Le Jardin de la Tradition en 49 parties

Introduction

Le 16 avril 2015 vers 9 heures, un pigeon me percuta le front alors que j’emmenais ma fille à l’école. Il poursuivit son vol et moi ma marche. Aussitôt, je pensai au deuxième don du Saint-Esprit, le don Connaissance, qui ouvre notre esprit à la bonne nouvelle que Jésus-Christ est venu nous apporter. Ce don nous fait dire à la suite de Saint Paul : « Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié » (1 Co 2, 2). La Confirmation, deuxième sacrement de l’Eglise catholique, nous communique le Saint-Esprit, dont la colombe est le symbole le plus connu. « Par cette onction, le confirmand reçoit ‘la marque’, le sceau de l’Esprit Saint. Le sceau est le symbole de la personne, signe de son autorité, de sa propriété sur un objet – c’est ainsi que l’on marquait les soldats du sceau de leur chef et aussi les esclaves de celui de leur maitre – ; il authentifie un acte juridique ou un document et le rend éventuellement secret » (CEC[1] 1295). Lors de ce sacrement, le jeune chrétien s’engage à propager la révélation confiée aux apôtres. Il lui faut pour cela recevoir l’Esprit de Pentecôte. « Remplis de l’Esprit Saint, les apôtres commencent à proclamer « les merveilles de Dieu » (Ac 2, 11) et Pierre de déclarer que cette effusion de l’Esprit est le signe des temps messianiques. Ceux qui ont alors cru à la prédication apostolique et qui se sont fait baptiser, ont à leur tour reçu le don du Saint-Esprit » (CEC 1287). Le don de l’Esprit fait les chrétiens, les hommes ‘oints’ de Dieu, à la suite de Jésus le Messie attendu par les Juifs. « Dans l’Ancien Testament, les prophètes ont annoncé que l’Esprit du Seigneur reposerait sur le Messie espéré en vue de sa mission salvifique. La descente de l’Esprit Saint sur Jésus lors de son Baptême par Jean fut le signe que c’était Lui qui devait venir, qu’Il était le Messie, le Fils de Dieu. Conçu de l’Esprit Saint, toute sa vie et toute sa mission se réalisent en une communion totale avec l’Esprit Saint que le Père Lui donne ‘sans mesure’ (Jn 3, 34) » (CEC 1286).

Le Catéchisme cite à cette occasion Es 11, 2, le verset dans lequel se trouve l’énumération des dons de l’Esprit dans la Bible. « Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de vaillance, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur ». La Tradition a ajouté à ces six dons un septième. Lors de la traduction de l’Ancien Testament en grec, l’hébreu yir’ah en est venu à désigner à la fois la crainte et la piété. Ludovic Lécuru nous en explique ainsi la raison : « Parvenus au passage relatif au Messie, ces traducteurs voulurent exprimer l’attitude religieuse contenue dans le terme hébreu yir’ah, peur, frémissement, par deux mots différents : crainte et piété. Dieu est le Tout-Autre, le Tout-Différent. On ne peut le voir et vivre (cf. Ex 33, 20). La tradition biblique a toujours considéré la proximité avec Dieu comme un risque mortel : ‘Malheur à moi, dit Isaïe, je suis perdu ! Mes yeux ont vu Yahvé’ (Es 6, 4 ; cf. Jg 13, 22-23). Or, en différenciant le saisissement, voire l’impression de danger que l’on éprouve en sa présence, ces traducteurs ont comme constitué un nouveau ‘don du Saint-Esprit’. L’auteur du livre de l’Apocalypse consacre cette énumération lorsqu’il évoque ‘les sept lampes de feu qui brûlent devant le trône, les sept esprits de Dieu’ (Ap 4, 5) »[2].

On retrouve les sept dons dans la prière d’invocation de la descente de l’Esprit qui accompagne l’imposition des mains de l’évêque sur le confirmand : « Dieu très bon, Père de Jésus, le Christ, notre Seigneur, regarde ces baptisés sur qui nous imposons les mains : par le Baptême, tu les as libérés du péché, tu les as fait renaitre de l’eau et de l’Esprit. Comme tu l’as promis, répands maintenant sur eux ton Esprit Saint ; donne-leur en plénitude l’Esprit qui reposait sur ton Fils Jésus : esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et d’affection filiale ; remplis-les de l’esprit de la crainte de Dieu. Par le Christ, notre Seigneur » (CEC 1299). La piété est un autre nom de l’affection filiale. Les sept dons sont donc les suivants : sagesse et intelligence, force et conseil, connaissance et piété, et crainte. Dans cet essai, nous présentons un ordre diffèrent. St Augustin commente l’ordre donné par Isaïe en faisant remarquer qu’il s’applique au Fils de Dieu, et procède donc de la sagesse et de la crainte. Or le livre des Proverbes, dans lesquels les dons sont très présents, nous met sur la piste d’un autre ordre, qui va de la crainte à la sagesse, et s’applique aux hommes, c’est-à-dire aux êtres intelligents qui ont perdu la connaissance de Dieu. Pr 9, 10 : « La crainte du Seigneur est le commencement de la Sagesse et l’intelligence est la science des saints ». Le chemin de retour de l’homme vers Dieu est un itinéraire qui part de la crainte et aboutit à la connaissance parfaite ou sagesse.

Dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC), les trois articles sur les dons font partie du paragraphe sur les vertus, au début de la Troisième Partie, consacrée à ‘La vie dans le Christ’. La vocation des chrétiens est de « devenir parfaits comme le Père céleste est parfait » (Mt 5, 47). Ils doivent vivre d’une vie nouvelle, qui n’est autre que la vie de l’Esprit Saint en eux. « ‘Justifiés par le nom du Seigneur Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu’ (1 Co 6, 11), ‘sanctifiés et appelés à être saints’ (1 Co 1, 2), les chrétiens sont devenus ‘le Temple de l’Esprit Saint’. Cet ‘Esprit du Fils’ leur apprend à prier le Père et, étant devenu leur vie, les fait agir pour ‘porter les fruits de l’Esprit’ (Ga 5, 22) par la charité en œuvre. Guérissant les blessures du péché, l’Esprit Saint nous ‘renouvelle intérieurement par une transformation spirituelle’ (Eph 4, 23), Il nous éclaire et nous fortifie pour vivre en ‘enfant de lumière’ (Eph 5, 8) par la ‘bonté, la justice et la vérité’ en toute chose (Eph 5, 9) » (CEC 1695).

Dans l’introduction de cette partie, il est question de la dignité humaine, fondée sur la création de l’homme à l’image de Dieu. L’homme est appelé à la béatitude, doué de liberté et de responsabilité. Il possède une conscience morale, qui lui permet de « formuler ses jugements suivant la raison, conformément au bien véritable voulu par la sagesse du Créateur » (CEC 1783). Les vertus et les dons lui sont donnés afin qu’il soit capable de mettre en œuvre les choix qu’il a faits en toute conscience. Ils sont des capacités d’action vers le bien. « La vertu est une disposition habituelle et ferme à faire le bien. Elle permet à la personne, non seulement d’accomplir des actes bons, mais de donner le meilleur d’elle-même. De toutes ses forces, sensibles et spirituelles, la personne vertueuse tend vers le bien ; elle le poursuit et le choisit en des actions concrètes » (CEC 1803). On distingue les vertus humaines ou cardinales, prudence, justice, force et tempérance, des vertus théologales, foi, espérance et charité. Quatre est le chiffre du monde, tandis que trois est celui de Dieu. Sept est le chiffre de la rencontre entre Dieu et le monde, rencontre dans laquelle l’humain et le divin œuvrent ensemble. Le toit triangulaire vient se poser sur la maison carrée.

Les dons, quant à eux, sont « des dispositions permanentes qui rendent l’homme docile à suivre les impulsions de l’Esprit Saint » (CEC 1830). «Les sept dons du Saint-Esprit sont la sagesse, l’intelligence, le conseil, la force, la science, la piété et la crainte de Dieu. Ils appartiennent en leur plénitude au Christ, Fils de David. Ils complètent et mènent à leur perfection les vertus de ceux qui les reçoivent. Ils rendent les fidèles dociles à obéir avec promptitude aux inspirations divines » (CEC 1831). On doit à St Thomas d’Aquin la distinction entre les vertus et les dons. « C’est à partir de Philippe le Chancelier, entre 1235 et 1250, que s’est précisée une théologie des dons comme réalités spécifiques de grâce, distinctes des vertus et des charismes. Nous ne retiendrons que la forme, vraiment rigoureuse et profonde, que lui a donnée Thomas d’Aquin ». Le théologien français Yves Congar nous rappelle alors le caractère théologique et non dogmatique de cette distinction, puis il minore l’importance accordée en théologie aux correspondances entre les dons et certains éléments de la Tradition. «On attribuera une valeur encore plus relative aux innombrables correspondances exprimées par divers auteurs entre les sept dons et les différents septénaires qu’on trouve dans l’Ecriture ou dans la Tradition. S. Augustin a mis les dons en rapport avec les béatitudes et avec les demandes du Pater. On a été incroyablement inventif pour multiplier les correspondances de sept à sept. Cela montre à l’évidence la valeur très relative de tels rapprochements »[3]. Le Cardinal s’empresse pourtant d’ajouter : « Mais la cohérence de la grâce du Saint-Esprit, et celle de la Révélation attestée dans l’Ecriture, justifie qu’on puisse, sobrement, reconnaitre une relation entre les vertus, les dons et les béatitudes : nous verrons que Thomas d’Aquin a justifié avec profondeur cet enchainement déjà exprimé en 1235 par Philippe le Chancelier »[4]. Le présent essai est tout entier consacré à mettre en lumière ces correspondances.

Comme nous l’avons vu, le CEC de 1992 distingue les dons des vertus, et présente en troisième lieu les fruits de l’Esprit, « perfection que forme en nous le Saint-Esprit comme des prémices de la gloire éternelle. La tradition de l’Eglise en énumère douze : ‘charité, joie, paix, patience, longanimité, bonté, bénignité, mansuétude, fidélité, modestie, continence, chasteté’ (Ga 5, 22-23) » (CEC 1832). Dans l’essai de 350 pages sur le Saint-Esprit que nous venons de citer, Yves Congar n’en consacre que 9 aux dons et aux fruits de l’Esprit. Et pourtant, les dons nous informent sur le fonctionnement même de l’Esprit-Saint. La crainte des théologiens pendant des siècles a été de laisser penser que l’Esprit est multiple, formé de plusieurs ‘esprits’. L’Esprit est un mais il est septiforme, comme l’arc-en-ciel qui en est l’un des symboles. Le motto de l’Esprit est ‘unité dans la diversité’. C’est également celui de l’œuvre humaine inspirée par l’Esprit, la Tradition. Nous pensons que, comme l’Esprit Saint, elle est de forme septénaire. La Tradition contient et nous transmet la doctrine des sept dons comme outil pédagogique afin que nous puissions d’une part mieux connaitre les modalités d’action de Dieu, et d’autre part mieux voir la cohérence interne de la Tradition elle-même. Chaque don est une facette de l’amour, autre nom de l’Esprit.

Nous voulons dans cet essai proposer une séquence ordonnée des dons dans lesquels chacun d’eux occupe une place particulière. Cet ordre est un outil très puissant pour entrer dans la logique interne de la Tradition et en voir toute la beauté. En particulier, il peut s’appliquer de nombreuses façons au monument le plus central de la Tradition, la Bible, dont il éclaire la lecture et révèle la logique numérique. « Mais tu as tout disposé avec mesure, nombre et poids » (Sg 11, 20). On peut appliquer à toute la Tradition ce que Marie-Dominique Philippe dit du quatrième Evangile : « Je suis persuadé que, quoi qu’on en dise parfois, l’Evangile de Jean n’implique aucun désordre, mais qu’il implique au contraire un ordre de sagesse, un poids d’amour, une mesure de sagesse. Evidemment, si on est trop cartésien, on risque d’être déçu, car on ne découvrira pas l’ordre de Descartes dans l’Evangile de Jean. Mais si on va plus loin en priant l’Esprit Saint, alors on découvrira progressivement l’ordre de la sagesse de Dieu dans cet ultime moment de la Révélation’[5].

« L’ordre de la Sagesse de Dieu » selon les sept dons du Saint Esprit

« L’ordre de la sagesse de Dieu » peut et doit être découvert en utilisant la doctrine des sept dons. Voici l’ordre que nous proposons : la Crainte, la Connaissance, la Piété, l’Intelligence, la Force, le Conseil et la Sagesse. Dans cet essai, les dons porteront une majuscule, car ils désignent une facette de l’Esprit-Saint. Ils sont l’Esprit de Crainte, ‘de’ Connaissance, ‘de’ Piété, etc. Les dons sont inséparables les uns des autres, mais la Tradition permet néanmoins à notre esprit de les distinguer et de les ordonner. Cet ordre raconte une histoire d’amour. Il est même à nos yeux le schéma type de toute histoire d’amour et c’est l’expérience la plus commune de l’amour qui nous a conduits à cet ordonnancement. Notre recherche a débuté par une méditation sur les différents sens de l’idée de nature qui a duré deux ans. A l’issue de cette recherche, nous avons identifié sept grandes ‘expériences naturelles’ que nous avons alors liées aux dons de l’Esprit. Nous avons pour cela bénéficié des conférences du franciscain S. Bonaventure, Docteur de l’Eglise, sur les dons[6], ainsi que du traité de théologie ascétique et mystique du dominicain Garrigou-Lagrange exposant la doctrine thomiste sur les vertus et les dons[7]. Présentons ces sept expériences, ainsi que la correspondance que nous avons alors perçue avec les dons. Ainsi, le lecteur sera introduit à la doctrine des dons de la façon qui fut la nôtre, intuitive, progressive, et vécue.

La nécessité de partir de l’expérience a été mise en avant par le Père Marie-Dominique Philippe : « Si on veut faire une philosophie de l’expérience humaine, on doit en premier lieu essayer de découvrir quelles sont les quelques grandes expériences de la vie humaine. Expériences non pas simplement au niveau de la conscience, donc à un niveau purement subjectif, mais dans tout le réalisme profond de la vie humaine. Il s’agit d’essayer de découvrir une anthropologie qui ne soit pas, à la manière de Kant, coupée de la réalité et prise uniquement d’un point de vue de réflexion sur la conscience de l’homme ; il s’agit de voir quelles sont les grandes orientations de la vie humaine. Et je crois qu’aujourd’hui, si on veut rejoindre la pensée contemporaine et surtout les jeunes, le souci philosophique n’est pas tellement de rejoindre ce qui se dit dans les universités (parce que là on est toujours un peu en retard), mais plutôt de voir directement ce que les jeunes d’aujourd’hui attendent. Cela me semble très significatif. Si on se met à la remorque de ceux qui enseignent aujourd’hui, il faut savoir que…ils sont en retard ! Ce qui est merveilleux quand on a un public de jeunes qui cherchent la vérité, qui essaient de comprendre ce que c’est que l’homme, c’est qu’on peut ‘y aller’ beaucoup plus directement. Et je dirais qu’on peut se mettre directement à leur école »[8].

L’expérience la plus importante dans la vie des jeunes est celle de l’amour. Nous proposons de placer le troisième âge de la vie, c’est-à-dire la troisième série de sept ans, de 14 à 21 ans, sous le signe du troisième don, la Piété. Ce don christianise notre cœur, comme la Connaissance christianise notre tête. Jean-Paul II, ami du Père Philippe, fut le pape des jeunes[9]. Ce saint pape a fourni à l’Eglise du troisième millénaire une théologie du corps et de la sexualité[10]. Dieu est amour, et les pères de l’Eglise ont attribué cette parole au Saint Esprit par prédilection : le Saint Esprit est le lien d’amour entre le Père et le Fils d’une part, et entre Dieu et sa Création d’autre part, par l’homme, le sommet de la Création. Tout amour est appelé à naître, à se développer et à atteindre sa plénitude. Il progresse de la Crainte à la Sagesse, qui est la connaissance parfaite. Les sept expériences naturelles sont les sept aspects de toute relation personnelle. La nature, nom profane de la création, sous-tend l’œuvre de Dieu, qui est d’amener toute la création à la participation à Sa vie trinitaire. Dieu étant amour, ce processus est une grande histoire d’amour que l’Esprit Saint fait s’épanouir. Vivre en Dieu, c’est vivre par l’Esprit, et inversement. Les sept expériences naturelles sont donc un reflet de cette histoire d’amour surnaturelle entre Dieu et l’homme que les dons du Saint Esprit nous font vivre.

Les sept expériences de l’amour

La première expérience naturelle est celle de l’appartenance ou encore de l’attraction, ces deux expériences n’en formant en réalité qu’une seule, d’où l’impossibilité de privilégier un terme par rapport à l’autre. Elle est le point de départ de toute relation humaine. Elle est souvent obscure et inexplicable, mais elle s’impose à nous. Elle est la relation en germe, pleine des promesses de bonheur. Notre vie semble alors dépendre de cette rencontre et de cette nouvelle présence. La peur de déplaire à cette nouvelle source de joie et d’être rejeté se mélange inévitablement à l’excitation de la rencontre.

La deuxième expérience naturelle est celle de la connaissance. Nous récoltons des informations sur ce, celui ou celle qui nous attire et stimule notre curiosité. La connaissance est factuelle. Elle forme des listes de faits et de détails. Elle est stockée dans notre mémoire et occupe notre esprit. Dans la deuxième étape de la relation, on apprend à se connaître soi-même et les uns les autres.

La troisième expérience naturelle est celle de l’échange. On ne peut progresser dans la relation que par l’échange, qui est le double mouvement du don et de la réception. C’est le face à face, le nez à nez, le cœur à cœur, le corps à corps. Dans ce dialogue, le cœur s’ouvre comme la tête s’était ouverte à la connaissance des faits. Les sentiments enveloppent les connaissances. Ils sont comme la matrice dans laquelle celles-ci viennent s’incarner et vivre. Ces deux expériences se nourrissent l’une de l’autre. L’échange réussi produit la joie. Il rend vivant.

La quatrième expérience est celle de l’ordre. Toutes les relations ne sont pas de même nature, et chacune doit être ordonnée à une finalité, afin que les attentes de l’un correspondent aux attentes de l’autre. C’est l’heure des promesses, de l’engagement, des projets et des rêves communs. C’est l’heure de la consécration et du sacrifice. C’est le cap que la plupart des relations ne franchissent pas, car il implique le sens du devoir et la prise de responsabilité. Savoir ‘ce qu’on fait ensemble’ est indispensable à toute relation humaine. La finalité est le principe d’ordre dans le domaine du changement.

La cinquième expérience est celle de la puissance ou force. Il faut la force d’accomplir, dans les actes, la volonté que l’on a formulée dans la quatrième étape. La puissance actualise le potentiel. Elle rend capable. On fait l’expérience de nos capacités, et de celles de nos partenaires humains au cours de la réalisation de nos projets. C’est en rapport à ces projets que nos limites nous apparaissent. Celui qui n’entreprend rien n’est pas conscient de ses limites.

La septième expérience est celle du partage. Le signe d’une relation humaine épanouie est de pouvoir jouir ensemble du fruit de son travail, de se reposer ensemble et goûter les œuvres accomplies, lors d’un repas, d’une marche dans la nature, d’un concert de musique, etc. comme Dieu se reposa le septième jour. Il y a comme un amour naturel de la communion, c’est-à-dire de la mise en commun de biens naturels et culturels. Une relation parfaite est ouverte aux autres. Elle inclut dans son cercle d’autres personnes qui partageront la paix et la joie de cette relation. Par exemple, le couple humain s’ouvre aux enfants qui en sont le fruit.

La sixième expérience est celle de la croissance. La relation demande à grandir. Il y a comme une poussée vers un état de perfection supérieur, sans que l’on puisse fixer une limite à ce développement. Elle doit devenir meilleure, on le sent bien. On peut toujours ‘faire mieux’. L’homme ne peut rien faire croître par lui-même, mais il peut favoriser la croissance par la façon dont il prend soin des choses. L’homme est cultivateur, jardinier, c’est sa mission biblique. « Le Seigneur Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour cultiver le sol et le garder » (Gn 2, 15).

Correspondance entre les expériences naturelles et les dons

Voici la correspondance que nous voyons entre ces expériences et les dons. A l’attraction correspond la Crainte, à la connaissance la Connaissance, à l’échange la Piété, à l’ordre l’Intelligence, à la puissance la Force[11], à la croissance le Conseil, au partage la Sagesse. Dans notre esprit, ces expériences sont l’essence de l’action de chaque don, et nous permettent de les distinguer les uns des autres. Les dons, facettes de l’unique Esprit, nous ramènent à Dieu. Le don de Crainte nous donne le désir de plaire au Père. Le don de Connaissance nous fait connaitre le Fils que le Père a envoyé et les actes que le Père faits par lui. Le don de Piété nous fait aimer Dieu et implorer la venue du Saint-Esprit qui seul peut nous faire adorer le Père « en esprit et en vérité ». Le don d’Intelligence nous transmet la compréhension du dessein de Dieu, le prérequis de notre assentiment. Le don de Force nous rend capables d’exécuter la volonté de Dieu. Le don de Conseil nous guide sur le chemin de retour vers Dieu. Il nous transmet les conseils que Dieu nous envoie afin de nous faire prendre les bonnes décisions dans toutes les situations concrètes de notre vie et de rester ainsi sur le droit chemin. Le don de Sagesse nous fait contempler la totalité de l’œuvre de la Création (attribuée au Père), de la Rédemption (attribuée au Fils) et de la Sanctification (attribuée à l’Esprit). Il nous fait également ‘voir Dieu’ et participer à la vie intra divine. Chaque don nous rapproche davantage de la Trinité.

L’Esprit Saint est la personne de la Trinité la moins connue. « Les deux premières Personnes sont révélées par une relation significative et bien différenciée. Le Fils est né du Père. Le Père donne tout au Fils et le Fils reçoit tout du père. Mais l’Esprit Saint, qu’est-ce qui le définit ? Quelle est sa relation aux autres Personnes ? La Révélation ne le dit pas. On l’appelle ‘le Dieu inconnu’. Mais c’est plutôt méconnu qu’il faut dire. Car il a été bel et bien révélé et sa trace est perceptible, non seulement dans toute la Révélation, mais dans toute la création et dans toute l’histoire de l’Eglise, où il est l’objet d’une expérience cohérente. Il réalisera des œuvres plus grandes que les siennes, promettait Jésus (Jn 14, 12) »[12]. Cet ouvrage est structuré par la conviction que la séquence septénaire des dons est la trace que laisse l’Esprit-Saint dans ses œuvres : la Création, la Rédemption, la Sanctification, mais aussi cette œuvre que l’on appelle la Tradition, œuvre conjointe de Dieu et des hommes. Voici la grande œuvre de l’Esprit déployé, comme elle, dans l’espace et le temps. Elle est le trésor des hommes, le patrimoine lentement façonné par l’humanité sous la motion de l’Esprit. Elle est synonyme de ‘culture chrétienne’. Ce trésor est reçu, entretenu et transmis avec fidélité mais sans fixité. La tradition est vivante. Elle croit de façon organique, c’est-à-dire selon un principe interne qui lui donne sa forme cohérente et son principe de mouvement, sa nature (phusis) selon Aristote. Ce principe n’est autre que l’Esprit Saint lui-même.

Le Conseil nous permet de penser la méthode selon laquelle se forme la Tradition, car il est le don de la coopération entre Dieu et les hommes. Nous pensons que chaque pays est placé sous le signe d’un don particulier, comme les œuvres musicales sont écrites dans l’une des sept clés. L’Angleterre est le pays du Conseil, et il ne faut pas s’étonner de voir que le grand penseur qui a rappelé au XIXe siècle aux théologiens catholiques le caractère dynamique de la doctrine en particulier et de la tradition en général soit anglais, l’oratorien John Henry Newman. Le premier livre que nous avons lu lorsque nous avons commencé cette recherche est From Bossuet to Newman d’Owen Chadwick [13]. Newman a contribué à rendre à la Tradition chrétienne son caractère historique et dynamique, face à la tendance fixiste des théologiens catholiques depuis la Réforme, dans une posture défensive figée. L’insistance sur la lettre a occulté la réalité de l’Esprit et l’oubli de l’Esprit a rendu difficile voire impossible la pensée d’une œuvre humaine collective qui se déploierait dans le temps et l’espace sans perdre sa cohérence.

Ainsi, Dieu a voulu que la redécouverte du dogme, de l’Eglise-Magistère, et de la Tradition soit le fait d’un catholique issu de l’anglicanisme. « Newman est donc un défenseur acharné des dogmes, ce qui veut dire aussi de la Tradition. Ainsi il est aussi le défenseur d’une conception du développement de ces mêmes dogmes – c’est-à-dire d’une conception dynamique de la Tradition. On peut même dire qu’il crée, au sein de l’anglicanisme d’abord et ensuite de la théologie catholique, une nouvelle conception de la tradition. Celle-ci apparait désormais non plus comme quelques chose de statique, comportant la répétition ou la reproduction des mêmes formes et formules, mais comme quelque chose de dynamique, comportant l’émergence de nouvelles formes, de nouvelles formulations, de nouvelles structures, de nouvelles pratiques liturgiques, de nouvelles dévotions, et même (jusqu’à un certain point) de nouvelles doctrines (par exemple, du temps de Newman, le dogme de l’Immaculée Conception promulguée par Pie IX en 1854). Cette conception newmanienne du ‘développement’ constitue, selon le cardinal Joseph Ratzinger, ‘une contribution décisive au renouveau de la théologie’. Le futur pape Benoit XVI ajoute, en parlant de l’influence de la pensée de Newman sur lui-même et sur ses camarades de séminaire, que Newman ‘nous a appris à penser la théologie historiquement’ »[14]. Lors de sa visite en Angleterre en septembre 2010, le Pape Benoit XVI béatifia le cardinal Newman.

Rendre la Tradition accessible à tous est l’objectif de ce travail. La Tradition est belle, et cette beauté doit être mise en valeur. Alors son attrait ne peut que se manifester et elle pourra ainsi jouer son rôle de guide sur le chemin qui conduit à Dieu. Il s’agit donc d’en retrouver l’ordre, et de montrer comment les parties du grand tout s’articulent les unes aux autres, dans une vision aussi vaste que possible, car qui peut dire quels sont les limites de l’œuvre de l’Esprit qui remplit tout l’univers ? La Tradition possède l’étendue de la culture humaine dans son ensemble. Mais elle ne lui correspond pas en tous points. Tout n’est pas bon grain, et la culture humaine contient beaucoup d’ivraie.

La Tradition est semblable à un arbre fruitier. Elle est grande, solidement ancrée, droite, faite de multiples branches, féconde. Chassés du jardin d’Eden par notre curiosité impatiente et orgueilleuse, nous avons été exilés dans une terre que nous avons dû cultiver dans la peine et l’obscurité de l’ignorance de Dieu. Dieu, dans sa grande bonté, a continué à nous conduire et à nous fournir tout ce dont nous avions besoin pour retrouver notre chemin vers lui. Ce chemin, c’est l’Esprit de Jésus-Christ lui–même, qui conduit à la connaissance parfaite qu’est la Sagesse. Il est fait des sept étapes que marquent les sept dons. La Tradition fournit le viatique qui nous nourrit à chaque étape du chemin, la manne sacrée qui soutient le peuple d’Israël pendant sa traversée du désert vers la terre promise. L’homme d’aujourd’hui est, tout comme l’homme d’autrefois, un pèlerin. Il doit se nourrir des fruits de l’arbre de la Tradition, qui sont comme une anticipation des fruits de l’arbre de vie, une ‘avance’ sur notre nourriture du ciel. La Tradition est la structure en place qui produit les fruits dont l’humanité a besoin pendant sa pérégrination sur la terre. Ces fruits la transforment, car il n’y a pas d’entrée dans la terre promise sans une transformation intérieure par laquelle nous refaisons connaissance avec le Dieu connu à l’origine puis oublié. La Tradition est la nourriture de notre âme. Afin d’être assimilée, elle doit être vécue et nous verrons que la façon dont elle est vécue dépend de la nature de ses parties constituantes.

La Tradition septiforme

Afin de nous faire une vision d’ensemble de la Tradition, nous avons été conduits par la doctrine des sept dons à imaginer celle-ci comme septiforme, dans son ensemble, ainsi que dans ses éléments constitutifs. En explorant le contenu de la Tradition à la lumière de cette idée très simple, on est amené à découvrir une multitude de septénaires, c’est-à-dire de réalités qui se présentent à nous sous sept facettes. Par ailleurs, on retrouve un septénaire dans le développement historique même de ces objets. En effet, on peut montrer que chaque objet de la Tradition est le fruit d’un développement qui se déroule en sept étapes. Il doit être possible d’identifier ces étapes en même temps qu’on en identifie les facettes. Cette identification est une opération de discernement, ou encore de distinction, deux activités de notre intelligence. Ce discernement exige une grande familiarité avec chacun des dons et cette familiarisation ne s’acquiert que par l’exploration de la tradition dans laquelle ils prennent forme. Nous avons joué à imaginer la Tradition sous la forme d’un puzzle de quarante-neuf pièces (sept fois sept), qui en seraient les composantes majeures. Ce puzzle relie les pièces entre elles, en mettant en évidence la nature propre à chaque élément, ainsi que la nature des liens entre eux. Nous pensons que placer chaque pièce au bon endroit revient à s’approcher autant que possible de son essence.

Vue d’ensemble de la Tradition en 49 monuments

Quel serait alors le septénaire de la Tradition dans son ensemble, c’est-à-dire les sept grandes parties de la Tradition, et comment seraient-elles liées entre elles ? Utilisons les termes les plus courants et les plus généraux du Christianisme. Ils ont besoin d’être redéfinis, rénovés, réappropriés. La doctrine des dons peut aider grandement à cette œuvre de restauration, de clarification et de réconciliation, comme nous allons le voir. Nous proposons de diviser les œuvres de la Tradition dans les sept grands ensembles suivants, qui pourraient faire chacun l’objet d’un livre à part. L’œuvre de la Crainte est la Culture, l’œuvre de la Connaissance est la Foi, l’œuvre de la Piété est la Prière, l’œuvre de l’Intelligence est l’Apostolat, l’œuvre de la Force est le Sacerdoce, l’œuvre du Conseil est le Magistère et l’œuvre de la Sagesse est la Civilisation. Dans la Culture, Jésus-Christ est préfiguré, dans la Foi il est connu, dans la Prière il est aimé, dans l’Apostolat il est servi, dans le Sacerdoce il est donné, dans le Magistère il est suivi, et dans la Civilisation il est glorifié comme le Roi de paix de l’univers entier. Le tableau ci-dessous est le fruit de cinq années de recherche et de méditations personnelles. Il résume notre vision de la Tradition. Il s’est graduellement formé, jour après jour, jusqu’au moment où les quarante-neuf pièces de ce puzzle ont trouvé leur place, après de nombreuses hésitations. Il est notre œuvre, personnelle et imparfaite, comme toutes les œuvres humaines. Il est une proposition de réflexion offerte à l’ensemble des chrétiens qui voudraient se faire une vision globale et structurée de la Tradition, et pourraient s’inspirer de notre effort pour arriver à leur propre tableau. Ce tableau est un outil didactique. Il est le plan de notre ‘somme’. Le don de Sagesse favorise les visions d’ensemble, ce que les outils d’accès à l’information de ce XXIe (Sagesse) siècle rendent possible.

Nous avons choisi de ne pas commenter ce tableau de façon systématique, mais de parler de chaque partie de la Tradition à l’occasion d’un commentaire biblique. Avant de présenter la structure de notre livre, nous devons tout d’abord parler des nombres. Ce livre est une lente démonstration, ou illustration, de la correspondance numérique entre les dons et les chiffres. Il doit être lu avec le tableau ci-dessous à la main. La plupart des versets cités à l’occasion de la méditation sur un don ont un lien numérique avec ce don, soit dans la numérotation du verset lui-même, soit dans celle du chapitre dans lequel il se trouve, ou soit dans celle du livre dans lequel se trouve ce chapitre. Par exemple, le verset cité plus haut 1 Cor 2, 2 est trois fois sous le signe de la Connaissance, le deuxième don : il est le deuxième verset du deuxième chapitre de la deuxième épître.

La numérotation de la Bible est inspirée

En effet, il nous apparait que la numérotation de la Bible est elle aussi inspirée et qu’elle nous aide à entrer dans le mystère de chaque don. En retour, la familiarisation avec les dons nous aide à entrer dans le mystère de chaque élément de la Bible : les livres, les chapitres, les versets et les mots. Au niveau des livres, nous voyons la correspondance suivante : Matthieu et la Crainte, Marc et la Connaissance, Luc et la Piété, Jean et l’Intelligence, les Actes des Apôtres et la Force, les vingt-et-une épitres et le Conseil, l’Apocalypse et la Sagesse. A l’intérieur de chaque livre biblique, les chapitres suivent eux aussi l’ordre des dons, c’est-à-dire qu’ils sont dominés par un thème que l’on peut associer au don qui correspond à son chiffre. Par exemple, en saint Jean, Jésus prie dans le chapitre 17, placé sous le signe de la Piété, le don de la prière. Dans cette prière, Jésus nous révèle la finalité de sa mission, ce qui est la marque du quatrième Evangile, celui de l’Intelligence. Au niveau des versets, on retrouve des mots-clés associés au don correspond au numéro du verset : toutes les citations bibliques contenues dans notre livre ont pour objectif d’en faire la démonstration.

Cette découverte nous a conduits à remonter au grec biblique et à étudier l’emploi des mots eux-mêmes. Nous avons jugé utile de préciser le nombre d’occurrences dans le Nouveau Testament des mots grecs que nous citons, utilisant comme outil le site lexique-biblique.com. Rien dans le Nouveau Testament n’est le fruit du hasard. Tout y est l’œuvre de l’Esprit-Saint, qui va au fond des choses, jusqu’à la structure la plus intime de la Bible. Chaque petit mot de la Bible, comme chaque livre, chapitre chapitre et chaque verset, a sa place et son histoire.

Ho on, theos, heteros, ano, hagios, pater, oikia

Devant l’infinité de pistes de recherche possible, nous avons choisi sept mots grecs et avons décidé d’en commenter certains emplois dans la Bible, dans l’ordre dans lesquels ils se présentent. Par exemple, ho on, « étant », est employé dans 149 versets du NT. Dans notre premier chapitre, nous avons choisi de relever les quatorze premiers emplois de ho on dans l’Evangile de St Jean, car le septénaire défile sous nos yeux d’un emploi à l’autre, c’est-à-dire que chaque emploi est lié à un don particulier, dans l’ordre que nous présentons ici. Nous croyons voir un lien entre le thème de chacun des quatorze versets et le don qui lui correspond selon sa place dans la séquence. Nous choisissons alors un mot grec dans ce verset et en montrons le lien avec le don correspondant, la Crainte pour le premier verset, la Connaissance pour le deuxième, la Piété pour le troisième, etc. Au huitième verset, le cycle repart, et nous revoilà dans le ‘domaine’ de la Crainte, et ainsi de suite. Le Saint-Esprit travaille en spirale, comme le vol des colombes. La répétition du motif septénaire que nous présentons marque toutes les œuvres de l’Esprit, et ceci est le plus visible dans l’œuvre la plus parfaite de l’Esprit, le Nouveau Testament.

A l’interieur de chaque chapitre de notre livre, les versets nous fournissent le fil directeur de notre commentaire biblique et nous donnent l’occasion de présenter des thèmes et des parties de la Tradition reliés au don sur lequel nous nous arrêtons à chaque fois. Chacun des sept chapitres est structuré de cette facon et notre livre est ainsi composé de sept ‘promenades’ dans le jardin de la Tradition, entamées à partir des sept mots grecs suivants : on, theos, heteros, ano, hagios, pater et oikia. Si ces libres promenades ont chacune un point de départ différent, elles ont une logique semblable.

Le souffle de l’Esprit Saint

Dans cet essai, les transitions d’une idée à l’autre sont très libres, à l’image du Saint-Esprit, qui « souffle où il veut » (Jn 3, 8). Nous espérons montrer ainsi la méthode de l’Esprit qui déroule dans notre esprit un jeu de correspondances sans fin. Chaque thème nous en évoque un autre, et ce jeu est propre à lecteur. Il est le reflet des rencontres marquantes que nous avons faites lors de notre exploration de la Tradition depuis notre plus jeune âge. Les méditations se terminent de façon arbitraire lorsque l’espace attribué à chacune dans son paragraphe est rempli : environ quatorze pages. Jb 38, 11 : « Et j’ai dit : ‘Tu viendras jusqu’ici, pas plus loin ; la s’arrêtera l’insolence de tes flots !’ ». Ce livre est un essai et n’a pas de prétention académique. Il fait une grande place aux citations car toute la démonstration s’ancre dans une longue et riche Tradition. Nous avons essayé de garder un juste milieu dans la quantité et la longueur des citations. Les dons sont presentés dans les sept premiers paragraphes du premier chapitre.

Ce livre a été écrit par une laïque pour les laïcs. En ce mercredi 29 avril 2015, fête de Sainte Catherine de Sienne, nous aimerions terminer cette introduction en reproduisant une lettre écrite par cette grande sainte, patronne de l’Europe, il y a sept siècles et adressée à une veuve laïque, dame Biancina. Comme l’Evangile, ce message exigeant est toujours d’actualité. Dans cette lettre, le thème de la Crainte prédomine, comme il prédomine dans les sept notions clés qui structurent cet essai. La Crainte nous remet sur le chemin de la vie avec Dieu, sur lequel nous rencontrons Jésus-Christ. Elle combat l’orgueil, source de tous les maux. L’humanité a un grand besoin de retrouver la Crainte de Dieu, afin de se remettre humblement en route vers le Père.

« Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce Marie.

Très chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, désireuse de voir votre cœur dépouillé de l’amour du monde et de vous-mêmes ; vous ne pourrez autrement vous revêtir du Christ Jésus crucifié, car le monde n’est nullement en conformité avec Dieu. Celui qui aime le monde d’un amour désordonné aime l’orgueil, quand Dieu aime l’humilité ; il cherche les honneurs, la puissance, la grandeur, quand Dieu les méprise. Le Christ a enduré les opprobres, la dérision, les injures, la faim, la soif, le froid, le chaud, jusqu’à la mort ignominieuse de la Croix ; par cette mort, il a rendu honneur au Père, et il nous a rétablis dans la grâce. Celui-là cherche à plaire aux créatures sans craindre de déplaire à son Créateur ; le Christ béni n’a jamais cherché autre chose qu’à obéir au père éternel pour notre salut. Il a embrassé et revêtu la pauvreté volontaire, alors que le monde court après les honneurs et la richesse. Comme ils sont différents l’un de l’autre ! Le cœur qui est dépouillé de Dieu est nécessairement plein du monde. Comme l’a dit notre Sauveur : ‘Nul ne peut servir deux maîtres; s’il sert l’un, il mécontentera l’autre’[15]. Nous devons donc affranchir notre cœur et notre affection de la tyrannie du monde et l’offrir librement et sans réserve à Dieu, en l’aimant sans duplicité, sans fausseté, car il est notre Dieu, et son œil, qui est sur nous, sonde nos cœurs.

Comme nous sommes naïfs et insensés ! Nous savons que Dieu nous voit, qu’il est un juge juste, qui punit toute faute et récompense tout bien, pourtant nous n’éprouvons aucune crainte, et, dans notre aveuglement, nous pensons que rien ne presse, persuadés que nous avons du temps devant nous, alors que rien n’est moins sûr. Nous cherchons toujours de nouvelles attaches : si Dieu nous coupe une branche, nous en prenons une autre. Nous craignons plus de perdre les créatures, ou les biens transitoires de ce monde, qui passent comme le vent, que nous ne craignons de perdre Dieu. Tout cela à cause de l’amour désordonné que nous leur portons, et parce que nous les acquérons et les possédons en dehors de la volonté de Dieu. Ce faisant, nous avons un avant-goût de l’enfer dès cette vie, car Dieu a permis que celui qui s’aime d’un amour désordonné devienne insupportable à lui-même. Tant son âme que son corps sont continuellement en guerre. Comme il craint de perdre ce qu’il possède, il souffre, et se démène nuit et jour pour le conserver ; mais il souffre aussi de ne pas avoir ce qu’il désire. L’âme ne trouve jamais la paix au milieu des choses du monde, parce qu’elles lui sont toutes inférieures : elles ont été créées pour nous, alors que nous n’avons pas été créés pour elles, mais pour Dieu, pour jouir de son éternel et souverain bien.

Seul Dieu, donc, peut rassasier l’âme ; c’est en lui qu’elle se pacifie et se repose ; il n’est rien qu’elle puisse vouloir ou désirer qu’elle ne trouve en Dieu. En trouvant Dieu, elle trouve aussi la sagesse qui sait donner, et la volonté qui veut nous donner ce qui est utile à notre salut. Nous en sommes la preuve vivante : non seulement il nous donne quand nous demandons, mais il nous a donné avant que nous fussions, et sans que nous l’en ayons prié ; il nous a créés à son image et à sa ressemblance, et nous a fait renaître à la grâce dans le sang de son Fils. C’est en lui, et nulle part ailleurs, que l’âme trouve la paix, parce qu’il est Celui qui est la suprême Richesse, la suprême Puissance, la suprême Bonté, la suprême Beauté. C’est un bien inestimable : nul ne peut estimer sa bonté, sa grandeur et ses délices ; lui seul peut se comprendre et s’estimer. Ainsi donc, il sait, il peut et il veut nous rassasier et accomplir les saints désirs de celui qui veut se dépouiller du monde et se revêtir de lui. Ne dormez plus, ma très chère Mère, arrachez-vous au sommeil, car le temps fuit et nous rapproche continuellement de la mort. Je veux que vous jouissez des créatures et des choses temporelles et transitoires de ce monde comme si elles vous étaient prêtées et non comme si elles vous appartenaient. Vous n’y parviendrez que si vous renoncez à vous attacher à elles, autrement non. Il faut nous en détacher, si nous voulons participer au fruit du sang du Christ crucifié. Aussi puisque j’estime qu’il n’y a aucune autre voie, je vous ai dit que je désirais voir votre cœur et votre affection dépouillés du monde ; il me semble, du reste, que Dieu ne cesse de vous y inviter. Je n’en dirai pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour »[16].

Par la Crainte, le Père nous attire à lui et nous fait nous détacher du monde. Mis en route vers Dieu, nous devons parcourir un itinéraire de transformation intérieure qui est en même temps une nouvelle création, et suit, comme l’ancienne création, un schéma septénaire. Du premier au sixième jour, c’est-à-dire de la Crainte au Conseil, nous coopérons avec Dieu. Le septième jour, jour de Sagesse, nous nous reposons avec lui pour admirer le travail accompli. Le cycle reprend le lundi, jusqu’au dernier lundi, qui sera le point d’arrivée de l’humanité rassemblée dans la maison du Père, le Ciel.

Liste des abréviations communément utilisées pour désigner les livres de la Bible

Ancien Testament

Gn       Genèse

Ex        Exode

Lv        Lévitique

Nb       Nombres

Dt        Deutéronome

Jos       Josué

Jg         Juges

Rt        Ruth

1 S       I Samuel

2 S       II Samuel

1 R      I Rois

2 R      II Rois

1 Ch    I Chroniques

2 Ch    II Chroniques

Esd      Esdras

Ne       Néhémie

Est       Esther

Jb        Job

Ps        Psaumes

Pr        Proverbes

Qo       Qohéleth (Ecclésiaste)

Ct        Cantique des cantiques

Sg        Sagesse

Si         Siracide (Ecclésiastique)

Es        Esaïe

Jr         Jérémie

Lm       Lamentations

Ez        Ezéchiel

Dn       Daniel

Os       Osée

Jl         Joël

Am      Amos

Ab       Abdias

Jon      Jonas

Mi       Michée

Na       Nahoum

Ha       Habakuk

So        Sophonie

Ag       Aggée

Za        Zacharie

Ml       Malachie

Ba        Baruch

Est gr.  Esther (grec)

Lt-Jr    Lettre de Jeremie

1 M     1er livre des Maccabées

2 M     2 livre des Maccabées

Jdt       Judith

 

 

Nouveau Testament

Mt       Evangile selon Matthieu

Mc      Evangile selon Marc

Lc        Evangile selon Luc

Jn        Evangile selon Jean

Ac       Actes des apôtres

Rm      Romains

1 Co    I Corinthiens

2 Co    II Corinthiens

Ga       Galates

Eph     Ephésiens

Ph        Philippiens

Col      Colossiens

1 Th    I Thessaloniens

2 Th    II Thessaloniens

1 Tim  I Timothée

2 Tim  II Timothée

Tt        Tite

Phm     Philémon

He       Hébreux

Jc         Jacques

1 P       I Pierre

2 P       II Pierre

1 Jn     I Jean

2 Jn     II Jean

3 Jn     III Jean

Jude     Jude

Ap       Apocalypse

Pour se familiariser avec les numéros associés à chaque don.

NOTES

[1] Catéchisme de l’Eglise Catholique.

[2] Ludovic LECURU. Les 7 dons du Saint-Esprit. Ed. de l’Emmanuel, 2002. P. 14

[3] Cardinal Yves CONGAR. Je crois en l’Esprit Saint. Cerf, 1997. Page. 406.

[4] Op. cit. page 407.

[5] M-D PHILIPPE. Suivre l’Agneau. Pp 233-234. Ed. Mediaspaul, 2012.

[6] Saint Bonaventure. Les sept dons du Saint-Esprit. Cerf, 1997

[7] Garrigou-Lagrange. Les trois âges de la vie intérieure, prélude de celle du ciel. Cerf, 1938.

[8] Marie-Dominique PHILIPPE. Les trois sagesses. Editions de Jubile, 1994. P. 73.

[9] Ulrich Cyrille MIYIGBENA. La rencontre qui change tout. L’appel aux jeunes de tous pays de Saint Jean-Paul II au pape François. Ed. du moulin.com, 2014

[10] Christopher WEST. La théologie du corps pour les débutants : une nouvelle révolution sexuelle. Ed. Emmanuel, 2014.

[11] Pour simplifier, nous utilisons le mot ‘Force’ plutôt que le mot ‘Fortitude’.

[12] Mt 6, 24.

[13] René LAURENTIN. L’Esprit Saint cet inconnu. Fayard, 1997.

[14] Cambridge University Press, 1957. Thomas ALFERI (dir). La Tradition œuvre de Dieu. Parole et Silence, 2013. P. 112.

[15] Catherine de Sienne. Lettres aux laïcs, tome 1. Cerf, 2010. Lettre 111, A dame Biancina, veuve de Jean d’Agnolino salimbeni.