarder plus profondément, pour voir, au-delà de l’homme crucifié, l’innocent Agneau condamné par une sentence injuste et qui vient nous sauver en payant pour nous ce qu’il n’a pas dérobé »[1]. Nous aurions pu parler de ce texte dans le paragraphe sur la Lectio Divina tant il en est une parfaite description. « En tant que genre littéraire, la meditatio est une réflexion orante portant habituellement sur les Ecritures et portée par l’espoir de découvrir dans le texte de plus grandes richesses capables de changer la vie du lecteur »[2]. C’est par l’imagination que nous devenons des branches de l’Arbre de Vie. Dieu veut des adorateurs « en esprit et en vérité ». Toute la vie chrétienne doit être enracinée dans la savoureuse dégustation des fruits de la Tradition, verger planté dans le sol de la Culture. Rhiza est employé dans 16 versets du NT. Notre intelligence est sans cesse sous attaque. De nouvelles pensées se présentent à nous et nous forcent à réagir, c’est-à-dire à réfléchir, comme un miroir. Faut-il ou non laisser une pensée s’installer en nous, c’est-à-dire la planter dans notre esprit et la laisser y développer ses rejetons ? La Foi est un bouclier. Elle nous permet de discerner les bonnes des mauvaises pensées. Notre pensée est la racine de toute notre personne, et c’est à la racine que notre personne est attaquée. Lc 3, 9 : « Déjà même la cognée est mise à la racine (rhiza) des arbres : tout arbre donc qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu ». Si nous sommes enracinés dans la Foi, nous n’avons rien à craindre de ces coups de hache. Rien ne pourra nous séparer de l’amour Christ que la Connaissance nous a fait connaitre, que la Piété nous fait aimer et que l’Intelligence nous fait proclamer.

Axine, « cognée », est employé dans deux versets. Il vient de rhegnumi, « déchirer, se rompre, jeter par terre, éclater », employé dans 7 versets du NT. On retrouve l’image de la graine (sperma) qui s’ouvre pour laisser percer le germe, ou bien celle du vin nouveau qui fait éclater les vieilles outres (Mt 9, 17 ; Mc 2, 22 et Lc 5, 37). Rhegnumi est aussi employé pour décrire l’action du démon qui jette par terre la personne qu’il « possède ». Lc 9, 42 : « Comme il approchait, le démon le jeta par terre (rhegnumi), et l’agita avec violence. Mais Jésus menaça l’esprit impur guérit l’enfant, et le rendit à son père ». Voilà une belle description de toute l’humanité depuis la chute. Jetée à terre, hors de la présence de Dieu, elle est agitée de l’intérieur par des forces démoniaques qui attisent la nature humaine déchue ce qui produit dans le monde la violence que l’on connait[3]. Le monde est dans un état de convulsion auquel seul notre Sauveur Jésus-Christ peut mettre fin. Il fait penser à un enfant limité dans l’usage de la parole et qui tape et trépigne parce qu’il n’arrive pas exprimer ce qu’il ressent, à mettre des mots sur ses émotions[4]. Une figure de l’humanité liée dans l’esclavage de Satan nous est donnée dans l’épisode de Pierre enchainé dans sa prison, à Jérusalem. A Rome, l’Eglise-Saint-Pierre-aux-Liens contient les reliques sacrées de ces chaines. Il est intéressant de noter que la fête de saint Pierre aux liens, supprimée par Jean XXIII, était célébrée le même jour (1er août) que celle des sept Frères juifs Martyrs (2 livre des Maccabées). On sait que ce livre est une source pour la doctrine du purgatoire, la prison dans laquelle les morts sont eux aussi liés en attendant leur délivrance et leur entrée au Ciel. La Tradition tisse sans cesse ces liens étranges que l’observation nous fait découvrir avec émerveillement.

Desmon, « liens », « chaines », « prison », est employé dans 20 versets du NT. Les liens sont un synonyme des démons. Partout où les apôtres du Christ vont, les démons tentent de leur opposer une résistance. Ac 20, 23 : « Seulement, de ville en ville, l’Esprit-Saint m’avertit que des liens et des tribulations m’attendent ». La femme de Lc 13, 16 n’est-elle pas la figure de l’humanité esclave du prince de ce monde que le Christ-Roi libère dans un assaut final contre les forces du mal?: « Et cette femme, qui est une fille d’Abraham, et que Satan tenait liée depuis dix-huit ans, ne fallait-il la délivrer de cette chaine le jour du sabbat ? ». Desmon vient de deo, « lier, attacher dans des chaines », employé dans 41 versets du NT. Ac 16, 26 : « Tout à coup, il se fit un grand tremblement de terre, en sorte que les fondements de la prison furent ébranlés ; au même instant, toute les portes s’ouvrirent, et les liens de tous les prisonniers furent rompus ». Saint Paul contraste deux formes d’esclavage, celui de Satan et celui du Christ. Enracinés dans l’ignorance, nous sommes les esclaves de Satan et faisons ses œuvres. Enracinés dans la foi, nous sommes les esclaves du Christ et accomplissons ses œuvres. Jn 8, 32 : « Vous connaitrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres ». Le signe que l’on est de Dieu, ce sont les œuvres que nous faisons, la première étant d’accueillir le message du Christ. Jn 8, 37 : « Vous êtes la descendance d’Abraham, je le sais ; mais parce que ma parole ne pénètre pas en vous, vous cherchez à me faire mourir ».

Enracinés en Christ par le don du Saint Esprit, nous accueillons Jésus-Christ chez nous. On voit bien le lien entre le thème des racines et le thème de la liberté. Les racines sont des liens. Il ne s’agit pas de vivre sans liens, comme le rappelle Simone Weill dans son testament spirituel, rédigé à Londres en 1943 peu avant sa mort[5]. L’âme doit planter ses racines dans le sol de la foi afin de s’en nourrir. Elle se lie ainsi à la seule source de vie véritable et éternelle, le Christ qui a dit : « Je suis la vérité ». La vérité n’est pas une production de notre âme, mais la nourriture qu’elle reçoit de l’extérieur d’elle-même, de même qu’elle a reçue la vie et ne l’a pas produite. La pensée chrétienne est fondamentalement réaliste. L’idéalisme ferme notre esprit à la possibilité même du don de la révélation. La philosophie est l’œuvre de la Piété, fondée sur une option initiale, un choix entre le réalisme et l’idéalisme. Le premier est une ouverture de mon être à ce qui n’est pas moi, le deuxième est une fermeture à cet autre. Ce choix n’est pas le produit de la réflexion philosophique, mais son point de départ. Il faut se libérer de ses liens mortifères pour pouvoir s’enraciner à nouveau dans la foi qui donne la vie, passer du règne du péché au règne de la grâce, se greffer sur l’arbre qui porte de beaux fruits. Avant d’être planté sur la Croix, Pierre a dû être libéré de ses chaines. Avant de proclamer la Bonne Nouvelle du Royaume, la langue des chrétiens doit être déliée. Mc 7, 35 : « Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent, sa langue (glossa) se délia, et il parla très bien ».

Glossa, « langues », est employé dans 47 versets du NT. La langue est le petit organe qui produit de grands effets dans le monde, bons et mauvais. Il doit devenir l’instrument de Dieu. La langue infirme des possédés leur est rendue, afin qu’ils la mettent au service de la proclamation de la Parole de Dieu. Alalos, « muet », est employé dans trois versets du NT. Mc 7, 37 : « Ils étaient dans le plus grand étonnement, et disaient : il fait tout à merveille ; même il fait entendre les sourds, et parler les muets ». Il est formé du privatif a et du verbe laleo « parler ». Glossa désigne la langue à la fois comme organe et comme langage. Laleo est la parole produite par la langue. Au deuxième chapitre des Actes, au jour de la Pentecôte, des langues de feu viennent se poser sur chacun des apôtres. Ac 2, 4 : « Et ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et se mirent à parler en d’autres langues (glossa), selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer ». La Force de la Pentecôte libère les langues des apôtres de telle sorte qu’ils parlent des langages qu’ils ne connaissent pas. C’est l’Esprit-Saint qui parle par eux. Ac 2, 11 : « Crétois et Arabes, comment les entendons-nous parler dans nos langues (glossa) des merveilles de Dieu ? ». Ce verset 11 résume toute l’essence de l’Apostolat. Ce ‘parler en langues’ ou glossolalie est annoncé par Jésus en Mc 16, 17 : « Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils chasseront les démons ; ils parleront de nouvelles langues ». Dans le don des langues, on voit la langue-organe devenue docile au Saint-Esprit. 1 Co 14, 2 : « En effet, celui qui parle en langue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu, car personne ne le comprend, et c’est en esprit qu’il dit des mystères ». L’homme doué de ce charisme devient le perroquet de Dieu qui met directement sur sa langue des paroles qui ne proviennent pas de son esprit. Ce miracle est un signe de la présence active d’un Dieu polyglotte. Il connait toutes les langues des hommes, puisqu’Il les a inspirées. Nous pensons que les Langues sont l’œuvre de la Connaissance dans la Culture. Elles sont le fruit de l’expérience humaine élevée par le don de Connaissance, une œuvre humano-divine, comme tous les monuments de la Tradition.

L’intelligence n’intègre que ce à quoi elle se soumet. Les Langues sont le fruit de la soumission de notre esprit au réel, comme nous le disions plus haut. Les symboles sont enracinés dans le réel. Ils sont le pont que notre esprit construit, avec l’aide de Dieu, entre l’invisible et le visible, des messagers entre le ciel et la terre. Les signes renvoient à un réfèrent métaphysique[6], c’est-à-dire un ‘quelque chose’ qui se ‘tient dessous’. Nous revoilà à l’idée d’hypostase liée à la Connaissance. Chaque langage nous relie à la réalité, comme l’Esprit-Saint nous relie au Fils, le Logos ou Parole du Père. Le Fils est le fondement vrai, objectif, du langage. L’imagination n’est pas seulement une faculté de production de formes fictives, mais d’abord une faculté de réception – ou de lecture – du monde. L’intelligence véritable réside dans le lien avec le réel, car le réel a sa propre intelligence, que le langage reflète, par les symboles, incarnation de cette intelligence. « Le symbolisme sacré établit une relation ontologique entre les signes et les choses »[7]. Les symboles sont reliés les uns aux autres. Les langues elles aussi sont reliées les unes aux autres, par des racines communes et les linguistes utilisent des métaphores végétales (racine, branche, germe, souche, rameau, arbre généalogique, etc.).

Les langues nomment les choses. Onoma, « nom », est employé dans 216 versets du NT. Le deuxième emploi est en Mt 1, 23 : « Voici, la vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous ». Ce verset est le rappel d’une annonce prophétique. Le quatrième emploi se trouve dans le Notre Père, en Mt 6, 9 : « Voici donc comment vous devez prier : Notre Père, qui es aux cieux ! Que ton nom soit sanctifié ». Le chrétien agit par la puissance du nom du Seigneur. Il ancre tout son agir dans ce nom. Jn 16, 23 : « En ce jour-là, vous ne m’interrogerez plus sur rien. En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom ». Jésus-Christ est notre Roi tout-puissant, notre sauveur. Ac 2, 21 : « Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ». On retrouve l’alliance de la Connaissance et de la Sagesse dans le verset de l’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem, le dimanche des Rameaux, Mt 21, 9 : « Ceux qui précédaient et ceux qui suivaient Jésus disaient : Hosanna au Fils de David ! Beni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna dans les lieux très hauts ! ». Cette apparition, écho de la vision céleste que Jean nous décrit dans l’Apocalypse, est accompagnée de la proclamation du Très Saint Nom de Jésus, fêté le deuxième dimanche après l’Epiphanie. Cette fête cite le verset Ph 2, 9 : « C’est pourquoi aussi Dieu l’a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom ». Les chrétiens sont avant tout ceux qui invoquent en toute circonstance le nom de Jésus. On les reconnait ainsi, comme dans le cas de Paul après sa conversion, en Ac 9, 21 : « Tout ceux qui l’entendaient étaient dans l’étonnement, et disaient : N’est-ce pas celui qui persécutait à Jérusalem ceux qui invoquent ce nom, et n’est-il pas venu ici pour les emmener liés devant les principaux sacrificateurs ? ».

De persécuteur, Paul devient persécuté, car la proclamation que « Jésus est Fils de Dieu » (Ac 9, 20) attire les attaques des esprits de ténèbres qui cherchent par tous les moyens à nous tenir éloignés du Saint Nom. Eux aussi ont des noms, et les rituels d’exorcisme contiennent une étape dans laquelle ils sont démasqués et appelés par leurs noms. Mc 5, 9 : « Et il lui demanda : Quel est ton nom ? Légion est mon nom, lui répondit-il, car nous sommes plusieurs ». Le nom de Jésus est l’arme qui met le diable en fuite. Le Très Saint Nom fut donné à Jésus par l’intermédiaire de l’Ange Gabriel le jour de l’Annonciation. Lc 1, 31 : « Et voici, tu deviendras enceinte, et tu enfanteras un fils et tu lui donneras le nom de Jésus ». La dévotion au Très Saint Nom de Jésus remonte à saint Bernardin de Sienne, mort en 1444, représenté portant un panneau portant le monogramme du Christ IHS. A l’occasion de la fête de saint Ignace de Loyola le 31 juillet 2013, le Pape François a rappelé, dans l’Eglise du Très Saint Nom de Jésus, l’église jésuite de Rome, que Jésus est toujours premier, et nous le suivons. Lc 9, 23 : « Puis il dit à tous : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive ». Tels saint Paul, nous sommes saisis par le Christ qui conquiert notre vie entière et la met au service de sa cause, afin que nous fassions tout « en son nom ».

Dieu donne à ses paroles une puissance infinie, lui qui a tout créé par Sa parole. Pour notre salut, Il nous a donné dans le nom Jésus une parole toute-puissante. Ph 2, 10 : « Afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre ». Dans ce nom est contenue toute la puissance de l’Incarnation elle-même, condition du salut de la Création entière. Nous retournons à Dieu par le nom dans lequel il est venu à nous. Ce nom est une échelle à sept barreaux, comme nous le révèle la découverte inspirée du théologien Jean-Marie Mathieu dans le Nom de Gloire. « Nous avons ainsi été conduit à reconnaitre que YHShWH serait désormais le Nom nouveau de Jésus glorifié, Nom de gloire qui sous-tend le cinq évangiles de la Nouvelle Alliance, comme il structure les sept demandes de la prière enseignée par le Christ, le ‘Notre Père’, grâce au dédoublement des deux HH »[8]. Chaque barreau correspond à un don dans l’ordre que nous proposons : Y et la Crainte, H et le couple Connaissance-Piété, Sh et l’Intelligence, W et la Force, H et le couple Conseil-Sagesse. La lecture exigeante de ce livre est éclairante. Elle illustre que les alphabets humains sont des œuvres inspirées, et que chaque lettre est liée principalement à un don. Il en découle que les mots le sont également.

La Tradition attribue à l’homme Adam la paternité des langues, car Dieu lui a demandé de nommer lui-même les œuvres qu’Il avait faites. Gn 2, 19 : « L’Eternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et les fit venir vers l’homme (adam), pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme ». On sait que lors de cette cérémonie, Adam ne peut pas se nommer lui-même, car il ne « trouva point d’aide semblable à lui ». Aussitôt, Dieu le plonge dans un profond sommeil. A son réveil, Adam s’écrit, en Gn 2, 23: « Et l’homme dit : Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair ! On l’appellera femme, parce qu’elle a été prise de l’homme ». On voit dans ce verset placé sous le signe de la Connaissance l’image de la sortie de la femme (Connaissance) hors de l’homme (Crainte), écho de la sortie du Fils (Connaissance) hors du Père (Crainte). Adam reconnait dans Eve sa nature humaine. Il se voit lui-même homme en voyant la femme. Eve montre à Adam sa véritable nature, de même que le Fils nous révèle le Père, dont il est l’image. On ne peut donner à Dieu le nom de Père qu’en voyant Jésus comme son Fils. De même, Adam n’a pu se nommer lui-même homme qu’en voyant Eve comme sa femme. La femme révèle à l’homme toute sa dignité. Cette dignité est fondée sur la promesse de Dieu de faire de nous ses enfants adoptifs, si nous le voulons bien. Idéalement, un homme change de comportement des qu’une femme vertueuse s’approche de lui, comme s’il se souvenait soudainement de cette promesse de Dieu. Il se ‘tient bien’. Il veut montrer le meilleur de lui-même. Il se ‘civilise’[9]. En particulier, il arrête de jurer. Il surveille sa langue. On parle toujours trop, sans mûrir ce que l’on dit, nous faisant souvent le porte-parole des mauvais esprits eux-mêmes. Nos paroles doivent être pesées et venir du cœur.

Tels Marie, nous devons devenir les porte-paroles du Christ, ses hérauts. La Tradition attribue à Marie sept paroles dans le NT (si l’on considère le Magnificat comme une seule parole). Elles nous montrent l’exemple des mots qui sortent du cœur d’une personne entièrement habitée de l’Esprit-Saint. Au paradis, Adam précède Eve. Mais sur la terre, Marie précède les chrétiens. Elle est notre mère du Ciel, et nous chrétiens ‘sortons de son côté’ comme Eve est sortie du côté d’Adam. Le don de l’Esprit-Saint passe par son Cœur Immaculé, depuis sa source dans le Sacré-Cœur de Jésus. Jésus confie Jean à Marie et Marie à Jean. Marie nous apprend à parler en chrétiens. La grande prostituée de Babylone est une ‘anti-Marie’ ou encore une ‘anti-Eglise’. De même que Marie est le Temple de l’Esprit, Babylone est le repaire des esprits impurs. Babulon est employé dans 11 versets du NT. Ap 18, 2 : « Il cria d’une voix forte, disant : Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande ! Elle est devenue une habitation de démons, un repaire de tout esprit impur, un repaire tout oiseau impur et odieux ». Elle est dit puissante, car elle concentre toute la puissance du mal. Le dernier emploi, en Ap 18, 21, annonce sa précipitation : « Alors un ange puissant prit une pierre semblable à une grande meule, et il la jeta dans la mer, en disant : Ainsi sera précipitée avec violence Babylone, la grande ville, et elle ne sera plus trouvée ». Cette prophétie rappelle l’épisode du troupeau de porcs dans lesquels se sont réfugiés les démons et qui se précipite dans la mer pour fuir la présence terrifiante pour eux de Jésus. Il rappelle aussi l’écroulement de la tour de Babel, dont babulon est une extension. La tour de Babel représente le monde. Elle résonne de la cacophonie humaine produite par le bavardage insensé d’hommes coupés de Dieu et œuvrant à leurs propres affaires. La langue y est coupée de sa finalité première, qui est de nous relier les uns aux autres en Dieu. Elle est détournée comme on détourne le cours naturel de fleuves. Elle est transformée en instrument de violence.

Babel (hébreu) est employé dans 233 versets de l’AT. Il vient de balal, « mêler, mélanger, confondre, pétrir ». Le deuxième emploi en Gn 11, 9 nous éclaire sur l’étymologie de ce nom : « C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Eternel confondit (balal) le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Eternel les dispersa sur la face de toute la terre ». L’hébreu Babel désigne également Babylone, la ville-prison où les fils d’Israël ont été tenus en captivité. 1 Chr 9, 1 : « Tout Israël est enregistré dans les généalogies et inscrit dans le livre des rois d’Israël. Et Juda fut emmené captif à Babylone (Babel), à cause de ses infidélités ». L’épisode de la Tour de Babel préfigure la Pentecôte. Le feu de l’esprit descend du Ciel et détruit par sa puissance la prison de l’idolâtrie, nous conduisant à la connaissance du Dieu véritable. En Es 21, 9, le prophète chante cette chute : « Et voici, il vient de la cavalerie, des cavaliers deux à deux ! Elle prit encore la parole, et dit : Elle est tombée, elle est tombée, Babylone, et toutes les images de ses dieux sont brisées par terre ».

Babylone – Babel et la grande prostituée de l’Apocalypse de Jean représentent le monde de l’ignorance de Dieu dans lequel les hommes sont tenus esclaves par Satan. La Pentecôte ‘tombe’ sur la foule de Jérusalem et fait de cette foule une Eglise apostolique, qui part répandre le Saint-Esprit ainsi reçu sur toute la surface de la terre, de même que les habitants de la tour sont dispersés « sur la face de toute la terre » (Gn 11, 9). L’Eglise du Christ n’est pas limitée à une ville, mais se manifeste dans la multitude d’églises particulières, dans les langues qui leurs sont propres. Chaque communauté ecclésiale conserve la Parole de Dieu, traduite et comme incarnée dans toutes les langues particulières de la terre. La diversité des langues n’est pas une entrave à l’œuvre de Dieu. Chaque langue porte la marque de l’Esprit-Saint. Comme les églises, les langues sont organisées en ‘familles’ principales, au sein desquelles s’observent des similitudes et filiations plus ou moins évidentes. Le Saint-Esprit révèle à la Pentecôte qu’il est le maitre du langage. Il donne aux apôtres la capacité de parler dans une langue étrangère existante. La diversité des langues n’est pas plus une punition divine que la diversité des églises chrétiennes. L’unique Saint-Esprit œuvre de façon diversifiée. L’unité de son œuvre n’est pas immédiatement visible, mais elle se laisse trouver par celui qui cherche.

NOTES

[1] Richard S. MARTIGNETTI. L’Arbre de Vie de saint Bonaventure. Editions franciscaines, 2014.
[2] Id.
[3] Notons la succession des trois ennemis traditionnels de l’homme, le Diable et le démon, la Chair et la nature humaine et le Monde et sa violence.
[4] Anne PEYMIRAT. Je gère ! Editions First, 2014.
[5] Simone WEILL. L’Enracinement. Gallimard, 1949.
[6] Jean BORELLA. La crise du symbolisme religieux. L’Harmattan, 2008.
[7] Op. cit.
[8] Jean-Marie MATHIEU. Le Nom de Gloire, Essai sur la Qabale. Editions des Iris, 1992.
[9] Alice Von Hildebrand. Man and Woman. Sophia Institute Press, 1966.

Légende : L’alphabet de Grec ancien