9.Heurisko « voir », « trouver ».
La Lectio Divina

« C’est que nul n’a vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu ; celui-là a vu le Père » (Jn 6, 46).

Heurisko est employé dans 168 versets du NT. Il traduit l’idée de « découvrir », de « faire une trouvaille », de « voir ce que l’on ne voyait pas avant », ce qui n’était pas évident. Voilà bien ce que la Connaissance nous permet de faire : voir le Fils de Dieu en Jésus-Christ, et le Père par le Fils, car « qui me voit, voit le Père ». Le Fils est la révélation parfaite du Père, mais seul le don de Connaissance nous permet de faire cette expérience. Le verbe heurisko peut aussi être lié à l’Intelligence, qui, également, nous fait découvrir le sens caché de toute chose. Le dessein du Père donne son sens à toute l’aventure de la création ainsi que de l’homme, créature appelée par Dieu à en être l’intendant. Hérode envoie les rois mages trouver le nouveau-né Jésus. Mt 2, 8 : « Puis il les envoya à Bethléem, en disant : Allez, et prenez des informations exactes sur le petit enfant ; quand vous l’aurez trouvé, faites-le moi savoir, afin que j’aille moi aussi l’adorer ». La Crainte nous met en route vers la Connaissance de Dieu qui passe, pour son accomplissement, par la connaissance de Jésus-Christ. La Connaissance nous donne le précieux trésor de la Foi. Mt 13, 44 : « Le royaume des cieux est encore semblable à un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le cache ; et, dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il a, et achète ce champ ». La Crainte fait de nous des chercheurs du Christ, et la Connaissance nous le fait trouver. Mc 1, 37 : « Et, quand ils l’eurent trouvé, ils lui dirent : tous te cherchent ». Ce court verset du deuxième Evangile résume l’œuvre du deuxième don : il nous fait prendre possession du trésor de la Foi.

La Prière par laquelle nous rencontrons Jésus est la Lectio Divina. Elle est la lecture aimante (Piété) de la Foi (Connaissance), et donc l’œuvre de la Connaissance dans le septénaire de la Prière. Tout dans la Foi nous parle de Jésus-Christ. Cette lecture, qui est au fondement de toute vie intellectuelle chrétienne, nous fait aller de découverte en découverte. Ce présent travail est le fruit d’une longue lectio divina. Avec la clé de lecture de la Tradition qu’est la doctrine des sept dons mis dans l’ordre que nous proposons ici, nous pouvons parcourir tous les monuments de la Tradition et y trouver (« heurisko ») la structure septénaire sous-jacente. Elle nous saute aux yeux d’un seul coup au milieu de notre lecture. Toute la Tradition nous révèle le Saint-Esprit septiforme. Nous l’y trouvons quand nous l’y cherchons. De même, la Création nous révèle le Père créateur et la Rédemption nous révèle le Fils sauveur de l’humanité, intendant du Père.

Montrons tout d’abord le lien entre la lecture et la Piété. Anagnosis désigne la « lecture », que l’ouvre retrouve dans trois versets du NT. La deuxième occurrence est en 2 Co 3, 14 : « Mais ils sont devenus durs d’entendement. Car jusqu’à ce jour le même voile demeure quand, ils font la lecture de l’Ancien Testament, et il ne se lève pas, parce que c’est en Christ qu’il disparait ». Ce verset, placé sous le signe de la Sagesse, parle de la levée du voile que seul le Christ peut faire advenir, lui qui est la révélation parfaite du Père. Le voile empêche de voir la vérité dans toute sa splendeur. La lecture ne conduit à la Sagesse que lorsque Dieu ouvre notre cœur à l’accueil de la Parole, ce qu’il est un des effets principaux du don de Piété, bien que ce processus d’ouverture soit entamé par la Crainte. Le verbe lire est anaginosko, utilisé dans 29 versets, dont le premier emploi est en en Mt 12, 3 : « Mais Jésus leur répondit : n’avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu’il eut faim, lui et ceux qui étaient avec lui ? », que l’on retrouve en Lc 6, 3. La lectio divina fait habiter la Foi en nous, et en particulier la Bible. Elle est une lecture priante, une prière lisante. La Piété est le don de la concentration, qui donne une intensité nouvelle à toutes nos œuvres. Elle nous rend présents à Jésus-Christ dont parle toute la Tradition et nous devons prendre le temps de lire sur notre Seigneur. Par la lectio, nous pesons la Foi, lui donnant un poids qui la fait descendre dans les profondeurs de notre être (Lc 2, 19 et 51).

Une lecture spirituelle de la Parole est une une lecture à la lumière de l’auteur principal des Ecritures, l’Esprit Saint, chargé de nous introduire dans la vérité toute entière (Jn 16, 13). La lecture est incarnée et par la lectio divina, la Parole de Dieu s’incarne en nous. Chaque séance de lecture divine est un rendez-vous avec Dieu et ses amis et la Bible devient alors toujours plus un lieu de rencontre avec Dieu. Par la méditation, on cherche le sens de ce qu’on est en train d’étudier, et la lectio divina nous fait pénétrer dans l’intelligence des mystères de la Foi, que nous considérons dans leurs relations harmonieuses. La Piété, don de la justice divine, nous fait lire la Parole de façon juste, exacte, donnant à notre intelligence une pureté renouvelée, une nouvelle virginité. La lectio est une lecture à trois : Dieu, moi et les Ecritures, œuvre de l’Esprit Saint. La Trinité demeure en nous. 1 Jn 2, 24 : « Pour vous, que le message entendu dès le commencement demeure en vous. S’il demeure en vous, le message entendu dès le commencement, vous aussi, vous demeurerez dans le Fils et dans le Père ».

Illustrons maintenant le lien entre la lectio et la Connaissance. St Thomas d’Aquin est un maitre en exégèse du XIIIe siècle. Il fut emprisonné deux ans dans une tour du château Monte San Giovanni Campano par son père qui voulait l’empêcher d’entrer dans l’Ordre de saint Dominique. Là, il lut et, dit-on, mémorisa toute la Bible en latin. On retrouve dans cette histoire le thème fréquent de la prison, propice à l’étude de la Bible. Desmoterion, « prison », est employé dans 4 versets du NT, dont Mt 11, 2 qui situe la lectio divina dans ce lieu particulier : « Jean, ayant entendu parler dans sa prison des œuvres du Christ, lui fit dire par ses disciples ». Comment mieux résumer ce que la lectio opère dans l’esprit de l’homme ? Elle nous communique la connaissance des « œuvres du Christ », par des lectures spirituelles qui vont bien au-delà de la Bible elle-même. Notons ici que l’évangéliste ne dit pas « les œuvres de Jésus-Christ », mais les œuvres du Christ, c’est-à-dire de tous les chrétiens, les oints du Seigneur. Jésus-Christ est entré dans la prison du monde. Il est venu en toucher les murs. Méditons, dans la lumière du don de Connaissance, sur le lien entre ces trois réalités que sont le Christ, le toucher et le prénom Thomas. Saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme Théologique, relie le sens du toucher avec l’intelligence, qui nous fait « mettre le doigt sur », au sens propre comme au figuré.

Toute lecture passe par une expérience du toucher. Nous tenons le livre en papier dans nos mains. Certains ne peuvent pas lire sans un crayon ou stylo à la main. L’écriture elle-même est un toucher particulier que l’on fait par la plume dans le papier, ou par les touches de l’ordinateur. Lire, c’est manipuler par le toucher. Christos, le « Christ », vient de chrio, « oindre ». Chrio viendrait de chraomai, « user, prendre pour son usage, servir, profiter, recevoir un prêt ». On use ce avec quoi on entre en contact. Le toucher répété érode la matière. L’onction de l’Esprit est un toucher de Dieu lui-même sur notre âme et l’on parle des « touches de l’Esprit ». L’Esprit Saint est un peintre pointilliste. On peut également utiliser la métaphore du sculpteur, qui burine la matière et l’imprègne de la forme. Le Christ est l’homme imprégné de Dieu, et Christos et chrio sont à lier aussi bien à la Connaissance qu’à la Piété. Chrio est employé quatre fois. En He 1, 9, chrio pointe vers la Connaissance et le don de l’Esprit que la Confirmation nous impartit : « Tu as aimé la justice, et tu as haï l’iniquité ; c’est pourquoi, ô Dieu, ton Dieu t’a oint (chrio), d’une huile de joie au-dessus de tes égaux ». On reconnait ici la succession des deux premiers sacrements : le Baptême, dans lequel nous renonçons au péché, est la condition préalable à la Confirmation par laquelle nous recevons les dons de l’Esprit.

Le deuxième emploi de Christos est en Mt 1, 16 : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est ne Jésus, qui est appelé Christ (Christos) ». La généalogie humaine de Jésus est soudainement couronnée par la mention de son onction, qui fait reposer sur sa nature humaine la nature divine elle-même. La fameuse déclaration de Foi de Pierre, en Mt 16, 16, contient non seulement la proclamation de la filiation divine de Jésus, mais tout d’abord de sa qualité d’oint du Seigneur: « Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». En Rm 16, Paul salue ses compagnons d’œuvres « en Christ ». Christos est employé onze fois dans ce seul chapitre. La formule culmine en Rm 16, 16: « Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser. Toutes les Eglises de Christ vous saluent ». Les églises, œuvre de la Connaissance dans l’Apostolat, sont fondées sur le Christ, c’est-à-dire sur le don de l’Esprit Saint qui descend unir les hommes en un seul esprit, un seul cœur, une seule foi. La préposition « en » Christ traduit l’expérience chrétienne d’être environné de partout de la présence de Dieu, qui devient comme un « milieu divin », une atmosphère, un lieu (topos). Le mystère de l’Ascension est le deuxième mystère glorieux du Rosaire, entre la Résurrection et la Pentecôte. Par cet acte de puissance de Dieu, Jésus-Christ est établi comme le lieu de notre destination finale. Nous ressusciterons « en lui ». Il prépare l’endroit dont il a parlé à ses disciples intrigués en Jn 14, 2 : « Il y a plusieurs demeures (oikos) dans la maison de mon Père. Si cela n’était pas, je vous l’aurais dit. Je vais vous préparer une place (topos)». Nous sommes tout autant « en » Christ qu’il est « en » nous. Le toucher du baiser de paix de Rm 16, 16 établit un contact physique entre les chrétiens d’une même communauté écclesiale. Le mystère de l’incarnation imprègne toute la Tradition chrétienne.

Thomas l’apôtre a été invité par le Christ ressuscité à toucher ses blessures. Thomas, « Thomas », est employé dans 11 versets du NT. Il vient de l’araméen taowm, « jumeaux ». Le chiffre deux lui est associé comme son surnom de Didyme le rappelle. Nous avons vu plus haut que le Christ ressuscité est le lieu où Jésus-Christ s’en va. Juste après cette mystérieuse affirmation, on assiste à un dialogue entre Jésus et Thomas dans lequel celui-ci se plaint de ne pas savoir comment aller dans ce lieu, car lui et les autres disciples ne le connaissent pas (Jn 14, 5). Jésus lui répond qu’il est lui-même ce chemin (Jn 14, 6). Le thème de l’itinéraire est très clairement lié à la Connaissance, que l’on pense à saint Bonaventure, grand ami de saint Thomas d’Aquin et à son Itinéraire de l’esprit vers Dieu. La lectio divina est une pédagogie divine par laquelle l’esprit de l’homme est graduellement formé et transformé par l’usage (chraomai) de la Tradition elle-même. On peut parler de consommation. Il faut s’approprier les trésors que la Tradition nous transmet. Nous sommes tous invités à cueillir par le toucher (Connaissance) et à goûter (Piété) les fruits de l’arbre de la Tradition. Saint Thomas est un maitre spirituel, lui dont le titre à Paris était Magister in Sacra Pagina[1]. Il nous a laissé de nombreuses exégèses. En Jn 20, 27, l’apôtre Thomas est invité par Jésus à « percevoir (eido) ses mains, et à mettre (ballo) sa main dans son côté ». Nous avons parlé d’eido au deuxième paragraphe de ce chapitre. Thomas voit avant de toucher. Il n’est pas l’aveugle de nombreux passages bibliques qui touchent sans voir. Le toucher de Thomas n’est pas superficiel : il enfonce sa main dans le côté du Christ, c’est-à-dire dans sa cinquième blessure.

Ballo est employé dans 107 versets du NT et signifie « jeter, mettre, coucher ». Le péché a mis l’homme à terre. Il l’a jeté par terre, sur la terre. L’humanité est semblable au paralytique de Mt 9,2: « Et voici, on lui amena un paralytique couché (ballo) sur un lit. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : Prends courage mon enfant, tes péchés te sont pardonnés ». La foi nous remet sur pieds. Ballo est aussi employé pour désigner l’acte de jeter en prison. Mt 18, 30 : « Mais l’autre ne voulut pas, et il alla le jeter (ballo) en prison, jusqu’à ce qu’il eut payé ce qu’il devait » ou encore Ac 16, 37: « Après qu’on les eut chargé de coups, ils les jetèrent en prison, en recommandant au geôlier de les garder sûrement ». La Connaissance nous sort de la prison de l’ignorance et la lectio est l’exercice par lequel nous réalisons dans nos vies l’œuvre de ce don.

L’Eglise succède aux apôtres et jette dans le monde les filets de la Foi pour ramener vers les hommes vers le Père. Mc 1, 16 : « Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon qui jetaient (ballo) un filet dans la mer ; car ils étaient pécheurs» Ballo, signifie également « mettre au pot », c’est-à-dire apporter sa contribution matérielle au service d’œuvres collectives. Mc 12, 44 : « Car tous ont mis (ballo) de leur superflu, mais elle a mis (ballo) de son nécessaire, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre » ou encore Lc 21, 2 : « Il y avait aussi une pauvre veuve, qui y mettait deux petites pièces ». L’homme qui n’est pas sur ses gardes devient un jouet entre les mains du diable, une « balle » que se renvoient ses geôliers, qu’ils trainent d’un endroit à l’autre à leur gré, dans une errance sans fin. L’homme a deux destinations finales possibles : la demeure que Jésus-Christ est allé nous préparer ou la géhenne. Jetée sur la terre par le péché originel, l’humanité a la possibilité de répondre à l’invitation du Christ de « se jeter dans son côté », c’est-à-dire dans son cœur, le lieu où Dieu réside. Si l’homme ne le fait pas, le règne du péché dans sa vie va en s’accroissant, et il risque d’être jeté tout entier, et malgré lui, dans la géhenne, c’est-à-dire le lieu de perdition, sans lumière ni amour. Mc 5, 30 : « Et si ta main droite est pour toi une occasion de chuter, coupe-la et jette (ballo)-la loin de toi ; car il est avantageux pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps entier n’aille (ballo) pas dans la géhenne ».

Thomas l’apôtre a été invité par le Christ ressuscité à toucher ses blessures. Thomas, « Thomas », est employé dans 11 versets du NT. Il vient de l’araméen taowm, « jumeaux ». Le chiffre deux lui est associé comme son surnom de Didyme le rappelle. Nous avons vu plus haut que le Christ ressuscité est le lieu où Jésus-Christ s’en va. Juste après cette mystérieuse affirmation, on assiste à un dialogue entre Jésus et Thomas dans lequel celui-ci se plaint de ne pas savoir comment aller dans ce lieu, car lui et les autres disciples ne le connaissent pas (Jn 14, 5). Jésus lui répond qu’il est lui-même ce chemin (Jn 14, 6). Le thème de l’itinéraire est très clairement lié à la Connaissance, que l’on pense à saint Bonaventure, grand ami de saint Thomas d’Aquin et à son Itinéraire de l’esprit vers Dieu. La lectio divina est une pédagogie divine par laquelle l’esprit de l’homme est graduellement formé et transformé par l’usage (chraomai) de la Tradition elle-même. On peut parler de consommation. Il faut s’approprier les trésors que la Tradition nous transmet. Nous sommes tous invités à cueillir par le toucher (Connaissance) et à goûter (Piété) les fruits de l’arbre de la Tradition. Saint Thomas est un maitre spirituel, lui dont le titre à Paris était Magister in Sacra Pagina50. Il nous a laissé de nombreuses exégèses. En Jn 20, 27, l’apôtre Thomas est invité par Jésus à « percevoir (eido) ses mains, et à mettre (ballo) sa main dans son côté ». Nous avons parlé d’eido au deuxième paragraphe de ce chapitre. Thomas voit avant de toucher. Il n’est pas l’aveugle de nombreux passages bibliques qui touchent sans voir. Le toucher de Thomas n’est pas superficiel : il enfonce sa main dans le côté du Christ, c’est-à-dire dans sa cinquième blessure.

Ballo est employé dans 107 versets du NT et signifie « jeter, mettre, coucher ». Le péché a mis l’homme à terre. Il l’a jeté par terre, sur la terre. L’humanité est semblable au paralytique de Mt 9,2: « Et voici, on lui amena un paralytique couché (ballo) sur un lit. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : Prends courage mon enfant, tes péchés te sont pardonnés ». La foi nous remet sur pieds. Ballo est aussi employé pour désigner l’acte de jeter en prison. Mt 18, 30 : « Mais l’autre ne voulut pas, et il alla le jeter (ballo) en prison, jusqu’à ce qu’il eut payé ce qu’il devait » ou encore Ac 16, 37: « Après qu’on les eut chargé de coups, ils les jetèrent en prison, en recommandant au geôlier de les garder sûrement ». La Connaissance nous sort de la prison de l’ignorance et la lectio est l’exercice par lequel nous réalisons dans nos vies l’œuvre de ce don.

L’Eglise succède aux apôtres et jette dans le monde les filets de la Foi pour ramener vers les hommes vers le Père. Mc 1, 16 : « Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon qui jetaient (ballo) un filet dans la mer ; car ils étaient pécheurs» Ballo, signifie également « mettre au pot », c’est-à-dire apporter sa contribution matérielle au service d’œuvres collectives. Mc 12, 44 : « Car tous ont mis (ballo) de leur superflu, mais elle a mis (ballo) de son nécessaire, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre » ou encore Lc 21, 2 : « Il y avait aussi une pauvre veuve, qui y mettait deux petites pièces ». L’homme qui n’est pas sur ses gardes devient un jouet entre les mains du diable, une « balle » que se renvoient ses geôliers, qu’ils trainent d’un endroit à l’autre à leur gré, dans une errance sans fin. L’homme a deux destinations finales possibles : la demeure que Jésus-Christ est allé nous préparer ou la géhenne. Jetée sur la terre par le péché originel, l’humanité a la possibilité de répondre à l’invitation du Christ de « se jeter dans son côté », c’est-à-dire dans son cœur, le lieu où Dieu réside. Si l’homme ne le fait pas, le règne du péché dans sa vie va en s’accroissant, et il risque d’être jeté tout entier, et malgré lui, dans la géhenne, c’est-à-dire le lieu de perdition, sans lumière ni amour. Mc 5, 30 : « Et si ta main droite est pour toi une occasion de chuter, coupe-la et jette (ballo)-la loin de toi ; car il est avantageux pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps entier n’aille (ballo) pas dans la géhenne ».

En Jn 20, 27, Jésus invite Thomas à se jeter dans la « fournaise ardente de Charité » du Sacré-Cœur de Jésus »[2]. Thomas obtient la réponse à son inquiétude quant au lieu où Jésus va se rendre. Le Sacré-Cœur est Le Cœur du monde, titre d’un livre de Hans Urs von Balthasar, théologien suisse du XXe siècle et dont la première phrase est « En quelle prison gémit tout être fini ! »[3]. Tous les cœurs humains sont invités à se jeter dans le Sacré-Cœur, afin de retrouver l’unité dont le théologien déplore la perte : « Brisé en mille miettes le miroir limpide, dispersé dans le monde entier l’image infinie, un monceau de débris, voilà ce qu’est le monde ». La foi elle-même est un saut, un grand plongeon[4]. Le Sacré-Cœur est notre refuge, notre abri, le séjour de l’âme pure. Thomas d’Aquin et Bonaventure font partie des chantres de la dévotion au Sacré Cœur[5]. Mt 20, 27 se termine par ces mots : « Et ne sois pas incrédule, mais crois ». L’expérience de l’amour de Dieu fait tomber les murs qui empêchent la lumière de l’Evangile de pénétrer dans notre esprit. On peut dire que toute la puissance du salut est contenue dans le Sacré Cœur et se déverse de là sur les hommes. C’est la puissance de la résurrection que Jésus opère à Béthanie sur son ami Lazare.

Thomas invite tous les apôtres à se mettre à l’unisson du cœur du Christ lorsqu’il encourage ses condisciples à suivre Jésus vers Béthanie, en Jn 11, 16 : « Sur quoi Thomas, appelé Didyme, dit aux autres disciples : Allons aussi, afin de mourir avec lui ». Jésus venait juste de dire : « Mais allons vers lui » (Jn 11, 15), exprimant son profond amour pour son ami Lazare. Nous devons demander un cœur semblable à celui de Jésus, afin d’aimer comme lui. Commentant ce passage, Benoit XVI cite le verset 2 Co 7, 3: « Ce n’est pas pour vous condamner que je parle de la sorte ; car j’ai déjà dit que vous êtes dans nos cœurs (kardia) à la vie et à la mort », et le pape de commenter : « Ce qui a lieu entre l’Apôtre (saint Paul) et ses chrétiens doit, biensûr, valoir tout d’abord pour la relation entre les chrétiens et Jésus lui-même : mourir ensemble, vivre ensemble, être dans son cœur comme Il est dans le nôtre » [6]. Thomas est un modèle de foi expérimentée dans une grande proximité avec le Fils de Dieu fait homme, le Verbe incarné, l’homme-Dieu Jésus-Christ, l’Emmanuel qui s’offre à notre perception sensible, avant comme après sa Résurrection et son Ascension. La foi n’est pas plus désincarnée que l’intelligence naturelle qu’elle approfondit. Benoit XVI nous dit que Thomas énonce « la plus splendide profession de foi de tout le Nouveau Testament : ‘Mon Seigneur et mon Dieu !’ (Jn 20, 28) ». L’histoire de Thomas nous montre qu’à celui qui réclame des preuves sensibles, Dieu peut en donner, de même qu’un père prend dans ses bras un enfant aveugle qui l’appelle[7]. Comme l’aventure mystique nous le montre, l’expérience sensible de Jésus est encore possible après l’Ascension, mais « heureux ceux qui ont cru sans avoir vu » (Jn 20, 29), c’est-à-dire avec une foi comme

La lectio divina donc est le processus par lequel nous nourrissons notre esprit du contenu de la Foi. Elle est une exploration tranquille de la Tradition, qui s’incarne dans le texte écrit comme le Fils de Dieu s’est incarné dans la chair de Marie. Le chrétien en lecture est semblable à Marie tenant son enfant dans les bras. Observons maintenant le lien entre le grec anaginosko, « lire », et la Connaissance. Anaginosko est employé dans 29 versets dut NT. Mt 21, 16 : « Ils lui dirent : Entends-tu ce qu’ils disent ? Oui, leur répondit Jésus. N’avez-vous jamais lu ces paroles : Tu as tiré des louanges de la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle ? » Lc 4, 16 : « Il se rendit à Nazareth, où il avait été élevé, et, selon sa coutume, il entra dans la synagogue le jour du sabbat. Il se leva pour faire la lecture ». Ac 8, 30 : « Philippe accourut, et entendit l’Ethiopien qui lisait le prophète Esaïe. Il lui dit : comprends-tu ce que tu lis ? ». 2 Co 3, 2 : « C’est vous qui êtes notre lettre, écrite dans nos cœurs, connue et lue de tous les hommes ». Voilà ce que le peuple chrétien est appelé à devenir : un peuple Saint qui fait connaitre au monde entier, par son exemple, la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Col 4, 16 : « Lorsque cette lettre aura été lue chez vous, faites en sorte qu’elle aussi lue dans l’Eglise des Laodicéens, et que vous lisiez à votre tour celle qui vous arrivera de Laodicée ».

Anaginosko est forme d’ana, « parmi, chacun », et ginosko, « connaitre ». Lire, c’est attacher son attention à une partie du tout. Dans l’expérience de la lecture, à chaque instant, notre esprit est concentré sur un mot, une idée, une phrase, une page. Le Fils de Dieu s’incarne dans le monde, la Parole de Dieu dans les nombreuses paroles de l’Ecriture et de la Tradition dans son ensemble, l’universel dans le particulier, l’unique dans le multiple. Le mystère se diffracte en plusieurs mystères. L’intelligence est la faculté par laquelle notre esprit fait le double mouvement de l’induction et de la déduction. Par l’induction, il « monte » du particulier (l’expérience sensible) au général (une loi, théorie, connaissance générale), et par la déduction, il redescend du général au particulier. C’est l’induction qui nous a fait voir, dans la multitude de nos lectures particulières, le schéma septénaire que nous proposons aux esprits intéressés. Dans un seconde temps, nous appliquons cette grille de lecture à d’autres monuments de la Tradition, et constatons dans un émerveillement permanent qu’elle se « vérifie » dans d’autres domaines.

L’intelligence surélevée par la Connaissance, c’est-à-dire par la foi dans le donné révélé, place la déduction avant l’induction, de même que le Fils est descendu avant de remonter ensuite. La Révélation nous transmet une connaissance supérieure, que notre intelligence n’aurait jamais pu produire. Ce sont les données de foi. La raison ou intelligence, ainsi éclairée par la foi, peut prendre son envol par une induction surnaturelle qui lui fait voir dans tous les détails de l’histoire humaine le doigt de Dieu à l’œuvre, la providence. Elle nous fait interpréter la Tradition ou culture chrétienne comme l’œuvre humano-divine qu’elle est. On voit alors dans la Tradition le visage ou icône de la Trinité[8]. Jean-Paul II et Benoit XVI ont longuement écrit sur la question ancestrale de la relation entre la raison et la foi. Ils ont aussi œuvré ensemble sur la rédaction du Catéchisme universel de l’Eglise Catholique, avec le Cardinal Schönborn, à qui l’on doit un beau livre sur le mystère de l’icône, L’Icône du Christ. Nous sommes dans l’univers de la Connaissance. La lectio est donc l’activité parfaite de l’intelligence humaine lorsqu’elle est éclairée par la lumière de la foi, et tous les croyants sont invités à penser toujours plus profondement « en chrétiens », c’est-à-dire à s’engager sur le chemin de la transformation de leur esprit dont nous parle saint Paul. La lectio divina transforme notre esprit et purifie nos pensées. Grâce à elle, notre esprit entre dans la connaissance de Dieu et notre cœur devient familier de sa présence.

Deux mots grecs importants sont traduits par « esprit » : pneuma et nous. Pneuma est employé dans 344 versets du NT. Il est l’homme intérieur et a pour vocation de se former et de grandir. En effet, cette formation fait la grandeur de l’homme. 2 Co 4, 16 : « C’est pourquoi nous ne perdons pas courage et même si, en nous, l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur (spirituel) se renouvelle de jour en jour ». Notre esprit ne peut être éduqué que par l’Esprit, dont tous les autres maitres ne sont que des associés. Eph 3, 16 : « Qu’il daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance, par son Esprit, pour que se fortifie en vous l’homme intérieur ». Les chrétiens ont l’obligation d’être intelligents, car le Seigneur attend d’eux une adoration « en esprit et en vérité ». Il faut offrir en sacrifice non pas des animaux, mais notre esprit lui-même, afin qu’il soit solidement ancré dans la vérité du Christ et devienne le point de départ de la conquête de nos autres domaines, notre âme et notre corps. Jn 4, 23 : « Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit (pneuma) et en vérité ; car ce sont là les adorateurs que le Père demande ». La lectio divina est exactement cette adoration en esprit et en vérité. On la retrouve en Rm 1, 9 : « Dieu, que je sers (latreo) en mon esprit dans l’Evangile de son Fils, m’est témoin que je fais sans cesse mention de vous ». Un autre verset montre le lien entre la Piété et la Connaissance. Ac 10, 44 : « Comme Pierre prononçait encore ces mots, le Saint-Esprit (pneuma) descendit sur tous ceux qui écoutaient (akoueo) la parole ». L’écoute amoureuse de la Parole de Dieu fait descendre sur nous l’Esprit qui nous permet d’en avoir l’intelligence.

Nous, « esprit », « sens », « pensée », « entendement », « intelligence », est employé dans 22 versets du NT, bien moins souvent, donc, que pneuma. Le premier emploi va droit au cœur de la lectio et la place en relation avec la Piété. Lc 24, 45 (triple Piété) : « Alors il leur ouvrit l’esprit (nous), afin qu’ils comprissent les Ecritures ». Cette lecture sainte est une activité intime dans laquelle notre cœur s’ouvre à la Parole de Dieu, qu’il faut la prendre avec soi pour la comprendre. Le grec est suniemi, « poser avec, comprendre », que nous avons rencontré en relation avec l’Intelligence. Comprendre, c’est relier quelque chose de nouveau avec ce que l’on connait déjà, intégrer une partie à un tout déjà constitué. En Rm 12, 2 se trouve la phrase célèbre de saint Paul : « Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l’intelligence (nous), afin que vous discerniez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait ». Un esprit éclairé par la lumière de la Foi peut vivre avec Dieu de façon intelligente, c’est-à-dire dans la connaissance du dessein de Dieu. On peut voir dans ce verset un rythme septénaire. Le retrait du siècle présent – c’est-à-dire de la culture humaine non transformée par la connaissance de Dieu – est l’œuvre de la Crainte; le renouvellement de notre esprit est l’œuvre de la Connaissance ; le discernement est l’œuvre de la Piété ; il porte sur la volonté de Dieu (Intelligence), sur le bien (Force), l’agréable (Conseil) et le parfait (Sagesse). Tout le chapitre 1 Co 2 traite de la pensée chrétienne. Avant de désigner la faculté de pensée, nous désigne le contenu de la pensée, c’est-à-dire la pensée elle-même. 1 Co 2, 16 : « Car qui a connu la pensée du Seigneur, pour l’instruire ? Or nous, nous avons la pensée de Christ ».

Un autre mot renvoie à la pensée comme contenu, celui de sagesse, sophia, autre nom de l’Esprit. La sagesse est le contenu même de la prédication. 1 Co 2, 7 : « Nous prêchons la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu, avant les siècles, avait destinée pour notre gloire ». Rappelons que la sagesse est la connaissance parfaite. Sophia et nous sont également liés à la Sagesse, mais dans un sens plus intuitif et immédiat, mystique peut-on dire. A la Connaissance est lié le thème de la médiation. Dieu se fait connaitre par la Création. Il se fait également connaitre par la Tradition, objet de la lectio. Rien de ce que vit l’homme n’échappe à l’attention de Dieu et la Parole de Dieu « offre à l’homme la possibilité de relire son histoire, afin de donner sens à ce qu’il vit et d’y percevoir les traces de l’action du Seigneur, l’empreinte de son projet créateur »[9]. Mais nous est également la faculté de pensée, que les anglais appellent mind, l’esprit. En Eph 4, 23, pneuma et nous sont associés dans une formule bien connue qui fait ressortir la différence entre les deux mots : « A être renouvelés dans l’esprit (pneuma) de votre intelligence (nous) ». La TOB[10] dit : « Il vous faut être renouvelés par la transformation spirituelle de votre intelligence ». L’anglais a deux mots pour esprit : spirit (pneuma) et mind (nous). La traduction anglaise est “to be renewed in the spirit of your mind[11]. L’anthropologie chrétienne est à la fois binaire (corps et âme) et ternaire (corps, âme et esprit). Dans la conception binaire, qui est celle de ce verset, l’esprit-nous est une faculté de l’âme, la faculté de connaissance. En réalité, la lectio divina a un effet sur toutes les facultés de l’âme (psyche). Elle agit par exemple sur notre mémoire, en faisant remonter à la surface des souvenirs profondément enfouis. Véritable chemin vers la connaissance de soi, elle nous fait nous aimer nous-mêmes et apaise nos emotions. Pendant ces lectures inspirées, Dieu nous révèle des choses sur nous tout en se faisant mieux connaitre à nous.

Comme nous l’avons vu plus haut à l’ occasion de Rm 1, 9, la lectio est un élément de la liturgie de l’Eglise, un service rendu à Dieu et à nos frères, comme toutes les formes de prière. Elle a en particulier un rôle éducateur et donc édificateur de la communauté car elle explique le sens parfois obscur des mots et des propos de la Foi. Hermeneuo, « interpréter, expliquer par des mots », est employé dans 4 versets du NT. Dans les quatre emplois, hermeneuo nous donne la signification d’un nom (moins connu ou inconnu) par un autre nom (connu). Jn 9, 7 : « Et lui dit : Va, et lave-toi au réservoir de Siloé nom qui signifie (hermeneuo) envoyé. Il y alla, et s’en retourna voyant clair ». Rabbi signifie Maitre (Jn 1, 38), Céphas signifie Pierre (Jn 1, 42) et Melchisédech signifie Roi de justice (He 7, 2). L’interprétation est en réalité un travail de traduction des mots d’une langue à l’autre. Les Langues sont l’œuvre de la Connaissance dans la Culture. Le Saint-Esprit parle toutes les langues des hommes. Il parle aussi les langues de la nature. Hermès est le dieu messager, qui transcende les barrières des langues, en particulier entre les dieux et les hommes. Il y a une correspondance profonde entre les mots et les choses. La lectio est inévitablement une lecture symbolique de la Tradition, cette « forêt de symboles »[12]. Elle est un voyage qui opère « les transports de l’esprit et des sens »[13].

L’interprétation qu’elle produit de la Tradition dans son ensemble révèle la logique sous-jacente de toute l’histoire humaine. Tous les faits prennent alors place dans le cadre du plan d’amour de Dieu pour l’homme, dont notre histoire est la réalisation. L’exercice de la lectio nous donne en effet le sens chrétien de l’histoire. Cette dernière expression est le sous-titre de l’étude de Jacques Bur, Initiation au Mystère du Salut. La Connaissance nous fait poser un regard de foi sur toutes les réalités humaines, nous en faisant découvrir (heurisko) le caractère transcendant. « Mais, pour nous catholiques, le mystère du salut, tout en ayant une réalisation temporelle, historique, irréversible, immanente au temps, a aussi, parce qu’il est divin, un caractère transcendant, transhistorique et éternel qui lui permet d’être vécu par nous de façon mystérique dans notre présent, à chaque instant du temps »[14]. Notre intelligence (Connaissance) en prière (Piété) voit le déroulement temporel dans le cadre permanent de la volonté de Dieu. De toute éternité, le Fils est la Parole de Dieu. Dans le temps, cette Parole unique se diffracte, par les hommes – dont l’homme Jésus – en des milliards de paroles offertes en nourriture à notre esprit. Nous les assimilons par la lecture, la méditation, l’oraison et la contemplation, les quatre étapes de la lectio divina. L’Histoire sainte est faite de milliards de petites histoires. L’incarnation est l’entrée de l’unique dans le multiple. Le Saint-Esprit, par ses sept dons, relie le multiple à son unique source. Son motto est bien l’« unité dans la diversité ». On peut dire que la Connaissance opère cette relation au sein de notre intelligence, en ramenant les faits et gestes des hommes inspirés à la source unique de cette inspiration, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

La lecture orante concourt à nous donner un sens très fort de la providence divine. Dieu marche avec nous et nous parle. La Tradition est constituée de la mémoire de tous ces échanges entre Dieu et les hommes. La Bible est la pierre angulaire de la Tradition, comme nous le développons dans le chapitre sur le NT, en relation avec la Piété. La lectio est l’œuvre de la Connaissance dans la Prière, tandis que le NT est l’œuvre de la Piété dans la Foi, d’où le lien étroit entre la lectio et le NT, même s’il ne faut pas limiter l’objet de la lectio aux Ecritures Saintes. Dans l’Exhortation Apostolique Verbum Domini sur la Parole de Dieu issue de la XIIe Assemblée synodale, le pape Benoit XVI a une formule qui résume bien l’objet de l’étude étendue à toute la Tradition, et ce qui suit pourrait servir de définit a la Tradition elle-même : « Nous nous sommes raconté mutuellement ce que le Seigneur accomplit au sein du Peuple de Dieu, partageant ses espérances et ses préoccupations »[15].

La Tradition est le fruit du partage d’expériences dans lesquelles Dieu est vécu comme très proche des hommes, entre dans leur « petite » histoire. Ce partage se déroule au sein de l’Eglise entière, comme Benoit XVI le précise aussitôt : « Tout cela nous a rendus conscients que nous ne pouvons approfondir notre relation avec la Parole de Dieu qu’à partir du « nous »[16] de l’Eglise, dans l’écoute et dans l’accueil réciproque ». Le « nous » de l’Eglise est unit dans un même esprit-nous. Comme toutes les œuvres de l’Esprit, l’interprétation de la Parole de Dieu est à la fois collective et personnelle. Chaque exégète produit une œuvre unique, fruit de sa rencontre personnelle avec le Christ. Mais cette œuvre est reçue comme traditionnelle lorsqu’elle est elle-même lue avec le même Esprit qui l’a inspirée. Ainsi, elle s’intègre (sur)naturellement à l’organisme vivant de la Tradition. « L’attention la plus grande doit être portée à la lectio divina, qui est capable d’ouvrir au fidèle le trésor de la parole de Dieu, et de provoquer ainsi la rencontre avec le Christ, Parole divine vivante » [17].

Citons quelques autres thèmes liant la lectio divina à la Connaissance. Elle est la sanctification de l’heure. La lectio nous ancre dans le présent, ce nun du ‘hic et nun’, ici et maintenant. Aussi, la Parole de Dieu soutient la foi des chrétiens dans les heures difficiles. Les Psaumes ne sont-ils pas les chants d’un homme en proie aux attaques du malin et qui ne trouve plus son appui que dans le Seigneur ? La liturgie de la Parole est la deuxième partie de la Messe et nous invite à un moment de Lectio Divina. Guido II fut prieur de la Grande Chartreuse en 1180. Son Echelle des moines nous présente les quatre barreaux traditionnels de la progression vers l’intelligence de la Parole de Dieu mentionnés plus haut: la lecture, la méditation, l’oraison et la contemplation.

NOTES

[1] Jean-Pierre TORRELL. Saint Thomas d’Aquin, maitre spirituel. Cerf, 2003.

[2] Cf. les Litanies du Sacré-Cœur de Jésus, approuvées par Rome en 1891.

[3] Hans Urs VON BALTHASAR. Le Cœur du monde. Ed Saint-Paul, 1997.

[4] Timothy RADCLIFFE. Take the Plunge. Living Baptism and confirmation. Bloomsbury Publishing, 2012.

[5] Le P. Victor ALET. La France et le Sacré Cœur, Paris, 1889.

[6] Benoit XVI. Les Apôtres et les disciples du Christ. Parole et Silence, 2007. Page 122.

[7] Comment ne pas penser ici à Didyme l’Aveugle, auteur de plus de deux milles pages manuscrites de commentaires bibliques et d’un trait du Saint-Esprit ? Dieu rend la vue aux aveugles, en leur faisant voir la vraie lumière. Notons au passage que l’histoire de ces écrits rappelle celle des Apocryphes (Connaissance). A Thomas l’Apôtre lui-même a été attribué deux textes apocryphes importants : les Actes et l’Evangile de Thomas.

[8] Es 26, 9 : « Pendant la nuit, vers toi mon âme aspire, mon esprit, au-dedans de moi, te cherche. Quand tes sentences s’exercent sur la terre, les habitants du monde apprennent la justice ».

[9] Père Christophe de DREUILLE. Nourris-toi de la Parole. Une invitation à la lectio divina quotidienne. Ed Parole et Silence, 2009. Page 58.

[10] Traduction Œcuménique de la Bible.

[11] Anglicized NRSV.

[12] Baudelaire. Correspondances.

[13] Op. cit.

[14] Benoit XIV. Exhortation apostolique Verbum Domini. Ed Lethielleux. Paragraphe 4.

[15] Op. cit.

[16] Verbum Domini 87.